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LA
LECTURE.
lin>riîlEP.IF. (ATHOLIQIE I)'A. SIROU ET DESQIJERS ,
Rue des Noyers, 37.
LA
LECTURE
AiWNALES CONTEMPORAIIVES ,
REVIT RELIGIEUSE, POLITIOUE ET LITTERAIRE.
La lecture est la meilleure et la pire des choses.
(FZNELON.)
La presse périodique, cette arme très-puissante,
dont nos adversaires ont fait un si grand usage
contre l'Église, finit par se retourner contre eux.
(Le Cardinal Altieri.)
SIXIEME AÎVNEE.
IT07TELLS SSSIÏB.
TOME I.
PARIS,
AU BUREAU DE LA VOIX DE L'ÉGLISE ,
GRANDE-CHAUSSÉE DORLÉANS , 73,
PRÈS l'hospice LAROCHEFOl'CAULD.
1847
LA LECTURE.
-€I(I3>-
DES LIBERTÉS DE L'EGLISE GALLICANE.
DEUXIÈ3IE ARTICLE (1).
E.es sectaires n'ont pas attcndn le règne de l^onis X5V pour proposer
une Mtéclai'ation rfMi*fi'efe«. L.e cardinal ttu Pet-t'on fait échouer un
projet de ce genre en aoe4. On profita, «S ans plus tard, de la ques-
tion des Mntntunilés et de la Mtégttte . pour Inciuiéter le Saint-Siège
et proclamer les qunit'e at'ticleH. .\otes ele Fleut'y.
Dans le cours du xvi^ siècle , Thérésie avait infecté les régions du
Dord de l'Europe; elle avait réussi à s'implanter dans l'Angleterre. La
France heureusement était demeurée catholique, et la piété n'avait cessé
d'y fleurir. Mais les novateurs n'avaient cessé de rôder autour d'elle , et
il a fallu une assistance visible du ciel , une protection spéciale de celle
que saint Ambroise appelle Vétendard de la foi , et saint Augustin le
fléau vainqueur de toutes les hérésies , pour que la plus funeste de
toutes celles qui ont désolé l'Eglise, n'ait pu réussir à régner en souve-
raine dans ce beau royaume. La ligue avait armé contre elle des mil-
liers de bras qui paralysaient ou anéantissaient ses desseins pervers. Le
protestantisme crut néanmoins toucher au moment de son triomphe , à
l'avènement de Henri IV à la couronne. Mais Dieu ne permit pas que
la plus ancienne des monarchies catholiques devînt la proie de l'erreur.
La conversion du roi fut sincère , et les protestants, qui avaient fait
reposer sur lui toutes leurs espérances , furent obligés de se contenter
d'une tolérance qui ne les empêcha pas de s'agiter sans cesse et de cou-
vrir la France de désolations. Ayant échoué dans le désir qu'ils avaient
eu de faire monter l'hérésie sur le trône, ils tentèrent plusieurs fois de
le renverser, et avaient préparé tous les plans de la république qu'ils
voulaient lui substituer. On peut en voir les preuves sans nombre et les
documents irrécusables dans l'histoire du Calcinisine , par Soullier. Tou-
jours déjoués dans leurs desseins , les sectaires ne les perdaient jamais
de vue; mais n'osant les dévoiler ouvertement , ils profilèrent, en
(1) Voir notre première livraison, nouvelle série, p. 4.
1. 15 FÉVRIER 1847. 2
— 34 —
1614, de la jeunesse et de l'inexpérience de Louis XIII, pour faire une
tentative qui devait paraître d'autant moins suspecte que ce n'était pas
eux qui se mettaient directement en avant. Us avaient, dans les cours
et les parlements du royaume, une multitude de partisans secrets qui
affectaient tous les dehors du catholicisme , et qui se donnaient pour les
plus zélés défenseurs de la royauté. Les courtisans de Nabuchodonosor
et de Darius, voulant anéantir le culte du vrai Dieu, n'espérèrent y
réussir qu'en mettant les Juifs en contravention avec les ordres de ces
princes ( Dan. c. 3 et 6). Les novateurs fondèrent le même espoir dans
l'arrêt qu'ils voulurent faire adopter par tous les Etats du royaume.
Leur but était spécialement d'embarrasser les ecclésiastiques par la
demande d'un serment, dont le refus pouvait les rendre odieux à la na-
tion. Ce serment consistait dans la reconnaissance solennelle du droit
divin des rois de France , et de l'inviolabilité de leur autorité et de
leur personne. Quiconque se serait montré récalcitrant , ou aurait ma-
nifesté une doctrine contraire à cet arrêt , devait être regardé comme
criminel de lèse-majesté au premier chef , et en subir la peine. Dupleix ,
dans son histoire de Louis XIII {t. \ , p. 48 ef 49 ) , a fort sagement
remarqué que cette proposition n'avait été suggérée que par ceux qui dési-
raient faire entrechoquer la monarchie française avec le Saint-Siège , et
que leur intention tendait à un schisme manifede. Le cardinal du Perron
dévoila le piège caché sous cette belle apparence de royalisme et de zèle,
dans un discours plein de doctrine et d'éloquence. Le pas était délicat :
il fallait se tenir en garde contre la plus perfide des embûches. Refuser
un serment qui intéresse la monarchie ! Quelle couleur odieuse cela ne
présente-t-il pas , alors même qu'il n'y a point de motif pour le de-
mander ? Aussi a-t-on eu recours à ce stratagème dans tous les temps
d'agitation. C'étaient les plus grands ennemis de la tranquillité , les plus
déclarés parjures qui se montraient alors les plus ardents à réclamer
une mesure qui n'était rien pour leur conscience blasée. Le savant
Cardinal fit voir « que le Clergé, que l'on avait seul en vue, avait tou-
« jours été d'un dévouement inviolable pour l'autorité et la personne
« sacrée des rois : il ne manque pas cependant de remercier ceux qui
« manifestaient tant de zèle pour leur trône et leur sûreté personnelle ,
« feignant, pour un instant, de les croire sincères. Il fit remarquer
<c qu'il n'y avait point de profession qui fût plus étroitement liée par
« le devoir de fidélité aux princes que la société ecclésiastique; qu'elle
« y était tenue non-seulement par la conscience , mais par la raison
f< même , son repos et sa paix dépendant de la prospérité des affaires du
« roi; mais que les lois de l'Eglise suffisaient surabondamment pour
« maintenir dans la soumission des hommes qui craignent bien plus en-
« core les peines éternelles que les rigueurs passagères de cette vie;
« qu'ainsi on n'avait pas lieu de se préoccuper, à leur égard , de la
« moindre appréhension , tandis que pour les hommes pervers qui ,
a dans la nation , seraient capables de former des desseins pernicieux ,
— 35 —
« ceux-là n'étant pas retenus par la crainte des supplices de l'autre vie
« seraient bien moins encore arrêtés par l'effroi des châtiments de celle-
« ci. Que c'était par de semblables propositions qu'au lieu de garantir
« la personne des rois et la paix de leur empire , on mettait en péril
« l'un et l'autre , en faisant naître les guerres , les discordes et tous
« les malheurs que les schismes enfantent. Que toutes les fois que les
« séculiers ont voulu s'immiscer dans les choses religieuses, ils ont pro-
« voqué la colère de Dieu. Saiil perd le royaume et la vie pour s'être ar-
a rogé la fonction de sacrificateur ; Osa est puni de mort pour avoir
a porté la main sur l'arche sainte ; Osias devient lépreux pour s'être
« servi de l'encensoir. Aussi Constantin ne veut point s'ingérer dans le
«jugement des causes du Clergé, non plus que Valentinien. C'est le
a comble de l'opprobre de voir les brebis prétendre conduire leurs pas-
« teurs , et des enfants faire la loi à leurs pères. II y a longtemps que
a Ton menace le Clergé de cette pomme de discorde ; ce sont les héré-
« tiques qui ont agi adroitement et sourdement sur l'esprit des catho-
« liques , même ecclésiastiques , sous un prétexte beau et spécieux •
a ce sont des Ulysses qui combattent sous le bouclier d'Achille; ils ont pris
« ce détour, afin que ceux qui refuseront ce serment soient jugés sans
« affection pour le service du roi , ou estimés coupables de schisme :
a esprits séditieux, inquiets et rebelles.... » L'orateur captiva l'atten-
tion de son auditoire pendant trois heures entières. Sa victoire fut com-
plète; on lui adressa les plus solennelles actions de grâces; la proposition
fut retirée, et ce ne fut qu'une acclamation générale , que l'illustre Car-
dinal s'était surpassé lui-même.
Soixante-huit ans s'écoulèrent sans que les sectaires osassent mettre
en avant des propositions de ce genre; on avait été à même, pendant
ce laps de temps de se convaincre pleinement des motifs réels qui les
font ordinairement agir, et du véritable esprit qui les anime. Louis XIV
n'avait pu se faire illusion sur ce point ; aussi se montra-t-il constam-
ment l'ennemi déclaré de tous ceux qui l'étaient de la doctrine catho-
lique. Malheureusement , il avait plus d'un endroit vulnérable. Per-
sonne ne contestera que sa fierté et sa hauteur ne souffraient aucune
contradiction à ses volontés , alors même qu'elles étaient les plus dé-
raisonnables. C'est ce que l'on vit dans la double affaire des franchises
de l'hôtel des ambassadeurs à Rome , et de la Régale. 11 est indispen-
sable que j'en dise ici quelque chose; car ces deux faits, mais surtout
celui de la Régale , se lient essentiellement à la déclaration de 1682.
Pendant assez longtemps , les hôtels des ambassadeurs à Rome, ainsi
que les quartiers où ils étaient placés , jouissaient du droit d'asile. Il
arriva de là que ces hôtels et ces quartiers devinrent le refuge ordinaire
des malfaiteurs et des brigands qui s'y retiraient pour se soustraire aux
justes châtiments qu'ils avaient mérités. Souvent aussi ceux qui for-
maient la suite des ambassadeurs s'autorisaient de ce droit de franchise
pour se montrer tous les jours plus insolents dans leurs débauches et
— 36 —
leurs outrages envers le gouvernement romain , sûrs qu'ils étaient de
l'impunité. Sous Alexandre VII , le duc de Créquy, qui avait révolté
les Romains par sa hauteur, refusa de se conformer à la loi qui abro-
geait les franchises ; les hommes de sa maison poussèrent un jour l'au-
dace jusqu'à attaquer, sans aucun motif, la garde du Pape, l'épée à la
main. Celle-ci fut bien obligée de se défendre ; il en résulta qu'un page
fut tué. C'était assurément le Pape qui avait droit de demander satis-
faction d'une attaque aussi injuste. Devait-on lui imputer la mort d'un
évaporé ? Ce fut pourtant Louis XIV qui exigea qu'on lui fit satisfac-
tion, ou , pour parler plus simplement , ce fut le fort qui se déshonora
en opprimant le faible. Il fallut qu'Alexandre VII cassât sa garde , et
fît élever dans Rome une pyramide avec une inscription qui énonçait
l'outrage prétendu et la satisfaction; encore ne fut-ce là qu'une partie
des humiliations que Louis XIV fit subir à Alexandre.
En 1676, Innocent XI, voulant mettre fin aux désordres qui résul-
taient sans cesse de ce droit d'immunités, déclara ouvertement que si les
rois ne consentaient pas à renoncer à ce funeste privilège, il ne recevrait
pas leurs ambassadeurs. L'empereur, le roi d'Espagne, celui de Pologne,
et le nouveau roi d'Angleterre, Jacques II, consentirent à abandonner ce
droit odieux. Le nonce Ranucci proposa à Louis XIV de concourir, comme
les autres princes, à la tranquillité et au bon ordre de Rome. Louis ré-
pondit qu'Une s' était jamais réglé sur l'exemple d' autrui : que c'était à lui
à servir d'exemple. « 11 envoya à Rome, dit Voltaire, le marquis de La-
« vardin en ambassade, pour braver le Pape. Lavardin entra dans Rome,
a malgré la défense du Pape, escorté de quatre cents gardes de marine, de
« quatre cents officiers volontaires, et de deux cents hommes de livrée,
« tous armés; il prit possession de son palais, de ses quartiers et de l'é-
« glise de Saint-Louis, autour desquels il fit poster des sentinelles, et
« faire la ronde, comme dans une place de guerre. Le Pape est le seul
« souverain à qui on pût envoyer une telle ambassade : la faiblesse de
« son Etat fait qu'on l'outrage impunément. [Siècle de Louis XIV, c. xiv.)»
Tout ce fracas n'effraya pas Innocent : il refusa constamment de don-
ner audience à l'ambassadeur ; il frappa d'interdit l'église de Saint-Louis
des Français, où Lavardin, quoique excommunié, avait assisté à l'office
divin, la nuit de Noël. Cet ambassadeur, si indigne de sa nation, fut
rappelé en France après dix-sept mois d'un séjour inutile à Rome. « Il
« serait impossible, dit à ce sujet M. de Maistre, d'imaginer un abus plus
« révoltant du pouvoir, une violation plus scandaleuse des droits les plus
« sacrés de la souveraineté... Quand on aurait eu quelque tort à Rome,
« tout le blâme tombe justement sur la puissance qui abuse de ses forces,
a au point de fouler aux pieds toutes les lois de la justice, de la modéra-
« lion et de la délicatesse. [De l'Eglise gallicane, liv. 2, c. i.) » Passons
maintenant à l'afTaire de la Régale.
La Régale, en France, était un droit qui autorisait le roi à percevoir
les revenus de quelques archevêchés et evcchés, pendant la vacance de
— 37 —
ces sièges, et de disposer des bénéfices sans charge d'âmes, bénéfices dont
le roi avait la collation ; et cela, jusqu'à ce que les nouveaux pourvus eus-
sent pris possession, et fait enregistrer leur serment de fidélité à la cham-
bre des comptes de Paris. Il est clair qu'un pareil droit, quand, d'ailleurs,
il n'était pas formellement énoncé dans le titre, ne pouvait exister que
par la concession du Souverain-Pontife, qui ne peut, au reste, transpor-
ter la propriété des biens et revenus ecclésiastiques que pour des causes
très-majeures, et toujours dans l'intérêt de la religion, comme l'a fait
Pie YII, par le concordat de 1801. D'un autre côté, il est bien évident
qu'il ne peut appartenir aux évêques de conférer eux-mêmes le droit
de Régale, sur les revenus de leurs sièges, ou d'autres revenus ecclésias-
tiques : le serment solennel qu'ils font le jour de leur consécration, leur
interdit cette disposition sous les plus graves peines, auxquelles ils dé-
clarent s'assujétir. Cependant Louis XIV, qui ne jouissait du droit de
Régale qu'à l'égard d'un certain nombre de sièges, déclara, en 1673, que
ce droit qu'il s'attribuait était inaliénable et imprescriptible , dans tous les
archevêchés et évéchés du royaume; et, au mépris de leur serment, le plus
grand nombre des Prélats de France cédèrent, sans la moindre réclama-
tion, à l'autorité envahissante de Louis XIV, se réservant néanmoins
d'écrire au Saint-Siège, pour lui faire agréer celle mesure. Je m'élonne
que le cardinal de Bausset {Histoire de Rossuet, liv. 6, c. v,) ait cru devoir
applaudir à cette inexcusable complaisance de ces Prélats, et blâmer les
évêques d'AletetdePamiers, qui seuls osèrent résister aux prétentions de
l'impérieux monarque.— Louis XIV ayant nommé aux bénéfices vacants
d'AletetdePamiers, ceux qui, contrairement aux lois de l'Eglise, avaient
été pourvus en Régale, furent frappés par leur évêque respectif des cen-
sures de l'Eglise, pour s'être permis, sur un pareil titre, d'en prendre pos-
session; mais les archevêques de Narbonne et de Toulouse, à qui ils en
avaient appelé, se donnèrent le tort grave de prononcer la nullité de ces
peines ecclésiastiques, et de casser les ordonnances de leurs suffragants.
Ces derniers appelèrent au Saint-^Siége du jugement de leurs métropoli-
tains : c'était leur droit; et, de plus, ils remplissaient un devoir. Inno-
cent XI, conformément aux saints canons, dont la France, après les avoir
foulés aux pieds, devait bientôt se vanter d'être l'incorruptible gardienne,
annula les ordonnances des archevêques de Narbonne el de Toulouse, et
s'exhala en reproches amers contre les ministres du roi qui abusaient de
sa confiance, en lui donnant de perfides conseils pour satisfaire leurs inté-
rêts et leur ambition. Il déclara énergiquement que rien ne saurait l'em-
pêcher de faire usage de l'autorité apostolique contre de pareils abus,
quelque inconvénient qui pût lui en revenir. Il est douloureux dépenser
que tous les membres qui composaient rasseml»l(^o de 1G80, au lieu de
faire cause commune avec le Souverain-Pontiic, qui protégeait les droits
de leurs collègues, encouragèrent le roi à se maintenir dans la possession
usurpée de la Régale. Il poussèrent l'adulation et la faiblesse jusqu'à lui
déclarer que rien ne serait capable de les séparer de lui ; ils accusèrent le
— 38 —
Saint-Siège de tenter une vaine entreprise, disant qu'ils voulaient que-
toute la terre fût informée de leurs dispositions à cet égard. Si cette poignée
de prélats de cour pouvait se flatter de représenter Fépiscopat français, et
d'en exprimer les sentiments, quelle idée devrions-nous en avoir? Cette
époque serait, sans contredit, la plus désastreuse pour notre Eglise. Le
Saint-Père fut inflexible, comme il devait l'être, à soutenir les règles ca-
noniques ; mais les agents du Clergé de France ne s'occupèrent plus que
des moyens de le punir de cette fermeté digne d'un successeur de saint
Pierre.
Nous voyons se reproduire, dans cette circonstance, les dispositions
d'une partie des évêques d'Angleterre sous Henri II. « Pourquoi, leur
(( écrivait saint Thomas de Cantorbéry, trompez-vous vos frères? Quelle
« est l'autorité qui ait conféré aux princes temporels la prérogative que
« vous prétendez leur donner sur les choses ecclésiastiques? De grâce, ne
« confondez pas les droits du royaume et de l'Eglise. Ces puissances ne
n sont-elles pas entièrement séparées?... Prenez mieux les intérêts du
« roi, vous qui recherchez ses bonnes grâces au détriment de l'Eglise : ne
« soyez pas la cause de sa perte et de celle de sa maison. Vous dites qu'il
« y a du danger à tenir ferme, le roi pouvant cesser d'être dévoué à l'E-
« glise romaine... Et moi je vous dis que c'est un crime de former un pa-
« reil jugement.. Ce n'est pas de sa part que vous devez craindre : c'est
a de la vôtre ; c'est vous qui lui ouvrez la voie pour renverser la liberté
« ecclésiastique... Que deviendra l'Eglise si on la laisse enchaîner et dé-
« pouiller de ce qu'elle possède?... Ne serait-ce pas à vous d'opposer une
et barrière à ces envahissements? Faut-il que non-seulement vous gar-
« diez le silence, mais que vous donniez à l'injustice l'appui de votre
« suffrage (1). » La faiblesse de l'épiscopat d'Angleterre, à cette époque,
tranquillisa Henri II dans ses usurpations, et fut cause du massacre de
saint Thomas.
M. le cardinal de Bausset, qui est toujours si favorable à Louis XIV, ne
peut s'empêcher de reconnaître qu'il avait entraîné le gouvernement dans
des mesures dont la nécessité ou la régularité auraient été, peut-être, dif-
ficile à justifier [Vie de Bossuet, liv. 6^ c. viii) Nous verrons Bossuet con-
venir que l'on avait tort, au fond. S'il eût eu à donner son avis, dans une
pareille affaire , sur la conduite de tout autre prince agissant comme
Louis XIV, son idole, il l'aurait flétrie hautement et énergiquement. En
effet, quatorze ans avant l'affaire de la Régale, parlant de Henri II, roi
d'Angleterre, dans le panégyrique de saint Thomas de Cantorbéry, il de-
mandait si l'on pouvait, sans injustice, concevoir le dessein de ravir à l'E-
glise ses privilèges? Puis il ajoutait : « Cependant Henri II, roi d'Angle-
0 terre, se déclara l'ennemi de l'Eglise; il l'attaque au spirituel et au
« temporel, en ce qu'elle tient de Dieu, et en ce qu'elle tient des hommes.
« Il usurpe ouvertement sa puissance; il met la main sur son trésor, qui
(1) Voyez cette admirable lettre dans Stapleton, Vie du Saint, p. Gl et suiv.
— 39 —
« enferme la subsistance des pauvres ; il Qétrit l'honneur de ses ministres,
« par l'abrogation de leurs privilèges, et opprime leur liberté, par des lois
«qui lui sont contraires. Prince téméraire et malavisé! que ne peut-il
« découvrir de loin les renversements étranges que fera un jour, dans son
« Etat, le mépris de l'autorité ecclésiastique, et les excès inouïs où les peu-
« pies seront emportés, quand ils auront secoué ce joug nécessaire! Mais
« rien ne peut arrêter ses emportements : les mauvais conseils ont pré-
« valu, et c'est en vain que l'on s'y oppose. 11 a tout fait fléchir à sa vo-
« lonté, et il n'y a plus que le saint archevêque de Cantorbéry qu'il n'a
«pu encore ni corrompre par ses caresses, ni abattre par ses me-
« naces. »
Ne dirait-on pas que le grand orateur, sans s'en douter, prophétisait
à la lettre ce qui devait arriver, en 1682, à l'occasion des prétentions de
Louis XIV à la Régale? La collection des procès-verbaux du Clergé de
France (t. V, p. 362), dit à ce sujet: « On ne voyait que persécutions,
« exils , emprisonnements et condamnations, même à la mort, pour sou-
a tenir, à ce que l'on prétendait , les droits de la couronne. La plus
« grande confusion régnait, surtout dans le diocèse de Pamiers. Tout le
« chapitre était dispersé; plus de quatre-vingts curés emprisonnés,
« exilés ou obligés de se cacher. On voyait un grand vicaire contre un
« grand vicaire, le siège épiscopal vacant. Le père Cerle, grand vicaire
« nommé par le chapitre , fut condamné à mort par contumace , par le
« parlement de Toulouse, et exécuté en effigie. «
J'ai dit que deux évêques seulement se montrèrent fermes : celui
d'Alet et celui de Pamiers. Les autres, sans excepter Bossuet (le pané-
gyriste d'une cause toute contraire à celle qu'il embrassait actuellement),
furent d'une condescendance que l'on a peine à s'expliquer cent soixante-
cinq ans après cet événement si déplorable dans ses suites, et qu'il n'est
plus permis de justifier après que Rome a fixé, en tant d'occasions, le
jugement que nous en devions porter. Tout ce que l'on peut dire de plus
tolérable pour atténuer un peu le tort de cette faiblesse, c'est que les
Evêques pensaient que les concessions offertes par le roi au Clergé,
étaient un dédommagement surabondant de la brèche faite à la disci-
pline; et il était facile de prévoir , dit ingénument M. de Bausset, que les
Eglises seraient forcées, par l'empire seul du temps et de Vusage, à ployer
som l'ascendant de l'autorité , quoique le droit de Régale ne fût pas exercé
dans une forme paisible et régulière. {Ih., l. cit. ]
Tout le Clergé, généralement parlant, fut entraîné par l'avis de Bossuet,
et crut qu'il ne fallait pas résister au roi. M. de Bausset, en applaudis-
sant à ce concours , nous révèle l'empiétement le plus monstrueux qui
régnait alors, de la part de l'autorité séculière, sur l'autorité ecclésias-
tique, a II résulta de ce tempérament, dit-il, que ce ne fut plus l'auto-
" rite royale qui donna leur mission à ceux qui étaient pourvus des di-
« gnités ecclésiastiques. » On avait donc fermé les yeux jusque-là sur
un abus d'autant plus révoltant, qu'il laissait envahir par le prince un
— 40 —
pouvoir spirituel qui ne saurait appartenir qu'à l'Eglise. La constitution
civile du Clergé^ qui devait être proclamée cent ans plus tard, ne devait
qu'étendre et développer ce principe schismalique et hérétique.
Si les Evèques de France se fussent bornés à délibérer sur cette affaire
et à proposer leurs vues au Souverain-Pontife, il n'y aurait pas eu beau-
coup à dire , surtout en les supposant dans la disposition de se soumet-
tre humblement à ce qu'il aurait décidé. Mais , il en coûte d'en faire
l'aveu, leur parti était malheureusement pris d'avance; et. dans la
lettre que Bossuet écrivit au Pape, au nom du Clergé, on remarquait déjà
plutôt une leçon donnée au chef de l'Eglise, qu'un avis attendu avec
respect pour s'y conformer ^ quel qu'il fût. On lui représentait qu'il y
avait beaucoup de choses que la nécessité des temps ( il fallait dire la vo-
lonté du roi), devait faire tolérer ; q\ie cette nécessité était quelquefois
de telle nature , qu'elle pouvait même faire changer les lois, principale-
ment quand il s'agissait d'apaiser les différends et d'affermir la paix
entre la royauté et le sacerdoce. Puis on citait les concessions déjà faites
par les Souverains-Pontifes; puis on conduisait Innocent XI à l'école
d'Yves de Chartres et de saint Augustin, pour leur faire dire à ce grand
Pape " que ceux qui ne faisaient pas céder la rigueur des canons au bien
«. de la paix n'étaient que des brouillons qu) se remplissaient les yeux de
« la poudre qu'ils soufflaient pour aveugler les autres. » On finissait par
dire à Innocent qu'il devait suivre les mouvements de sa bonté, dans une
occasion oii il n'était pas permis d'employer le courage.
On ne revient pas de sa surprise, quand on réfléchit que c'est Bossuet
qui écrit une pareille lettre à un des plus grands Pontifes qui aient oc-
cupé la chaire de saint Pierre , et quand on songe que celte lettre a été
adoptée par les Evêques du siècle le plus poli et de la nation la plus civi-
lisée. Aussi, le troj) fameux Arnaud, après avoir lu cette lettre, écrivait-
il : Je ne viens que de voir la lettre de l'assemblée au Pape. Je la trouve pi-
toyable. Il est fâcheux que, dans la même lettre, ce docteur se plaigne du
témoignage que l'on rendait au roi d'avoir horreur des nouveautés,
c'est-à-dire des doctrines du jansénisme. ( L. d'Arn., t. /A', p. 266. ) Di-
sons, en passant, que les jansénistes ont généralement condamné l'ori-
gine de la Déclaration , et cela par dévouement pour les Evèques de Pa-
miers et d'Alet ; mais la déclaration leur a été ensuite infiniment plus
chère que MM. Pavillon et Caulet, parce qu'ils en ont ïail le palladium
de leur résistance au Saint-Siège.
Bossuet s'était persuadé que la lettre qu'il avait adressée au Pape, au
nom du clergé, produirait tout l'effet qu'il s'en était promis. Il écrivait,
le 6 février 1642, à M. l'abbé Dirois , secrétaire d'ambassade à Rome :
Xous serions bien surpris ici si le Clergé français éprouvait des difficultés du
côté de Rome, d'oit nous devons attendre toute sorte de secours. On est peiné
de trouver un tel langage sous la plume de Bossuet. Etait-ce à lui et aux
autres Evêques de France qu'il appartenait de tracer au Pape la con-
duite qu'il avait à tenir?
— 41 —
Innocent XI répondit à la lettre du Clergé français avec une noblesse
digne d'un saint Léon. Il reproche aux Evêques de France « d'avoir
« abandonné, par une pusillanimité très-répréhensible, la sainte cause
« de la liberté de l'Eglise; de n'avoir pas osé faire entendre une seule
" parole pour les intérêts et l'honneur de *Jésus-Christ , mais de s'être
« couverts d'un opprobre éternel , par d'indignes démarches auprès des
(c magistrats séculiers. Il les invile au repentir, et termine par casser et
« annuler des actes déjà nuls par eux-mêmes comme étant manifestement
« vicieux. »
M. de Bausset condamne la conduite du Pape , et justifie celle des
Evêques, qu'il dit conforme aux règles. Mais, heureusement, nous ne
sommes pas obligés d'adopter toutes les opinions de l'illustre Cardinal ,
toujours plus disposé à donner raison à Bossuet qu'au Saint-Siège.
C'est ce qui lui fait prendre le parti de la lettre que l'Evêque de Meaux
devait adresser, de la part de l'assemblée, aux Evêques de France, pour
les convaincre que le Pape était dans son tort. Il est heureux que le
grand sens de Louis XIV ait empêché l'envoi de celte lettre (1). Bossuet
y reprochait au Pape des injures « personnelles et infamantes , à l'oc-
« casion d'une affaire qu'il dit avoir été faite pour le plus grand bien de
ce l'Eglise, ei sur laquelle les Evêques de France sont rassurés par letémoi-
« gnage de leur conscience. Il prétend que ces Evêques si courageux, dont
« le Saint-Père a parlé dans sa réponse, et qu'il eût voulu qu'ils prissent
« pour modèles, n'auraient pas agi autrement qu'eux s'ils eussent eu à
ft rétablir le concordat entre le sacerdoce et l'empire ; que le Souverain-
ce Pontife n'a suivi que des impressions étrangères, en accusant les Evê-
c( ques de France d'une crainte si peu digne de leur caractère ; que son
ce langage répond mal à la dignité d'un si grand nom; que son conseil lui
ce a caché la vérité, de peur qu'il ne préférât des avis plus justes et plus
a modérés ; que si l'affaire est poussée plus loin, toute l'Eglise compren-
<( dra combien est léger le sujet auquel une si grande contestation, cette
ce violente commotion des esprits, et l'altenle de l'univers chrétien, doi-
cc vent se rapporter. » Puis Bossuet flétrit le langage adressé aux Evê-
ques, ce et dont ils 7vugissent pour ceux qui Vont inspiré; il se plaint qu'on
ce déchire les Evêques français par des accusations atroces ; il dit qu'en
« relevant leurs illustres prédécesseurs, on a directement en vue de pi-
c( quer par l'éclat de leur gloire et de déprimer ceux qui leur ont suc-
ce cédé. » Tout le reste de la lettre est sur ce ton fier et hautain. Bossuet
va jusqu'à dire que le bref du Pape est nul par lui-même ; qu'il est à désirer
qu'un courage si intrépide se réserve pour des occasions plus importantes,
et que son pontifcat ne soit pas entièrement occupé d'une affaire trop peu
digne d'une si forte application.
(I) Je suppose que c'est Louis XIV qui s'est opposé à l'envoi de cette lettre aux Evê-
ques de France. On l'a trouvée, après la mort de Bossuet, parmi ses papiers, écrite de sa
propre main, et c'est sur ce manuscrit qu'on l'a imprimée. 11 me serait bien plus agréable
de penser, pour l'honneur de ce grand homme, qu'il avait lui-même senti combien cette
lettre était indigne de lui; mais, dans ce cas, l'aurait-il laissée subsister? M. de Dausset
fait honneur au roi de sa suppression : Je me range de son avis.
— 42 —
Quoi qu'en dise M. deBausset, il est fâcheux pour la mémoire de
l'aigle de Meaux qu'un pareil monument subsiste pour attester son irré-
vérence à l'égard d'un grand Pape. Il avait de grands talents : tout le
monde en convient. Nous ne refusons pas d'admirer en lui ce don de
Dieu. Mais ce présent, qu'il a reçu du ciel, le met-il à la place de celui
à qui seul Jésus-Christ a dit, dans la personne de saint Pierre : Confirma
fratres tuos , confirme tes frères ? Il est bien délicat, ce grand Evéque,
s'il croit que le Pape ne doit pas oser le redresser, non plus que ses col-
lègues , dont il s'est fait Tinterprète. J'allais presque dire : il est bien
présomptueux d'oser lui-même taxer le saint Pontife Innocent XI de té-
mérité et d'imprudence, tout en paraissant ne l'imputer qu'à ses conseil-
lers ! La postérité eût été certes bien plus édifiée de Bossuet, si elle l'eût
vu donner à l'épiscopat, dans cette circonstance, le même exemple de
soumission et d'humilité que Fénelon. L'amour-propre de ce dernier
aurait dû naturellement bien plus souffrir de la condamnation de son
livre, que l'assemblée du Clergé d'avoir été reprise d'une fausse démar-
che. Celle-ci pourtant se révolta contre son supérieur, et l'on verra Fé-
nelon ne faire entendre que le langage de la plus docile , de la plus
obéissante des brebis. On respire au souvenir des dispositions de ce
grand homme, et son erreur devient une faute heureuse, puisqu'elle a
dévoilé la sincérité du respect et de la dépendance qu'il avait solennel-
lement professés à l'égard du chef de l'Eglise.
Une autre réflexion naît tout naturellement à l'égard du panégyriste
de Bossuet. Ne serait-il pas dans l'ordre qu'un Cardinal, c'est-à-dire
qu'un homme que le Souverain-Pontife a honoré de la plus haute dignité
qui, après la sienne, puisse être possédée dans l'Eglise, eût quelque
sentiment d'égards et de reconnaissance envers le Vicaire de Jésus-
Christ, qui , après tout, pouvait lui refuser cet honneur? Est-il décent
que ce soit dans ce sénat auguste que le Pape trouve des juges sévères
qui le condamnent, et cela quand il est incontestable qu'il n'a agi que
pour la gloire de Dieu, et pour le plus grand intérêt de son Eglise? Faut-
il qu'un Cardinal français reporte toute sa gratitude vers un prince de la
terre, et qu'il ne pense rien devoir, pas môme ce qui est de la plus stricte
bienséance, au chef de l'Eglise? Est-ce par de pareils procédés que l'on
prétend signaler la civilité et la politesse françaises? Je n'ai jamais com-
pris comment des cardinaux français pouvaient se montrer hostiles aux
décisions ou aux prérogatives du Saint-Siège. J'ai entrepris plusieurs
fois de lire l'ouvrage de M. de la Luzerne sur les libertés de l'Eglise gtdli-
cane : que l'on en pense ce que l'on voudra, mais je n"ai jamais pu con-
tinuer : mon esprit se révoltait aussitôt en songeant à un enfant privi-
légié qui faisait le procès à son bienfaiteur et à son père. C'est aussi ce
qui ne m'a pas permis de relire une seconde fois la Vie de Bossuet, par
M. de Bausset, dont j'admire d'ailleurs le genre d'écrire et les vastes
connaissances,
M. Le Tellier, Archevêque de Reims, fut un des Evoques de France qui
— 43 —
se montra le plus irrité de la fermeté d'Innocent XI. Il fit un rapport où
il ne craignait pas de taxer d'irrégulières les procédures et les jugements
du Pape. 11 proposait de demander au roi la permission d'assembler en
concile national les Evéques qui se trouvaient alors à Paris, ou du moins
de convoquer une assemblée générale de tout le Clergé du royaume. Je
suis porté à croire que ce rapport était l'ouvrage de l'abbé Faure, doc-
teur de Sorbonne et doyen de la métropole de Reims. Cet ecclésiastique,
commensal de l'Archevêque, et tout-puissant sur son esprit^ était connu
par son opposition aux prérogatives du Saint-Siège.
Louis XIV se rendit au vœu qu'on lui exprimait : peut-être l'avait-il
provoqué lui-même. Mais il avait trop de sens pour consentir à ce que
la réunion prît le nom de concile. Il eût été, en effet, passablement irré-
gulicr que des Evêques mécontents d'un Pape qui avait prononcé sur une
affaire, d'après les règles canoniques, fût jugé par ses inférieurs, qui
assurément ne songeaient à se réunir que pour agir contre lui. Le roi se
détermina donc pour une assemblée générale, qui devait être composée
de deux Evêques et de deux députés du second ordre pour chaque mé-
tropole.
Voilà donc la fameuse assemblée décrétée. Elle décrétera une déclara-
tion en quatre articles; ces quatre articles décréteront des sanctions qui
ne seront ni des décrets^ ni des croyances, ni des vérités, ni des doc-
trines, le caractère de l'assemblée ne le permettant pas. On y décidera
seulement, et cela par simple déclaration (mais non par décision) , qu'on
veut opposer une barrière salutaire à de graves inconvénients, que la
France apparemment peut prévenir mieux que toutes les autres na-
tions, en se constituant, par l'ordre du roi , mandata régis , l'arbitre des
empiétements que le Saint-Siège pourrait se permettre, tout vénérable
qu'il doit èlre aux yeux de toutes les nations, comme étant la chaire de la
foi et le centre de l'unité ; cette assemblée se proposera également de ré-
primer l'audace des hérétiques que n'ont pu dompter jusqu'ici tant de
conciles généraux ; on fera voir à ces téméraires que la puissance du Siège
apostolique ne doit pas être, comme ils veulent la représenter, odieuse
aux rois et aux peuples ; on leur montrera les limites que cette puissance
ne saurait franchir, sans que la France ne déclare, au nom de ses an-
cêtres, et appuyée sur les saints canons, qu'elle entend très-bien, et sur la
tradition des Pères, dont elle a aussi une intelligence parfaite, qu'il y a
transgression, et dès lors obligation de rebrousser chemin. J'ai dit la
France, et non pas l'Eglise gallicane, bien que les Archevêques et Evêques
réunis par l'ordre du roi proclameront qu'ils représentent l'Eglise gallicane :
cette proclamation ne peut être regardée que comme une manière im-
propre de s'exprimer, ou tout au plus comme une distraction , puisque
le roi a décidé, ainsi que nous l'avons vu, qu'il n'y aurait point de concile,
mais une simple assemblée générale. Cette assemblée sera précédée de
plusieurs réunions et conférences. Fleury nous en a tracé l'esquisse très-
abrégée dans des notes qui subsistent encore, écrites de sa main, et que
_ 44 —
M. Emery, supérieur général de la Congrégation de Saint-Sulpice , pu-
blia en 1807. Je vais les reproduire ici, sans rien changer au texte et
aux abréviations. J'en donnerai, dans l'article suivant, le commentaire
fidèle.
Arch. deR.en « Chanc. le Tell, etarchev. de Rheims av. l'év. de Meaux
appuyé par son « eu fout le projct principalement po' regale. Roj voulut
de^M." ne^pa- « qu'ev. de M. en fust. Personnes d'autorité. Question de
raissoit. ^^ l'autorité du Pape regardée coe nécess''^ à traitter par
« l'arch. de R. et son père. On ne la décidera jamais qu'en
Apparemt « lemps de divisiou. Ev. de M. répugnoit. hors de saison.
Faïe^M-^Coi- « Ev. de Tournav vouloitla décider détourné par ev. de M.
et'^ressoTueR * ^'^ augmentera la division que l'on veut éteindre. Beau-
ce coup q le livre de l'exposition ait passé avec approbaon
(c formelle Laissons mûrir. Gardons not''' poss'ion. A Tarch.
a de R. vous aurez la gloire de l'affre de la régale obscurcie
« parcesppoons odieuses
« Arc. de Paris. Ordre du R. de traitter cette question.
« P. la Chaise joint. Pape nous a poussés s'en repentira. Ev.
« de Meaux propose examiner toute la tradition pour pou-
Comptoit de « voir alonaer tantq. l'on voudroit. Arch. de Paris dit au Roi
fre durer et '^ . r\ t t t ■ • i i-
finir quand on « quc durcroit trop. Ordre de conclure et décider sur 1 au-
« torité du Pape M. Colbert pressoit.
« Ev. de Tournav chargé dresser les propoôns : mal et
« scolasliq'. év. de Meaux les dresse, assemblées chez l'arch.
<( de P., où examinées, disputes. On vouloity faire mention
« des appellations au concile Ev. de Meaux résista : ont été
« nommément condamnées par des bulles de Pie 11 et Jules II :
« engagés à Rome a les condamner, ne reculent jamais, ne
«. donner prise à condamner nos propositions Affr de Pamiés
« et Charone : tort au fond, mal blâmer évêq. de Pamiés
« louer arche V. de Toulouse, procès-verbal de Fromager et
a Benjamin faux.
« Arrêts du parlement insoutenables. »
Ces notes de l'abbé Fleury sont précieuses , en ce qu'elles jettent le
plus grand jour sur un point d'histoire qui, sans elles , serait encore
pour nous un mystère, sous plus d'un rapport. Le savant M. Emery,
à qui nous devons cette intéressante découverte, mérite donc à cet égard,
comme à tant d'autres, notre vive reconnaissance.
L'Abbé "*, ancien Vicaire général.
{La suite à un prochain numéro.)
— 45 —
MAGNETISME ANIMAL.
Le principe hémato-nerveux n'est que le fluide éthéré élevé à sa plus
haute puissance. Or c'est ce principe qui a reçu , dans ces derniers
temps, le nom de magnétisme animal^ duquel on a tant usé et abusé,
qu'on a nié et défendu avec une égale exaltation passionnée. 11 en est
résulté qu'on a exagéré dans les deux sens, les uns en niant des faits évi-
dents et que la physiologie, telle que nous la proposons dans la philoso-
phie basée sur le principe chrétien, devait les conduire à admettre et
à expliquer; les autres, en mettant des faits délicats au service du
charlatanisme et souvent des passions mauvaises. Ici, pas plus qu'ail-
leurs, l'autorité des noms, quelque respectables qu'ils soient , ne doit
servir de guide à notre jugement; les principes admis et les faits avé-
rés doivent être pesés consciencieusement pour en accepter les consé-
quences sans aucun détour.
Et d'abord c'est un fait acquis à la science et désormais incontestable,
que l'électricité joue un rôle indispensable dans toutes les opérations
chimiques, et c'est pour cela que l'on doit remplacer les affinités de l'an-
cienne chimie par les actions électriques; elles agissent en effet dans
toutes les combinaisons des éléments divers et dans toutes leurs décom-
positions. Le contact de toutes les substances hétérogènes dégage de l'é-
lectricité, et le changement de température d'un corps suffit pour l'élec-
triser. Les expériences galvaniques, thermo-électriques mettent cette
thèse générale hors de tout doute.
L'action de l'électricité dans la germination des plantes et dans tous
les phénomènes de la végétation n'est pas moins bien prouvée, puis-
qu'on a pu recueillir et manifester cette électricité par des instruments
sensibles. Mais de plus la physiologie végétale n'est, en définitive, que la
série des phénomènes chimiques par lesquels les substances diverses
se combinent, se composent et se décomposent dans les tissus végétaux ;
il y a donc nécessairement action électrique. La théorie chimique et les
faits rendent cette vérité incontestable.
La physiologie animale n'est aussi en grande partie qu'une succession
d'opérations chimiques par lesquelles des substances de nature extrê-
mement diverse sont mises en contact, se combinent et se composent,
se désagrègent et se décomposent dans l'organisme animal. Il y a sur-
tout dans la respiration développement et absorption d'électricité, puis-
que l'air est saturé de fluide électrique, répandu dans tous les espaces,
et entourant les molécules les plus ténues de tous les corps solides , li-
— 46 —
quides et fluides. La nutrition doit en introduire aussi dans Toryanisme
aussi bien que l'absorption cutanée. Une foule d'expériences irrécu-
sables, exécutées par des observateurs habiles, ont prouvé que l'action
galvanique fait contracter les muscles d'un animal vivant et d'un ani-
mal quelque temps après sa mort; sous l'influence électrique, la partie
globuleuse du sang se contracte également , aussi bien que sous l'in-
fluence des nerfs. Un animal étant ouvert après la digestion commencée,
si l'on coupe le nerf pneunio-gastrique, qui envoie des ramifications à
l'estomac, la digestion est interrompue; que l'on rapproche les deux ex-
trémités de la section du nerf, elle continue de nouveau; qu'au lieu de
rapprocher ces deux extrémités, on les mette en communication par l'in-
termédiaire d'un fil métallique, la digestion se continue encore; enfin
qu'on agisse par le moyen de la pile galvanique sur l'exlrémité du nerf
qui se rend à l'estomac, la digestion se continue toujours. De pareils
faits ne peuvent laisser de doute sur l'analogie de la vie et de l'élec-
tricité.
Dans une foule de maladies, on peut remarquer aussi l'influence élec-
trique ; c'est ainsi que des tumeurs enflammées ont fourni de l'électricité
appréciable à l'électromètre.
Les poissons électriques, tels que la torpille, le gymnote, l'anguille de
Surinam, etc., dégagent de l'électricité, et s'en servent ou pour saisir
leur proie ou pour se défendre contre l'ennemi; ils engourdissent la
main qui va pour les saisir, et on a pu, sur ces poissons, charger des
bouteilles de Leyde, qui ont donné des commotions violentes et pro-
duit des étincelles, absolument comme on le fait avec une machine élec-
trique.
L'homme, dans son être physique, dans toutes les fonctions de sa vie
organique, est soumis aux mêmes influences électriques que les ani-
maux. Chez lui, comme chez ces derniers, la digestion, la respiration,
l'absorption cutanée, la calorification, la nutrition profonde ou l'assimi-
lation sont des opérations chimiques soumises à l'action électrique,
comme dans le règne végétal, et comme toutes les compositions et dé-
compositions du règne minéral.
Le système hémato-nerveux^ qui compose le cerveau de l'homme et
celui des animaux, doit donc être considéré, d'après tous les faits pré-
cédents, comme une sorte de condensateur électrique. L'observation
prouve en outre que dans les nerfs la substance nerveuse blanche est
un excellent conducteur de l'électricité, tandis que le névrilème, leur
enveloppe, est un isolant, et ne conduit pas les fluides électriques. Ces
rapports frappants entre les nerfs et les conducteurs que nous employons
dans nos expériences électriques, entre les névrilèmes et les corps iso-
lants, no peuvent être l'effet d'une cause sans nom.
La ligature ou la section des cordons nerveux prouve la subtilité du
fluide vital, et son analogie avec l'électricité est démontrée par des faits
trop nombreux pour qu'il puisse être désormais permis de la nier.
— 47 —
Puisque c'est par le fluide éthéré que tous les corps de la nature, que
tous les atomes delà matière réagissent les uns sur les autres, il faut bien
admettre aussi que les corps extérieurs transmettent leur action aux
nerfs sensibles par le même principe subtil , qu'ils modifient suivant
leur nature : la modification se propage jusqu'au cerveau, qui est le
foyer et le condensateur vivant de l'électricité animale, dominé, régi et
modifié par l'àme, dans l'homme, sans que nous puissions en saisir ni
en connaître le mode ; car la distance entre l'âme spirituelle, et ce fluide
matériel, si subtil qu'il soit, est immense.
Mais il n'en est pas moins vrai que l'électricité joue un grand rôle
dans l'organisme humain. Les effets du galvanisme des machines élec-
triques sur les animaux et sur l'homme; l'électricité athmosphérique ,
qui, pendant les temps orageux, agit si fortement sur les végétaux, sur
les animaux, sur les hommes, suivant les variétés de constitution orga-
nique, en sont des preuves certaines.
En nous élevant plus haut, nous rencontrerons des phénomènes ana-
logues dans les répulsions et les sympathies qui existent aussi bien en-
tre les végétaux et les animaux qu'entre les individus de l'espèce hu-
maine : certaines plantes ne peuvent vivre à côté de certaines autres,
tandis qu'elles semblent rechercher leurs analogues ; on attribue ce phé-
nomène aux sucs sécrétés par les uns ou par les autres ; mais ces sucs
ne sont-ils pas imprégnés de fluides diversement modifiés, qui seraient
la cause de ces répulsions ou de ces rapprochements?
Un cheval aperçoit ou sent pour la première fois un animal carnas-
sier, son ennemi : il est saisi d'effroi et pousse un cri de terreur inconnu
jusqu'alors. Transporté dans les déserts de l'Afrique , qu'il vienne à
flairer les vestiges d'un lion, qu'il n'a jamais vu, il frémit, recule et re-
nifle, et fait entendre le même cri perçant , expression de l'épouvante
qui l'a pénétré tout entier.
Le crapaud et la grenouille sont attirés , malgré leurs efïorts, vers la
couleuvre ou le serpent, dont le regard les fascine, et, décrivant autour
de la gueule de leur ennemi des courbes de plus en plus étroites, ils
finissent par se précipiter dans le gosier qui les engloutit. Le lion , ce
puissant animal , est attiré de la même façon par les serpents boas, et
des voyageurs racontent qu'ils se sont sentis entraînés malgré eux vers
ces énormes serpents, par un courant auquel ils ne parvenaient à échap-
per qu'en le brisant par le tournoiement rapide de leur bàlon. Si ces
faits sont vrais, comment les expliquer autrement que parle fluide uni-
versel, agissant dans tous les êtres de la nature. N'est-ce pas encore à
lui qu'il faut attribuer la fascination que les oiseaux rapaces exercent
sur leur proie? Un épervier plane dans les airs sur les petits oiseaux ,
dont les cris perçants témoignent de leur impuissance à échapper à
cette fascination ; et bientôt le ravisseur s'abat comme un trait sur sa
proie. A quelle autre cause peut-on attribuer les répulsions que certain»
hommes éprouvent pour d'autres, sans avoir à s'en plaindre, sans leur
— 48 —
en vouloir? mais la seule présence, le trop grand rapprochement, la vue,
les agite et les émeut sans qu'ils puissent en deviner la cause. Ils sont
comme électrisés par ces individus ordinairement d'une constitution
plus énergique et très-différente de la leur. D'autres individus, au con-
traire, se recherchent mutuellement, et cela même peut devenir une
passion violente, par la différence des sexes et par làge, à cause de la
sympathie qui s'établit entre les chairs par la fréquentation , et l'espèce
de contact trop prolongé établi par l'atmosphère ambiant seul.
C'est même là un des grands dangers pour les jeunes personnes et les
jeunes gens réunis dans les assemblées surtout nocturnes du monde;
ces grandes réunions illuminées, parfumées, échauffées, mettent en mou-
vement les fluides animaux. Nous savons, en effet, que les bougies, les
lampes, toutes les lumières artificielles sont des excitateurs du fluide
éthéré , comme le soleil et tous les corps lumineux. Or, plus ces lumi-
naires sont nombreux dans un petit espace, plus les vibrations de
l'éther y sont activées ; l'air échauffé, dilaté, participe lui-même à l'éner-
gique activité de ces mouvements; la chaleur, dégagée, soit par les ca-
lorifères artificiels, soit par le mouvement vital de tous les corps hu-
mains réunis dans un si petit espace , contribue singulièrement à la di-
latation de l'air et à l'augmentation des vibrations éthérées. Les parfums
divers émanés des substances odoriférantes dont on se sert en pareille
circonstance, joints aux perspirations odorantes des corps, agissent à
leur tour, avec les boissons de toutes sortes, pour aiguiser l'odorat
et le goût; par toutes ces causes, un mouvement vital plus actif est dé-
terminé dans les organismes individuels ; une plus grande abondance
de fluide électrique vital s'en dégage; il s'en forme autour de chacun
comme une atmosphère, qui rayonne dans tous les sens, suivant les lois
physiques; ces rayonnements s'entrecroisent, et, fortifiés par la lumière,
par les chants, la musique, qui viennent encore accroître les vibrations,
par la chaleur artificielle et naturelle, par les parfums, par les respira-
tions , les perspirations , par les liqueurs , ils agissent sur l'ouïe, la vue,
l'odorat, le goût, sur toute la surface cutanée, dont tous les pores sont
dilatés , dont les houppes nerveuses et vasculaires sont dans une érec-
tion presque continuelle. Dans cette espèce d'ivresse magnétique, qui
saisit tout l'organisme par ses sens extérieurs et intérieurs, les imagina-
tions s'exaltent, les sympathies se démêlent, se heurtent et se rencon-
trent dans les courants d'électricité vivante; les cœurs se pressent ; les
jeunes personnes surtout, comme plus nerveuses et plus absorban-
tes de rélectricité par leur constitution , courent les plus grands dan-
gers pour le calme de l'esprit et la tranciuillité du ca^ur. 11 n'est pas
rare alors qu'assises auprès d'une mère imprudente et inexpérimentée,
qui a cru que sa présence serait une sauve-garde, elles tombent tout à
coup dans une tristesse profonde, ou un silence morne de tous les sens
extérieurs, pendant qu'une agitation pénible, inconnue, dont elles ne se
rendent pas compte, préoccupe toute leur àme. Une image importune
— 49 —
s'est mêlée à leur fluide vital , elles la contemplent et la savourent mal-
gré elles, pendant que leur propre fluide est allé former dans un autre
une image correspondante; et ainsi les cœurs s'inclinent, et il ne faut
plus qu'une étincelle de l'œil pour communiquer les pensées intimes,
avec une énergie bien plus puissante que la parole. La mère imprudente
n'a rien vu , rien senti ; elle croit toujours sa pauvre victime auprès
d'elle, mais elle n'a plus qu'un cadavre : l'âme est ailleurs. Et, pour peu
que des imprudences soient commises, on soupçonne assez les malheurs
que fera naître l'image qu'emporte avec elle la victime, et dont elle ne
se débarrassera pas d'ici longtemps. Heureuse si elle trouve, dans cet
état, compassion et bienveillance dans les conseils!
Or, nous le demandons, comment expliquer tous ces faits, qui em-
brassent tous les êtres, sinon par cet agent universel, que l'expérience
retrouve partout? La négation n'y fera rien, et la passion aurait autant
de raison à nier la lumière.
Ce fluide universel reconnu, il serait facile d'en suivre les modifica-
tions dans chaque règne , dans chaque molécule ; de voir comment il se
spécialise dans l'homme et dans chaque organe ; comment il est le lien
des différents organes entre eux ; de ceux-ci avec le cerveau ; lien dont
l'àme se sert pour agir sur les organes, ou suspendre leur action ; com-
ment il préside à la vie organique , et sert à la vie intellectuelle et vo-
lontaire, et nous aurions ainsi la clef de la gravitation universelle, sidé-
rale, moléculaire, minérale, végétale, animale, humaine, spirituelle,
d'homme à homme, c'est-à-dire de deux esprits mis en rapport par
des organes. Nous savons, en effet , que l'homme, comme tous les êtres,
possède de l'électricité; nous savons aussi que l'électricité, le magné-
tisme minéral, le magnétisme ou rélectricité animale des poissons élec-
triques, des serpents, des oiseaux rapaces, des animaux carnivores sur
leur proie, des hommes dans les répulsions et les sympathies, sous l'in-
fluence des grandes assemblées mondaines surtout, agissent à distance,
en raison de la sphère d'activité que ces fluides divers possèdent, et que
les animaux paraissent étendre à volonté.
Le fluide hémato-nerveux humain fera-t-il exception? Sera-l-il limité
à l'intérieur de l'organisme? Les lois de l'électricité, la nature des fonc-
tions de la peau, à laquelle viennent aboutir les nerfs sensibles et les
vaisseaux, les deux pôles de la pile hémato-nerveuse nous obligent d'ac-
cepter à priori la sphère électrique humaine. L'électricité humaine est,
sans aucun doute , soumise aux lois générales ; mais sa puissance est
augmentée par le principe spirituel, qui fait de l'homme un règne à
part et le résumé de tous les autres.
A priori donc l'homme peut étendre la sphère de son principe hémato-
nerveux, électro-nerveux, magnétique, etc., comme on voudra l'appe-
ler. La môme conséquence est démontrée à posteriori par des faits nom-
breux et suffisamment avérés. Il ne s'agit pas ici de consulter le senti-
ment des hommes qui nient de bonne foi l'action magnétique, parce qu'ils
— 50 —
n'ont pu ni voir ni obtenir des résultats suffisamment positifs pour as-
seoir leur conviction. Il ne s'agit pas davantage d'accepter toutes les
tromperies du charlatanisme, qui ont plus nui à la vérité des faits que
les négations mal informées. Mais des témoins suffisamment nom-
breux, dont la conscience et la véracité comme la perspicacité ne peu-
vent être révoquées en doute, attestent avoir vu et produit des résultats
qu'on ne peut expliquer que par la cause universelle du fluide magné-
tique.
C'est ainsi qu'un grand nombre de médecins, de la plus haute pro-
bité, de l'imagination la plus calme, ont vu et produit des faits magné-
tiques; des ecclésiastiques assez nombreux, d'une science étendue, ha-
bitués, par des études sérieuses, à discuter les faits, à exiger toutes les
circonstances nécessaires à la certitude, affirment eux-mêmes avoir vu
ou produit des faits magnétiques indubitables. Plusieurs ecclésiastiques
réunis ont vu plusieurs fois une femme magnétisée par son mari, endor-
mie du sommeil magnétique ; et ils ont constaté, avec toute l'attention
possible, que le mari, monté sur une chaise et étendant la main sur la
tête de sa femme, la tenait suspendue entre le sol et sa main à une assez
grande hauteur, sans qu'elle touchât ni la main, ni le sol et qu'il y eût
aucun support sous ses pieds. La fatigue seule par laquelle le mari sen-
tait ses doigts et sa main comme coupés par des ficelles nombreuses,
l'obligeait à suspendre son action. Il est avéré et démontré par un trop
grand nombre de faits, pour qu'on puisse le nier, qu'un magnétiseur,
homme ou femme, peut endormir un magnétisé, le faire parler sur des
choses dont il ne parlerait pas durant la veille. Les sujets magnétisés et
somnambules, comme on les appelle, produisent des phénomènes tout
à fait analogues à ceux de nos machines électriques; c'est ainsi que la
boussole est déviée par le courant magnétique humain, comme par les
courants artificiels de nos instruments. Les isolants et les conducteurs
électriques agissent, à quelques modifications près, de la même manière
sur le magnétisme humain que sur lélectricité de nos machines.
Il serait inutile d'entrer ici dans tous les détails des faits nombreux de
perspicacité magnétique, de claire vue, de vue à distance, de seconde
vue, etc. Toutes les négations ne peuvent infirmer un seul fait positif,
attesté par des témoins revêtus des conditions requises à la certitude.
Mais comment expliquer ces faits? D'abord la transmission du fluide
électro-nerveux volontaire est soumise en partie aux mêmes lois que celle
de l'électricité ordinaire. Tout le monde sait en effet que celle-ci se trans-
met plus fiicilement par les pointes et les extrémités des corps. Or, dès
que nous savons que le cerveau, par sa structure même, est un conden-
sateur électrique à la disposition de l'âme; que la surface cutanée est la
terminaison des pôles nerveux et vasculaire de la pile vivante: que les
houppes nerveuses ou pointes polaires de la pulpe digitale sont plus éner-
giques que toutes les autres parties de la surface cutanée; que les yeux
sont tout spécialement organisés pour recevoir l'action de l'éther; que la
— 51 —
respiration absorbe et dégage de l'électricité, les faits, les lois physiques,
l'analogie nous conduisent à admettre que le fluide hémato-nerveux doit
être plus facilement transmis par ces organes que par tout autre moyen.
II n'y a donc rien que de très-physiologique dans les opérations employées
par les magnétiseurs.
Nous savons en outre que l'électricité sidérale se transmet à des dis-
tances incommensurables; que l'électricité moléculaire et minérale se
transmet aussi à distance; qu'il en est de même de l'électricité de nos
machines ; que le fluide vital des végétaux et des animaux agit également
à des distances plus ou moins considérables; que le fluide hémato-ner-
veux humain agit également à distance sans la participation de la vo-
lonté dans les grandes réunions et entre les personnes en présence. Il n'y
a donc rien d'étonnant, rien que de très-conforme aux faits et aux lois
physiques dans l'émission volontaire à distance du fluide magnétique
humain, quand les deux sujets, l'actif et le passif, se trouvent dans un
même appartement. Mais en sachant que le fluide éthéré remplit tous
les espaces, qu'il pénètre tous les corps même les plus denses, et qu'il
agit dans les espaces à des distances incommensurables, l'analogie et les
lois physiques nous conduisent encore à admettre la transmission du
fluide vital du magnétiseur au magnétisé, non-seulement d'un appar-
tement à un autre, mais même à des distances Irès-éloignées.
Les lois vitales bien au-dessus des lois physiques, surtout quand elles
sont fortifiées par l'action de la volonté, ne doivent laisser aucun doute
à la possibilité de cette transmission à distance, prouvée par des faits,
bien que nous ne puissions en donner la théorie positive.
Dès lors on comprend aussi comment le fluide magnétique du magné-
tiseur, reçu par celui du magnétisé, peut d'abord lui faire éprouver les
odeurs et les saveurs que le magnétiseur, par sa volonté, imprime à son
fluide; il en a reproduit en lui-même le souvenir et la sensation, au
moyen de son propre fluide, ce n'est là qu'un fait de mémoire et d'ima-
gination, qui ne laisse pas que de modifier le fluide reçu parle magné-
tisé qui y perçoit ce qu'a voulu l'opérateur. C'est de la même façon que le
magnétisé peut lire les pensées du magnétiseur et de toutes les personnes
mises en rapport avec lui; qu'il peut même, par le fluide reçu et néces-
sairement modifié suivant l'état sain ou malade, apercevoir l'état des
organes qui ont émis le fluide.
Toujours par le même moyen et fondé sur cette loi que toutes les par-
ties de la création ont un rapport avec notre être, le magnétisé peut dé-
couvrir les remèdes convenables aux organes malades. Tous les corps
étant plongés dans le fluide éthéré et le modifiant d'une certaine façon,
on conçoit encore que des somnambules reçoivent ce fluide par certains
organes plus impressionnables chez eux, et qu'ils y perçoivent les
formes et les propriétés des corps divers. C'est ce qui expliquerait la
lecture par l'occiput, par l'épigastre, etc., etc., si toutefois ces faits sont
hors de tout doute. Mais il n'y aurait pas pour cela transposition des
— 52 —
sens, ni encore moins la preuve de leur inutilité; car l'état magnétique
n'est pas l'état ordinaire. Et si le fluide magnétique qui, dans l'état habi-
tuel, agit diversement sur nos divers organes, n'agit pourtant que de la
même façon dans son condensateur le cerveau , on conçoit très-bien
qu'absorbé par une partie quelconque de l'organisme, il soit transmis
au cerveau, où il agit toujours de la même manière. Sans doute il y a
dans tous ces faits quelque chose de profond qui nous échappe; mais cela
prouve simplement que nous sommes en ce point dans une ignorance
comparable à celle des anciens, par rapport aux nombreuses découvertes
scientifiques des temps modernes. Et puisque les faits, les lois physiques
bien connues et l'analogie nous font entrevoir l'explication naturelle et
logique de ces faits, quelque extraordinaires qu'ils nous paraissent, quelles
raisons aurions-nous de les rejeter ou de les attribuer à des causes qui ne
peuvent, quoi qu'on en ait dit, exercer une telle puissance sur l'homme et
l'univers entier?
Quant aux faits de prévision de l'avenir, de vue lointaine , de péné-
tration des secrets, etc., etc., ici, il nous semble, sauf plus ample
information, que l'imagination trompeuse, le charlatanisme et l'exal-
tation peuvent y réclamer la meilleure part. Nous accorderons cepen-
dant que des faits donnés étant connus, certains somnambules puissent
en prévoir les suites avec plus de netteté peut-être que ne le font les
esprits supérieurs par l'enchaînement logique des causes. Mais , nous
le répétons, il faut ici se mettre en garde contre l'exagération, l'exal-
tation de l'imagination et le charlatanisme, sans toutefois s'obstiner à
nier ce qui pourrait devenir évident. La sagesse commande de sus-
pendre son jugement et d'attendre.
Enfin, les phénomènes cataleptiques particuliers à certaines mala-
dies, et désormais hors de tout doute, sont, pour la plupart, aussi
surprenants que les faits magnétiques ; et nous ne voyons pas de rai-
sons pour les attribuer à une autre cause qu'à celle du fluide vital mo-
difié par l'état morbide des organes.
De tous ces faits , comme de leur analogie et des lois physiques, nous
croyons pouvoir conclure que la puissance magnétique est une faculté
naturelle, soumise aux lois physiques, aux lois physiologiques et à la
moralité humaine , comme toutes les autres facultés de l'homme. Par
conséquent , pouvant éprouver des modifications et des variations
innombrables , suivant l'état des individus , des circonstances et des
milieux.
Si maintenant nous considérons le magnétisme dans ses rapports
avec la théologie, nous distinguerons soigneusement deux choses : l'au-
torité de l'Eglise et les opinions des théologiens individuels. Les théolo-
giens sont des hommes qui peuventse tromper comme tous les autres : il
s'en est rencontré qui ont jugé le magnétisme comme une opération
superstitieuse, diabolique et immorale; qui, sur le dire de certains
magnétiseurs , y ont vu une attaque dirigée contre la mission surnatu-
— 53 —
relie des prophètes, contre la vie spirituelle de l'extase, contre la divi-
nité des miracles de Jésus-Christ.
Avant toute réponse à ces diverses questions, il faut qu'on sache bien
que l'Eglise n'est nullement responsable des erreurs que peuvent com-
mettre cert'.ins théologiens. Elle n'est responsable que de l'enseigne-
ment qu'elle proclame avec autorité : les opinions des particuliers qui
lui appartiennent sont à eux, et il serait injuste de les lui imputer. D'un
autre côté, les théologiens doivent être d'autant plus réservés à se pro-
noncer sur de telles questions , qu'ils n'ignorent pas que les ennemis de
l'Eglise la rendent à tort solidaire de leurs opinions particulières. 11 y a
donc pour eux une obligation de respect et de modération de laquelle
il serait très-dangereux de se départir ; loin de servir la religion en sui-
vant un zèle qui ne serait pas toujours selon la règle, ils fourniraient
des armes à ses ennemis nombreux. S'ils crient sans raison à la supers-
tition et à la sorcellerie, on leur renverra les bûchers et l'éteignoir , et
tant d'autres fantasmagories au service de toute passion froissée. Mais
ils ne seront pas le point de mire, la balle ira frapper plus loin , et ils
seront la cause imprudente de tous les ravages que ces hostilités feront
dans les âmes faibles. Qu'ils se souviennent donc que l'Eglise ne leur a
point confié son autorité pour décider dogmatiquement ; et que si la dis-
cussion est permise, elle doit demeurer dans les justes bornes de la pru-
dence, de la modération et de l'étude approfondie, sans passion. Or, à
ces conditions , nous avons la confiance que les théologiens qui voudront
peser les faits et les lois physiques et physiologiques que nous avons invo-
qués dans notre thèse, ne se hâteront pas de traiter de superstitieux et
de diabolique ce qui peut, en définitive, s'expliquer par les analogies des
lois et des faits naturels connus. Quand même ils ne se rendraient pas
compte de tout, ils se rappelleront que la toute-puissance créatrice
n'était nullement obligée à révéler tous ses secrets à l'intelligence hu-
maine. En partant de ces principes , il leur sera facile de conclure que
les faits magnétiques étant de l'ordre naturel, ne sont pas plus immo-
raux en eux-mêmes que tous les phénomènes de ce monde créé par un
Dieu (jui ne fait rien que de bien. Maintenant, quand à l'usage , il y a
des abus dangereux; mais n'abuse-l-on pas de tous les organes? u'a-
buse-t-on pas de la pensée , de la parole ? en un mot de quoi n'abuse-
t-on pas? Nous avouerons même que le démon peut en tirer parti en
certains cas , comme il tire parti de tous les phénomènes naturels ; mais
il n'en est ni la cause, ni l'agent, et son action ne peut y être toujours
mêlée. Nous le répétons, ce sont des phénomènes naturels qui ne peu-
vent être mauvais en eux-mêmes. Que le magnétisme entraîne après lui
de plus graves dangers pour la morale humaine que la plupart des au-
tres rapports naturels , c'est une conséquence facile à déduire de la fai-
blesse de notre pauvre nature , de la délicatesse des phénomènes et des
opérations magnétiques , de la nature de ce fluide intime et de son
action môme involontaire dans les grandes réunions mondaines. Tous ces
— 54 —
motifs font aux magnétiseurs une haute obligation de prudence et aux
directeurs des âmes une plus haute encore, afin que si, d'un côté, ils
doivent demeurer sur la réserve, de l'autre, ils sont obligés à pré-
munir par de sages avis les personnes qui voudraient user du magné-
tisme comme moyen curatif.
Des magnétiseurs ont prétendu expliquer la mission des prophètes et
les extases par leur art , et là-dessus des théologiens se sont effrayés ,
peut-être un peu trop tôt. En effet , quoiqu'il soit de toute impossibi-
lité d'expliquer la mission des prophètes et leurs prédictions par le ma-
gnétisme naturel, il faut bien avouer et convenir de bonne foi que les
prophètes étant des hommes , étaient soumis aux lois physiologiques
comme tous les autres , et que le Dieu qui a créé le corps et l'àme hu-
maine , et qui les a si intimement unis, a bien pu, s'il a voulu, se
servir des lois établies par lui pour agir sur l'àme des prophètes, et
leur révéler ce qu'ils devaient annoncer aux hommes. Quand même donc
on admettrait que Dieu a modifié le fluide vital de ces hommes extraor-
dinaires pour y montrer à leur àme ce qu'il a voulu , cela prouverait
simplement qu'ayant tout créé il peut tout modifier , tout gouverner à
son gré ; et une telle manière d'agir sur les prophètes , qui est loin
d'être prouvée, n'en serait ni moins surnaturelle, ni moins divine;
quand les magnétiseurs auront produit des Isaïe , des Jérémie, des Da-
niel , des David, etc., les théologiens pourront commencer à discuter ;
mais en attendant ils peu\ent demeurer en paix.
Dans les extases surnaturelles des saints, nul doute qu'il ne faille at-
tribuer une certaine part à la physiologie ; mais c'est toujours l'action de
Dieu qui agit sur les êtres qu'il a créés et les lois qu'il a établies pour
produire des faits rares, extraordinaires , et qui sortent des lois com-
munes de la nature.
Il n'est pas plus difficile de répondre à ceux qui prétendent que c'est
par le magnétisme que Jésus-Christ a fait ses miracles; car enfin ils con-
viendront au moins qu'il était infiniment plus habile que tous les grossiers
magnétiseurs qui sont venus et avant et après lui; et que pour comman-
der au fluide de vivifier les morts , de faire voir ceux qui n'avaient ja-
mais vu , et tant d'autres miracles innombrables et publics , il fallait
qu'il fût le maître absolu de ce fluide merveilleux. Or Celui qui est la
lumière incréée , Celui qui a pu dire que la lumière soit et la lumière fut,
et qui en elle a créé ce fluide universel qui préside aux mouvements
des astres , à la vie des plantes et des animaux , à la vie physique de
l'homme , pouvait seul le modifier si puissamment dans la substance
humaine unie a sa divinité , et lui commander de vivifier les morts, de
reprendre son cours normal dans l'oreille des sourds , dans l'œil des
aveugles, etc. Enfin, quand il a voulu se ressusciter lui-même, il a
commandé à ce fluide vital de revenir dans son corps humain. A tout
prendre donc , la prétention des magnétiseurs se tournerait contre eux ,
et prouverait la divinité des miracles de Jésus-Christ à sa manière.
I
— 55 —
Bien donc , encore une fois , qu'il soit loin d'être prouvé que ce soit par
le magnétisme que Jésus a opéré ses miracles , il n'y a pas à s'inquiéter
de cette prétention ; car enfin on avouera au moins que le Sauveur ne
magnétisait pas comme tout le monde : il lui suffisait de vouloir et tout
obéissait ; il n'éprouvait pas de résistances comme les magnétiseurs qui
ne peuvent produire aucun phénomène à volonté , puisqu'il leur faut
certaines circonstances favorables ; il commandait donc en maître
absolu.
D'aucune façon donc la religion n'a rien à craindre du magnétisme,
pas plus que de toutes les connaissances humaines , qui ne peuvent être
en définitive que ses auxiliaires et ses appuis.
Aussi , malgré l'ardeur intempestive de certains théologiens pour ar-
racher à l'autorité de l'Eglise une condamnation du magnétisme, cette
autorité a toujours opposé la sagesse et la prudence qu'elle reçoit de
l'Esprit-Saint à un zèle qui voulait la rendre solidaire de ses opinions. Il
a toujours été réponda par Rome dans ce sens unique , que , si ce que
disaient les consultations était vrai , le magnétisme n'était pas permis;
mais elle s'est bien gardée de se prononcer pour ou contre la vérité des
faits qu'on lui exposait. L'Eglise ne marche point si précipitamment; elle
n'est pas comme les individus d'autant plus avides déjuger et de faire
triompher leurs opinions, qu'ils ne sont pas sûrs du lendemain; le
temps appartient à l'Eglise, elle a reçu les promesses éternelles, voilà
pourquoi elle ne viole jamais la liberté humaine. Les consulteurs donc ,
avant de s'autoriser des réponses que Rome a faites à leurs expositions,
doivent d'abord se bien assurer que ces expositions étaient vraies dans
les faits comme dans la théorie , dont l'Eglise n'a pas jugé et ne jugera
pas d'ici longtemps. Les théologiens consultants doivent bien se garder
de rendre l'Eglise responsable de leur exposition , ce serait manquer de
foi et de respect envers sa divine autorité , en s'exposant à la rendre
solidaire d'opinions qui pourraient bien n'être que des utopies et des
erreurs, et par suite soulever contre elle des hostilités d'autant plus
dangereuses qu'elles se parent du vêtement de la science et du progrès.
En fait comme en droit , la question du magnétisme demeure intacte
vis-à-vis de l'autorité de l'Eglise , qui n'a ni approuvé , ni réprouvé ,
ni autorisé , ni défendu , et nul n'a le droit de rien exiger au delà :
car l'autorité de l'Eglise étant divine ne doit compte à aucun homme
de ses décisions.
Enfin , le magnétisme a été attaqué et défendu dans sa valeur phy-
siologique et médicale ; il ne nous appartient pas de nous prononcer
sur cette question. Cependant , s'il nous est permis d'émettre notre sen-
timent , nous pensons que l'on doit croire à priori que l'usage du ma-
gnétisme est peut-être plus nuisible et plus dangereux qu'utile à la
santé. En effet , il agit d'une manière violente et anormale sur le prin-
cipe de la vie , sur le système nerveux , et par lui, sur tous les organes ;
il les fatigue et les use par une surexcitation qui ne peut manquer de
— 56 —
produire dans un grand nombre de cas des accidents graves , et qui a
toujours des inconvénients; la pratique du magnétisme offre plusieurs
faits malheureux , et presque toujours des santés misérables dans les
sujets soumis à son action. Nous ne voulons pas nier pour cela qu'il ne
puisse être utile en certains cas.
Quoi qu'il en soit , nous croyons avoir suffisamment établi que le
fluide vital , ou le principe hémato-nerveux, n'est qu'un démembrement
perfectionné du fluide éthéré universel , mis au service de l'intelligence
par le système nerveux , siège de la sensibilité.
L'abbé Maupied,
Docteur es sciences, professeur à la Sorbonne.
ESPÉRANCES D'UN CATHOLIOUE,
ou
I.E SMÈCIjB OEMA.XT JCJB? JP.IPE.
« Le Christ a fait son temps, le Christ des anciens âges :
« Salut à son passé! demain il doit finir!
« Mais un Christ nouveau-né s'élève sur nos plages
« Saluons son berceau, que porte l'avenir. »
Ainsi dit la Raison de ce siècle malade,
Qui fièrement s'avance, agitant ses flambeaux
D'un progrès chimérique et souvent rétrograde.
Siècle de scepticisme, assis sur des tombeaux,
Enfant dénaturé, qui méconnaît ta Mère,
Et la dis expirante, alors qu'à ton côté
Plus jeune elle revit sous le drap mortuaire,
Ainsi que cet oiseau par la fable chanté !
Non le Christ ne meurt pas Il mourut, mais sa tombe
Devint le marche-pied de son trône divin !
Là le sceptre royal du prince qui succombe
Se brise sans l'espoir de son réveil prochain,
Et lui c'est là qu'il règne en défiant l'orage !
Les siècles écoulés ont fermé leur cercueil
Aux alentours du sien, victimes du naufrage !
Sommes-nous plus forts qu'eux pour avoir plus d'orgueiH
— 57 -—
0 Christ ressuscité sous la pourpre romaine
Pontife élu du ciel,
Successeur de l'Apôtre, anneau de cette chaîne
Qui remonte au cénacle, à l'antique Israël,
Espoir des temps présents, achève l'agonie
De ces fils de la mort, prophètes sans mission
D'un avenir trompeur, avortons du génie
A leur suite égarant la génération 1
Sur les rives du doute errant loin de la vie.
Qu'ils reviennent plutôt se ranger sous ta loi !
Que ta voix sainte et forte en ton sein les convie
Aux banquets de la foi?
C'est là que ces mortels, pilotes sans boussole,
Retrouveront leur route et l'étoile des mers.
Qu'ils ne voient plus aux cieux ! Ta brillante auréole
Comme un fanal se lève, éclairant l'univers !...
Les peuples détrompés de leurs menteurs oracles
Revivront à ton souffle! Ils dormaient dans leurs fers,
Sur le bord des tombeaux, funèbres tabernacles
De prophètes pervers !
Mais avant la victoire ,
La lutte et le combat :
La scène du prétoire.
Du Calvaire et du sang, la veille de la gloire
Du sépulcre vaincu... Le Christ t'a fait soldat!
Ta troupe de martyrs s'élance de leurs tombes,
Si tu sonnes l'assaut, chef de l'Apostolat!
Leurs os ont tressailli, quittant les catacombes.
La lutte est commencée, et des plages du Nord
Aux forêts du Liban l'autel du sacrifice
Est comme en permanence, et la faulx de la mort
Frappe au gré des bourreaux^ prêtresse du supplice 1
La Foi, la Liberté,
Filles du Golgotha, sœurs à jamais unies,
Qui dans leurs bras communs portent la Charité,
Au nom faux du progrès aujourd'hui désunies,
Chantent sur leur cercueil par les tyrans creusé :
Autour d'elles rangés, avec leurs cicatrices,
Sont leurs nombreux héros, sur leur glaive brisé
Atlendant. saint Pontife, ah ! que tu les bénisses !
— 58 —
Pologne, lève-toi
Sous ton linceul funèbre, où repose ta cendre,
Vive encor d'espérance en l'ange de la foi,
Dont la voix sur tes bords vient de se faire entendre!
Le prophète a paru, nouvel Ezéchiel !
0 martyrs de Praga, de Minsk, de Varsovie,
Sous son souffle venu des rivages du ciel ,
De vos urnes, sortez : la Foi vous rend la vie!
Des peuples, retenus dans leurs élans de cœur,
T'oublièrent alors qu'on dressait ton calvaire.
Devant des rois bourreaux taisant leur nom de sœur 1
Mais ton secours viendra de l'âme d'une Mère,
Qui suivit le Cédron, qui mène à ton gibet!
Ma Pologne, l'Eglise auprès de toi veillait!
Meurtriers des cités, fossoyeurs de leur tombe,
La couronne jamais au crime donna droit.
Il est un Dieu vengeur du juste qui succombe :
Il juge vos conseils, vos forfaits il les voit !
Les frères peuvent bien abandonner leurs frères,
Forfaire à leur devoir, aux cris de leur amour,
L'ange de la vengeance, armé de ses tonnerres
Ou de son glaive saint, aura bientôt son jour !
France dégénérée ,
Qui semble n'avoir plus que de stériles pleurs
A verser en appui sur de nobles malheurs!
France de saint Louis, dans ta route égarée,
Sur ton azur vois-tu les nuages rouler.
Nuages d'égoïsme,
L'étoile de ta gloire à ton front se voiler ,
S'éteindre et s'endormir ton bouillant héroïsme!
Noble terre des Francs, le salut luit sur toi !
Reprends ton nom si beau d'antique fille aînée
De l'Eglise du Christ, de vengeur de la Foi,
Et du ciel menaçant la foudre est détournée!
Oublierais-je l'Irlande, alors que sous la faim
Son peuple décimé ne quitte pas l'arène.
Champ de mort des aïeux, séculaire chemin
D'un martyre hérité, qui sur leur tombe mène
De dignes descendants? Leur lutte fut pour eux !
Catholique Ilibernie, ah! sèche enfin tes larmes :
La liberté te vient : tes fils vont être heureux :
Ta patience fit plus que de rebelles armes !
— 59 —
Monarque inoffensif, voici les vrais soldats
De ta paisible armée !
Etends vers eux ta main, consacre leurs combats :
Leur conquête légale est demain consommée !
Et toi , tyran des mers, qui dans la volupté
D'un monarque orgueilleux te créas ton Eglise,
Oubliant la ferveur, qui faisait ta beauté.
Emule de Venise,
De Carthage et de Tyr,
Rappelle ton passé, relis-le dans Thistoire :
Dès lors tu n'en as plus : le spectre d'un martyr
Te retient à son urne, et c'est fait de ta gloire !
Honte au persécuteur!... Mais l'Irlande a prié,
Comme pour ses bourreaux l'Homme-Dieu du Calvaire :
C'est ainsi que le crime en retour est payé :
Le juste meurt et prie, ineffable mystère !
Sa prière est féconde : interrogez Damas!
Un nouveau jour se lève aux portes de l'aurore !
Vieille terre des saints, tu te débats encore
Sous l'invisible bras,
Qui sut bien trouver Paul, l'abattre en la poussière!
A toi d'achever l'œuvre, ô successeur de Pierre !
Voilà donc, ô Sien, cette stérilité,
Qui sur tes cheveux blancs jette l'ignominie !
Ce sont plutôt les jours de ta fécondité,
Qui renaissent plus beaux! ta vieillesse est bénie !
0 cité du Pêcheur, il est temps, lève-toi !
Cet arc-en-ciel divin, qui sur toi vient de luire,
Que l'univers regarde, et qui fait ton délire,
Ne nous prédit-il pas le règne de la Foi,
Et par la Foi l'amour, cette vertu féconde,
Au souffle inspirateur, lit de la liberté?
Du Tibre le salut se répand sur le monde,
Et le monde renaît et reprend sa beauté!
Du vainqueur de Lépante,
De deux persécutés, l'un mort en combattant.
L'autre vengé de Dieu, dans Rome frémissante,
Toi qui portes le nom, de ta gloire garant,
Quel éclat resplendit déjà sur ta tiare !
La verge d'Aaron poussait ainsi des fleurs.
Signes du choix des cieux ! Vienne donc le barbare !
Le Ilun sera vaincu devant tant de splendeurs!
— 60 —
Vous qui de la Raison faites l'apothéose,
Qui pour fond du tableau trouvâtes le néant,
Nouveaux adorateurs de cette idole éclose
De cerveaux maladifs, au vrai Christ insultant,
Contemplez cet éclat, et dites, si mourante
L'Eglise a vu lever le dernier de ses jours !
Arabes vagabonds, enlevez votre tente,
Votre travail fut vain... il le sera toujours!....
L'abbé B.
LIBERTÉ D'ENSEIGNEMENT.
La liberté d'enseignement intéresse à un trop haut point les pères de
famille, le clergé et tous les catholiques pour que nous ne traitions pas,
dans notre Revue, cette importante question, de la solution de laquelle
dépend, selon nous, le sort du catholicisme en France. Elle nous a été
solennellement promise, il y a bientôt dit-sept ans, par notre pacte fon-
damental. C'est donc un devoir pour tous les amis de la liberté civile et
religieuse de demander l'accomplissement de ces promesses solennelles.
L'épiscopat l'a parfiiitement compris en protestant unanimement contre
le projet de loi qui tendait à nous la ravir. Il le comprend encore mieux
aujourd'hui, en recommandant à tous les pères de familles catholiques
de recourir au moyen légal, admis et reconnu par notre législation, le
pétitionnement aux Chambres. Plusieurs prélats ont adressé des circu-
laires en ce sens au clergé de leur diocèse. Nous remarquons entre au-
tres celle de Mgr l'évêque de Saint-Brieuc, et nous croyons devoir la
rapporter ici pour exciter le zèle de tous ceux qui ont à cœur la liberté
de l'Eglise et leur propre liberté. D'après nos institutions actuelles, la
souveraineté ne réside pas précisément dans le roi, le ministère ou les
chambres, mais dans la nation tout entière; c'est donc à elle de faire
connaître, par le moyen des pétitions, quels sont ses vœux et ses
droits.
Lettre de nigr TÉTéque de Saiut-Brienc an Clergé
de sou diocèse.
Saint-Drieuc, le iZ janvier 1847.
Nos chers coopérateurs ,
Un nouvel appel vient de nous être adressé, pour recommencer l'œu-
vre des pétitions en faveur de la liberté d'enseignement. Nous nous
— 61 —
associons sans réserve aux vœux si légitimes des pères de famille catho-
liques, qui ont de nouveau recours à votre zèle si connu pour cette
grande cause, et qui invitent à s'unir à eux, non-seulement tous les pères
de famille chrétiens, mais encore tous ceux qui, se refusant à accepter
les mesures haineuses de proscription, d'exclusion, de monopole et de
privilège, veulent avec un cœur sincère que la constitution qui nous
régit reçoive enfin son accomplissement.
Le pétitionnement est un moyen légal, admis et reconnu par notre
législation, et personne ne peut vous empêcher d'y avoir recours. Vous
êtes prêtres sans doute; mais aussi vous êtes citoyens français. A ce
dernier titre, vous êtes assujettis, comme tous les autres, aux charijes de
l'Etat : pourquoi donc n'auriez-vous pas également le droit d'en récla-
mer les bénéfices? Nous devons être, nous en convenons, prudents
et circonspects; mais nous ne pouvons l'être jusqu'à sacrifier les droits
de la vérité et de la justice.
Nous vous conjurons donc, nos chers coopéra teurs, non-seulement de
ne pas refuser votre concours à une œuvre qui intéresse à un si haut
degré la foi catholique et les mœurs, mais à la favoriser et à l'étendre
de toute l'activité de votre zèle et de voire dévouement. Il y a deux ans,
vingt-quatre mille signatures furent recueillies dans notre diocèse en
faveur de cette liberté si précieuse dans les temps où nous vivons, de ce
droit sacré des familles. Certes, depuis cette époque, quoique encore
rapprochée de nous, bien des préjugés sont tombés, bien des préven-
tions se sont dissipées ; les esprits se sont éclairés de plus en plus, et l'on
De peut disconvenir que cette grave question n'ait grandi dans d'éton-
nantes proportions. Elle rencontre aujourd'hui dans les deux Chambres
de zélés et courageux défenseurs ; et quoi de plus propre à soutenir leur
ardeur et à doubler leur courage dans les luttes parlementaires qui doi-
vent avoir lieu sur cette importante matière, d'où dépend tout l'avenir
social et religieux de la France, qu'une imposante manifestation de nos
justes volontés, consignées dans des milliers de pétitions? Nous désirons
donc bien vivement que le nombre des signatures qui vont partir du
milieu de nous soit décuplé cette fois, s'il est possible, et que nos
voix, ainsi réunies, aillent apprendre de nouveau aux Chambres lé^^is-
latives l'ardeur de nos vœux et la ferme détermination où nous sommes
de ne cesser nos réclamations que lorsqu'on nous aura rendu la justice
qui nous est due.
11 ne faut pas se le dissimuler, nos chers coopéra teurs, le nombre des
défenseurs de la liberté d'enseignement s'est accru, il est vrai, dans les
Chambres, et le pouvoir lui-même a laissé tomber du haut de la tri-
bune parlementaire, dans la session de 1846, cjuclques paroles qui
sembleraient propres à nous donner de l'espérance. Toutefois, cette
question y compte aussi de nombreux et ardents adversaires. D'ailleurs
les précédents du pouvoir, les discussions qui ont eu lieu, à plusieurs
reprises, dans nos assemblées législatives, les divers projets de loi qui
— 62 —
ont été proposés jusqu'ici sur celte matière, et qui étaient si peu favo-
rables à nos vœux et à nos droits, tout cela, sans parler d'autre chose,
est-il de nature à nous rassurer beaucoup? Ne devons-nous pas plutôt
être pleinement convaincus que cette liberté si désirable ne sera accor-
dée qu'à nos réclamations réitérées ? et encore faudra-t-il pour cela que
par le nonibre, la force et l'énergie de nos protestations, nous présentions
quelque chose d'imposant aux yeux des dépositaires du pouvoir.
Aussi le pélitionnement recommence-t-il partout en France, et le
même cri de réprobation contre le monopole et l'asservissement des in-
telligences s'éiève de nouveau de toutes parts. Vous ne resterez pas en
arrière, nos chers coopérateurs ; vous appellerez à vous tous les pères de
famille qui ne veulent pas être dépouillés des droits sacrés de la pater-
nité, et qui tiennent à conserver et à transmettre à leurs enfants la foi de
leurs aïeux, la religion et les mœurs. Vous appellerez tous les hommes
de cœur qui veulent sincèrement la liberté, qui repoussent les mesures
de prévention et d'exclusion, qui enfin aiment la France : car cette ques-
tion renferme tout son avenir. Cette cause est donc une cause commune,
et tout homme pour qui l'arbitraire , l'oppression et la servitude sont
choses odieuses, à quelque nuance d'opinion politique qu'il puisse
d'ailleurs appartenir, ne peut ni ne doit y demeurer étranger. Oui,
certes, c'est une des questions les plus sérieuses auxquelles un homme
juste et sensé puisse jamais prendre intérêt.
Nous ne saurions nous empêcher, nos chers coopérateurs, de vous
rappeler, en finissant, un souvenir qui nous est pénible. Lorsque, en
1844, notre diocèse donna une marque si éclatante de dévouement et de
foi en envoyant un si grand nombre de pétitions aux représentants
de la nation, pour réclamer contre les déplorables projets de loi qui
se produisirent alors et pour demander la liberté d'enseignement,
pourrait-on croire qu'il se rencontra environ quatre-vingts paroisses
qui ne donnèrent pas le moindre signe de vie? Cependant, à notre
avis, ces paroisses peuvent être comptées au nombre des meilleures
et des plus catholiques de notre diocèse. D'oii a pu donc venir une pa-
reille négligence? Comment pouvait-on s'endormir ainsi du sommeil de
l'indifférence, lorsque, de tous les points de la France, les catholiques
poussaient un cri unanime, et que l'épiscopat crut devoir réclamer lui-
môme si universellement?
Nous osons espérer que nous n'aurons pas à nous affliger cette fois
d'une apathie aussi peu explicable dans une chose de si haute impor-
tance.
Je suis avec estime et affection, votre tout dévoué serviteur,
f J.-J. Pierre, ÉvéqiiedeSaint-Brieuc.
Nota. On comprendra aisément que la présente circulaire n'est pas
destinée à être lue en chaire, et que cette question ne peut y être traitée.
I
— 63
CHRONIQUE.
Rome. — Lc souverain Pontife a adressé, le jeudi M février , aux prédicateurs
et aux curés de Rome le discours suivant que nous nous faisons un devoir de com-
muniquer à nos lecteurs. Le texte a été recueilli par un témoin auriculaire.
« Mes très-chers frères ,
« La parole de Dieu est un bien si grand qu'il nous serait impossible de Pexpri-
mer si le nom seul n'en exprimait suffisamment la louange.
« Tout ce qu'il y a de bon dans nos âmes et sur la terre est fruit de la parole divine,
dont la prédication change la face du monde. Tous les trésors de la religion sont les
bienfaits de la parole divine , et la religion elle-même n'est autre chose que la
parole de Dieu descendue parmi nous, qui se communiqua aux apôtres, et par
leurs successeurs est venue jusqu'à nous avec la même force et la même effica-
cité. De sorte que nous tous nous ne faisons qu'une chaîne qui descend de Dieu
et dont chaque anneau a toute la force de la chaîne entière et de son commen-
cement.
« Je rends grâce au Seigneur de ce bienfait, et en ce moment je prie pour vous.
Que l'esprit de Dieu descende sur vous, qui allez prêcher la parole de Dieu, soit
avec force , soit avec douceur !
« Si c'est avec force que vous allez prêcher les vérités éternelles, vous fortifierez
les faibles contre les erreurs et les illusions du monde, vous arrêterez les injustes
par la crainte du jugement de Dieu.
« Si vous allez prêcher la miséricorde du Seigneur avec douceur, vous ramènerez
les pécheurs , vous briserez leurs cœurs en les remplissant de l'espoir et du désir
du pardon de Dieu ; vous ramènerez au bercail les brebis égarées , vous guérirez
leurs plaies et vous redonnerez la vie à leurs âmes.
« Elevez-vous contre le péché avec une sainte sévérité et recevez les pécheurs
avec une sainte douceur.
« Il est du devoir de tout chrétien, mais à plus forte raison il est du devoir de
tout prêtre d'imiter Jésus-Christ dans toutes les vertus dont il nous donna l'exem-
ple, de l'imiter surtout dans ce que disent de lui ces deux paroles : Cœpit facere et
docere. (Act. I.)
« Faire avant d'enseigner. Il faut donc que vous fassiez déjà ce que vous allez
enseigner. Il faut que déjà vous soyez saints. La sainteté triomphe du monde.
Soyez, comme nous l'enseigne l'Apôtre : Excmplum estote fidelium, in verbo, in
conversatione, in charitate, in fide, in casiitate. (I. Tim. lY, 12.)
« Voilà déjà vingt ou vingt et un ans que j'exerce le ministère. J'ai mi le monde
et ses malices; mais je n'ai jamais entendu de la bouche des impies des médi-
sances et des murmures aussi scandaleux que ceux qui sortent de la bouche des
mauvais prêtres , semant la peste au milieu du troupeau du Seigneur : Estote exem-
plum , in verbo et in conversatione.
« Et in charitate. Le caractère de la mission divine, c'est la charité envers
— 64 —
tous; et son signe principal, c'est d'évangéliser les pauvres. Lorsque saint Jean-
Baptiste , voulant enseigner ses disciples sur Jésus-Christ , les envoya auprès de
lui pour lui demander s'il énit le Messie, Jésus-Christ leur donna pour dernière
preuve de sa mission divine qu'il évangclisait les pauvres , les pauvres de toutes
les conditions. Car tous les hommes sont pauvres et sont obligés de mendier la
nourriture spirituelle auprès de la parole divine, en demandant la lumière de la foi,
la force de l'espérance et le feu de la charité. Répandez donc sur tous , sans distinc-
tion d'état et de condition, cette aumône céleste, préparant les sentiers du Sei-
gneur , reprenant et consolant selon les besoins de chacun , pour porter secours à
toutes les misères.
« In castitate.O vous tous qui , chaque jour, pendant de longues heures , exercez
le ministère de juges et de médecins dans l'administration du sacrement de péni-
tence, pour délier les liens du péché et pour guérir sa lèpre, vous comprenez par-
faitement combien la vertu de la chasteté est nécessaire au prêtre.
«Enfin, in fide. Vous êtes les apôtres de la foi, soyez donc hommes d'une foi
vive , modèles des croyants ; car il faut que tout le monde voie combien toutes vos
actions sont dictées par la foi.
« Vous avez à combattre principalement deux sortes de maux qui inondent notre
siècle, la vanité de l'esprit {yanità del spirito) et l'endurcissement du cœur (e la
durezza del cuore).
« Si vous êtes les imitateurs de Jésus-Christ , vos paroles pleines de Dieu ,
comme le souffle d'un vent impétueux, dissiperont toutes les fumées de cette
Tanité.
« Si vous êtes les imitateurs de Jésus-Christ, vos paroles, seront brûlantes de
charité ; et devant ce feu , les cœurs endurcis s'amolliront , semblables à la cire qui
se fond , tanquàni cera liquescens. (Ps. XXI, 15.)
fi C'est dans cet esprit que vous recevez de votre premier pasteur la mission
divine. Puissiez-vous l'accomplir pour le salut du peuple et pour votre sanctifica-
tion ! »
P^Ris. — Toutes les âmes religieuses en France apprendront avec douleur la mort
de M™" la vicomtesse de Chateaubriand. Cette mère des bonnes œuvres , cet ange
qui veilla si longtemps avec une piété et des soins si touchants sur les vétérans du
sacerdoce recueillis à l'infirmerie de Marie-Thérèse , la vertueuse compagne de l'il-
lustre auteur du Génie du christianisme , est morte le mardi 9 février, à Paris.
Elle s'était endormie après son déjeûner, qu'elle avait pris selon son ordinaire , et
sans aucun symptôme d'indisposition. Sa femme de chambre, voyant que le som-
meil se prolongeait trop, s'en inquiéta vivement, et fit appeler à la hâte le doc-
teur Carpentier, qui déclara que c'était l'agonie ; on peut redire ici que cette ago-
nie a clé douce comme la vie de celle qui l'a éprouvée. L'approche de la mort, en
effet, n'a pu surprendre cette âme si éminemment chrétienne. M"' de Chateau-
briand , pressentant peut-être cette prompte fin , venait de préparer toutes les
choses suprêmes qu'on règle à la veille de quitter la vie. Au souvenir de toutes ses
bonnes œuvres , et particulièrement de l'exquise et parfaite charité qu'elle exerça
envers les vieux prêtres malades, infirmes et malheureux, quelle qu'en fût la
cause , tout le Clergé déposera des prières sur cette tombe. Ses dépouilles mor-
telles reposent à l'infirmerie de Marie-Thérèse.
Paris. — Imprimerie catholliiue d'A. SIROU et DESQUEUS, rue des Noyers, 57.
LÀ LECTUR
-€i)B^-
LES SCANDALES DE PARIS.
DEUXIÈME VOLUME.
II
La pièce dans laquelle Moriceau venait d'introduire Soliman recevait
la lumière par une sorte de lucarne percée dans la toiture , et dont les
quatre carreaux jaunâtres ne permettaient point au regard d'apercevoir
le ciel. Les murs , autrefois blanchis à la chaux, avaient considérable-
ment modifié leur couleur primitive sous diverses couches de poussière
agglomérées sans obstacle depuis environ cinquante ans. Des figures bas-
sement grotesques , des dénominations cyniques^ se dessinaient de toute
part au charbon sur les parois , comme pour initier le visiteur aux ha-
bitudes éhontées du sieur Moriceau et de ses compagnons ordinaires. Un
petit poêle de fonte fumait dans un angle. Des planches brutes, sup-
portées par des tréteaux, constituaient une longue table au milieu de
la chambre. De hideux chiffons, mêlés à des papiers sordides, couvraient
presque entièrement le sol.
— Comme vous le voyez, je suis, au besoin , brocanteur, fit en rica-
nant le maître du lieu, après avoir offert au Syrien un tabouret défoncé
que celui-ci s'efforçait de mettre en équilibre sur les quatre pieds
inégaux.
— Mais , reprit le Musulman fort inquiet , êtes- vous donc la personne
vers qui m'envoie le capitaine ?
Pour toute réponse , Moriceau leva les épaules. Soliman prit ce geste
pour un signe d'affirmation, et ajouta :
— Et vous pouvez na'avancer immédiatement la somme dont j'ai
besoin?
— C'est selon.
I. 4 5 MARS 1847. 2
— 66 —
— Gela veut dire que votre obligeance sera soumise à la facilité avec
laquelle j'accepterai vos conditions.
Moriceau hocha cette fois la tète en manière de consentement, puisse
leva , alluma pour son usage une pipe courte et d'un volume considé-
rable, et enfin se tournant vers Soliman :
— Fumez-vous? demanda-t-il avec brusquerie.
— Pas en cet instant du moins. Revenons , s'il vous plaît , à ma
question.
— Soit.
— Combien exigez-vous d'intérêt ?
— Rien qu'un peu de reconnaissance.
— Gomment lentendez-vous , monsieur ?
— Je prétends vous obliger à titre de revanche.
— J'ai besoin de vingt mille francs pour quinze jours. Quant au ser-
vice que je puis vous rendre croyez , monsieur , que je Tignore pro-
fondément.
— Melchior ne vous a pas laissé soupçonner qui je suis?
Et en disant ceci le regard de Moriceau s'attachait sur l'étranger avec
une expression à la fois cauteleuse et cruelle.
— Pour être franc , j'avouerai que le capitaine m'avait fait craindre
plus d'exigeance.
— Assez , — fît brusquement Moriceau , — le capitaine n'entend rien
aux affaires. Au reste , je ne le connais guère que de réputation ; cela
toutefois est suffisant à m'inspirer en vous une confiance sans limite.
Mais, vous comprenez , je suis pauvre , et les loques se trouvent plus
souvent au bout d'un crochet de chiffonnier que les billets de banque.
Néanmoins, voici de l'encre , une plume et du papier; écrivez l'obliga-
tion , je vais chercher la somme. Avez -vous une voiture ?
— Mais vous ne prétendez point, je l'espère , me payer en gros sous ?
— Le cuivre même se fait rare , monsieur , et vous me permettrez
d'y joindre quelque chose en nature. Ce sont, du reste, des articles
de première nécessité sortant des meilleures fabriques , un placement
fort avantageux.
— Veuillez vous expliquer davantage, dit Soliman , qui commen-
çait à trop comprendre.
Moriceau poursuivit d'un air plus insolent.
— 11 y a sur le carreau de cette chambre pour dix mille francs au
moins de manuscrits, d'objets d'art, de curiosité et de toilette. Je pré-
tends vous en céder la moitié.
— C'est une plaisanterie !
— Songez donc, — répliqua Moriceau, en posant familièrement sa
main rugueuse sur l'épaule du jeune homme, — que vous arrivez de la
Chine, et que vous ne pouvez connaître sulTisamment la divergeance
de nos opinions politiques, commerciales et littéraires. C'est tout un sys-
— 67 —
tème à vous apprendre; laissez-moi vous initier aux merveilleux secrets
des plus modernes découvertes.
— Si je ne suis venu chercher ici qu'une mystification, prenez garde!
il est dangereux de poursuivre , — s'écria Soliman hors de lui !
En cet instant, onze heures et demie sonnaient à une horloge voisine.
Le jeune homme frappa du pied à la pensée qu'il lui restait à peine le
temps de courir chez Mariette s'il voulait arriver à midi.
— Afin de conclure, — poursuivit Moriceau de l'air le plus profondément
paisible, — cinq mille francs en articles de modes, chose indispensable
à votre âge et dans votre position spéciale, cinq en curiosités, telles qu'au-
tographes, vers inédits de nos poêles en vogue, reliques des plus grands
hommes, tout cela est de première nécessité ; j'ajoute cinq mille pour
frais d'inscription et retard, et cinq en espèces, ce qui complelte la
somme, abstraction faite de tout intérêt même légal.
Soliman eut la tentation de sauter à la gorge de Moriceau, mais ve-
nant à réfléchir que l'adversaire paraissait de taille à rendre l'issue de.
la lutte au moins douteuse, et que même, en supposant la victoire, l'em-
barras de la situation n'était pas diminué, il revint à des idées plus pa-
cifiques et moins en désaccord avec les saines doctrines d'un philoso-
phisme éclairé.
— Monsieur, — dit-il avec calme, en repoussant du pied les nippes
éparses autour de lui, — je n'ai aucunement besoin de paperasses et de
haillons, mais bien de vingt mille francs comptant. Prenez un intérêt
de juif, et donnez-moi de l'or.
— Vraiment, mon jeune lion! Et où voulez-vous, s'il vous plaît, que
je prenne de quoi vous satisfaire?
— Vous êtes cependant Moriceau?
— Certes, je suis loin de nier un nom dont j'ai lieu d'être fier;
mais tel que vous me voyez, on m'arracherait l'àme et la bourse avant
de me réduire aux viles fonctions d'usurier.
— Appeliez les choses comme bon vous semblera ; seulement faites
vite ; indiquez un chiffre et prenez mon billet.
— II nest point escomptable.
— Elevez d'autant plus l'intérêt.
— Je vous répète que je suis honnête homme.
— Voulez-vous cent pour cent?
— L'argent se fait rare, monsieur, très-rare , et je ne puis disposer
que d'une bien faible somme; d'ailleurs, mon zèle pour la littérature et
le commerce, mes principes de morale me défendent d'aider un jeune
homme à sa ruine.
— Alors n'en parlons plus, et veuillez m'enseigncr un coquin.
Soliman avait fait un pas vers la porte. Moriceau se prit à sourire et
le rappelant d'un signe ironique et gracieux :
— A combien s'élève l'envoi que vous attendez?
— A cinquante mille.
— 68 —
— Sans déchec ?
— Je suis pressé, monsieur.
— Un seul mot, il est bien entendu que les frais de port restent à
votre charge.
— C'est le moins.
— Et que pour m'obliger vous prenez la collection des classiques
étrangers, et de plus cent bouteilles de Champagne, sans parler d'un
quintal de fonte, le tout constituant, prix réduit, cinq mille francs?
— J'offre cent pour cent d'intérêt; faites grâces de toute parole inu-
tile, prétention ridicule, et répondez sans détour.
— Je liens essentiellement à vous faire accepter les classiques, comme
un souvenir, un cadeau.
— Je les prends.
— Signez donc pour cinquante mille.
— Quarante, si je sais bien compter.
— Vous n'estimez pas assez haut la valeur littéraire,
— Gardez vos livres et donnez vingt mille francs.
— Souscrivez pour cinquante. Une dernière fois je vous fais observer
qu'il y a de votre part complète extravagance. Je n'agis, moi, que par
condescendance, et tout en condamnant une faiblesse peut-être impar-
donnable.
— C'est bien; comptez l'argent.
— Croyez-vous donc que j'aie chez moi pareille somme? Encore un
coup, monsieur, je ne suis (ju'un pauvre ouvrier philosophe.
— Vous ne voulez plus du marché ?
— Je m'y résigne, mais seulement pour vous sauver, et je déplore
— Veuillez ne pas recommencer; le temps marche et je suis attendu.
— Songez que'si vous veniez à mourir
— J'assurerai ma dette.
— A Paris , les accidents sont nombreux.
— J'attends, monsieur.
— Veuillez me suivre et vous tenir à la rampe; l'escalier est glissant.
En terminant cette phrase, Moriceau, avait ouvert sa porte. Il monta,
suivi du Syrien, les degrés d'une échelle, fit jouer une trappe, passa
dans un grenier, puis dans un autre, enfin dans un troisième. On dé-
boucha sur un toit.
— Je ne vois plus d'issue, — observa Soliman.
— Pardon, monsieur; voici notre chemin ; mais il faut un peu d'ha-
bitude.
— Ce disant, il se prit à courir sur l'arête avec une agilité toute
féline. Soliman hésita.
— Marchez sans crainte, — lui cria Moriceau , — l'essentiel est de
conserver l'équilibre, et pour ce ne baisser le regard ni à droite ni à
gauche. Aidez-vous des deux mains. Nous touchons le but.
Le digne musulman avança en rampant et réussit à atteindre l'endroit
— 69 —
désigné, le tout au détriment de ses habits qu'il mit en lambeaux. Ils
pénétrèrent ensuite dans un nouveau grenier, à la faveur d'une lucarne
et après avoir traversé un couloir obscur, et enfin atteignirent un esca-
lier décent.
— 3Ies bureaux sont d'un accès difficile, — reprit sérieusement l'u-
surier ; — mais les exigences de police sont si méticuleuses, les temps si
durs que l'on ne saurait s'imposer trop de sacrilices, alors surtout
qu'on n'a comme moi que les chétives ressources du plus ingrat travail
joint au plus vif désir d'obliger ses semblables.
Le Syrien songea à souffleter Moriceau , mais se contenta de ne pas
répondre tout en lui lançant un terrible regard.
— Encore un étage. C'est ici , à cette porte verte.
Les deux hommes s'arrêtèrent. Moriceau sonna par trois fois. Un vieil-
lard vint ouvrir et les introduisit dans un petit salon fort élégant.
— Pardon , — ajouta Moriceau, — si je vous fais encore attendre.
Veuillez, jusqu'à mon retour, parcourir cette bibliothèque, et s'il vous
tombe sous la main un ouvrage à votre gré, soyez persuadé que je me
ferai le plus vif plaisir de vous l'offrir sans aucune arrière-pensée vénale
et par l'unique intérêt que m'inspire votre éducation littéraire.
Moriceau s'esquiva; Soliman courut à sa poursuite; mais la porte
s'était prestement refermée sur les talons de l'usurier , et le Syrien ne
put parvenir à faire tourner la clef dans la serrure. En cet instant, midi
sonnait à la pendule.
— Déjà! — s'écria-t-il en trépignant d'impatience. — Que dira ma-
dame de Saint-Charles? Je ne puis être chez elle avant une heure , et
encore ne pourrai-je m'y présenter en l'état où je suis.
Il nettoya le mieux qu'il put des revers de la manche son pantalon
blanchi , et rajusta tant bien que mal , au moyen de trois épingles, une
des basques de son habit considérablement endommagée dans le trajet
sur les toits. Après cette toilette improvisée , il maugréa tout à son
aise contre l'originalité du Juif, et, faute de mieux , se résigna à l'at-
tente. Vingt minutes se passèrent ainsi , et l'impatience éclata de plus
belle. Il voulut appeler un domestique et ne fit que se meurtrir les
poings aux sculptures des portes. Il songea à crier par les fenêtres, mais
ces dernières donnaient sur le jardin d'une pension de jeunes demoi-
selles, et Soliman craignit de se couvrir de ridicule en provoquant
un scandale inutile. Il se prit à marcher avec agitation , se figurant
que cet exercice diminuerait en quelque sorte les ennuis de la cap-
tivité. 11 se fatigua vainement. La demie sonna , et Moriceau ne parut
point. Soliman, pâle de colère, se jeta lourdeintnt sur le sofa , mit un
coussin sous sa tête , s'étendit de toute sa longueur , croisa les bras et
considéra le plafond en sifflant. La rosaœ et la corniche lui parurent
remarquables de détails. Son regard descendit à la tenture, qui l'étonna
par la finesse de l'étoffe et l'élégance des plis. Puis il avisa les meubles
et les trouva de bon goût. La bibliothèque lui sembla mériter une atten-
— 70 —
tion spéciale. Il l'ouvrit et fut charmé de la richesse des reliures et du
choix des ouvrages. Il saisit un livre au hasard et lut les lignes sui-
vantes :
« .... Il me sembla que le ciel prenait une teinte plus colorée , que le
vent soufflait plus harmonieux , que les sons et les objets se révélaient
à moi d'une manière toute nouvelle et bien autrement poétique qu'il ne
m'avait semblé jusqu'alors. Je ne cherchai même pas à pénétrer la cause
de ce prodige , cela me paraissait devoir être ainsi et arriver le plus na-
turellement du monde. Tout à coup une voix plus suave et plus mélo-
dieuse qu'aucun instrument humain se mit à chanter, sur un air in-
connu. des paroles étrangères, une ineffable invocation. Je levai les
yeux vers une fenêtre d'où partait la voix; j'aperçus derrière une ja-
lousie d'or et de soie une femme telle que les maîtres de la peinture ita-
lienne n'en reproduisirent jamais sur leurs toiles incomplètes. Ses yeux
brilliiient comme des étoiles; sont front nageait dans un fluide lumineux
et céleste; et cette auréole merveilleuse jaillissait du dedans à l'exté-
rieur, comme le reflet d'une àme plus divine que les nôtres. Je poussai
un cri; je tombai à genoux ; le chant cessa et la vision s'évanouit.... »
Soliman s'arrêta et poussa un profond soupir en songeant à M""* de
Saint-Charles. Il demeura quelques instants rêveur, puis continua le
morceau. Au bout d'un petit nombre de pages , il fut brusquement in-
terrompu par une signature qu'il ne connaissait point , et au-dessous de
laquelle se lisait cette phrase consacrée : La suite au prochain numéro.
Alors seulement il découvrit que son livre, formé de divers articles,
contenait plusieurs livraisons d'une revue mensuelle ayant pour titre
la Lecture et la Censure , et que le passage sur lequel il était tombé
s'intitulait V Antéchrist. 11 trouva plus loin de fort intéressants mémoires
politiques, de hautes considérations sociales, une charmante pièce de
vers, et enfin le résumé analytique de tous les livres publiés dans le
mois , classés par ordre et accompagnés d'un double jugement sur leur
mérite littéraire et moral. Le tout lui plut. Il prit une note sur son
agenda et résolut de s'abonner au journal.
— Car , — disait-il , — j'aperçois clairement le but de cette ?'evue : il
y a là une idée forte et féconde que tant de fois j'ai vainement cherchée
ailleurs. Comprendre le présent , révérer le passé , préparer l'avenir,
sont trois points qui , chez les Français , semblent mutuellement s'ex-
clure.
Ayant ainsi philosophé , il en vint à se demander par quelle étrange
coïncidence ces graves réflexions lui venaient en pareil lieu.
Moriceau , — se demanda-t-il , — s'occuperait aussi de semblables
questions? Le hasard seul avait-il fait tomber une revue de ce genre
entre les mains d'un homme si profondément convaincu d'immoralité?
Etait-ce hypocrisie , dérision , providence ou calcul?
Le Syrien se perdit en conjectures, et comme il se trouvait parfaite-
ment oisif , laissa errer librement sa pensée dans l'infini domaine du
— 71 —
possible. A tout prendre , Moriceau pouvait avoir des travers sans être
précisément dépravé dans chaque partie de l'intelligence du cœur. Néan-
moins , Melchior s'était exprimé de façon à laisser peu de prise aux
suppositions favorables. Et enfin qu'importait ces choses à notre digne
musuhiian? Pour lui , l'essentiel était de recevoir vingt mille francs,
lesquels perdaient considérablement de leur valeur aux yeux du Syrien,
à mesure que i'attente prolongée rendait de plus en plus improbable le
rendez-vous de Mariette. A cette dernière idée, Soliman bondit de rage,
et de nouveau secoua les portes solides. Une heure sonna. Ne se possé-
dant plus et sentant la nécessité de commettre un méfait pour changer le
cours de ses impressions , le jeune homme envoya le volume de la
Lecture à travers la chambre , a tel dessein de briser la glace ou tout au
moins de renverser la pendule. Le livre , mal dirigé, glissa le long d'un
draperie, et au lieu de produire le son qui s'exhale d'un objet compacte
venant à frapper un corps dur, descendit mollement et sans bruit en
reculant l'éloOe de près d'un demi-mètre. Evidemment, la muraille fai-
sait défaut à cet endroit.
- L'étranger, fort surpris et soupçonnant une issue , courut soulever la
tenture , et se trouva dans un autre salon où il aperçut une jeune fille
assise rêveuse auprès d'une corbeille de fleurs. A son approche , elle se
leva à demi. Soliman rougit et salua ; et tout à coup reculant d'un pas :
— Vous ici ! — lui cria-t-il.
— Singulière rencontre ! — murmura avec un certain embarras fac-
tice que dominait l'ironie la jeune fille, qui n'était autre que Mariette.
— Mon inexactitude trouve au moins une excuse , balbutia le musul-
man déconcerté.
— Mais de bien mauvais goût, répliqua Mariette, légèrement piquée
et montrant la pendule avec un petit mouvement de tête d'un adorable
effet.
— Le rendez-vous que vous avez bien voulu m'accordcr.... — com
raença niaisement le jeune homme.
Mariette l'interrompit par un éclat de rire.
La physionomie du Syrien prit une teinte sévère. D'affreux soupçons
lui traversaient l'esprit. Il examina des pieds à la tête M™^ de Saint
Charles , avec une scrupuleuse attention. La brillante Mariette , oubliant
cejour-là ses atours, avait revêtu le simple costume d'une jeune ou-
vrière. Ses cheveux en bandeau sous un frais bonnet de tuile uni don-
naient à son front un aspect coquettement virginal. Sur une modeste
robe en mousseline de laine couleur olivâtre, tranchait à peine autour du
col et des poignets une légère garniture de mousseline plissée. Elle portait
des souliers de peau , des gants noirs , et se donnait des airs mutins sous
son pauvre camail de tartan. Rien de tout cela ne trahissait la femme à la
mode. Evidemment, Mariette voulait éviter les regards. Elle faisait une
démarchesuspecte, et à la présence inopinée du jeune homme, elle n'avait
pu dissimuler aussitôt le dépit. Il fallait admettre une bonne œuvre ou
une faute ; et le musulman se trouva d'abord invinciblement porté vers
la seconde supposition. Il s'avouait toutefois que Mariette portait dans
l'ensemble si harmonieux de toute sa personne un caractère de candeur
et de grâce ingénue bien propre à mériter l'indulgence pour peu qu'elle
daignât assigner un prétexte. Jamais elle ne lui était apparue si séduisante
que dans cette complète absence de tout ornement d'emprunt. 11 dompta
sa première impression , sentit un parfum d'innocence lui monter au
cerveau _, rêva de l'âge d'or et des plaisirs champêtres , et eut quelque
peine à réprimer une larme. Mariette l'observait à la dérobée a\ec un
malin sourire.
— Quand vous aurez suffisamment constaté mon identité, — lui dit-
elle , — vous m'apprendrez sans doute à quel heureux hasard je dois
votre rencontre.
Le son de cette voix pure , joyeuse, enfantine , porta jusqu'au délire
le trouble de l'étranger.
— Je suis un misérable , — s'écria-t-il , et je voudrais déchirer le
cœur assez lâche pour oser élever un soupçon contre vous.
— A quel propos cette lamentable invective ?
— Vous n'avez rien deviné dans mon regard? — continua-t-il enjoi-
gnant ses mains frémissantes.
— Pas plus que dans l'étrangeté de votre accoutrement. Venez-vous
prendre en secret des leçons d'escrime populaire ? Moriceau jouit à cet
égard d'une réputation bien acquise.
— Je suis ici pour affaire d'intérêt; quant à cette déchirure , elle pro-
vient de l'humeur facétieuse du banquier , qui , pour m'introduire au
salon , m'a fait passer préalablement sur les toits. Mais vous, madame,
pardonnez à mon inquiétude, à ma curiosité , comprenez mes angoisses
et dites quel motif a pu vous amener en un tel lieu ?
— Vous devenez indiscret. Cependant je fais grâce à votre éducation
d'Asie, et consens à voir même un hommage dans une parole qui m'eût
indignée dans toute autre bouche que la vôtre.
— Si je suis injuste , jaloux , fyrannique , — poursuivit avec explo-
sion le Syrien , — c'est que l'excès d'amour conduit à la folie.
— Parlez moins haut , — ajouta Mariette en rougissant , — et veuillez
m'épargner des aveux par trop intempestifs.
Soliman fléchit vivement le genou , et s'emparant de la main de Ma-
riette :
— A toute heure, en tout lieu , — reprit-il fixant sur elle des regards
enflammés, rien ne m'empochera....
— Votre bracelet ne vaut que dix louis , madame , — interrompit la
voix de Moriceau.
Le nmsulman se redressa confus. La jeune flile se cacha le visage. Mo-
riceau fit un profond salut.
— Vous m'excuserez , — dit-il avec une insidieuse fatuité : — je ne
pouvais savoir....
— 73 —
— Assez , monsieur ! — cria Soliman da ton d'un grand seigneur pris
en flagrant délit par un laquais.
Et tout à coup , levant les yeux , il resta frappé de stupeur à la vue
du prodigieux changement qui venait de s'opérer dans la personne de
l'usurier.
J. DE "NVlSMEMSKI ( JulcS DE ToURNEFORt) .
PARIS RELIGIEUX
E§QriSS£S DE IVIŒVRS.
I
Il n'y a qd'cn Paris au monde!,.. Cette formule laudalive, que vous
entendez à droite et à gauche, devant, derrière vous, renferme mille
tons, mille nuances, que vous ne comprendrez jamais toutes, que vous
n'épuiserez jamais. C'est une mine d'une puissance inconnue. Moi , qui
vais furetant , écoutant , observant , recueillant ce qui se passe , ce qui
se dit en ce genre , j'ai peine à en croire mes oreilles et mes yeux. Excu-
sez-moi donc si je vous dis de ces choses , qui vous surprendront ,
qui vous trouveront incrédule , tant le vrai peut être souvent invrai-
semblable I
Il n'y a qu'un Paris au monde devrait donc , ce semble, signifier pour
tous ceux qui connaissent le monde , — le nombre n'en est pas grand! —
que Paris , entre toutes les autres villes de la terre , est celle qui ren-
ferme les plus beaux monuments, les plus beaux jardins, les plus beaux
temples, les plus beaux théâtres, le plus beau monde, qui soient sous
le soleil. C'est ainsi, pour l'ordinaire, que l'honnête provincial qui est
venu visiter Paris et s'émerveiller une fois dans sa vie , se comprend
lorsqu'il dit : Il n'y a qu'un Paris au monde. Gardons-nous de détruire
cette belle illusion , pour laquelle ce grand enfant dépense, avec tant
de largesse, ces louis pimpants, économisés sur l'existence monotone de
la campagne. Illusion pour illusion, qu'importe laquelle, du moment
que celle-ci l'amuse ! Et puis, au retour ! que de beaux récits, que d'es-
prit, il aura emportés sur son calepin! immense moisson mise en réserve
pour égayer le foyer domestique , la table du voisin , le salon de la mai-
resse , la promenade publique. Plutôt que de retenir la science sous le
boisseau, il s'adressera à lui, a elle, au premier conmie au dernier
venu ; il y 3 tant de plaisir et.... tant de gloire à pouvoir dire : // ny a
qu'un Paris l
Certainement vous avez rencontré, ou vous rencontrerez ce couleur
agréable .-je vous le livre , ou plutôt je vous livre à lui ; il vous énumé-
— 74 —
rem les mille et mille merveilles de Paris. Pour moi , permettez seule-
ment que je vous explique comment, à mon point de vue.... religieux,
il n'y a qu'un Patis. Aussi bien nous sommes encore en carême, et cha-
que chose a son temps.
Voilà donc que, depuis bientôt six semaines, Paris présente deux
physionomies bien caractérisées. D'un côté il rit , de l'autre il pleure :
il danse, il jeûne , il chante, il répand l'aumône. La fa^/non religieuse
s'est faite casuiste du bon genre. Comprenez ! on va au bal , non pas à
celui de l'Opéra , celui-ci serait un bal gj^as ; mais à un bal maigre , par
exemple, de quelque bonne marquise du vieux temps : on y walse , on
V danse la polka , oui ! mais! on est à jeun.... et si l'on se permet
quelques glaces , ce sont des glaces aux fruits, et jamais à la crème ,
celles-ci étant généralement considérées comme nourriture , à cause
du lait qui est très-nourrissant.
Du jeûne , passons à l'abstinence. Nos excentriques religieux, et sur-
tout nos excentriques religieuses, viennent du salut de Saint-Roch ou de
la Madelaine , et à peine remis de l'émotion sainte qu'ils ont éprouvée ,
ils se rendent, frais et dispos, à l'hôtel d'un riche banquier de la Chaussée-
d'Antin. Un raout confortable les y attend. — Mais nous sommes en
temps d'abstinence! —Ne craignez rien, l'amphitryon connaît 5e^ invités
et les convenances i^eligieuses : ce n'est ni un philosophe , ni un Anglais,
gens assez mal élevés. Son buffet régence étincelle de vaisselle plate sur-
montée de dindes truffées, de foie gras, etc.; mais son œil ne quitte pas
la pendule, il n'avancera pas d'une minute l'heure prescrite. Minuit
sonne!... Après minuit, c'est dimanche!... Sablons le Champagne glacé,
dévalisons le buffet.... pour nous coucher ensuite à six heures du matin,
et aller entendre la messe d'une heure après-midi.
Enfin , parmi ce monde de collets montés , il y a pour le carême
plaisir et plaisir, défendu ou toléré , gras ou maigre. Ainsi il serait de
mauvais ton.... religieux , — et je le crois bien ! — d'aller à l'Opéra en-
tendre une romance à la mode, roucoulée par un chanteur également à
la mode; mais on improvise une assemblée de crèches ou de providence.
Donc, au lieu de la salle d'Opéra, c'est la salle de Hertz, non moins
élincelante de lumières et.... de parures ; au lieu de Levassor.... Ah!
mais non ! je me trompe, c'est Levassor. Pourquoi pas? D'autres chan-
teurs de théâtre ne chantent-ils pas au lutrin? Ainsi ce sont Levassor,
le chanteur à la mode , la Sijrène de Sorente , romance qui fait fureur ,
la Couronne d'épi, la walse infernale de Litz , la mazurka délirante de
Chopin, et pour s'acccompagner, M. Lacombe et M™'6'a6a//er, M. Chopin
et M"*^ Dietz ; jamais rien de plus doux , de plus suave , de plus eni-
vrant !!! Et alors le carême ! — Mon Dieu , laissez faire.... Voyez cette
bourse brillante présentée par une main plus brillante encore , circuler
et se remplir d'or. Comptez : huit cents francs ! On est si prodigue quand
on vient de rire, et les pauvres ont tant besoin d'argent ! Ah ! ce* penser
soulage bien les consciences ! croyez-le.
— 75 —
Après tout , si les scrupules de ces chrétiens, qui assistent à des con-
certs maigres par charité , qui dansent , mais qui jeûnent, qui ne fe-
raient pas gras deux minutes avant minuit , vous paraissent, ô esprits
forts ! puérils et d'une interprétation trop subtile, excusez-nous , nous
ne partageons pas votre manière de voir. Hélas ! les scrupules en toutes
choses sont si rares aujourd'hui qu'ils ont droit à notre indulgence ,
fussent-ils encore plus puérils que ceux que nous signalons. Lorsque en
effet tant de gens se montrent si francs coquins , si hardis pour le mai ,
ne peut-on pas louer, en quelque sorte, ceux qui mettent tous leurs soins
à se dissimuler l'infraction de la règle quadragésimale , et à capituler
avec leur conscience i* Cela prouve au moins qu'on a une conscience!...
Le monde philosophique s'en moque, et ses bals sont plus nombreux
dans le carême que dans le carnaval , je le sais ; mais je sais aussi que
Voltaire lui-même a dit : « Il vaudrait autant vivre parmi ces êtres con-
« damnés à déchirer leurs victimes que de vivre dans la société de nos
« philosophes. » Cette esquisse de Paris religieux a son charme. Certes,
je ne confonds pas avec ces fashionables, ces collets-montés , ce grand
nombre de catholiques , ces dames respectables , chez qui la vertu est
aussi éclairée que solide , et surtout exempte de toute vaine ostentation;
mais tout ce qui n'est pas rigoureusement la vertu peut la provoquer
et la soutenir. Décidément j'aime nos merveilleuses qui jeûnent et qui
dansent , qui se réjouissent aux concerts, et qui vident la leurs bourses
pour les pauvres.
n
Deuxième esquisse. — M. Martin (du Nord), ministre de la justice et
des cultes est mort, succombant sous le faix du régime constitutionnel ,
et sous les traits... de la calomnie. Bien! On lui fait de magnifiques fu-
nérailles. Très-bien! L'église de la Madeleine s'ouvre pour recevoir sa
dépouille mortelle. Mieux encore! Mais ne voilà-l-il pas que tout à coup,
au moment de la cérémonie religieuse, alors que la prière va monter au
ciel, un sourd murmure, un bruit confus de voix et de pieds trouble et
suspend l'oHice divin. La Cour de cassation est arrivée, le pas ferme et
le front haut : elle a trouvé la place, qui lui est due, occupée par le con-
seil d'Etat au pied léger. Elle réclame son droit de préséance, elle insiste
fortement, elle a beau crier, même un peu fort pour le lieu, elle n'est
point écoulée. Là donc, sous les yeux de Dieu, au milieu de ces pompes
funèbres, près de cette famille en pleurs, en face de ce cercueil, on discute,
on parlemente, on délibère, a qui aura l'honneur d'approcher de plus
près de ce cadavre!!! Et quand on a eu bien gesticule, bien péroré,
bien débattu la cause, la Cour, croyant sa dignité compromise, si elle
n'est placée devant le conseil d'Etat, se retire à travers l'assistance affli-
gée, scandalisée..., pour aller rédiger sa requête au successeur du dé-
funt. 0 Paris!
— 76 —
III
Troisième esquisse de genre. M"^ Mars, la première comédienne de son
siècle, étant tombée gravement malade, on se préoccupait vivement de
la funeste nouvelle. Se confessera-t-elle? L'enterrera-t-on e7i terre sainte?
Paris, tout Paris qu'on le suppose, a de ces pensées-là. Il est mal connu.
En fait de respect pour les morts, il surpasse infiniment la province. Lui,
qui ne se découvrirait pas devant l'hostie sainte, saluera très-respec-
tueusement un cadavre. Il n'y a pas d'exception, tous, tout le monde. Je
suis loin de condamner un tel acte, qui témoigne au besoin combien est
vivace dans l'àme la croyance que la religion y a gravée sur la destinée
immortelle de nos corps. C'est de la bonne philosophie, je la respecte du
fond de mon cœur. Je n'en parle que pour donner une idée des bruits
que la nouvelle de la maladie et de la mort de M"* Mai^s a dû faire
naître.
La célèbre comédienne s'est confessée. C'est le vicaire de la Madelaine
qui a eu cette consolation. Hélas! il arrive un moment, a dit Pline le
jeune, où l'on se souvient que l'on est homme; je dirai que dans ce mo-
ment suprême, on se souvient aussi qu'on a reçu le baptême, et qu'il se
fait en nous une illumination inconnue pendant la santé. M"^ Mars,
éclairée par ce rayon qui part de l'éternité, a réclamé elle-même les
sacrements de l'Eglise. Qui oserait poser un terme à la miséricorde infi-
nie de Dieu? Ce ne peut être le clergé catholique. Aussi a-t-il dit à la
pécheresse, comme le Sauveur : « Femme, vos péchés vous sont remis. »
Puis, quand il a eu remis l'âme entre les mains de Dieu, il a reçu dans le
temple la dépouille terrestre pour la conduire au lieu du repos, en at-
tendant le réveil de l'ange. Jusque-là, Paris ne diffère pas trop de la
province. Mais voici qui lui est propre.
Quel concours immense de citoyens de tout rang, de tout âge, de tout
sexe! Que veut cette foule si triste et si animée qui se presse autour de
ce cercueil? Elle a applaudi tant de fois l'artiste qu'il renferme, elle
vient, par reconnaissance, par devoir, lui rendre les derniers honneurs.
Hier elle honorait le ministre, aujourd'hui elle honore la grande comé-
dienne. VInstitut, l'Académie française, les Beaux-Arts ont ici leurs re-
présentants.
C'était surtout un coup d'oeil piquant, que de voir là, dans le chœur
d'un temple chrétien, tous les acteurs du Théâtre-Français drapés de
noir, les actrices voilées comme les pleureuses des funérailles antiques,
les uns et les autres soutenant parfaitement leur personnage. Cela ne se
voit qu'à Paris. Ce n'est pas tout. Voyez, comme l'on se presse, comme
Ton se bouscule pour être sur les premiers rangs. Et qui donc arrivent?
des lions, des jockey -club. Place! place! — à C francs la chaise, — à 10,
— à 20, — ce n'est pas trop cher pour une première et dernière repré-
sentation. — Ha! ha! — nous y voilà, enfin! Comment trou\ez-vous la
Stalle, Arthur? — J'aimerais autant une loge aux Italiens. — Georges,
— 11 —
passez-moi votre binocle. — Comme Samson est drôle ! il pleurniche ! --
La Volnys a-t-elle ses beaux yeux gonflés! hil hi! — Rachel me fait
l'effet d'une momie. — La Brohan est plus belle, le noir lui va à ravir...
Maisçà! voilà qui commence à devenir embêtant, la toile ne se lève pas...
Allons donc, l'ouverture. — Que fait donc ce gros maître de chapelle?
Qu'attend-il enfin? — Mais ! c'est chose de l'Opéra ; lui ici ! — Commen-
cez donc! — Qu'on rende l'argent. — Silence! chut!
L'orgue vient d'entonner le Requiem, les chantres répondent en faux-
bourdon. — La conversation religieuse des lions recommence. — Comme
c'est triste! — C'est à mourir soi-même! — Dites, Charles, allons déjeû-
ner chez Tortoni? — Accepté. — Passage! — Faites excuse... Ils sont
partis. Ces lions de la belle société ne ressemblent guère aux lions du
désert, qui invoquent, en rugissant, le Dieu qui les nourrit! Il n'y a qu'un
Paris!... G***
UN TRAIT DE MAGNÉTISME,
or LE 1II40]\ÉTIS]VIE DÉCOVTERT,
Laharpe, qui n'était pas un esprit faible, a dit , en parlant des ap-
paritions des revenants : « Il y a trop de choses dites et attestées pour
« que l'on doive tout croire , ou tout rejeter. Le plus sage est d'observer
« les faits et de former soi-même sa croyance. » Ce que Laharpe a dit
des revenants^ nous le disons du magnétisme. Nous ne nions rien , nous
n'affirmons rien, nous observons.... En attendant que nous soyons par-
faitement édifié sur le pour et le contre, nous recueillons, sur la route
de nos recherches, ce qui peut écarter le charlatanisme ou la trop grande
simplesse.
Voici un trait de ce genre. Dans une petite ville de province , il s'est
rencontré un homme d'esprit , de beaucoup d'esprit , qui paraît s'être
épris d'une belle affection pour le magnétisme. Notez pourtant qu'il est
docteur es sciences , et que cette affection pourrait ressembler à celle de
M. Josse pour ses diamants. Voici en effet qui pourrait le faire croire.
Le docteur , après bien des expérimentations , bien des merveilles sans
doute, étalées aux yeux de ses bénévoles spectateurs, ne s'apercevait
qu'avec une douleur extrême que la conviction de son àme ne passait
pas dans celle des témoins de tels prodiges. Il résolut donc de frapper
un grand coup... Au jour indiqué, son salon se remplit d'une foule de
curieux plus ou moins croyants. Le sujet est endormi. Les questions
pleuvent dans tous les sens. Les réponses ne satisfont pas toujours plei-
nement. Il se fait des chuchotements inquiétants , le magnétisme est
en péril. Le docteur, qui avait prévu l'orage, élevant la voix, s'écrie :
« Messieurs , il y a des yeux qui ne voient pas , des oreilles qui n'en-
— 78 —
« tendent pas : il faut dessiller les uns et ouvrir les autres. Prêtez-moi
« votre attention , et vous, 6 voyante, veuillez, s'il vous plaît, répondre
« à la question que je vais vous faire.... Mon argenterie a disparu ce
« matin; pourriez-vous me mettre sur ses traces? » La voyante se re-
cueille et souriant, elle répond : « Oui ! » Puis elle désigne exactement
le lieu et toutes les circonstances du lieu où a été enfouie l'argenterie.
Elle voîY chaque pièce , nomme chaque objet, etc. Très-bien ! reprit le
disciple de Mesmer , promettant un ex-voto a son digne maître : « Mes-
« sieurs, dit-il, pour ôter tout prétextée l'incrédulité, choisissez entre
« vous les plus durs a croire, et qu'ils aillent eux-mêmes toucher le
« miracle au doigt. » On part.... pour revenir convertis.... 0 surprise !
ô terreur ! cette argenterie que la voyante avait vue prése^ite , qu'elle
avait comptée pièce par pièce , il y a à peine six minutes , a disparu. Le
lieu visité est bien réellement l'endroit où a été déposé le vol ; mais pour-
tant la terre desséchée n'atteste pas qu'elle ait été remuée depuis six
minutes. L'ébahissement fut grand parmi les explorateurs ; mais ce fut
quelque chose déplus chez le docteur. Ce n'était plus seulement la science
magnétique qui courait des dangers, mais quelque chose qui lui te-
nait bien plus à cœur. 11 s'épuise en conjectures , en suppositions , en
interrogations, en menaces...
Mais voilà qu'une bouche s'ouvre avec un 7ictus de démon : « Hem ! la
« chose est plaisante , monsieur le docteur, je suis le propriétaire du sol
« où le petit trésor était enfoui ; c'est moi de plus qui l'ai découvert ce
a matin , et vous êtes trop instruit pour ne pas savoir ce que dit l'article
« 716 du Code à ce sujet , sur un trésor trouvé enfoui » C'est un vol !
répliqua vivement le moderne Esculape. — C'est de plus , ajouta mali-
cieusement un homme d'esprit, le magnétisme des couverts. L'assemblée
partit par un éclat de rire ; on salua le docteur et on le laissa à toutes
les préoccupations d'un procès d'un genre nouveau , et de la science ma-
gnétique singulièrement compromise. Ce sont là , a dit La Fontaine , de
ces tours que dame Fortune fait.
— Autre petit trait de magnétisme.
Une jeune personne, excellent suiel.... magnétique, se glorifiait d'être
appelée fréquemment en consultation chez des ducs , des marquis , des
comtesses et des baronnes , etc.... et de ne faire pas mal d'argent. —
Vous allez joliment vous enrichir , s'écria une commère d'un ton moitié
jaloux, moitié goguenard. — Oh ! oui ! répliqua à l'instant la sonmam-
bule, avant que tout Paris soit dupé!... A ce mot ingéim , échappé à
V inexpérience de la jeunesse, un petit monsieur, assez méchant naturel,
se mord les lèvres pour ne pas éclater de malice. La consultante s'en
aperçoit, comprend, et aurait bien voulu rattraper.... mais hélas! il
a fui le mot irréparable. lieu! (agit irreparabile verbwn. — Elle bal-
butie : Oh !... mais !... attendez ! c'est une plaisanterie que j'ai faite —
— Très-l)ien 1 très-bien 1 madame, a riposté le petit monsieur.... Cer-
tainement! tout cela n'est qu'une plaisanterie et une bonne!
79 —
DOCTRINE DE L'ÉGLISE SUR LA LIBERTE D'ENSEIGNEMENT
A propos du Recueil de» Actes Épiscopaux
RELATIFS AU PROJET DE LOI SUR L'INSTRUCTION SECONDAIRE (1).
Quand lesPasteurs et Docteurs de l'Eglise se réunissaient en concile, et
qu'avec l'approbation du Pasteur suprême ils promulguaient des défini-
tions de foi, des décisions de morale, des règles de discipline, tous,
peuples et rois, étaient obligés, en leur qualité de catholiques, de cour-
ber la tète devant Tautorité divine qui imposait le vrai , le saint et le
juste ; et tous , en effet , se soumettaient avec une spontanéité qui faisait
la gloire de l'Eglise et le bonheur de la société.
Aujourd'hui que, parle malheur des temps et l'infidélité des pouvoirs
séculiers, les Evoques ne peuvent plus légalement et librement se réunir,
c'est un ravissant spectacle que ce concile {concilium^ unité d'avis, réu-
nion d'autorités' dispersé, promulguant, avec une unanimité inexplicable
à tous moyens humains , les vraies doctrines de liberté chrétienne. Les
annales de l'Eglise, ce nous semble , n'ont rien de plus beau que ce vaste
et solennel concert des réclamations de l'Episcopat en faveur de la liberté
d'enseignement, pendant l'année 1844.
Certes, nous pensons, et qui peut penser différemment sans se sépa-
rer du sens de l'Eglise? nous pensons que cette imposante promulga-
tion à laquelle le Souverain-Pontife a applaudi , impose à tout catholique
la règle de ses opinions et de sa conduite touchant la liberté d'enseigne-
ment, tout aussi obligatoirement que si la promulgation venait d'un
concile.
Le pouvoir verra un jour que la liberté de la presse brise le despo-
tisme dans ses mains , qu'elle rend possible un concile dispersé ; et qui
sait si l'Eglise ne régularisera pas ce nouveau mode d'entente? Ce qui est
évident , c'est qu'un jour les Actes épiscopaux touchant la liberté d'ensei-
gnement seront recueillis par une autorité plus haute que celle du Comité
pour la défense delà Liberté religieuse qui lésa publiés.
Quelle règle sur la matière a donc proclamé cette éminenteet obliga-
toire autorité? Il faut le préciser nettement , afin qu'il ne nous arrive ja-
mais de nous en écarter, et que nous puissions y ramener ceux qui s'en
éloigneraient. Tous les Evêques ont proclamé unanimement les points sui-
vants :
1° Tous demandent unanimement, comme continuation de leurs per-
sévérantes réclamations, l'abolition des ordonnances du 16 juin 1828
(1) Deux vol. in-18. Prix : 2 fr. Chez Sirou et Desquels, rue des Noyers, 37.
— 80 —
contre les petits séminaires et les congrégations religieuses. Si quelques-
uns semblent disposés à supporter quelque chose , ce n'est , comme le
dit Mgr l'Evêque de Mende , que parce qu'ils savent souffrir et se rési-
gner.
2° Tous demandent que leurs petits séminaires ne soient pas compris
dans la loi , mais qu'ils continuent à être considérés comme écoles spé-
ciales ; et si quelques-uns paraissent admettre quelque chose du joug,
c'est pour emporter plus tôt la question générale. C'est ce qu'on pourrait
induire de certaines expressions du Mémoire des Evéques delà province
de Paris, et l'on se tromperait, puisqu'ils déclarent a qu'ils ne parle-
« ront même pas de leurs petits séminaires, parce que la question n'est
« pas là aujourd'hui. »
3° Tous reconnaissent à l'Etat le droit d'avoir ses écoles, et de conser-
ver l'Université, si bon lui semble.
4° Tous demandent unanimement la liberté d'enseignement, et la con-
sidèrent, en général, comme étant l'indépendance qui laisse à son vouloir
propre l'Eglise , la commune , la famille et l'individu , en matière
d'enseignement et d'écoles.
5" Tous demandent labolition du monopole dont ils ne veulent pour
personne.
6° Tous proclament que l'Eglise, la commune, la famille et l'individu
doivent être indépendants, en matière d'enseignement et d'écoles, de
toute autorité universitaire. Et plusieurs se fondent non-seulement sur
la Charte, mais encore sur le droit naturel et divin.
7° Tous demandent que toutes les professions libérales soient égale-
ment ouvertes à tous les élèves de toutes les écoles, à la seule condition
pour celles de ces professions qui dépendent de l'Etat, de faire la preuve
qu'ils ont la science suffisante devant un jury qui ne peut appartenir à
l'Université, parce qu'elle serait juge et partie.
8° Tous reconnaissent à l'Etat un droit , et même un devoir de surveil-
lance et de police extérieure et matérielle, exercée, sur l'enseignement
et l'éducation, par l'application des lois générales et par le jugement
des tribunaux ordinaires.
9° Quelques-uns admettent, comme pis aller, un jury chargé de faire
subir les examens, de conférer les grades et d'exercer la surveillance
sur les écoles libres. Ce sont les Evoques des provinces de Cambrai, de
Reims, de Toulouse, et Mgr de Rennes qui, tout en se résignant, de-
mande comme un droit, la liberté comme en Belgique. Mais ils exigent
que ce jury soit entièrement pris en dehors de l'Université.
1 0° Les Evéques de la province de Paris et Mgr l'Evêque du Mans seuls
sont plus explicites. Celui-ci reconnaît qu'on doit « régler les conditions
de capacité , et laisser à l'Etat la surveillance. » Le Mémoire de la pro-
vince de Paris porte : « Autant il faut que la liberté d'enseignement soit
« sincère pour être quelque chose, autant il faut qu'elle soit sage pour
« ne pas dégénérer en licence. Si donc elle doit êlie exemple de toute
— 8< —
a entrave universitaire pour échapper au monopole et ne pas mourir par
« défaut de vie , elle doit aussi être astreinte à certaines conditions pour
« ne pas échapper à l'ordre et mourir par excès de force.
« Ces conditions sont sans doute que les aspirants à la carrière de l'en-
« seignement fourniront préalablement de justes garanties, et que les
« maisons d'éducation seront soumises à l'action d'une surveillance
« éclairée et discrète.
« Nous reconnaissons aussi qu'à l'Etat appartient cette autorité, cette
o action , cette haute surveillance. C'est là son droit ; c'est là également
« son devoir. »
11° Mais les provinces de Lyon , de Sens, de Bourges, de Bordeaux,
d'Avignon, de Reims et de Cambrai, et l'immense majorité des Evêques,
repoussent ces conditions de garanties préalables et de surveillance
mises dans la main de l'Etat.
« S. E, le Cardinal Archevêque de Lyon demande en substance que
« l'enseignement soit affranchi de toute mesure préventive; qu'il soit
« libre à des Français d'enseigner, comme il leur est libre d'écrire;
« qu'ils puissent, sans entraves , faire entendre leur parole à des en-
« fants, comme ils peuvent la faire entendre à des hommes faits; et que
« rien ne s'oppose à ce que des Français, de quelque communion qu'ils
« soient, se réunissent pour instruire la jeunesse, comme des citoyens
« peuvent se réunir pour publier leurs opinions ; autrement, le droit
« imprescriptible des pères de famille sur l'éducation de leurs enfants^
« la liberté de la presse qui n'est qu'un autre enseignement, la liberté
« des cultes que la Charte garantit à tous les Français, seraient incons-
« litutionnellement violés. »
Dans la proteslaLiou collective des /archevêque et Evêques de la pro-
vince de Lyon, il est dit , en outre , « que, sous l'empire de la liberté
" des opinions et des cultes , il est impossible à l'Etat d'avoir des doc-
« trines uniformes, invariables et sûres... et qu'en attribuant par une
« loi le privilège de l'enseignement à un corps essentiellement dénué de
« croyances, en lui réservant, etc., on placerait le doute au-dessus
« de la foi , etc. »
Mgr de Langres établit, avec son invincible logique , qu'en France le
droit d'enseigner est un droit constitutionnel , un vrai droit civique;
qu'en matière d'enseignement, l'Etat ne peut intervenir à titre de sou-
verain , mais simplement à titre de protecteur pour ceux qui réclament
sa protection: attendu qu'une proteclion ne s'impose pas.
D'après le Mémoire des provinces de Reims et de Cambrai, toute
législation exceptionnelle sur la liberté d'enseignement , viole non-seu-
lement la liberté de conscience, la liberté des cultes, mais l'égalité de
tous les Français devant la loi , et leur égale admission à tous les emplois
civils.
D'après le Mémoire de la province de Bourges, « aujourd'hui l'Etat ne
« saurait revendiquer sur l'éducation les droits qu'il exerçait sous
— 82 —
« l'ancien régime , car alors il y avait union entre l'Eglise et l'Etat ,
« unité de croyance, et par conséquent , unité d'impulsion, etc. »
Mgr l'Evêque de Tulle expose que « dans un pays de doctrines et de
« croyances séparées , l'Etat est forcé d'abdiquer toute prétention de
« réaliser au dehors une doctrine de préférence aux autres;... qu'in-
« compétent en matière de doctrines , il ne sait l'alphabet d'au-
« cune , etc. »
D'après la dernière publication de Mgr de Langres , l'Université, un
jury, ou tout autre corps enseignant au nom de l'Etat, est l'Etat ensei-
gnant. Or , s'écrie Mgr de Bordeaux , « n'est-il pas évident que la direc-
f< lion suprême, exclusive, de l'enseignement, appartient au corps
« chargé par l'Etat de conférer les grades, de déterminer la matière des
a examens , de prononcer sur la capacité des candidats , de les admettre
« et de les rejeter , de juger de la force des études, de diriger l'ensei-
« gnement et de le surveiller , d'encourager et de punir? N'est-ce pas,
« en effet, enseigner exclusivement, que d'avoir le droit exclusif de
« faire étudier dans tel ou tel esprit telles ou telles matières, suivant
« telles ou telles méthodes , sous peine d'encourir un jugement d'incapa-
a cité et de voir son avenir compromis? Avec de pareilles prérogatives
« en faveur d'une corporation , y a-t-il la liberté promise? Qui oserait
« le dire ? »
Mais, dit-on, la liberté absolue pourrait dégénérer en licence; elle
doit être astreinte à certaines conditions pour ne pas échapper à l'ordre ;
là sont les droits de l'Etat. « Mais, s'écrie Mgr de Bordeaux , qui ne voit
« qu'en raisonnant de la sorte, on irait à la destruction de toutes nos
« libertés? car de quelle liberté ne pourrait-on pas abuser ^ Cependant,
« j'ose le dire, celle de l'enseignement est la moins dangereuse : le pre-
« mier venu ne peut pas ouvrir un collège ; il lui faut un local , un
« matériel considérable , un personnel nombreux ; et puis, n'a-t-il pas
« besoin surtout de la confiance des familles? Et ne peut-on pasappré-
« cier le discernement d'un père , et tenir compte de l'intérêt qu'il aura
« à choisir, pour élever ses enfants, un homme de science et de vertu?
ft Ces conditions , imposées par la nature des choses, ne sont-elles pas,
« aux yeux de tout homme sensé, l)eaucoup plus rassurantes que tous
« les certificats de moralité et que tous les diplômes? Enfin, si, malgré
« toutes ces garanties , l'Etat craint encore les abus de la liberté d'ensei-
« gnement, n'a-t-il pas les moyens de réprimer ces abus , et ne peut-il
« pas se les donner, s'ils lui manquent? »
Mgr de Bayonne traite spécialement ces questions et ne laisse subsister
aucune objection. Il faudrait citer aussi le Mémoire de la pro\ince
d'Avignon , puis Ngrs de Dijon, de Perpignan , d'Agen , de Marseille,
de Nancy, elc. Mais on trouvera que c'est bien assez pour que nous
puissions conclure que l'immense majorité du concile dispersé a décrété
la liberté d'enseignement pleine , sincère, sans mesures préventives ,
ni entraves d'aucune sorte ; que l'Eglise veut, dans l'état social où nous
— 83 —
sommes , qu'on reconnaisse légalement à tous les citoyens le droit d'en-
seigner librement; que l'Etat ait le moyen de réprimer l'abus qu'on
pourrait faire de celte liberté sous le rapport des mœurs, de l'ordre pu-
blic et de la salubrité des écoles ; qu'il y ait une juridiction indé[)en-
dante de toute autorité enseignante pour conférer aux élèves des écoles
libres les grades réclamés pour exercer les fonctions libérales qui dé-
pendent de l'Etat, afin que l'égalité des citoyens devant la loi, et leur
égale admission à tous les emplois soient une vérité.
Evidemment, on ne peut aller contre cet enseignement de l'Episeopat
sans se heurter au sens de l'Eglise, nous le redisons. Voilà donc mainte-
nant une règle sûre pour juger les prétentions diverses et les projets
qui pourront se produire. Au reste , puisque l'avis et la doctrine de
l'Eglise sont connus , il faudra bien qu'on y vienne tôt ou tard, attendu
qu'il n'y a pas de vie ailleurs.
L'abbé Mathieu.
LES GIRONDINS,
Par M. de Lajiartixe.
Une œuvre, partie de la main d'un homme en possession de l'estime et
de l'admiration publiques, se recommandant ainsi par le nom seul de
son auteur, semblait devoir échapper à ce qu'on appelle le piiffde l'in-
dustrie. Nous regrettons que le livre de M. de Lamartine ait subi la
honte des placards monstres. Ces quatre mots , les Girondins , par M. de
Lamartine, occupent sur les murs de la capitale, et probablement ail-
leurs , trois ou quatre mètres carrés. Ce n'est pas tout. Pour chaufj'er\a.
vente , l'ouvrage ne paraît que par deux volumes à la fois , à 13 jours
de distance, et les épisodes, les plus piquants sans doute, sont livrés
officieusement à la publicité anticipée des journaux. Il y a progrès dans
l'industrie bibliographique! Mais comme ce progrès pourrait tendre à
tromper la crédulité confiante, nous croyons qu'il est de notre devoir de
le signaler au public. Nous pensons même nndre service aux auteurs
qui ignorent à combien peuvent s'élever pour eux ces frais d'annonces,
s'ils n'ont pas soin de s'en décharger sur le libraire. Nous tenons de
source certaine qu'un ouvrage, qui a eu un immense succès, après com-
pensation faite des frais de publicité, a rendu.... non! a coûté trois
mille francs à son auteur. Public et auteurs , fiez-vous donc aux an-
nonces I
Une critique bibliographique, intelligente et consciencieuse comme
nous l'entendons, a donc incontestablement son prix.
G"est à ce point de vue que nous allons apprécier V Histoire des Girondim,
dans les quelques feuilles détachées que le vent de la publicité nous a
apportées. S'il fallait caractériser cette œuvre en général , nous dirions
que c'est de la philosophie poétique sur la révolution française.
M. de Lamartine est Vanima candida des anciens, qui n'a pas de
terme équivalent dans notre langue et peu de types semblables parmi
nous. Ce jeune seigneur, qui avait vu la révolution saisir au même
foyer où peut-être il a écrit ses Girondins, son aïeul, son père, ses tantes,
toute sa famille, pour les traîner à la guillotine, a fini, dans le com-
merce des muses , par éteindre en lui tout regret , tout sentiment de
haine pour le passé. II s'est créé un présent et une philosophie propres.
C'est ainsi qu'ayant rencontré sur son chemin la révolution française,
il a pu la considérer comme la théogonie manichéenne portant dans son
sein la révélation du bien et du mal , c'est-à-dire le bien dans l'idée
qui a produit la révolution , le mal dans les crimes dont l'idée s'est
servie.
Séduit par cette distinction philosophique qui se révélait à lui , tandis
qu'elle avait échappé aux royalistes et aux démocrates , les uns réprou-
vant le principe révolutionnaire dans la réprobation des crimes^ les
autres amnistiant les crimes par la sainteté du principe, il a cru qu'il
lui serait donné d'opérer dans les esprits la conciliation qui s'était faite
dans le sien. Il a cru que , mettant dun côté les actes , de l'autre les
idées^ il retirerait la révolution' principe de cette mare de sang où l'avaient
plongée ses fanatiques sectaires, pour l'emporter, lui, sur les hauteurs
de son àme , et la montrer transfigurée, resplendissante aux yeux des
générations nouvelles.
II y avait tant d'avenir dans cette magnifique conception, que le grand
seigneur, le royaliste, s'est fait révolutionnaire d'un type nouveau.
Tel serait donc le cachet particulier de V Histoire des Girondins : l'au-
teur, raisonnant au point de vue chrétien, et prenant à partie l'huma-
nité tout entière, descend dans les âmes, entre dans toutes les espé-
rances, les douleurs, les martyres, puis laisse tomber dans le temps ce
qui appartient au temps, à l'homme, à la passion, et séparant le prin-
cipe des crimes qui se sont commis en son nom. s'efforce de rendre à
son immortalité ce principe qui se mêle, mais qui doit survivre à l'évé-
nement. Ainsi, sous la plume de M. de Lamartine, le crime restera
crime, mais Tidée-iévolution, ou si vous voulez, la démocratie se sépa-
rant avec énergie de ce qui ne fut pas, et n'est pas elle, se présentera
avec toutes les séductions capables de la faire amnistier dans le passé et
de réunir autour d'elle tout ce qui a foi, vie et amour.
Cette philosophie est nouvelle dans l'histoire de la révolution ; le
genre d'écrire l'est également. D'ordinaire les historiens rejettent à
droite, à gauche, tout ce qui n'est qu'affluent, détail, vie privée, afin de
mieux concentrer les faits généraux et de bien les masser. M. de La-
martine, au contraire, voyant dans ce drame humain, appelé révolu-
— 85 —
tion, tant de personnages, tant d'incidents entassés et précipités les uns
sur les autres, des péripéties si courtes, si pressées, des biographies si
fortement soudées à l'histoire, a cru devoir délaisser la manière simple,
directe, générale des anciens, pour puiser dans la succession et la diver-
sité des tableaux et des épisodes une plus grande puissance d'émotion
nécessaire au but qu'il s'est proposé.
On conçoit maintenant que, pour écrire ce grand et sublime martyro-
loge, l'auteur-poëte des Girondins se soit servi d'un style peu ordinaire
à l'histoire. Aussi se montre-t-il le plus souvent exalté de l'exaltation
de tout un peuple, et sa diction alors revêt toute la magnificence des
Méditations poétiques.
Devant cette composition d'un homme de génie, et quelque extraordi-
naire qu'elle soit, ne reste-t-il plus qu'à s'incliner d'admiration, comme
l'ont fait presque tous les journalistes? Nous ne le pensons pas, tout pe-
tit que nous sommes.
Certes il a bien raisonné le penseur qui s'est dit : nous avons vu tom-
ber tant de victimes, tant d'idées, que nous en gardons la tendresse des
catastrophes. La commisération est l'àme de notre temps. Je veux donc
attendrir fortement sur la révolution française, et finir, en réunissant
les esprits dans une même pensée chrétienne, cette lutte sociale où vain-
queurs et vaincus se renvoient après le combat les mêmes colères, les
mêmes anathèmes. Mais où il s'est trompé, c'est en concevant l'idée
chrétienne comme la conçut 90. On a beau placer celte philosophie sur
l'autel chrétien, l'autel chrétien s'en indigne, car ce n'est qu'une pâle
lueur de ce foyer brûlant qui s'appelle catholicisme. Si vous voulez que
cette immense mêlée d'hommes, qui se heurtent et se brisent contre les
révolutions, vienne s'abriter sous les grands principes d'égalité et de
fraternité évangéliqucs, il faut donner à ces principes, non point la
valeur d'une science humaine, mais toute la sanction de la science de
Dieu. M. de Lamartine, pour avoir visé trop bas, n'atteindra pas le but.
Pour le style, nous pensons que l'historien-poëte, soit par goût, soit
par le genre de son talent, a imité l'art ancien, qui consistait à exploiter
une qualité isolée. Sa muse historique flotle presque perpétuellement en
suaves et harmonieuses ondulations sur cette immense épopée révolu-
tionnaire, et chaque fait, chaque vie sont autant d'épisodes. Aussi vous
éprouvez le plaisir le plus délicieux, mais il y a une lassitude dans le
plaisir même... Telle est l'impression que nous avons éprouvée à la lec-
ture de ces pages que l'obligeance de l'auteur a livrées au public. Nous
aurons le temps de mieux asseoir notre jugement : ce que nous venons
de faire n'a pour but que d'initier nos lecteurs à l'appréciation d'une
œuvre d'esprit, qui a la prétention d'être l'histoire d'une révolution qui
déborde l'histoire, qui se dérobe et s'évanouit sous une forme jusque-là
indéterminée. En attendant, tachons de justifier notre critique.
(La suite à un prochain numéro.)
— 86 —
DES FE3niES AUTEURS,
A propos d'an livre Intitulé : POÉSIE Dr FOt'JEH,
Par Madame Gdinard (née Deuaste) (1).
Oui bien, mon cher Antoni, c'est un féroce animal que l'homme, et
qui spécule abominablement sur sa musculeuse encolure et sur ses
griffes.
Voyez, dans le partage des choses, le sort qu'il a fait à la femme, et
pesez ses motifs.
Je ne parle pas de l'homme qui bat la femme, et des iniquités sauvages
de l'opinion publique. Voici un fait d'où procèdent tous les faits de ce
genre et qui les résume.
L'homme fabrique les lois à l'exclusion de la femme, et pose en prin-
cipe tout d'abord cette exclusion brutale, ou plutôt, par un étrange raf-
finement d'hypocrisie, l'homme évite même de la mentionner, comme si
d'ailleurs le bon sens universel en établissait suffisamment l'évidente né-
cessité.
Ainsi naîtront certains articles du Code civil, où l'impertinence le
c^'spute à la tyrannie. Art. 213 : Le mari doit protection à sa femme, la
femme, obéissance à son mari; 214 : La femme est obligée de suivre le
mari partout ail il juge à propos de résider; SI 7 : La femme ne peut don-
ner, aliéner, hypothéquer, acquérir à titre gratuit ou onéreux, sans le
concours ou l'autorisation de son mari ; et si le mari est mineur ou
frappé d'une condamnation emportant peine afïlictive ou infamante, les
articles 221 et 224 déclarent que, pendant la durée de la peine, la
femme, à défaut de l'autorisation possible du mari, devra demander
celle du juge. En un mot, la femme, celle même qui avait atteint sa ma-
jorité avant le mariage, tombe, par le fait de son union civile avec un
homme, dans la condition négative des mineures.
Et ce n'est pas tout. Je prouverais sans peine que, d'un bout à l'au-
tre, le volumineux recueil de nos lois consacre l'exploitation de la femme
au profit de l'homme, et qu'en blâmant les fanatiques Levantins, dont
le mépris stupide pour la femme allait jusqu'à douter qu'elle eut une
àme, les demeurants de la fine galanterie française ont plus que douté à
leur tour.
Cependant, pour peu qu'il daigne s'expliquer sur ce sujet, l'homme a
dit : a La femme doit vivre à l'ombre du foyer domestique, et gouverner
« la famille; telle est la mission sublime et modeste à la fois qui con-
« vient à sa délicatesse et que lui assigne la nature. » Fort bien; mais
la femme ne gouverne rien, comme nous l'avons vu, et l'homme nous
(1) Chez René, rue de Seine, 52.
— 87 —
présente tout simplement ici, sous la pompeuse enveloppe de ses phrases
Lanales, une justification mensongère. Ce que l'homme pense en réalité,
c'est que la femme doit, sous l'incessante autocratie de l'homme, ravau-
der les bas de son maître, tenir le dîner prêt, parlementer avec la blan-
chisseuse, allaiter les enfants qu'elle produit, veiller à la propreté des
langes, subir seule toutes les conséquences de la malédiction originelle,
pleurs, cris, jours sans soleil, nuits angoissées, et, lorsque enfin viennent
les vieux ans qui la rendent inhabile au service, servir encore les en-
fants de ses enfants, puis faire parler d'elle pour une bonne fois, comme
il suit : elle est morte.
Au reste, la question n'est pas de savoir si l'homme pourrait alléguer
de raisonnables raisons en faveur de ce système d'ilotisme, je note seu-
lement que l'homme s'abstient d'en donner de pareilles, et je précise un
fait.
Et ce fait, mon cher Antoni, me frappe d'autant plus qu'il procède
d'une idée à peu près générale.
Des bonnetiers du quartier Saint-Eustache, ou des jurisconsultes, sou-
vent plus bonnetiers qu'eux , s'aviseront de tenir à leurs femmes ce dis-
cours bien connu : Pour la première part, elle doit être à moi ,
Et la raison
C'est que je m'appelle lion ;
A cela l'on n'a rien à dire.
La seconde, par droit, me doit écheoir encor ;
Ce droit, vous le savez, c'est celui du plus fort.
Comme le plus vaillant, je prétends la troisième,
Si quelqu'une de vous touche à la quatrième.
Je l'étranglerai tout d'abord ;
de messieurs les bonnetiers, cela se conçoit immensément.
Mais il y a des hommes qui pensent et dont la matière n'a pas étouffé
le cœur. Ici est le prodige. Ceux-ci mêmes refusent une âme à la femme
et souscrivent, sans vergogne, aux arrêts de proscription généralement
lancés contre elle.
D'une part, les idéologues et les savants en us ^ lesquels supposent,
devant M"*^ de Staël et la reine de la littérature contemporaine, que la
femme ensanglanterait ses petits pieds blancs de lis sur les hauteurs ou
s'aventurent leurs investigations rocailleuses; et je partage cet avis, sans
admettre pourtant avec eux qu'il vaille bien mieux classer la femme
dans la catégorie des animaux privés
Ici je donne du pied contre mille sottises , laissez-moi vous dire , en
forme de digression , ce que voici:
Le croirez-vous? Un auteur du xyi"" siècle , qui fit bien de garder l'o-
nonyme , un protestant, voulut prouver que les femmes ne sont pas
hommes [sic] , que n'étant pas honuiies elles ne sont pas des animaux
raisonnables , qu'elles ne seront point sauvées par conséquent , qu'il
n'y a même pas d'autre vie pour elles ; et il tire ses preuves de l'E-
criture Sainte ; et je vous donne le titre de sa dissertation : Dissertatio
perjucwida qud anonymus probare nititur mulieres homines non esse : et
le luthérien Simon Gediceus eut l'audace inqualifiable de réfuter très-
sérieusement cet auteur en 1595. 11 y a plus, une femme, une fille sa-
vante , Mlle Schurman , n'a pas rougi de poser , comme un problème ,
cette vilaine question : Xiim femime christianœ conveniat studium litte-
rarum ? Erasme fait de même dans une lettre qu'il écrit à Budée. « La
« vraie science d'une femme, dit le P. Commire, est d'être belle; l'étude
« et les livres ne servent qu'à la rendre insupportable. » Sauf l'héré-
sie, mon cher frère, j'aime autant l'excès des marcionites qui , selon
saint Epiphane, permettaient aux femmes de baptiser, et l'enragée
folie des niontanistes, qui les admettaient à la prêtrise et à l'épiscopat ,
selon le même saint Epiphane. Sans doute , Salomon disait , lui aussi ,
que de mille hommes il en avait trouvé un bon _, et de toutes les fem-
mes pas une; mais le sage avait ses raisons qui dépassent mon entende-
ment, et.... il exceptait les femmes auteurs ; passons bien vite. Où en
étions-nous ?
D'autre part , les poètes mâles, que diront-ils ? Et remarquons bien
d'abord que si la femme ose aborder les régions supérieures de l'intel-
ligence , c'est presque toujours qu'elle s'y laisse pousser par le souffle
divin de la poésie. Eh bien 1 l'homme poète lui-même accueillera la
femme avec un ricanement satanique, et lorsqu'il l'aura sournoisement
flétrie du nom de bas-bleu, il adjurera son fils de ne pas l'épouser.
Pourquoi donc ne l'èpouserait-il pas"? Serait-ce qu'on ne peut faire des
vers et accomplir exactement les devoirs de sa position sociale ? 0 homme
poète ! mais vous avez une position sociale et vous faites des vers ;
vous êtes père de famille , député, pair de France, bureaucrate, minis-
tre et roi . et vous mettez au jour les Messéniennes , les Méditations , les
Orientales, les Contes d'Espagne , etc., etc.; vos chefs-d'œuvre condam-
nent vos sophisraes; ou, s'il n'y a en tout ceci d'incompatibilité que pour
la femme, ce n'est pas assez de l'afflrmer, il faudrait le prouver.
Pourquoi ne lèpouserait-il pas? Serait-ce que la poésie dessèche
l'être , et qu'elle se trouve étrangère aux scènes d'intérieur, et qu'elle
ait abdiqué sa couronne toujours chérie d'épouse et de mère ? N'est-ce
pas une femme , la poésie , telle que l'imaginait la gracieuse mythologie ,
et telle que nous la représente le pinceau des artistes chrétiens? Je vous
défierais de concevoir la poésie sans la femme. La poésie , c'est la can-
deur et la beauté, un élan rapide du cœur et un doux caprice de l'esprit;
c'est l'immolation sublime et la parole harmonieuse ; c'est la sincère
confession dune riche conscience : c'est la plénitude de l'amour ; c'est la
physionomie de la vertu. Or je demande qui, delà femme ou de l'homme,
réunit excellemment ces caractères merveilleux ?
J'entends bien qu'on a repondu : « A ces titres , la femme aura l'hom-
— 89 —
mage des poètes ; mais, pour la même raison , la femme ne doit pas
l'être. Ce n'est pas le dieu qui fait les cantiques de l'adorateur. » On se
trompe; c'est toujours au dieu , c'est à la déesse {înusa) que l'adorateur
ou le poëte demande de lui dicter ses inspirations , et croire que le dieu
qui seul inspire les vers n'a pas le droit de faire des vers , voilà , ce me
semble , une hérésie trop violente aussi. Montaigne disait à sa manière :
La poésie est un amusement propre à leur besoing. Je vous laisse à juger ,
mon cher Antoni , la sophistique raison qu'il en donne : c'est un art
folâtre et subtil , desguisé , paiiier, tout en plaisir , tout en montre , comme
elles. Preuve de plus que les grands hommes sont sujets à des préjugés
de bonnetiers.
Soyez sincères, messieurs, et, la main sur le peu de conscience qui vons
reste , avouez enfin que la jalousie n'est point étrangère à vos dédains .
Vos dédains proclament la supériorité de vos rivales. Si la femme fait
des vers , que deviennent les vôtres ? La femme ! où elle chante , vous
criez; où elle soupire, vous poussez des rugissements mesurés à l'équerre;
où ses lèvres s'épanouissent dans un sourire tout rose et tout céleste ,
vous ouvrez un rictus édenté qui grimace en zig-zag. La femme est un
ange vraiment, et vous jouez le rôle d'ange comme d'épais cabotins. Si
parmi vous quelques natures d'élite se rencontrent qui ne soient pas
jusqu'à cet excès triviales et repoussantes , c'est qu'elles se ressentent
plus ou moins des poétiques entrailles qui les ont portées.
Non , rien autre chose ne les explique, ces dédains misérables ; tout,
au contraire , les condamne. Depuis Débora jusqu'à la femme qui , par
l'ordre des temps, vient s'asseoir la dernière au banquet des poètes , je
cherche la médiocrité que je trouve seulement chez vous. Voici Sapho ,
Corinne, et plus tard les Sybilles, et, puisqu'il faut abréger, tout près
de nous , Clotilde de Surville et Marie de France , M'"'= Deshoulieres
elle-même , Anne Barbier , M'"'= Tastu , M'"'= Desbordes- Valmore et
M™"= Guinard. — Mon Dieu, oui, voici M'""' Guinard , et je m'en
tiens-là.
Ayant à dominer les despotiques préventions de l'homme , ayant à
dominer surtout sa modestie , M"* Guinard ne pouvait se faire aussi
aisément une grande réputation que les titres légitimes pour y par-
venir. C'est pourquoi M""= Guinard ne porte pas encore un nom consacré
dans le monde des poêles. Cette injustice ne la blesse pas, j'en suis bien
sûr, et l'accommode. On sent, à la lecture de son livre, qu'elle n'a point
écrit pour le public , ce qui , du reste , lui donne un prix très-parti-
culier. Tout au plus avait-elle comnmniqué des pages délachées à quel-
ques amis de famille heureusement indiscrets ; et ces surprises fameuses
dont les auteurs sont de toute éternité victimes dans leurs préfaces ,
M'""' Guinard dut les subir réellement pour son compte. Effective-
ment, ce sont bien des feuillets épars, dérobés à la hâte, classés et impri-
més comme les enlevait le ravisseur. Ce que penseront et diront les hom-
mes poètes , M'"'= Guinard ne veut pas s'en préoccuper ; elle ne veut pas
— 90 —
être lue: elle laisse couler son cœur seulement dans le cœur de ses fils
et de ses filles ; seulement elle leur dit qu'elle les aime , c'est sa poésie ,
et , pourvu qu'ils le sachent bien , voila sa réputation de choix.
On a cité , dans un journal , le mot de M. de Lamartine : « M""' Gui-
" nard , dit-il. est la première femme poëte de ce temps-ci. » M. de
Lamartine pouvait lui donner la même place sans distinguer le sexe. Eh
bien, non! le mot ne vaut rien; c'est M. de Lamartine, la première
femme poëte de ce temps-ci; M""^ Gulnard n'est que la seconde.
Tel est l'inconvénient des comptes rendus , lorsqu'il s'agit de poésie
surtout : la critique s'y propose un but impossible, à savoir, l'analyse. La
poésie analysée, qu'est-ce donc? Faut-il égrener atome par atome la
prodigieuse toile de Murillo, pour montrer la beauté dans la Vierge et le
génie dans la peinture? Vais-je disséquer vers par vers l'inspiration du
poëte avec la loupe de Dumarsais et le scalpel de Lhomond? Que
m'importe ! Je lis , je sens , je suis ému , ravi , heureux. Lisez vous-
mêmes.
Mais le public ne veut lire que sur recommandations. Pour se tirer
d'afiiùre et contenter le public, la critique le traite comme un enfant ,
et , à propos d'un livre , lui parle de tout , excepté du livre. Ainsi
se fout les comptes rendus ; ainsi ai-je fait le mien.
Lorsqu'il devient nécessaire pourtant de laisser là Castor et Pollux ,
pour entreprendre l'éloge de l'athlète ou lui casser les jambes , la criti-
que se ravise ; elle met à la fin ce qu'elle aurait dû mettre au commen-
cement et partout, elle montre ce qu'elle veut faire voir, elle dit ce
(,a'elle veut qu'on entende, elle donne des citations ; ainsi vais-je
faire.
A 910^' FILS IINÉ.
Un nouvel an commence et t'amène un autre âge ;
L'enfance blonde et rose, au contour vague et rond ,
Va bientôt délaisser ton souriant visage;
A peine je m'incline en te baisant au front.
Laisse-moi contempler sous leur forme enfantine
Ces traits que dans mon cœur je voudrais retenir;
Bientôt ce front vermeil , cette voix argentine ,
^■e seront plus pour nous qu'un tendre souvenir.
Ta joue, oii j'aime à voir les couleurs de la pomme ,
Va prendre un incarnat plus mâle et moins brillant.
0 Félix, lu grandis ; mais, en devenant homme,
Pour moi , comme aujourd'hui , reste mon cher enfant.
— 91 —
Conserve-moi toujours ta tendre confiance ,
Dans le cœur maternel verse tous tes secrets ;
Je serai jeune encor Pour toi je recommence
L'âge du long espoir et des vastes projets.
Ton âme dort encor son sommeil d'innocence ;
Trop tôt , hélas ! viendra l'heure de son réveil.
Puisse ta mère alors conserver sa puissance
Et demeurer pour toi l'ange du bon conseil !
Bientôt tu vas tenter une nouvelle voie
Où je ne devrai plus marcher auprès de toi ;
Les jours, les mois, les ans, sans que mon œil te voie ,
Fuiront peut-être Alors songe toujours à moi î
Un jour , loin du doux nid où t'attendra ta mère ,
Jeune oiseau voyageur, tu prendras ton essor ;
Ballotté par les vents , bercé sur l'onde amère ,
Tu voleras.... Mon fils, demeure enfant encor.
DOrCEUR DES LAmiES.
Lorsque le sein palpite, et que l'âme oppressée
Ne peut plus contenir une ardente pensée.
Heureux qui peut pleurer!
Au pied du crucifix chaque larme qui tombe
Soulage d'un grand poids notre cœur qui succombe
Et l'aide à respirer.
Les pleurs de la jeunesse, ainsi qu'une rosée
Raffraîchissant dès l'aube une terre embrasée,
Apaisent les douleurs ;
La brise matinale a de fraîches haleines ;
Mais lorsque vient midi l'air boit jusqu'aux fontaines;
L'âge tarit les pleurs.
Les larmes, désormais plus rares et plus lentes,
Se sèchent sans quitter les paupières brûlantes,
Sans dilater le sein.
Ainsi l'onde en été, tombant d'un ciel aride,
S'épanche goutte à goutte et laisse plus avide
Ce qu'elle effleure en vain.
— 92 —
Flots abondants de pleurs, sève de la jeunesse,
Source qui fais germer la paix dans la tristesse,
Pourquoi sitôt tarir?
Quand vous desséchez dans nos âmes fanées.
La somme de nos maux croît avec les années;
Vivre, hélas! c'est souffrir.
Quand toute heure à la vie enlève un de ses charmes.
Mon Dieu, conserve-nous du moins le don des larmes
Quand la jeunesse fuit.
Lorsqu'au fond de nos cœurs l'orage dure encore,
Souffre que la tempête en onde s'évapore
Sans éclat et sans bruit.
Ne laisse pas les cœurs que la douleur assiège
Durcir et se glacer comme les flots de neige
Qu'on voit s'amonceler;
Laisse encor déborder la coupe trop remplie.
Un parfum reste encore à la rose pâlie :
Laisse-le s'exhaler.
S'il y a dans toutes les productions des hommes poètes contempo-
rains , quelque chose de plus suave et de plus naturel , des pensées plus
élevées et de plus riches couleurs , plus d'énergie et de pur amour, de
science du cœur et de sublime enthousiasme , plus de cette inspiration
sainte qui est la vie de la poésie et la poésie elle-même , je donne gain
de cause aux Levantins et aux bonnetiers du quartier Saiut-Eustache :
la femme n'a pas d'âme , elle n'est bonne qu'à nettoyer le ménage et à
mourir sous un évier ; M. Guinard doit adresser une pétition aux
chambres pour provoquer une modification à l'article 215 du Code civil,
et on y lira ; La femme ne peut ester en jugement , ni faire des vers ,
sans l'autorisation de son mari.
Adieu, cher Antoni. Le Solitaire.
Pensées, Maa^imes, Réflexions, morales, Jagements
et Paradoxes ,
RECCEILLIS DE LA COSVERSATIOS DES COSTEIIPORAISS ILLUSTRES,
Par un homme du monde.
Quel que soit le malheur qui nous a frappé, il vient toujours un mo-
ment où nous nous demandons si, en conscience, nous n'aurions pas as-
»»ez versé de larmes. (Edouard Aletz.)
— 93 —
La jalousie s'épuise à deux rôles contradictoires : elle exagère et dé-
précie le mérite des autres. (de Montlosier.)
On trouve peu d'hommes distingués qui ne poussent à l'excès certains
petits défauts. (Berçasse.)
Les esprits faux sont les complices de tous les crimes et de toutes les
erreurs qui désolent la terre; ils font la fortune des fous et des méchants
qui, sans eux, seraient frappés d'impuissance. (de Cgbmenin.)
Nous convenons volontiers que nous sommes capables d'avoir tort
quelquefois, à condition qu'on nous donnera toujours raison.
(DupiN aîné.)
Nous mettons vite au blanchissage le mouchoir avec lequel nous
avons essuyé les larmes d'autrui. (M"" de Staël.)
Il y a des phrases toutes faites sur le bonheur de la vie, et que se
passent, de père en fils, les gens qui ont bien dîné. C'est un recueil
d'axiomes optimistes qui a force de code, et aux termes duquel on
traite d'insensés ceux qui pleurent, et de maladroits ceux qui meurent
de faim.
Pour que nous ne devenions pas tout à fait idolâtres et esclaves des
grands, Dieu permet qu'ils songent rarement à user envers nous de tous
leurs moyens de séduction. (de Cheyerus, Arch. de Bordeaux.)
Celui qu'on regarde comme un original, a toujours commencé par être
la copie d'un autre. (Le docteur Alibert.)
Certaines gens ne conçoivent pas qu'on puisse être malheureux, avant
le jour où ils tombent eux-mêmes dans le malheur ; comme d'autres ne
peuvent se faire une idée de la douleur, avant que la maladie soit venue
les atteindre. (Le docteur Alibert.)
Les petits esprits et les petites gens ne savent rien faire sim[ilemcnt.
(de Talleyra>"d.)
L'exagération est le mauvais goût de la faiblesse et de la vanité.
(de ïalleyrand.)
Le malheur, quand il est sans relâche, nous corrompt autant que la
fortune. Pour nous instruire, le malheur doit ménager ses leçons.
(Le poète Delille.)
— 94 —
De tous temps, pour vivre en paix, les hommes ont fait trêve de fran-
chise; si, rompant cette trêve, ils s'avisaient un jour de vouloir être sin-
cères, il s'ensuivrait une guerre capable de bouleverser le monde.
(FlÉVÉE.)
Le cœur de l'égoïste est sourd et muet de naissance.
(de Monthyon.)
La douceur est à la vertu ce que la maturité est à un beau fruit, et le
poli à l'or et au diamant : la douceur, c'est la perfection de la bonté et
de la beauté. (de Cheverus.)
Se réjouir du bonheur des autres, c'est avoir un bon cœur; mais c'est
avoir une àme excellente que de souffrir des peines d'autrui.
(M""= Emile de Girardin.)
Ce qui occupe et tourmente le plus dans la vie, c'est le soin de vivre.
(Bouilli.)
CHRONIQUE.
Une des plus magnifiques apologies du catholicisme , remarque la
Revue catholique, c'est cet imposant cortège d'orateurs héroïques et bien-
faisants dont ses annales sont chargées. L'essence , la vertu de la foi
catholique, est de porter au dévouement et aux inspirations de la plus
sublime charité. Toute la France a répété avec attendrissement les noms
de ces pauvres prêtres qui, enveloppés eux-mêmes par le fléau de l'inon-
dation , n'ont songé qu'à se sacrifier au salut et au bien-être des vic-
times. Pauvres, ruinés, ils refusent leur part d'indemnité et courent
la porter aux pauvres. Tous les malheurs trouvent secours et conso-
lation près du prêtre catholique. Les malheureux sont sa famille. Ainsi,
à mesure que les rigueurs de la saison et le prix toujours élevé des sub-
sistances augmentent la misère et les privations des pauvres, le clergé
redouble de zèle pour organiser partout des moyens de secours et porter
quelque adoucissement a tant de souffrances. Pauvres eux-mêmes , les
respectebles curés de nos campagnes en particulier, après avoir distri-
bué le peu qu'ils possèdent , s'en vont frapper aux portes des habi-
tants notables de leurs paroisses, les pressent, les exhortent, et trouvent
dans le sentiment de charité qui les inspire^ des paroles si touchantes,
que bientôt des souscriptions s'organisent, des associations charitables se
forment , et les pauvres sont secourus. Nous pourrions citer un grand
— 95 —
nombre de paroisses, dans la Vendée surtout, où le zèle et le dévoue-
ment des pasteurs ont su procurer aux plus nécessiteux des parois-
siens une distribution régulière de pain. 11 est bon de publier de tels
exemples. Ils réfutent avec une digne et noble éloquence les odieuses ca-
lomnies que l'impiété cherche à accumuler chaque jour contre les minis-
tres du Dieu de sacrifice et de charité. Nous ne pouvons nous refuser au
bonheur de citer quelques-uns de ces touchants exemples.
— M. l'abbé Caget , curé de Saint-Privé-Sainl-Mesmin, dii^ne ecclé-
siastique que chacun aime et vénère dans sa paroisse, avait reçu du mi-
nistère des cultes, à titre d'indemnité pour les pertes qu'il avait faites
lors de l'inondation, une somme de 375 francs. A la réunion suivante
du bureau de bienfaisance de Saint-Privé, M, l'abbé Caget est venu
mettre cet argent à la disposition du bureau , en disant que dans sa
paroisse, où pas une habitation n'a été épargnée par le fléau, il y avait
beaucoup de malheureux qui en avaient plus besoin que lui.
— M. Adelée, curé de Queltelon, depuis que le pain est devenu si
cher, réunit autour de lui, les dimanches et les mercredis, tous les pau-
vres de la paroisse, au nombre de plus de quatre-vingts. Là on leur
sert une excellente soupe , puis un fort morceau de pain pour chacun.
Les infirmes qui ne peuvent venir prendre part au banquet de l'infor-
tune , reçoivent leurs portions à domicile. Ce digne prêtre n'a d'au-
tre fortune que sa cure. Quel avantage pour les pauvres de nos campa-
gnes, si les pasteurs avaient un traitement moins insuffisant! Mais
qu'est-ce que 800 francs!
— Combien d'autres faits non moins admirables sont dérobés par la
modestie à la connaissance du public. En voici un que nous devons à
l'indiscrétion d'un honorable orfèvre d'Orléans, à qui la lettre suivante
a été adressée par un pieux curé de ce diocèse. On nous saura gré de
la publier, malgré la modestie de l'auteur, qui aurait voulu cacher sa
bonne action. Nous ne craindrons même pas de blesser la modestie de
cet homme aussi distingué par sa science que par sa tendre charité. Un
des paroissiens de M. l'abbé Mélhivier, chanoine honoraire et curé de
Bellegarde, nous a souvent entretenu des vertus de ce saint et digne
pasteur que tous les pauvres connaissent et dont ils bénissent le nom.
« Bellegarde , 28 février 1 847.
« Monsieur,
« Les jours les plus pénibles pour les malheureux ne sont pas encore
passés ; les ressources s'épuisent et la misère augmente : pour moi , je
ne puis plus subvenir aux besoins de mes indigents qu'en venJant mon
argenterie. J'ai la ferme confiance que ma soupe sera meilleure dans
une cuillère d'étain, si mes cuillères d'argent peuvent procurer quelques
pains de plus à ceux qui ont faim,
a Je profite de l'absence de ma vieille domestique , qui jetterait les
hauts cris si elle voyait sa cuisine dépouillée de ses richesses. Ces
— 96 —
coups doivent se faire à la sourdine. Je compte donc sur votre discré-
tion, en vous priant d'acheter cette argenterie au prix que vous fixerez
dans votre exquise délicatesse. Je joins deux salières, et de plus deux
montres, trottant un peu mieux que le soleil , qui me semble fort en
retard cette année. L'une de ces montres est anglaise , c'est tout dire ;
l'autre est à répition et elle est française. J'avoue que je n'ai jamais pu
les mettre d'accord ; mais faut-il s'étonner qu'il n'y ait point d'entente
entre deux machines combinées par le génie de deux nations rivales ? Au
reste , ce désaccord par esprit de nationalité prouve la régularité de
leurs mouvements. Vous les achèterez donc et les revendrez comme
excellentes. Puis, quand ce petit bagage sera, par vos soins, converti en
pièces de cinq francs, vous remettrez , sans bruit, la somme au digne
patachier qui vous présente cet envoi. Alors nous aurons fait une bonne
action en deux, et vous aurez votre part auprès de Celui qui ne laisse
pas sans récompense un verre d'eau froide donné de bon cœur.
« Je vous témoigne à l'avance ma reconnaissance pour le service que
vous allez rendre à mes pauvres et à moi. Je prends la liberté de vous
recommander de nouveau une silencieuse discrétion touchant cette af-
faire commerciale ; si la police le savait, elle me forcerait de prendre
une patente de marchand de bric-à-brac. Méthivier. »
— Les beaux et touchants dévouements qu'on nous signale chaque
jour de la part de notre admirable clergé de France, sont innombrables.
Nous enregistrerons encore, pour terminer, un fait digne du cœur chari-
table et généreux du premier vicaire de la Madeleine; un fait qui honore
et la religion, et le clergé de la capitale. M. l'abbé Gallard fait , depuis
quelque temps , délivrer aux familles nécessiteuses d'Arthenay, sa ville
natale, des bons de pain au prix réduit de 1 fr. 25 cent, les quatre ki-
logrammes.
— La Nouvelle Sion publie la statistique suivante de l'Eglise catholi-
que. Cette notice , qui , au dire de la feuille allemande , lui aurait été
fournie par Mgr l'Archevêque de Thessalonique, secrétaire de la Propa-
gande , comprend la population catholique de toutes les parties du
monde, et se résume dans les nombres suivants : Europe , 125,000,000
de catholiques, 108 archevêchés, 469 évêchés. Asie, 1,200,000 catholi-
queS; 25 archevêchés et 34 évêchés. Amérique, 26,000,000 de catholi-
ques, 12 archevêchés et 67 évêchés. A ce nombre, il iiiut joindre les
différents vicariats et préfectures apostoliques qui comprennent : en
Europe, 3,5000.000 catholiques; en Asie, 240,000; en Amérique,
4,5000,000 ; dans l'Océanie , 60,000. De ce calcul , sur l'exactitude du-
quel on croit pouvoir compter, il résulte que le nombre des catholiques
répandus sur le globe serait d'environ cent-soixante millions.
Paris. — Imprimerie cat'iolique d'A. SIROU et DESQULRS, rue des Noyers, 37.
LA LECTURE.
-€i)B-
YISITES AU SALOA DE i8l7.
De l'art en général. — Origines et histoire de l'institution du « Salon. » — Examen du
salon de 1847 : sculpture.
« Le Salon.... » — Voici un de ces mots magiques qui ont reçu de nos
mœurs modernes une signification et une valeur bien supérieures , et
même assez étrangères , à leur sens propre et primitif. Le « salon , » la
« chambre , » la « cour, « sont à cette heure des vocables d'une grande
importance , et qui en disent , — pour parler comme les bonnes gens , —
plus gros qu'ils ne paraissent. Un jour, nous pourrons bien discuter,
pour notre plaisir, leur fortune et leur ambition de parvenus; mais ,
pour le moment , nous ne devons pas oublier que nous n'avons point à
faire un traité de philologie historique à propos de peinture.
Quoi qu'il en soit , à tort ou à raison , le « salon » occupe un rang
très-important dans la série des événements annuels qui agitent, in-
quiètent ou intéressent périodiquement le monde parisien ; et, à ce titre,
il doit provoquer chez le penseur de sévères et utiles observations,
même en dehors du point de vue de Testhétique , sous lequel la plu-
part de nos confrères des grands journaux affectent de le considérer ex-
clusivement. Nous prétendons même que, pour l'immense majorité du
public intelligent et réfléchissant , l'intérêt moral de cette exhibition
surpasse infiniment l'intérêt purement artistique , soit qu'on la juge
dans ses nombreux détails , ou qu'on l'apprécie seulement dans son en-
semble. En droit , sinon en fait , le « salon » est la manifestation com-
plète de l'état et des tendances actuelles des arts d'imitation ; or qu'est-
ce que l'art en général ? ou , pour parler plus clairement et ne tomber
pas dans l'abstraction , que sont les arts? Quel rang tiennent-ils dans
les attributs de l'homme ? quelles destinées , quel emploi Dieu leur
a-t-il assignés dans la création ? — La plus simple réflexion nous dé-
montre certainement que Dieu a donné à l'homme , roi de la création ,
et a l'homme seul entre toutes les créatures , la voie ou plutôt le moyen
r 15 AVRIL 1847. 4
— 98 —
des arts divers comme une réserve d'instruments perfectionnés, propres
par leur puissance à exprimer parfaitement , à communiquer plus am-
plement ses pensées qu'il ne peut le faire avec la seule ressource de ses
dons corporels. — Les arts sont comme les porte- voix de l'àme , et ainsi
que l'exprime admirablement le nom générique qu'ils ont reçu des an-
ciens {ocptzn , vertu, force), ils constituent un système de forces es-
sentiellement soumis à notre puissance spirituelle , à une impulsion
morale. Dans le langage vulgaire, et particulièrement de nos jours , on
confond trop souvent l'art et l'industrie. 11 nous paraît cependant que
la distinction en ces matières n'est point difficile à établir , et que , sans
grands efforts de raisonnement, on pourrait attribuer à chaque chose
sa qualification propre. Sans parler de Vart du coiffeur et de Vart du
carossier, n'est-il pas de la dernière évidence , par exemple , que Tes-
crime , l'équitation , la g^'mnastique , la médecine , la stratégie , n'ont
rien de commun avec l'art proprement dit , tandis que l'éloquence ,
la poésie , la musique , la sculpture , la peinture , et même la mimi-
que , — en tant qu'elles sont pratiquées selon les pures inspirations
de la pensée , — sont les plus puissants et les plus fidèles organes de
notre âme , et en conséquence , dans l'ordre matériel , les seules ma-
nifestations possibles de l'art? Nous choisirons à dessein dans la musi-
que, — art d'expression par excellence, — le thème nécessaire à l'appui
de notre opinion. La musique procède de l'éloquence, comme l'élo-
quence procède de la simple parole ; elle n'est et ne peut être que la
parole humaine , les accents humains , si l'on veut , dans toute leur
expansion ; de même que la parole , elle doit donc servir humblement
l'esprit, et se réduire d'elle-même aux glorieuses limites d'une sorte
d'incarnation. Là reposent ses destinées dans toute leur plénitude; hors
de ces conditions , elle n'est plus qu'un brcit inutile au moins , indiffé-
rent à tout le monde , insupportable à l'homme de goût. Or, la peinture
et la sculpture , arts d'imitation plastique , expressions matérielles et
durables de la parole et du geste , ne peuvent se soustraire à cette règle
souveraine , puisque , comme la musique , l'éloquence ou la poésie ,
elles ne sont et ne peuvent être, en réalité, qu'un exercice complet de
nos facultés, une manifestation absolue de notre pensée dans sa forme
et sa couleur. — Ceci ne s'accorde guère, nous en convenons, avec les théo-
ries de messieurs les amateurs du beau idéal, ni encore moins avec celles
un peu plus inintelligibles des apôtres de rarf/wur/'arf, cette célèbre
doctrine matérialiste vide de sens et prétentieuse qui , pendant dix
années , a coûté à la France des flots d'encre. — Vart pour Fart , est
l'une de ces mille abstractions stupides autant qu'orgueilleuses, enfantées
par l'ignorance et l'irréflexion de quelques bavards audacieux de ce
temps-ci. Pratiquer l'art pour l'art, c'est parler pour ne rien dire, avec
cet inconvénient de plus , que les paroles s'envolent , tandis que les
tableaux insignifiants et les statues sans portée restent, pour notre mal-
heur, sous nos yeux! Notre devise a toujours été : L'art pour la pensée.
— 99 —
la forme pour l'idée , et c'est selon cette doctrine rigoureuse que nous
allons juger le « Salon de 4847, » comme nous avons jugé ceux des
années précédenles.
Avant de commencer cette première visite d'introduction, nous aurions
eu quelque plaisir à examiner jusqu'à quel point, dans son origine, dans
son histoire et dans son état présent, « l'exposition » est une institution
sérieuse , utile et digne de respect , et s'il n'y aurait point une trop
grande témérité à n'y voir au fond qu'une de ces solennelles bouffon-
neries inventées par le génie moderne, et jouées gravement par d'ho-
norables personnages déterminés à traiter avec recueillement les choses
qu'ils comprennent le moins. Peut-être découvririons-nous ainsi le
vice radical qui stérilise si fatalement depuis longues années cette insti-
tution ; mais le temps et l'espace nous manquent : nous nous bornerons
donc à exposer très-succinctement les pièces du procès , et nous lais-
serons à la sagacité du lecteur le soin d'en conclure à sa guise.
— L'institution des expositions spéciales de peinture est nouvelle en
France. Inconnues du moyen âge , dont les idées droites , pratiques
et expéditives s'accommodaient mal de ces solennités sans but évident
et sans portée certaine , elles furent négligées par le xvi'^ siècle , ce
grand zélateur des exhumations de coutumes antiques. ( Est-il bien
prouvé que les anciens aient pratiqué les expositions publiques d'objets
d'arts?... ) En 1673 , pour la première fois , dans l'une des cours in-
térieures du Palais-Royal , en 1704, a dans la grande gallerie du bord
de reave, » au Louvre, les membres de l'Académie royale de peinture et
sculpture nouvellement fondée par Golbert , firent deux expositions
publiques de leurs ouvrages , « avec l'agrément du roy. » Mais ce ne fut
qu'en 1740 que le roi Louis XV, « sur l'avis de messire Philibert Orry,
« controlleur général des finances de S. M. , et directeur général des
<i bastiments de la courronne octroya à messieurs les officiers et mem-
« bres de son Académie royalle de peinture et sculpture le privilège
« d'exposer annuellement dans le Sallon du Louvre leurs ouvrages com-
« posés dans le cours de l'année , afin , — disent les lettres patentes, —
c iii'exciter V émulation parmi les artistes. » Cette exposition fut ouverte au
public le 25 août , et dura jusqu'au 1o septembre suivant; elle compre-
nait, pour la peinture , la sculpture et la gravure , une centaine d'ar-
ticles. En 1745, le roi ayant témoigné son mécontentement de la j)é-
nurie des expositions annuelles , il fut arrêté en conseil qu'elles au-
raient lieu à l'avenir tous les deux ans ; le monopole en fut d'ailleurs
strictement maintenu à messieurs de l'Académie royale, et l'institution
poursuivit paisiblement sa pâle existence, sans grand profit pour les
beaux-arts, jusqu'en 1791. On doit croire que la mesure de 1745 ,
compliquée du mécontentement royal, n'avait pas grandement stimulé
l'émulation de messieurs les académiciens, puisque, trente-six ans plus
tard , en 1781 , l'exposition, dont nous avons en ce moment le livret
sous les yeux , ne compta que 310 sujets peints , sculptés ou gravés ,
— 100 —
et présentés par 69 académiciens. Pendant deux années , 41 académi-
ciens étaient donc restés inutiles!... Ajoutons que de ces 310 sujets, un
seul tableau, Briséïs emmenée de la tente d'Achille, parVien, et une
seule statue , Voltaire , par Houdon, ont conservé leur célébrité jusqu'à
nos jours.
C'était en ce temps-là la bonne époque de la peinture allégorique
pseudo-païenne si fort regrettée de messieurs de l'académie des beaux-
arts ! Nous remarquons sur le livret, entre autres sujets burlesques, celui-
ci que nous aimons à signaler au lecteur : Lamour des arts console la
Peinture des écrits ridicules et envenimés de ses ennemis , par M. de La
Grenée , adjoint à recteur. Avis aux critiques fâcheux qui s'attaquent à
l'Académie ! — Pendant cette longue période de l'histoire officielle du
a salon, w nous trouvons un seul fait digne de remarque , et comme il
doit prouver une fois de plus qu'en fait d'art surtout « la liberté est
bonne à tout , » nous le rapporterons avec quelque détail. A l'époque de
l'institution de l'académie royale, c'est-à-dire en 1670 , les peintres,
sculpteurs, graveurs et enlumineurs, se divisaient en deux classes dis-
tinctes : les uns , désignés sous le nom de maîtres , formaient depuis
trois siècles la Confrérie de saint Luc, corporation réorganisée, ou plutôt
désorganisée comme tant d'autres, au profit de la splendeur particulière
du trône , par Charles Y , mais originaire , par ses premiers statuts ,
du commencement du xi^ siècle ; d'autres , sous le nom de libirs ou
privilégiés , prétendaient exercer leur profession en dehors de la juri-
diction de l'antique confrérie. Charles Le Brun , alors jeune homme
plein de fougue et d'ambition , se mit à la tête de ces indépendants, et,
par le crédit du chancelier Séguier, son protecteur, obtint du roi, pour
son association , le titre de Société Autorisée, et la galerie du Collège de
France pour lieu de réunion. Dès ce moment, les privilégiés commen-
cèrent à persécuter de toutes façons les vieux maîtres de la confrérie
de saint Luc. Celle-ci , mieux instruite par l'infortune , se fit plus libé-
rale ; elle adoucit la rigueur de ses statuts , et tenta de ramener à elle,
par la mansuétude , les jeunes artistes impatients du joug de la maî-
trise; mais déjà la Société Autorisée était devenue l'Académie royale de
peinture et sculpture , tous ses efforts furent impuissants à ranimer
son existence. Cependant , elle lutta encore avec courage et habileté
pendant près d'un siècle. En 170o, elle ouvrit une école publique
et gratuite de dessin ; en 1762 , à l'hôtel d'Ahgre , en 1774, à
l'hôtel Jaback, elle fit deux expositions remarquables parle nombre
et le mérite des articles exposés , et protesta ainsi contre l'orgueilleuse
autocratie des peintres de la cour. Quelques jeunes artistes , humiliés
des dédains de l'Académie , tournèrent alors leurs regards vers l'antique
confrérie des « maistres peintres , » et s'efforcèrent de lui infuser quel-
ques gouttes de leur sang actif et généreux. Ce triomphe éphémère pré-
cipita sa fin, la toute-puissante académie n'entendit point supporter
plus longtemps une rivale qui pouvait renaître de ses cendres : en 1776,
— 101 -^
par l'organe de son directeur , Marie Pierre , premier peintre du Roi,
elle obtint un arrêt du conseil qui supprimait la confrérie de saint Luc.
— La vieille et libérale confrérie des ymagiers du xu^ siècle s'était laissée
coraplaisamment disloquer pendant trois siècles par l'autorité rovale ;
imprévoyante, elle avait méprisé sa propre indépendance ; égoïste, elle
exerça au profit de ses maîtres une autorité illégitime et une désastreuse
influence sur les beaux-arts ; elle a succombé sous les étreintes bru-
tales de la tyrannie , ce fut justice. — Cette historiette artistique ne
renferme-t-elle point une moralité d'un usage universel?...
— L'année 1791 fut une époque d'émancipation radicale et précipi-
tée; le 21 août, l'Assemblée constituante, par un décret, équitable cette
fois, accorda à /ourles artistes français ou étrangers les avantages de l'ex-
position au « salon. » Ce fut là un rude coup porté aux privilèges de l'A-
cadémie royale; elle y survécut encore deux années, puis en 1793, sur
la motion de Grégoire, elle disparut ainsi que toutes les autres inslitu-
tions savantes de la monarchie dans la tourmente révolutionnaire. A
l'avènement du directoire, le nombre des œuvres d'art présentées à l'ex-
position devint si exorbitant, que le gouvernement décida que le « salon »
serait ouvert tous les ans. L'académie fut aussi rétablie sous une nou-
velle forme; réunie à l'académie d'architecture, à l'académie française
et à l'ancienne société de musique, elle forma, sous le nom de Section de
littérature et de beaux-arts , la troisième classe de l'Institut national.
Jusqu'aux premiers temps de l'empire, le régime des expositions ne se
ressentit pas beaucoup de l'influence académique ; mais bientôt le maître
absolu qui, en ce temps-là , gouvernait toutes choses ne tarda guère à im-
poser de nouvelles entraves à l'institution du « Salon. » Elle reprit, a peu
de choses près, son caractère primitif, tout académique et exclusif. Le
César républicain du 1 8 brumaire exécrait la liberté , même en peinture, —
ainsi qu'on le disait alors dans les ateliers, et, la guerre aidant, on ne
vit sous son règne que quatre « salons » peu nombreux, si l'on en ex-
cepte celui de 1810. Enfin, en 1816, lors de la reconstitution de l'acadé-
mie française, la section de littérature et beaux-arts devint l'Académie
royale des beaux-arts, et, depuis ce temps, malgré sa constitution, libérale
par la forme, elle pèse de tout son esprit de secte sur les destinées des arts,
qu'elle est censée représenter. Rivée à son vice originel, elle intervient
puissamment dans les expositions par un jury choisi dans son sein. Seu-
lement, en vertu de son organisation actuelle, les artistes ont l'avantage^
peu goûté généralement, de soumettre leurs œuvres à l'arbitrage d'une
commission composée le plus souvent, en majorité, d'architectes et de
musiciens... — En résumé, l'institution des expositions officielles, fon-
dée pour exciter « l'émulation des artistes, » compte en ce moment cent
sept années d'existence; le but des fondateurs cst-il atteint? C'est une
question qui ne nous semble rien moins que résolue. Le nombre des ar-
tistes et la quantité d'œuvres produites .«esont incontestablement décu-
plés; le faire , la fabrication , s'il nc<;.-: est permis de nous exprimer
— 4 02 —
ainsi, se sont généralement améliorés, nous en convenons sans peine;
mais la composition , cette partie la plus importante de l'art , a-t-elle
suivi cette progression? Est-elle même restée ce qu'elle était bien avant
l'établissement des académies et les expositions ? Nous ne le croyons pas.
Chaque année, les journaux publient vingt colonnes de malédictions con-
tre le jury du Louvre, ou même contre les jurés et contre l'esprit exclusif
des académiciens , etc., etc.; à notre sens , on a tort : là n'est point le
mal. Ce n'est pas seulement la forme qui est défectueuse, c'est surtout l'in-
stitution en elle-même qui , par sa propre nature, favorise ce matéria-
lisme de l'art que les adeptes ont formulé par cette devise barbare :
L'art pour l'art. — Mais nous nous sommes étendu déjà trop longuement
sur ces préliminaires indispensables, et nous voulons, sans plus tar-
der, rechercher la confirmation de ce que nous venons d'avancer dans
un rapide mais consciencieux examen du « Salon » de cette année.
De l'avis général, aucune exposition n'a été plus satisfaisante sous
le rapport de l'exécution matérielle, et nulle n'a été moins significative
sous le rapport de l'idée ; voyons :
— L'exposition de 1 847 a reçu de -1 227 artistes, peintres, sculpteurs,
architectes, graveurs ou lithographes, 2321 sujets ainsi divisés :
2010 sujets peints à l'huile, en miniature ou à l'aquarelle;
168 statues , groupes , bustes ou sujets gravés en pierres fines et mé-
dailles ;
20 dessins d'architecture;
95 planches gravées sur métal ou sur bois;
28 sujets lithographies.
Devant une si prodigieuse abondance, nous éprouverions certaine-
ment quelque embarras si nous tentions seulement de parler en détail
de quelques objets de chaque classe de cette immense collection ; nous
nous contenterons donc de choisir çà et là , dans la partie sérieuse du
« Salon , y> les œuvres les plus capables d'intéresser nos lecteurs et de
nous fournir l'occasion d'utiles remarques.
La sculpture, par laquelle nous commencerons notre visite, est tou-
jours reléguée dans les sombres et humides caveaux de l'aile orientale
du Louvre ; c'est à travers un brouillard pénétrant, et sous le coup d'une
bise glaciale, que nous avons examiné, avec une attention méritoire, les
morceaux suivants :
— Une Pietà , ou Mère de douleur, par M. Pradier, nous a définitive-
ment convaincu que cet artiste , absolument païen , est positivement
incapable de composer avec succès, ou seulement avec convenance, les
sujets religieux. La représentation sacrée de Noire-Seigneur , vautré
indignement entre les jambes de la Sainte-Vierge , est véritablement
scandaleuse. Ce cadavre, presque entièrement nu, porte sur sa face, et
dans toutes ses parties, une empreinte de vulgarité et d'ignominie qui
constate, jusqu'à la dernière évidence, l'ignorance barbare de M. Pradier
ent'. itce qui concerne l'art religieux. Au premier abord, la statue cou-
— 103 —
chée, destinée au tombeau de M. le duc de Montpensier , exécutée avec
une certaine décence, nous avait prévenu favorablement pour l'exposi-
tion de cet artiste ; nous regrettons d'avoir à déplorer, encore celte an-
née, qu'un si rare talent d'exécution ne reçoive pas l'inspiration d'une
pensée mieux réglée.
Nous n'a\ ons pas à nous occuper des nombreuses statues de reines
destinées à la décoration du jardin du Luxembourg ; pour la plupart ,
ce sont là des œuvres assez insignifiantes en elles-mêmes et par leur
destination. Cependant nous avons remarqué avec plaisir Amie de Bre-
tagne , de M. de Bay, et Marguerite de Provence ^ de M. Husson ; la phy-
sionomie de cette dernière est heureusement composée , et nos éloges
seraient sans restriction si le costume était plus archéologique.
— Z'//ite'^riYe ^ de M. Farochon , est une de ces statues parfaitement
insignifiantes et bellement exécutées, devant lesquelles le bourgeois s'é-
puise vainement en conjectures. En considérant cette grande figure
armée d'une règle, et que, pour cette raison sans doute, un de nos voi-
sins s'obstinait à qualifier le Génie de la maçonnerie , — étrange idée !
— nos souvenirs se reportaient involontairement vers les admirables sta-
tues allégorif[ues qui se voient au porche septentrionnal de la cathé-
drale de Chartres. Parmi ces quatorze belles figures des vertus chrétien-
nes, aussi magistralement exécutées que spirituellement conçues , se
trouve la personnification de l'honneur ; l'honneur et l'intégrité sont
cousines-germaines ; nous pensons que M. Farochon aurait pu gagner
beaucoup à s'inspirer un peu de l'œuvre de son barbare devancier du
xin<= siècle, et certainement le Palais-de-Justice de Châlons-sur-Marue,
destinataire de cette Intégrité colossale, n'y aurait point perdu.
— L'Enfant Jésus nourrissant les oiseaux , bas-relief en marbre , est
une de ces mièvretés hiératiques inspirées par les plus mauvaises com-
positions du xvi<^ siècle ; nous ne parlons de cet objet que pour déplorer,
à cette occasion, l'intrusion dans l'art religieux de ces compositions sans
convenance et sans aucune valeur. Nous mettons sur la même ligne le
Crucifiement, du même auteur. — Le Christ évangélisant est un prétendu
Christ bysantin exécuté en mosaïque dans le goût des cartes à jouer,
— En général, c'est un grand bonheur pour nous de louer ; rien n'é-
gale la douce jouissance que nous éprouvons à nous associer pleinement
à la pensée d'un artiste et à en suivre la trace dans l'œuvre qu'elle lui
a suggérée. C'est un plaisir que nous avons goûté sans altération de-
vant le beau Christ au tombeau de M. Bion. Cet excellent artiste est un
sculpteur chrétien aussi bien par le cœur que par l'esprit. Ses statues
religieuses sont véritablement des actes de foi, d'amour et d'adoration ;
et devant ces pierres, animées par le génie chrétien, on se sent ému d'ad-
miration et d'un pieux respect. Le Christ au tombeau, comme toutes les
excellentes choses , n'est d'aucun style : il est vrai , parce qu'il est à la
fois humain et divin. Nous félicitons M. Bion d'avoir fait cette admira-
ble figure , et d'avoir su vaincre habilement toutes les difficultés que
— 104 —
présente un si terrible sujet. Nous félicitons aussi les dames du Saint-
Sacrement d'Arras de posséder, dans leur belle chapelle , cette magnifi-
que et imposante représentation de Notre-Sauveur.
— Nous voudrions pouvoir donner des éloges aussi complets à la
Vierge et VEnfant Jésus de M. Jules Pommateau, mais notre conscience
d'ami nous fait un devoir rigoureux de l'avertir qu'il se fourvoyé, par
excès de naturalisme, dans une route dangereuse. Son groupe, pour ses
draperies, pour l'ajustement, pour la grâce de certains détails, indique
certainement une étude sympathique et assidue des bons modèles du
xiii^ siècle, lesquels, dans l'espèce, sont les seuls modèles bons à étudier,
quoi qu'en pense l'Académie des beaux-arts ; mais nous devons le lui
dire, sa Vierge n'est pas, par la figure surtout, une vierge chrétienne;
c'est une très-élégante et très-jolie femme , à la physionomie gracieuse
et sensuelle , très-peu hiératique et médiocrement édifiante. L"Enfant
Jésus manque aussi de tradition. En résumé , telle qu'elle est , cette
Vierge est incomparablement meilleure et plus convenable que la
plupart des figures qu'on entasse dans nos églises depuis deux siècles ;
mais nous qui savons ce que peut M. Pommateau livré à lui-même ,
et suivant les inspirations éminemment chrétiennes de sa pensée, nous
ne pouvons nous contenter de cet à-peu-près, et nous l'attendons avec
confiance à une seconde composition de cette importance , persuadé
qu'il réalisera alors toutes les espérances que peut faire concevoir ce
début après tout fort remarquable.
— Le buste du R. P. Lacordaire, de l'ordre des frères prêcheurs , par
M. Bonassieux, n'est pas seulement un excellent portrait plastique de
l'illustre moine, c'est le Révérend Père lui-même, avec son magique re-
gard et l'expression toute apostolique de son robuste visage, de cette
figure que l'on n'oublie jamais et dont on porte tous les traits gravés
dans son cœur pour peu qu'on l'ail vue une fois. — La statuette du
célèbre prêcheur, par M. Guillaume Bonnet, a aussi le grand mérite
d'une parfaite ressemblance, mais il esta regretter que les draperies
en soient traitées avec une certaine négligence.
— Quoi qu'en disent les feuilletonnistes féroces et furieux de plusieurs
journaux à la mode, nous persistons à faire très-bon marché, quel que
soit d'ailleurs leur mérite matériel, de ces compositions peintes ou tail-
lées qu'une femme honnête ne saurait regarder une minute sans rou-
gir. Pour notre propre compte, ces sortes de roueries en marbre nous
paraissent des insultes gratuites à la pudeur publique, et de honteuses
débauches d'esprit. Non-seulement nous croyons que l'art, pour être
dans sa voie naturelle; doit exprimer une pensée , mais nous affirmons
encore que cette pensée génératrice doit être ou utile , ou agréable , et
absolument honnête. Un homme bien élevé, quel que soit le relâchement
secret de ses mœurs , se gardera toujours de proférer des obscénités en
public; de même, un artiste qui se respecte, ne doit pas exposer aux
yeux de tous un objet qui prul amener la rougeur de la houle au front
— 105 —
(le sa sœar ou affliger le regard de sa mère. Ceci concerne le n<* 2047 ,
à propos duquel il a été écrit dans la Presse une phrase ignoble à force
de cynisme , et stupide à force de prétention... — L'analyse des feuille-
tons écrits sur le Salon ne serait peut-être pas la partie la moins inté-
ressante d'un travail complet sur cette solennité annuelle ; elle révé-
lerait jusqu'à quel degré infime est descendue la critique française en ce
temps-ci !...
Mais nous ne voyons plus guère autour de nous que des bustes , et
quels bustes, mon Dieu ! Nous en avons compté 64, ni plus ni moins,
f't à l'exception d'une demi-douzaine environ, parmi lesquels nous
rangeons celui exposé sous le n° 2110, par M. Jouffroy, et un autre qui
porte le n<* 2078, et le nom de M. EIschoët, aucun ne saurait nous arrêter
un instant.
Hàtons-nous donc de quitter ces solitudes ténébreuses pour ne plus
y revenir.
— A notre prochaine visite , nous parcourerons le « Salon » propre-
ment dit, et son immense annexe, la galerie du Bord-de-1'Eau. Si nous n'y
recueillons point un grand nombre de sujets d'observations ou d'étude ,
au moins sommes-nous assuré d'y marcher à pied sec , et de pouvoir
nous y récréer paisiblement par l'examen d'une foule de charmants
paysages et par la contemplation plus philosophique, et non moins ré-
jouissante, d'une myriade de portraits où la dignité humaine et la grâce
française sont, hélas ! trop souvent bien maltraitées.
(^ La suite et fin au prochain numéro.) Petit de Julleyille.
UNE CONYEPiSION AU MAGNÉTISME ANIMAL.
Il s'agit du célèbre littérateur Iloffman (François-Benoît, de Nanci),
qui, modèle de savoir, d'indépendance et d'originalité, fut à la fois, dit-
on, mondain et misantrope, indulgent et sardonique, brusque et affable,
simple et fier, taciturne et brillant causeur, sérieux et enjoué, irascible
et le meilleur des hommes. Il fut un des critiques les plus sj)irituels et
les plus brillants de cette illustre pléiade d'écrivains qui firent la réputa-
tion de l'ancien Journal des Débats, dans lequel il préluda par ses Lettres
champenoises. 11 serait difîicile, disent ses biographes, d'exprimer l'effet
que produisit dans le monde littéraire cette critiiiuc étincelante d'esprit,
de grâce et de malice, dans laquelle furent flagellés tour à tour le docteur
Call. sur son système des protubérances; Mesmer, sur les prétendus mi-
racles du maynétisnie animal, et tant d'autres modernes novateurs en
— 106 —
tous genres, qui trouvaient réunis dans un seul homme le médecin le
plus instruit, le naturaliste le plus riche en recherches et en savoir. If
poëte le mieux inspiré, et le censeur le plus consciencieux.
Vainqueur du célèbre Geoffroi, Hoffman fut bientôt classé parmi les
critiques les plus judicieux, et en même temps les plus profonds dont
s'honore la France. La vérité brille à un si haut degré dans toutes ses
critiques, que ceux-là mêmes qu'elles frappèrent furent forcés d'en re-
connaître la justesse et d'en faire leur profit. Il fut, ajoutent ses biogra-
phes, d'une probité d'opinion, d^une fidélité de principes qui, ne dé-
viant jamais du but indiqué, ne cèdent pas plus à la crainte de déplaire
qu'au désir de s'illustrer et d'augmenter le nombre de ses partisans.
Voilà bien une des gloires littéraires de la France; nul ne le conteste.
Je puis avouer, pour mon compte, que les articles dont il enrichissait le
Journal des Débats, pendant les premières années de la Restauration, fi-
rent les délices de ma jeunesse: et quand je les ai retrouvés depuis, il
m'a toujours semblé qu'il est difficile de couronner un triomphe de plus
de science, de logique et d'agréable moquerie. Le nom d'Hoffman était
resté dans ma mémoire, comme le type des plus agréables vengeurs de
la saine raison ; il était pour moi comme le nom d'un autre Cervantes,
dont les œuvres devaient éterniser la honte des chevaliers errants de la
magie mesmérienne : j'imaginais qu'il avait à jamais désespéré ces fai-
blesses de l'esprit humain, qui sont une ignominie pour notre espèce.
Telle était l'idée bien positive que je m'étais faite d'Hoffman. Jugez
quelle dût être ma surprise quand je lus, il y a cinq ans, dans le Rap-
port confidentiel sur le magnétisme animal, le passage que voici dans son
sens vrai : « Un des rédacteurs les plus estimés du Journal de l'Empire,
« M. Hoffman, se mit de la partie. Le critique célèbre, aussi soucieux de
«l'unité de ses opinions que du moyen d'égayer ses lecteurs, avait dé-
« buté par se moquer du magnétisme avec autant d'esprit que de raison
« apparente. Cependant invité, par M. de Puységur à examiner lui-
« même, au lieu de jurer, in verba magistri, il eut le courage de céder à
« l'évidence, et celui, bien plus honorable, de s'avouer vaincu. Une fois
« entré dans les voies de la vérité, il ne songea qu'à rendre aux méde-
« decins (anti-mesmériens) ce qu'ils prêtaient si libéralement à leurs ad-
« versaires, et comme ses sarcasmes étaient trop piquants pour être en-
« dures de sang froid, etc. » (P. 29, éd. de 1839.)
Quoi! m'écriai-je, d'ennemi, et quel ennemi! Hoffman serait devenu
partisan et défenseur du magnétisme animal! Est-ce bien vrai! Oui.
c'est vrai, m'a-t-il été affirmé. Mais ce n'est pas possible! pour l'honneur
d'Hoffman, ce n'est pas possible! — Assurément, non, ce n'est pas
possible; mais c'est vrai!...
J'en étais là sur le compte d'Hoffman, lorsque je lus, il y a quelque
temps, dans le sixième volume des Archives du magnétisme animal, pu-
bliées par M. le baron d'IIénin de Cuvillers, une anecdote miraculeuse
dont voici l'analyse. M. d'Hénin raconte que le 24 juin 1816, jour même
— 107 —
auquel parut le premier article d'Hoffman, il en fit la lecture au milieu
d'un cercle nombreux, et qu'à la fin de la lecture un enfant de deux ans
s'agita d'une manière extraordinaire, et attira sur lui toute l'attention
de la société. Le baron voulut calmer l'enfant, mais il fut obligé de le
laisser épancher le torrent d'idées dont il était plein. L'enfant somnam-
bule donna d'abord une définition du magnétisme d'une étendue et d'une
profondeur scientifique qu'on ne trouve guère ailleurs. L'auditoire, com-
posé de croyants, de semi-créants et de mécréants, fut stupéfait, et il y
eut même un peu de scandale. C'est pourquoi le baron d'Hénin voulut
imposer silence à l'enfant merveilleux, mais la société s^y opposa. Or le
somnambule ayant déclaré vouloir donner ses réflexions sur les divers
passages de l'article critique, on lui donna le journal; et sans ouvrir les
yeux, sans le lire, il se mit à le réfuter avec habileté, avec savoir, et
souvent d'une manière victorieuse. J'avoue que c'est un des meilleurs
morceaux que j'aie lus en faveur du magnétisme animal. Cependant il
se faisait tard, et M. de Cuvillers interrompit l'infatigable parleur, lui
rappelant que le but du magnétisme est de faire du bien; il lui ordonna-
de s'occuper de la guérison du redoutable adversaire dont il était si
préoccupé.
« Voici ma recette, répondit l'enfant somnambule; dites-lui d'étu-
dier, de réfléchir et de méditer; dites-lui d'o65ener et àe pratiquer ]e
magnétisme anmial , s'il veut le juger Annoncez-lui qu'un grand
nombre de savants et de médecins reconnaissent dans le magnétisme
un agent réel et très-puissant, etc. » Comme il n'était plus possible de
prolonger la séance, M. d'Hénin dit au somnambule qu'il était temps
de finir, qu'il n'avait plus qu'une seule question à lui faire, savoir :
s'il croyait à la conversion du rédacteur de l'article du Journal des Débats
contre le magnétisme? J'obtins pour réponse, ajoute M. d'Hénin, un
mouvement de têle qui ne fut pas équivoque pour moi. « Je me livre
donc, monsieur, dit-il à M. Hoffman , en lui envoyant cette relation
avec tous ses détails ; je me livre donc à l'espoir flatteur de vous voir,
dans peu, le coryphée du magnétisme animal, l'une de ses plus solides
colonnes ; si toutefois vous ne craignez pas l'exclusion des corps sa-
vants , etc. » Cet espoir ne trompa pas le magnétiseur.
Et voilà dévoilé le n>ystère de la conversion d'Hofl'man. Or, les chan-
gements que cette conversion apporta dans le caractère du néophite ont
peut-être l'inconvénient de ne se pas bien prêter aux idées de M. l'abbé
Loubert, non plus (ju'à celles des personnes qui ne voyent dans le
magnétisme que supercheries, ou superstition, et faiblesse de cerveau.
Voici comment les biographes d'Hoffman exposent cette phase de sa vie :
« Après avoir bravé les ordres de Pétion et les menaces des proconsuls
« révolutionnaires pour rester fidèle à la cause sacrée de la légitimité,
« Holl'man fut le premier à blâmer les efforts de l'obscurantisme qui
« voulait couvrir les lis refleurissants du manteau de la sottise et de
« l'hypocrisie. » Cela rappelle une certaine évolution que le Journal des
— 108 —
Débats fit à une certaine époque, et disculpe entièrement notre converti
de tout reproche d'obscurantisme, de superstition, ou de jésuitisme;
et cependant il est question d'un somnambule innocent , et d'un ma-
gnétiseur plein de charité I En sorte qu'il faudrait admettre qu'en matière
de magnétisme animal , les mêmes causes peuvent produire des effets
opposés. Mais les biographes n'ont pas tout dit. Michaud racontait
que pendant cette dernière époque de la vie d'Hoffraan, il le rencontra
un jour dans les Champs-Elysées , gesticulant avec sa canne^ courant
sus à quelque chose et frappant les arbres. Lui ayant demandé ce
qu'il faisait là : « Vous ne voyez pas, lui répondit Iloffman, ces coquins
« de jésuites qui me poursuivent partout ! » Hoffman était halluciné ;
et ce n'est pas le seul qui ait trouvé la folie dans le magnétisme animal.
Mais comment s'entendre sur les qualités du magnétisme , lorsqu'on
ne sait pas môme encore quelle est la nature de cet agent animal
qui fait parler science et haute philosophie . qui fait même prophé-
tiser un enfant de deux ans, et qui peut faire d'un frondeur comme
Hoffman, un coryphée dévoué , puis un visionnaire! Quoi! ces mira-
cles , il faut les attribuer à un fluide animal, comme déjà Aristote attri-
buait les merveilles de la magie à une humeur mélancolique? [InProblem.,
sect. 50.)
Oui, car d'après l'analyse du livre de M. l'abbé Loubert , donnée par
les Annales de philosophie chrétienne (n° 60 de la m' série , décembre \ 844.)
« Le magnétisme animal est une sorte de fluide électro-animal , compa-
rable à celui de la torpille et de la gymnote... L'àme le prend à son
foyer, au cerveau, et le dirige, non-seulement jusqu'aux extrémités
des membres , mais elle a aussi le pouvoir de le pousser au delà , et
d'étendre son atmosphère magnétique... » Je ne dis pas non, je vous
avertirai seulement de ne pas envoyer ainsi promener votre magné-
tisme animal sur le passage de mon voisin , M. lîerbiguier ,^ parce qu'il
pourrait bien le prendre pour quelque farfadet, et l'enfermer dans ses
bouteilles ; ce qui ne laisserait pas que d'être désagréable pour vous.
Allons, pas de plaisanterie sur un agent si important dont tout le
monde peut facilement acquérir la preuve, par une expérience de l'au-
teur , louée par l'annaliste, et dont voici la recette : « Quand vous voyez
devant vous votre chat endormi, dirigez votre fluide animal sur lui ,
avec l'intention de lui donner, sans le réveiller, tel ou tel mouvement
spasmodique que vous voudrez. Vous le verrez bientôt remuer, selon
votre volonté, tantôt une patte et tantôt l'autre, agiter une oreille ou
une partie de la queue, raidir ses membres, ou les mouvoir, soit
simultanément, soit successivement , comme vous le voudrez » Que
si le système de certains était vrai, assurément vous feriez parler votre
chat; car ce n'est pas le fluide animal qui lui manque; lanesse du
magnétiseur Balaam peut être citée en preuve.
Mais vous vous récriez qu'il n'y a que les magnétiseurs pour faire de
tels miracles ; qu'un fluide animal qui donne de l'esprit et du savoir, est
-— 109 —
une impertinence; qu'un fluide matériel inteWigexït et sui juris , n'est
pas une émission cérébrale aux ordres de la volonté ; qu'un fluide humain
qui rend lucide en éteignant l'intelligence, et dont le magnétiseur n'a
pas conscience lui-même, ne se rapporte à rien de connu dans la nature ;
que.,., — Là! là!., arrêtez-vous : et si ce n'est pas le magnétisme animal
qui remue la queue du chat , dites-moi donc qui c'est ? — Eh bien !
c'est le chat.
L'abbé Mathieu,
Aumônier de Larochefoucauld, etc.
PARIS RELIGIEUX.
ESOllS»SES DE MŒURS (1).
IV
Société mutuelle de renommée. — Il existe à Paris une société qui n'a
son siège nuWe part, et qui se trouve partout : aux Tuileries, aux Cham-
bres parlementaires, à llnstitut, à l'Académie, dans le salon, dans le
presbytère, dans la sacristie ; elle ne délaisse que Vhumble chaumière.
Ce n'est pas que ce sylphe insaisissable redoute l'œil de la police, et
qu'il se fasse invisible pour cette raison. Pas le moins du monde. Pour
TOUS le faire comprendre et pour peindre l'esprit et le but de ladite
société, il me suffit de vous citer cet article unique de ses statuts :
« Chaque membre de la société parlera avec les plus grands éloges, et
en toute occasion, de son frère et ami » [sic].
Quel plus noble but peut-on se proposer que de se créer une bonne
renommée? Est-ce un mal aussi d'attirer les yeux du public sur un
mérite personnel, qui resterait peut-être à jamais caché? Quand la fin
est si louable, faut-il être si scrupuleux sur les moyens?.... Donc nos
associés pratiquent leurs statuts en toute sûreté de conscience. Cela va
si loin et si bien qu'ils ont enrôlé des hommes de la plus grande timo-
réité religieuse; on dit même des abbés. Un trait va vous faire con-
naître cette nouvelle propagande. Uu soir qu'entre la poire et le fromage,
les esprits, grâce au pétillant Champagne, étaient bien disposés, un homme
très-religieux, — on dit même un abbé, — fit tomber la conversation
sur un coassocié, poète distingué et surtout excellent catholique : il ap-
puya fortement sur ce dernier mot; — on le conçoit, la religion étant assez
bienvenue dans le grand monde! — Puis, pour confirmer ses dires, ce
(1) Voir la précédente livraison, p. "3.
— 410 —
bon frère ajouta avec toute l'onction possible : « il est si bon catholique
qu'il va épouser une protestante pour la convertir. » — Elle est riche?
demanda tout bonnement un des convives. — Ohl très-riche. — Fort
bien ! ce sera alors une conversion de rentes. On rit d'un rire inextin-
guible et l'on doute que Vinitié ait fait part à sa société de sa petite mé-
saventure.
Les journaux religieux. — En parcourant ce grand nombre de journaux
religieux qui pullulent à Paris, l'honnête lecteur, qui ne sait pas comme
tout se passe, ne peut se rendre compte des mille pensées qui l'assaillent.
Ces journaux-là. se demande-t-il, sont-ils vraiment religieux? Ceux qui
les écrivent, sont-ils religieux eux-mêmes? Sont-ils surtout des hommes
d'église?.... Fichtre! voilà quelque chose, qui n'est guère catholique,
apostolique et romain, et dans un journal qui se dit tout dévoué au
Saint-Siège!.... Et dans cette autre feuille, qui, certainement, ne doit
pas mentir à son titre de Vérité, cet abbé X me fait pourtant l'effet d'un
drôle d'abbé ! . . Enfin, voici F Univei^s religieux. . . peste ! comme il se pose
en matamore vis-à-vis de sa sœur la Voix de l'Eglise, qu'il n'ose pas nom-
mer pourtant ! Est-ce qu'il y aurait de la jalousie de métier dans une âme
rehgieuse?... Mon Dieu! mon Dieu! comment éclaircir tous ces mystères?
Je viens vous aider, cher lecteur, écoutez-moi : on s'intitule journal
religieux ; on fait de la polémique religieuse comme l'on fait des romans-
feuilletons, pour piper le public et ses écus... et puis on s'en moque (<).
Avec une pareille conscience, on aurait bonne grâce à s'inquiéter si l'on
parle bien ou mal des choses qu'on n'a jamais étudiées! On s'ingénie uni-
quement à faire du bruit, c'est-à-dire ce qu'il faut pour réveiller l'atten-
tion et les abonnements... des dupes. Enfin, on a garde de rougir en
usurpant des titres apocryphes : car si l'on n'est pas prêtre, on est abbé,
par cela seul qu'on peut l'atTicher impunément, ou que l'on a passé quel-
ques jours au séminaire. Et tenez ! cet abbé X qui vous faisait tout à
l'heure hocher la tête, me rappelle ce quiproquo d'une bonne dame, la-
quelle disait un jour à M. Labey de Pompières, député libéral, sous la
restauration : « Mon vénérable abbé, vous défendez là — Pardon,
madame, je ne suis abbé que de cœur, » répondit celui-ci, quand il
aperçut cette dame se troubler en entendant des marmots crier : papa !
papa !.. Eh bien, mon cher, notre abbé X est dans le même cas, et qui
sait combien d'autres! Ainsi, tenez-vous pour averti sur tous ces points.
Quant aux querelles intestines entre journaux religieux , vous en pres-
sentez les raisons : 1° on est frère jusqu'à la bourse, — ainsi l'entendent
certaines gens; — 2» c'est qu'il ne suffît pas pour être frères de se cou-
vrir du même nom de famille, il faut que le même sang coule dans les
veines. Ceci vous explique pourquoi, à l'occasion, je crois, d'une péti-
tion en faveur de l'augmentation du traitement ecclésiastique adressée
(1) Voir h ce sujet la lettre que M. l'abbé Cœur a publiée récemment.
-_ m _
aux Chambres par la Voix de f Eglise, l'Univers religieux, qui se vante
d'être d'extraction laïque, n'a pu fraterniser avec sa sœur, la Voix de
l'Eglise, qui est, elle, de la race sacerdotale. Aussi, voyez comme dans
sa i h livraison elle le fait sentir à son frère... — Fichtre! on dirait
qu'elle parle en maître! je ne m'en étonne pas; cela doit être : naturel-
lement des prêtres, comme ses rédacteurs, blanchis dans le ministère
des paroisses, comprennent bien mieux les affaires ecclésiastiques que
nous autres laïques. Ma foi! V Univers religieux, tout religieux qu'il se
dise, ne doit pas en remontrer à son curé, et je... — un moment, s'il
A'ous plaît, lisez ce petit compliment de la Démocratie pacifique à son con-
frère V Univers :
« Trois prêtres, MM. Mathieu, André et Gouchoud ont envoyé à la
Chambre une pétition par laquelle ils demandent que le traitement des
desservants soit porté de 900 fr. à \ ,200.
« Dans une lettre a V Univers, ces Messieurs présentent leur demande
« comme un grand acheminement vers la suppression du casuel « que
désirent pour mille raisons tous les bons esprits. »
« Toujours malveillant pour les réclamations du clergé inférieur ,
V Univers déclare que la convenance de cette suppression est encore à
examiner pour lui.
« Nous n'avons pas besoin de cette preuve nouvelle pour savoir com-
bien le journal pharisien attache peu d'importance à la liberté du prêtre
et à la véritable dignité de l'Eglise. »
— Fichtre! monsieur, c'est du salé, et, si je ne me trompe, le Cha-
rivari ne manquerait pas de dire attrape ! — Parfaitement, mon cher !
vous voilà édîBé sur les journaux religieux. Au revoir.
VI
Steeple-chase à la croix de Berny. — Vous savez, ou si vous ne savez
pas, — chose bien pardonnable! — ce que signifient ces mots anglo-
français , je vous dirai, bienveillant lecteur, qu'on les traduit par ceux-
ci : course au clocher : lesquels à leur tour veulent dire, que nos gen-
tlemens riders, nos grands seigneurs, prenant pour but un clocher, ou
la croix de Berny par exemple, galopent à travers haies, ruisseaux,
fossés, malgré chutes et culbutes, pour se disputer le prix et les honneurs
de la course. Rien en cela qui pique l'intérêt religieux. Mais attendez.
Le dernier steeple-chase s'est fait un dimanche... or, les Puritains de la
Tamise pardonnent bien à nos jeunes seigneurs de prendre leurs goûts
aristocratiques, mais ils ne leur pardonnent point de ne pas respecter,
comme eux, le dimanche. Le Times va jusqu'à appeler ce manque de
convenance religieuse, la férocité française. 11 y voit de quoi briser le
dernier lien de l'entente cordiale, si déjà c'est très-bien pour ces
messieurs les protestants; mais nous autres Français catholiques, qui
avons l'humeur toute diflérente de l'humour de nos voisins, nous ne
— 112 —
concevons pas, comme eux, la férocité qu'il y a à goûter un plaisir
permis le jour du repos, ni pourquoi l'ennui du désœuvrement serait
agréable à Dieu. £n parlant ainsi il faut se hâter de dire, — ce que
malheureusement bien des Français sous-entendent, — qu'on a rempli
le devoir religieux prescrit par l'Eglise. Ces considérations faites, nous
demanderions à notre tour aux dévots du Times s'ils n'ont pas été plus
féroces que nous, eux, qui ont donné tant de bals dans la semaine sainte,
tant de raouts plus que confortables, etc.. Nous avons été du moins
plus indulgents et plus charitables qu'eux. A Bermj nous avons fait une
quête abondante pour les pauvres, et le samedi saint nous avions prié
pour eux publiquement dans nos temples. G***.
EXAMEN CRITIQUE DE L'HISTOIRE DES GIRONDEVS ^i'.
Ji:CiEME:VT SUR I>A «ORT DE EOl'IS X^l.
(( La nation avait-elle le droit de ju^ev k'QaIe}nent Louis XVI? Non :
car, pour être juge, il faut être impartial et désintéressé , et la nation
n'était ni l'une, ni l'autre. Dans ce combat terrible, mais nécessaire,
que se livraient, sous le nom de révolution, la royauté et la liberté pour
l'émancipation et l'asservissement des citoyens, Louis XVI personnifiait
le trône, la nation personnifiait la liberté. Ce n'était pas leur faute,
c'était leur nature. Les tentatives de transactions étaient vaines. Les na-
tures se combattaient en dépit des volontés. Entre ces deux ennemis, le
roi et le peuple, dont l'un devait vouloir retenir , l'autre arracher les
droits de la nation , il n'y avait d'autre tribunal que le combat, d'autre
juge que la victoire. »
M. de Sèze n'avait-il pas mieux caractérisé cette monstrueuse illéga-
lité, quand il s'écriait : « Je cherche dans cette enceinte des juges , et
je n'y trouve que des accusateurs ! » Cela du moins part d'une grande
àme, et va droit au cœur de l'humanité.
]Mais la nation avait-elle le droit déjuger son roi en politique et en
équité par un procès d'Etat ? M. de Lamartine répond :
" La nation, ayant en soi l'inaliénable souveraineté qui repose dans
la raison, dans le droit et dans la volonté de chacun des citoyens dont la
collection fait le peuple, avait, certes, la faculté de modifier la forme
extérieure de sa souveraineté, déniveler son aristocratie, de déposséder
son Eglise , d'abaisser ou même de supprimer son trône pour régner
elle-même par ses propres magistratures. Or, du moment que la nation
(1) Voir la précédente livraison, p. 83.
— H 3 —
avait le droit de combattre et de s'affranchir, elle avait le droit de sur-
veiller et de consolider les résultats de sa victoire.
« Si donc Louis XVI, roi trop récemment dépossédé de la toute-puis-
sance , roi à qui toute restitution du pouvoir au peuple devait paraître
déchéance, roi mal satisfait de la part de règne qui lui restait, aspirant
à reconquérir l'autre part, tiraillé d'un côté par une assemblée inquiète
et usurpatrice, tiraillé de l'autre par une femme irritée, par une no-
blesse humiliée, par un clergé qui faisait intervenir le ciel dans sa
cause, par une émigration implacable, par ses frères courant en son
nom par toute l'Europe pour chercher des ennemis à la révolution; si
Louis XVI, roi, disons-nous, paraissait à la nation une conspiration
vivante contre sa liberté ; si la nation le soupçonnait , avec raison , de
trop regretter dans son âme le pouvoir suprême, de faire trébucher vo-
lontairement la nouvelle constitution pour profiter de ses chutes, de con-
duire la liberté dans des pièges, de se réjouir de l'anarchie, de désarmer
la patrie, de lui souhaiter secrètement des revers, de correspondre avec
ses ennemis ; la nation avait le droit de citer Louis XVI jusque sur son
trône, de l'en faire descendre, de l'appeler à la barre et de le juger en
criminel d'Etat. Si la nation n'avait pas eu ce droit , le droit de trahir
impunément les peuples eût donc été dans la constitution nouvelle une
des prérogatives des rois !
« Louis XVI, dégradé de la royauté, désarmé et prisonnier, coupable
peut-être dans la lettre, était -il coupable dans l'esprit, si l'on considère
la contrainte morale et physique de sa déplorable situation? Etait-ce un
tyran? Non. Un oppresseur du peuple? Non. Un fauteur de l'aristocra-
tie? Non. Un ennemi de la liberté? Non. Tout son règne protestait^ de-
puis son avènement au trône , de la tendance philosophique de son
esprit et des instincts populaires de son cœur, à prémunir la royauté
contre les tenlalions du despotisme, à faire monter les lois sur le trône,
à demander des conseils h la nation, à faire régner par lui et en lui les
droits et les intérêts du peuple. Prince révolutionnaire , il avait appelé
lui-même la révolution à son secours. Il avait voulu lui donner beau-
coup; elle avait voulu arracher davantage : de là la lutte. »
M. de Lamartine a reçu une éducation chrétienne ; mais il a trop vécu,
lui aussi , au milieu de cette atmosphère du nèo-voltérianisme qui en-
veloppe une certaine portion de la société française. Il a donc perdu le
sens et la raison catholiques, il n'en a conservé que les instincts; ses in-
spirations religieuses-poh tiques sont plutôt les vagues souvenirs des prin-
cipes chrétiens que ces principes eux-mêmes. Voilà pourquoi nous avons
dit plus haut que croyant fonder la pensée de ses Girondins sur la pensée
philosophique de l'Evangile, il est allé se heurter contre les écueilsdu
radicalisme. Nous l'avons dit, et la preuve se trouve dans ces lignes que
nos lecteurs ont déjà sans doute remarquées : « La nation ayant on soi
Tinaliénable souveraineté. » Certes, jamais principe plus opposé à la doc-
trine chrétienne et à la saine raison ne fut professé avec plus de morgue
— 114 —
philosophique. En effet, Dieu, ordonnateur suprême de la société,
puisqu'il a créé l'homme pour vivre en communauté , l'isolement le
tuant ou l'abrutissant , a voulu nécessairement que cette société fût,
comme tout ce qui sort de sa sagesse , soumise à l'harmonie générale ,
à l'ordre établi dans l'univers» Mais l'ordre ne peut régner dans la so-
ciété sans une autorité indépendante , souveraine , à qui tout obéit. Or
cette autorité souveraine ayant été voulue par Dieu vient donc de lui ;
elle est donc t/^yme. Le rfroiY de commander, qui s'y attache, est donc djï'm.
Et l'Evangile sanctionne ce droit par ces paroles : « Celui qui résiste au
pouvoir résiste à l'ordre de Dieu. » Qui potestati resistit, Dei ordinationi
rssistit (Saint Paul). Mais, réplique M. de Lamartine, admettre le
droit divin , « c'est établir le despotisme , c'est faire de la liberté la ré-
volte.... » Nous en demandons pardon au poëte-philosophe, car ce droit
n'est point absolu, illimité, comme celui de Dieu , qui est seul Très-
Haut , tu solus altissimus ; et si le souverain violait l'ordre , ou le mode
d'exister de la société , cette société se trouverait dans le cas de légitime
défense (Voir le Clergé catholique devant l'Etat , page 153). Mais c'est
encore ici que M. de Lamartine , comme tout philosophe radical , tombe
dans les plus déplorables aberrations. Ainsi , quand éclate une crise
sociale , comme la révolution de 89 , où le prince et le peuple s'accusent
mutuellement de violer leurs engagements réciproques , il n'y a plus d'au-
tre perspective que la tyrannie d'un seul ou de plusieurs , l'une et l'autre
partie étant juge dans sa cause , et faisant prévaloir son bon droit par
la force brutale. Triste et déplorable morale qui a un tel résultat! C'est
pourtant celle que l'histoire des Girondins vient d'inaugurer par le tableau
des torts respectifs de Louis XVI et de son peuple ! ! Et c'est avec une
telle doctrine qu'un écrivain se posant comme chrétien donne au peuple
le droit «de niveler son aristocratie, de déposséder son Clergé,» de
censurer ce Clergé qui faisait intervenir le Ciel dans la cause du roi ! etc.
Que dire donc de la portée d'un livre dont la philosophie est telle ?...
Ah! nous comprenons pourquoi M. de Lamartine , sentant qu'une telle
philosophie ne satisferait pas les esprits qui raisonnent , s'est appliqué ,
dans le jugement de Louis XVI, à invoquer le pathétique de la nature
humaine , et les conséquences humanitaires de ce sang royal versé inu-
tilement , entendez-le :
« La nature humaine est pathétique ; la république l'oublia , elle
donna à la royauté quelque chose du martyre, à la liberté quelque chose
de la vengeance. Elle prépara ainsi une réaction contre la cause républi-
caine , et mit du côté de la royauté la sensibilité, l'intérêt, les larmes
d'une partie des peuples. Qui peut nier que l'attendrissement sur le sort
de Louis XVI et de sa famille n'ait été pour beaucoup dans la recrudes-
cence de la royauté en France quelques années après? Les causes per-
dues ont des retours, dont il ne faut souvent chercher les motifs que
dans le sang des victimes immolées par la cause opposée. Le sentiment
public, une fois ému d'une iniquité, ne se repose que quand il s'est pour
— 115 —
ainsi dire absous par quelque réparation éclatante et inattendue. Il y eut
du sang de Louis XVI dans tous les traités que les puissances de l'Eu-
rope passèrent entre elles pour incriminer et étouffer la république; il y
eut du sang de Louis XVI dans l'huile qui sacra Napoléon , si peu de
temps après les serments à la liberté ; il y eut du sang de Louis XVI dans
l'enthousiasme monarchique que raviva en France le retour des Bour-
bons à la restauration ; il y en eut même en 1830, dans la répulsion au
nom de république, qui jeta la nation indécise entre les bras d'une autre
dynastie. Ce sont les républicains qui doivent le plus déplorer ce sang ,
car c'est sur leur cause qu'il est retombé sans cesse , et c'est ce sang qui
leur a coûté la république ! »
Ainsi le roi de France ne devait pas monter sur l'échafaud seulement,
« puisqu'il était plutôt innocent que coupable : » (Louis XVI coupable !)
« parce qu'il était un homme f/e'^arme... parce qu'il était l'unique prince
de sa race à qui il ne fût plus possible de songer à régner » : « parce
que la nature humaine est pathétique et que le sang cVunroi versé après
la défaite devait créer des antipathies à la république , et mettre du
côté de la royauté les larmes (ï\ine partie des peuples » Ni le
principe national de la légitimité , ni le principe politique-chrétien, qui
devaient rendre cette tête si auguste et si inviolable, ne pouvaient l'em-
pêcher de tomber ! ils ne comptent pour rien dans la balance philosophico-
radicale ! et l'on s'est trompé en attribuant l'horreur et l'indignation qu'a
causées l'assassinat d'un roi à la conscience universelle, à l'idée d'un
grand crime !... C'est bon à savoir.
« Quant aux juges, Dieu lit seul dans la conscience des individus.
L'histoire ne lit que dans la conscience des partis. L'intention seule fait
le crime ou l'explication de pareils actes. Les uns votèrent par une
puissante conviction de la nécessité de supprimer le signe de la royauté,
en abolissant la royauté elle-même; les autres par un intrépide défi aux
rois de l'Europe , qui ne les croiraient pas assez républicains tant qu'ils
n'auraient pas supplicié un roi ; ceux-ci pour donner aux peuples
asservis un signal et un exemple qui leur communiquassent l'audace de
secouer la superstition des rois ; ceux-là par une ferme persuasion des
trahisons de Louis XVI , que la presse et la tribune leur dépeignaient,
depuis le commencement de la révolution , comme un conspirateur ;
quelques-uns par impatience des dangers de la patrie ; quelques autres,
comme les Girondins, à regret et par rivalité d'ambition , à qui donne-
rait le gage le plus irrécusable à la république ; d'autres par cet entraî-
nement qui emporte les faibles âmes dans le courant des assemblées
publiques ; d'autres par cette lâcheté qui surprend tout à coup le cœur
et qui fait abandonner la vie d'autrui comme on abandonne la sienne ;
un plus grand nombre, enfin, votèrent la mort avec réflexion, par
un fanatisme stoïque qui ne se faisait illusion ni sur l'insuflisance des
crimes, ni sur l'.irrégularilé des formes, ni sur la cruauté de la peine,
ni même sur le compte qu'en demanderait la postérité à leur mémoire ,
— 116 —
mais qui crurent la liberté assez sainte pour juslifier par sa fondation
ce qui manquait à la justice de leur vote , et assez implacable pour leur
demander le sacrifice de leur propre pitié ! »
C'est donc ainsi que M. de Lamartine croit innocenter les juges de
Louis XVI! Il a beau faire et beau dire , le crime ne produira jamais la
vertu. Sans doute , il faut toujours faire la part du temps , des cir-
constances , des passions humaines, mais un attentat qui blessait si pro-
fondément toutes les lois humaines et divines, qui a soulevé d'horreur
la conscience universelle , ne pouvait ne pas révolter la conscience pri-
vée des Girondins ! Dans ce cas , l'intention , quelle qu'elle soit, n'est
qu'une perversité de plus ; aussi un sceau d'ignominie rougi dans le
sang d'un roi martyr, a été imprimé , d'une manière indélébile , sur
la mémoire de tous ceux qui osèrent se constituer juges de Louis XVI.
Ainsi le grand tort , selon nous , qu'on puisse adresser à M. de Lamar-
tine , c'est d'avoir fait des révolutionnaires tout autant de bergers de
Florian , eux qui ont fini par se dévorer entre eux, Girondins et Mo7i-
tagnards , comme des antropophages. La morale publique n'a donc
rien à gagner à la lecture du nouvel ouvrage mis en quelque sorte en
commandite de librairie , comme l'un de ces mille romans de la maison
Dimuis et Cie.
Pour le style, ce que nous avons assez cité peut en donner une idée.
Ce sont des phrases poétiques habillées en prose, qui par le vaporeux,
l'inattendu , les idées singulières , incohérentes , souvent mêlées à des
pensées admirables , à des sr>ntiments sublimes , vous saisissent d'abord
et finissent par vous laisser dans un vague indéfinissable , qui plaît
d'abord et qui fatigue à la longue. C'est plus qu'une histoire , et ce n'est
pas un poëme. Au point de vue de l'art , c'est de la magie littéraire.
L'abbé C***.
DES DROITS ET DES DEVOIRS DE LA ROYAUTÉ CONSTITUTIONNELLE
DAKS L'ORDRE DE LA RELIGIOIV;
Par M. l'abbé Bonnetat(I).
Supposez un homme, un citoyen, à qui il ait été donné d'embrasser,
par l'effet d'une vue supérieure , les malheurs présents de sa patrie
avec les causes qui les ont produits, de mesurer l'abîme vers lequel se
précipitent aveuglément une foule innombrable d'insensés , qui pour-
tant sont ses frères ; que cet homme ait éprouvé dans son cœur une im-
mense pitié pour ce vertige universel, pour cet affaissement prodigieux
du monde moral ; que dans son intelligence la lumière se soit faite vive
(11 Va vol. in-8* de 600 pages; prix : G fr. Au bureau de la Lecture.
— 117 —
et pure sur la nature des maux trop réels et sur refficacité des seuls
remèdes possibles ; qu'il ait senti frémir sous ses doigts une plume puis-
sante , capable d'égaler la grandeur des choses par !a force du langage
et par l'énergie des traits la profondeur des pensées : je le demande, à
un tel homme est-il permis de se taire? à quelles autres conditions re-
connaître la vocation du véritable écrivain? et si cet homme était un
chrétien , un catholique , un prêtre , de quel nom faudrait-il flétrir le
silence qu'il voudrait imposer à sa voix? Ne serait-ce pas tout à la fois,
de sa part, oublier un devoir, forfaire à sa conscience, trahir une
mission divine? M. l'abbé Bonnetat a été fidèle à la sienne.
Déjà à peine une année s'est écoulée , depuis que, déchirant le voile
d'une prospérité mensongère et d'ailleurs toute matérielle, prospérité à
laquelle, au moment même où nous écrivons^ la disette et la faim don-
nent un si cruel démenti, que dissipant, disons-nous, de brillantes
apparences, M. Bonnetat nous a montré la partie la plus nombreuse de
notre société , le peuple des villes et des campagnes, les masses, en un
mot , en proie à une effrayante dissolution morale ; extinction complète
du sentiment religieux ; par suite , oubli coupable des devoirs sacrés
d'époux, de père, de mère, d'enfant : avidité insatiable des biens de la
terre ; indifférence profonde pour les biens de l'âme , dont l'existence
même est mise en doute par un matérialisme pratique ; l'Eglise aban-
donnée , le prêtre insulté ou impatiemment toléré ; le saint jour du
dimanche profané par un travail impie ; les mœurs souillées dans la
jeunesse et dans l'âge mûr , tels sont les malheurs dont l'auteur a mis à
nu la triste mais incontestable réalité. L'énergie, la sainte indignation
qui anime son style, la vérité poignante de ses peintures nous ont révélé
un observateur attentif , un habile écrivain , improvisé , en quelque
sorte , par ce besoin irrésistible d'épancher les sentiments dont la vue
d'un mal immense oppresse toute âme chrétienne ; disons mieux : un
écrivain mûri par la méditation dans le silence et la solitude , et qui, au
moment donné, devait se produire complet, achevé , armé , pour ainsi
dire, de toutes pièces aux regards étonnés de ses concitoyens.
Aujourd'hui, quittant ces régions inférieures, où le mal se produit
comme le déplorable effet d'une malheureuse et trop puissante impul-
sion donnée d'en haut , l'auteur a transporté la lutte dans une arène
plus élevée : là , avec l'arme d'une logique, dont la puissance grandit
selon les besoins de la circonstance , il prend corps à corps, en quelque
sorte, les causes de notre triste situation, et les force à accuser leurs
fatales conséquences. Puis , de ce même coup d'œil, dont la ferme assu-
rance a sondé la plaie, il indique l'unique voie de salut, il enseigne la
dernière manœuvre qui puisse arracher le navire au gouffre déjà béant
pour l'engloutir, et le conduire au port , où, désormais à l'abri des tem-
pêtes, il pourra réparer ses avaries, rajeunir ses flancs épuisés, et se
mettre en état d'affronter avec honneur, pendant bien des années
encore , les coups épouvantables des vents déchaînés et les fureurs d'une
mer en courroux.
— M 8 —
Des droits et des devoirs de la )^oyauté constitutionnelle dans l'ordre
de la religion , tel est le titre du nouvel ouvrage dont nous voulons en-
tretenir nos lecteurs. Un tel sujet, qui ne le voit tout de suite ? touche à
toutes les questions les plus importantes de notre ordre social. Cette asser-
tion sera mise en évidence par un aperçu général que nous empruntons
à l'auteur lui-même.
« Est-il des questions plus intéressantes et plus dignes de fixer Tatten-
« lion que celles qui révèlent la nature, la perversité, Thypocrisie des
« anarchistes et des impies ; que celles qui déjouent leurs projets crimi-
« nels et insensés ; que celles qui, par la comparaison de deux doctrines
« mortellement ennemies , le ycdlicanisme et la souveraineté du peuple ,
« que professent à la fois ces hommes sans pudeur., les mettent dans
« l'impossibilité d'abuser plus longtemps de la crédulité des ignorants et
« des simples ; que des questions enfin qui touchent à la base fondamen-
>f taie des empires ; qui régularisent notre gouvernement issu d'une ré-
« volution ; qui mettent une couronne à la place de ce bandeau, souillé
« de boue et de sang, dont les révolutionnaires voudraient ceindre le
« front auguste de la royauté; qui déterminent d'une manière précise
« les rapports entre l'Eglise et l'Etat ; qui détruisent une foule de pré-
« jugés, de sophismes captieux et de mauvais vouloirs ; qui dégagent
« l'action de la royauté de toutes les entraves au moyen desquelles les
« soi-disant libéraux voudraient la faire servir au mal ; qui rendent à
« l'Eglise sa liberté et l'affranchissent du joug illégitime des Chambres
« qu'elles dépouillent du droit de s'immiscer dans les affaires de son
f< gouvernement intérieur?
« Les ennemis de l'Eglise, qui seront toujours ceux de l'Etat, nenégli-
« gent rien pour renverser le trône et l'autel. Semer la corruption, alfai-
« blir l'autorité , déshonorer la France, ruiner nos institutions, voilà le
a but de leurs efforts et de leur activité. Leur opposition violente à la
« liberté de l'enseignement, leur opiniâtreté à neutraliser le progrès de
« l'élément religieux ; leurs désolantes théories en politique et en philo-
« Sophie, attestent hautement les forfaits qu'ils méditent et la catastrophe
« qui suivrait le jour néfaste où la puissance leur serait donnée.
« N'est-il pas de la dernière importance de les combattre et d'opposer
« à leurs erreurs de salutaires doctrines? Ils repoussent la liberté de
« l'enseignement , il faut donc leur apprendre que celte liberté est une
« conséquence nécessaire de la liberté des cultes, et donnera cette
« grande question une solution en harmonie avec la nature et les lois de
« notre société,
<f Us s'opposent à ce que le roi gouverne, même en fait d'administra-
« tien publique ; ils prétendent que toute action, que toute inOuence éma-
« nani de lui doit disparaître de la société, il faut donc leur dire ce que
« doit être la royauté dans l'ordre politique et civil. Il est bon qu'ils
« sachent, et avec eux les hommes qu'ils ont égarés, que la royauté ne
« doit pas être un fantôme mais une réalité ; qu'elle seule peut chez un
— 119 —
« peuple procurer le bien général, et qu'à cause décela même, elle n'est
ft point une institution arbitraire ; qu'elle a reçu une mission divine qui ne
« saurait être déléguée, et qu'elle remplit des fonctions qu'elle seule peut
« remplir ; que son action doit être forte , énergique, d'autant plus que
« son concours est indispensable au maintien de Tordre, et même à la
« régénération morale des populations ; qu'enfin elle a des droits absolus
(( à exercer et des devoirs sacrés à pratiquer à l'égard des fonctionnaires
« et même de l'armée, qu'il est urgent de moraliser et de tirer de l'ex-
« ception injurieuse dans laquelle on l'a placée , quand on lui a ôté sa
« religion, son culte et ses prêtres.
« En présence d'une haine impie et de tant d'efforts sacrilèges,
« que pouvions-nous faire de mieux , dans l'intérêt de l'Eglise et de la
« civilisation que de montrer l'extrême importance du catholicisme pour
« la France? Nous l'avons fait; nous avons prouvé jusqu'à l'évidence
a que notre abaissement, notre impuissance et les humiliations qu'on
« nous a fait subir , n'ont point d'autre cause que notre indifférence ,
« notre éloignement du catholicisme , qui lui seul peut nous relever aux
« yeux des nations étonnées , nous affranchir du joug qui pèse sur nous,
« nous rendre notre indépendance , notre dignité , notre vertu , notre
« gloire; que lui seul enfin peut, dans les circonstances menaçantes et
« terribles où nous nous trouvons, nous sauver d'une ruine certaine,
« inévitable. »
Entreprendre d'analyser un livre si plein de choses que chaque mot
est, pour ainsi dire, une idée, c'est s'exposer à en amoindrir la valeur.
C'est pourtant ce que, dans un prochain article, nous essaierons de faire
le moins mal qu'il nous sera possible, heureux si, dès maintenant, nous
avons pu inspirer à nos lecteurs le désir de connaître, par un exnmen
réfléchi que rien ne saurait suppléer, une œuvre que recommande ce
double caractère d'être vraie pour tous les temps, et d'intéresser vive-
ment par son à-propos et sa flagrante actualité.
DU NOUYEAU PROJET DE LOI
SUR LA LIBERTÉ D'E NSEI GNEHIEIVT,
Présenté à la Chambre des députés par M. le Ministre de l'Instruction publique,
le 18 avril 1847 ,
Par M. l'abbé Dupanlocp.
« Nous sommes de nouveau à la veille de grands débats : le projet de
loi sur Vimtruction secondaire^ si longtemps réclamé, est soumis enfin ,
en ce moment, aux délibérations de la Chambre élective. La loi sur les
instituteurs primaires faisant cortège à celle-ci, la Chambre des pairs,
— 120 —
saisie de son côté des plus importantes questions relatives à l'instruction
supérieure; l'attention publique ranimée par tous ces graves prélimi-
naires de la question générale de la liberté d'enseignement : tout pro-
voque la plus sérieuse des controverses , tout présage une de ces luttes
solennelles, où les défenseurs de la liberté religieuse ne feront point défaut
à leur sainte et illustre cause : tout promet enfin une nouvelle activité à
la chaleur de la polémique. »
Ainsi débute le savant et habile publiciste dans sa nouvelle brochure.
Puis, avant d'aller plus loin, il s'arrête de nouveau sur le caractère
calme, pacifique et loyal que la polémique catholique ne doit jamais
oublier. L'auteur aurait dû omettre ce morceau, dit \ Univers, qui paraît
y voir la condamnation de sa propre méthode dans laquelle il enlace
Mgr de Langres , et beaucoup d'autres, qui n'ont que faire là. Quant à
nous, nous regardons comme très-heureuse l'insistance de M. l'abbé Du-
panloup, sur le ton calme et la loyale franchise que doit toujours revêtir le
langage catholique. Nous savons que la méthode de violence, introduite
par l'école mennaisienne, facilite le travail, favorise l'éloquence; mais
nous savons aussi que cette éloquence passionnée enflamme plus qu'elle
n'éclaire , exalte plus qu'elle ne convainc , fanatise plus qu'elle ne satis-
fait , et quand elle n'enflamme pas elle repousse , quand elle n'exalte
pas elle offense , quand elle ne fanatise pas elle irrite. Elle est donc mau-
vaise en elle-même et funeste dans ses résultats. Nous nous félicitons
donc des conseils de M. Dupanloup , et nous sommes heureux de son
influence. Si notre respectable confrère V Univers daigne y réfléchir, il
lui sera facile de s'apercevoir que ses intérêts^ autant que ceux de la
sainte cause qu'il défend si généreusement, lui commandent la modéra-
tion du langage et l'honnêteté des procédés.
Après un court et sincère éloge de M. deSalvandy, l'auteur entre en
matière en déclarant que sa tâche « se bornera à faire voir quel est
l'état nouveau de la question ; sur quelles choses il peut y avoir accord,
sur quelles choses il y a dissidence entre M. le ministre de l'instruction
publique et nous. »
Dans la première partie, l'auteur constate les points suivants : 1° M. de
Salvandy est le premier qui ait donné à son projet le nom qui convient à
la loi depuis si longtemps promise : Projet de loi sur la liberté d'enseigne-
ment en matière d'instruction secondaire. 2° M. de Salvandy a compris
l'immense importance des intérêts religieux et politiques engagés dans
le débat , et il a su donner à son langage la gravité et l'élévation con-
venable à. la grandeur du sujet. 3° M. deSalvandy rend d'abord au
temps passé, à la fécondité puissante du principe chrétien, un hom-
mage élevé, franc et complet. Dans la société moderne , pendant de longs
siècles, dit le ministre, le principe chrétien a pourvu et a sufji à tout.
L'Etat ^■■ENSEIGNAIT pas. « Pourquoi l'eût-il fait? il voyait partout des
maîtres et des écoles , suscités et entretenus par le Trésor, libre des lar-
gesses successives de la foi et de la charité. L'instruction était presque
— 121 —
partout gratuite, parce qu'elle était religieuse. » L'état présent, compa-
rativement à cet état d'autrefois, est un lamentable abaissement inteliec-
tuel. 4" M. de Salvandy condamne, comme il convient, l'effrayant mono-
pole de l'Université. Un tel régime, A\\r-\\, n'avait été essayé nulle part ,
jamais on n'avait vu cette main-mise universelle de la puissance publique
sur les générations nouvelles , sur les méthodes^ sur les exercices , les études.
b° Les droits de la famille proclamés déjà par M. Guizot, M. de Salvandy
les proclame de nouveau avec force et dignité, a Dans l'histoire du monde,
dit-il, s'offre à nous le droit delà famille sur elle-même consacré à toutes
les pages des annales et des lois du peuple qui a soumis l'ancien monde
à ses codes et qui en a doté le monde moderne. La société chrétienne ne
vit jamais contester le droit de la puissance paternelle en fait d'éduca-
tion. » 6° M. de Salvandy rend un hommage plein d'impartialité et de
justice, à l'Eglise de France, à l'Episcopat français, à tout le Clergé , etc.
7° M. de Salvandy proclame les droits de la liberté et les avantages de la
libre concurrence avec fermeté et netteté.
En outre, M. de Salvandy déduit de ces principes de justes conclu-
sions, il en fait d'équitables applications : 1° il supprime le comité et le
certificat de moralité; 2° il supprime le jury, l'examen et le certificat de
capacité; 3° il supprime également le stage imaginé par M. Thiers;
4° il dispense du certificat d'études les sujets qui ont vingt-cinq ans;
5° il renvoie en partie aux tribunaux le jugement, les poursuites, et
l'application des peines ; 6° et 1° il ne donne pas de rétroactivité à la
loi, et suppose, dans son article 13, que les institutions existantes y ont
satisfait; 8° M. de Salvandy reconnaît au père de famille le droit de
présenter au baccalauréat ceux de ses enfants qu'il a fait élever dans les
écoles ecclésiastiques reconnues par l'Etat ; 9'' il crée un grand conseil de
l'instîmction publique où douze conseillers libres nommés par le Roi se-
ront en face de trente membres du conseil de l'Université. C'est l'avor-
tement d'une pensée généreuse. M. l'abbé Dupanloup cite encore deux
ou trois mesures dignes d'un éloge assez modéré, et déclare que là s'ar-
rêtent les libéralités du nouveau projet, qu'il n'a pu en découvrir d'au-
tres.
Il arrive donc à la seconde partie de son travail. Cette seconde partie
n'est que le développement de cinq propositions qu'il formule d'abord.
L « Le nouveau projet de loi est incomparablement moins libéral que
le projet de M. Guizot, voté par la Chambre des députés, en 1837. »
Car la loi de M. Guizot ne demandait : 1°ni l'exclusion des associa-
tions religieuses; 2" ni le certificat d'études; 3" ni les grades pour les
professeurs; 4° ni les grades pour les surveillants et les maîtres d'études;
5° ni même un seul licencié par établissement ; 6" elle abolit la distinction
entre les chefs d'institution et les maîtres de pension ;
Tandis que le nouveau projet statue toutes les exigences contraires.
II. « Le nouveau projet de loi anéantit toutes les libertés d'enseigne-
ment dont on jouissait de fait sous le régime du monopole. »
— 122 —
Il enlève la liberté d'avoir des maîtres, des surveillants et des répé-
titeurs non bacheliers ;
Il enlève aux établissements de plein exercice la liberté de n'avoir que
deux licenciés , ou un seul , ou même point ;
11 enlève la liberté de se servir des livres élémentaires et des éditions
qu'on préférait ;
Il enlève la liberté de toucher à la distribution de l'édifice , de pu-
blier des prospectus , de modifier le programme des études , et de
recevoir ses parents ;
Il enlève à tous les sujets la liberté de changer de position ;
Il enlève aux communes la liberté de subventionner une maison par-
ticulière....
III. Par contre , « le nouveau projet conserve les restrictions et les
entraves les plus exhorbitantes de l'ancien monopole. » Le certificat
d'études exigé pour être admis à jouir des bienfaits de cette servitude
est une tyrannie sans nom.
IV. ce Le nouveau projet prépare l'anéantissement des institutions de
plein exercice actuellement existantes , et rend, pour l'avenir, l'exis-
tence de tous les établissements libres à peu près impossible. » Car,
\° L'on exige que tous les professeurs , surveillants et répétiteurs de
tous les établissements d'instruction secondaire soient au moins pourvus
du grade de bachelier es lettres ; or cela est matériellement impossible ;
2° On exige que les établissements de plein exercice aient trois ou
quatre licenciés es lettres ou es sciences. Or, avec tous ses moyens ,
l'Université n'a pu faire, en un demi-siècle, ce qu'on exige des établis-
sements libres en quelques années. Il y a là une impossibilité radicale ,
une iniquité criante.
3" On exige le double baccalauréat es lettres et es sciences mathéma-
tiques ou physiques pour tous les chefs de simple institution. Les chefs
d'institution de plein exercice sont tenus de justifier, en outre, de la li-
cence es lettres , du baccalauréat es sciences. Or, 1° par là on demande
au chef d'institution ce qu'on n'a jamais demandé aux proviseurs des
collèges royaux ; 2° la plupart des collèges seront fermés si l'on exige le
double diplôme ; 3° il y a disproportion incroyable entre les exigences
et les garanties. C'est là une énormité.
4** Enfin, la dépendance nécessaire où l'on place les chefs d'institutions
privées, devant les professeurs et les plus simples surveillants, par la
condition rigoureusement imposée des grades de licenciés et de bache-
liers , les énormes sacrifices d'argent auxquels on les assujettit pour se
procurer et pour conserver ces auxiliaires privilégiés et indispensables ;
les difficultés naissant de la forte position que des hommes ainsi placés
ont prise contre ceux qui les emploient , tout cela ajoute aux chances
périlleuses que courent ceux qui dirigent les établissements particuliers,
et que ne courent jamais les établissements de l'Etat. Tout cela forme
une accablante réunion d'impossibilités, sous lesquelles doivent fatale-
— 123 —
ment succomber les essais , quels qu'ils soient , de l'enseignement
libre.
« Pour moi, je le déclare, je ne connais pas en France un seul indi-
vidu, laïque ou ecclésiastique, quelle que soit sa fortune, son talent, sa
vertu, sa capacité pour l'enseignement, qui, seul et abandonné à son ac-
tion personnelle, puisse subir les exigences de la loi nouvelle... w
V. « Le nouveau projet de loi blesse au cœur le principe même de la
Liberté d'enseignement, en instituant l'Université juge et arbitre de ses
concurrents. » Car,
\° L'Université demeure en immense majorité, trente contre douze,
dans le grand conseil ;
2'^ Les recteurs de l'Université inter\iennent perpétuellement entre
les établissements libres et le ministre;
3° Les inspecteurs seront encore des agents universitaires;
4° Les examens du baccalauréat seront encore faits uniquement par
les professeurs de l'Université;
5° Enfin le nouveau projet supplée au jury, à l'examen et au diplôme
de capacité, par des grades élevés, très-nombreux, très-difïïciles à obte-
nir ; et ces grades, il statue que l'Université seule les donnera.
« Ainsi l'Université continuera à régir, à inspecter, à examiner, à ju-
ger tous les instituteurs libres, tous les professeurs, tous les surveillants,
tous les répétiteurs, en un mot, tous les établissements privés, tous leurs
maîtres et tous leurs élèves, par ses recteurs, par ses inspecteurs, par ses
examinateurs. Tous, sans une seule exception, doivent passer par ses
mains à l'entrée et à l'issue de la carrière. »
« Eh bien! je l'affirme, cette disposition sufiit pour qu'il soit vrai de
dire que le nouveau projet de loi blesse au cœur la Liberté d'enseigne-
ment. >i etc.
Telle est donc la liberté qu'on veut nous imposer, et telle est l'expo-
sition lumineuse et écrasante qu'en fait l'honorable chanoine de la mé-
tropole de Paris. Quand on a vu cette savante servitude organisée pour
tout assujettir au rationalisme universitaire, on oublie qu'on voulait
louer un défenseur habile et puissant , tout disposé qu'on est à se
raidir contre la tyrannie qu'il nous a montrée flagrante.
Mais il faut voir dans l'auteur même l'irréfragable jinissance des
preuves qu'il emprunte toutes aux rationalistes universitaires. Nous ne
craignons pas de l'affirmer, le projet Salvandy est mort-né. La bro-
chure de M. Dupanloup doit , à elle seule , le tuer dans tous les bons
esprits. Ce n'est pas à dire qu'il faille poser les armes. Ce n'est là qu'une
tour élevée de la citadelle du monopole ; à ses pieds, les servitudes pul-
lulent.
Dans le prochain numéro nous rendrons compte de l'écrit que vient
M. de Cormenin : De V éducation et de V enseignement en matière d'instruc-
tion secondaire.
L'abbé Mathieu.
124 —
Qi ma €ntc.
Douce compagne de ma vie,
Echo de mon exil et des vœux de mon cœur ,
Lyre qui, tant de fois, dans l'asile où je prie,
Versas dans mon âme ravie
L'espoir , la joie et le bonheur !
Délaissée aux jours des tristesses ,
Comme une ileur d'hiver que sèchent les frimats,
Je n'osais plus, ô lyre, implorer tes caresses,
Ni dans mes joyeuses ivresses,
Evoquer tes chastes appas.
Lorsqu'à mon existence amère ,
Tu voulais dérober les regrets du passé ,
Dans un transport d'amour où chantait ma prière
Ta voix, comme une voix de mère,
Fortifiait mon cœur lassé!
Pour parfumer mes jours moins sombres ,
0 Lyre, tu reviens comme -un astre sauveur,
Eclairer de tes feux mes poétiques nombres
Et verser encor sur mes ombres
Le reflet d'un nouveau bonheur.
Le Ciel qui parle à mon Génie
Près d'un cercueil funèbre où coulèrent mes pleurs,
A fait verdir encor sur la tige bénie
La fleur de pudique harmonie
Qui m'inonda de ses douceurs.
Il m'appelle, et je viens encore,
Au seuil du même exil, jeune et timide enfant.
Essayer un accord sur l'instrument sonore.
Et chanter au Dieu que j'adore
L'hymne sublime et triomphant!
Puissé-je un jour , humble poëte ,
Dans la sainte patrie où s'adressent mes vœux ,
Te voir bénir, mon Dieu, les chants de ma retraite,
Et tresser autour de ma tête
Les fleurs qui germent dans tes cieux!
J, M. Détours.
— 125 —
€c fïotn bc iHaric.
Son nom seul n'est-il pas un chant?
TCRQUEIY.
Encore un hymne, ô ma muse chérie !
Encore un hymne à la Reine des Cieux.
Tes humbles chants consacrés à Marie,
Seront plus doux et plus harmonieux.
Quel nom plus ravissant fut jamais sur la terre!
Moins joyeux est le son de la cloche des bois,
Quand, le soir, elle appelle au lieu de la prière
Des heureux villageois.
Moins douce est du zéphir l'haleine printannière.
Ou les chants que ma lyre exhale sous mes doigts :
Du rossignol chantant sur la branche légère.
Moins douce est la voix.
C'est le nom que l'enfant au berceau balbutie.
Que sa mère lui fait répéter tous les jours;
Et que, dans le danger, la pieuse Ilelvétie (1)
Appelle à son secours.
C'est en le célébrant, ô divine Marie!
Que s'élève en son vol le noble troubadour,
Comme le jeune aiglon sur son aile hardie
Monte à l'astre du jour.
0 source d'harmonie! oui, du poète sage
Quant ta céleste haleine inspire tous les chants,
Certain de son triomphe il méprise l'outrage,
Et la fureur du temps.
Et quand sur lui la mort assouvissant sa rage
Viendra le retrancher du nombre des vivants,
Son nom subsistera comme après le naufrage
Les pavillons flottants.
(4) Lors des événements du Vallais, en iSU, de Lucerne, en 1845, et de Fribourg,
en 4847. De temps immémorial la Sainte-Vierge est la patronne des Suisses. En 4531, les
catholiques durent la victoire du mont Cabel a Notre-Dame-d'Ensidlen; leur mot d'ordre
était: Marie, Mère de Dieu. A Fribourg l'autel de Notre-Dame-des-Victoires fut érigé
en 1686, après la bataille de Vilniergen. Les anciens étendards Fribourgeois, ainsi que
quelques-uns des drapeaux actuels, portent tous l'image de l'Auxiliatrice des chrétiens.
— 126 —
Encore un hymne, ô ma muse chérie!
Encore un hymne à la Reine des Cieux.
Tes humbles chants consacrés à Marie,
Seront plus doux et plus harmonieux!
Marie est ce fanal, au sein de la tourmente,
Qui ranime Fespoir dans le cœur du marin,
Et le conduit joyeux à sa lueur brillante
Jusques au port voisin.
Elle est encore l'espoir de la veuve indigente,
La consolation de ce pauvre orphelin
Qui conserve son âme à jamais innocente
Sous son habit de lin.
Elle est ce lis d'argent qui dans l'humble bruyère
Lève son front plus blanc que la neige des monts,
Et grandit doucement, modeste et solitaire,
Dans de riants vallons.
C'est le palmier prêtant son ombre salutaire
Au voyageur errant dans les déserts profonds;
Cette douce rosée humectant de la terre
Des verdoyants gazons.
Mais Marie est aussi mère de la jeunesse,
Mère de l'humble enfant qui lui donne son cœur,
Et met à la servir son unique allégresse.
Son unique bonheur.
Si nous voulons lui plaire et gagner sa tendrese,
Imitons ses vertus, et surtout sa candeur :
Son propice regard de nos jours de détresse
Calmera les douleurs.
Encore un hymne, ô ma muse chérie !
Encore un hymne à la Reine des Cieux :
Tes humbles chants consacrés à Marie,
Seront plus doux et plus harmonieux.
Un Helyétien.
Le jeune poëte chrétien qui nous envoie de Fribourg (Suisse) cet
hymne à Marie , cache son nom sous le voile de l'anonyme ; car avant
de le décliner, il désire sonder le jugement du public à son égard. Cette
pièce nous fait espérer qu'il lui sera favorable.
— 127 —
Pensées, maximes, Réflexions, morales, Jugements
et Paradoxes,
RECl'EIlLIS DE LA COSVERSATIOS DES CONIEBPORAIXS ILIDSTRES,
Par un homme du monde (4).
Les plus grandes infortunes et les plus grandes injures ne sont guère
mortelles que pendant vingt-quatre heures. (Désaugiers.)
La vérité est un trésor qu'on centuple en le prodiguant.
(L'abbé de Boulogne.)
Les faux coui'ages ne sont que ridicules; les fausses vertus sont odieuses.
(Général Lamarque.)
Le doute, état bien à plaindre d'un esprit qui a la vue basse.
(L'abbé Guillon, évêque de Maroc.)
La vraie grandeur d'âme consiste à avoir le coui'age de ses principes, non
contre les autres, mais contre soi-même. (De Bonald .)
L'histoire forme une masse d'événements qui tous s'entretiennent ; on ne
saurait en supprimer ou en altérer un seul, sans bouleverser l'épopée du
monde. Supposez qu'Alexandre ne fût point né ou n'eût reçu de la nature
qu'une âme sans ambition et sans fougue, il n'eût pas conquis l'univers et,
de l'absence de ce fait, seraient résultées et résulteraient encore d'autres
destinées universelles. (Augustin Thierry.)
Le pire état social est celui où l'on en est venu à disserter, sans passion,
du vice et de la vertu. (DeLabieixnais.)
Celui qui affecte un mépris superbe de la mort sait bien que, tôt ou tard,
il ne peut lui échapper, et voilà précisément ce qui diminue un peu son
héroïsme. (Le maréchal Jourdan.)
Ce ne sont ni les richesses, ni les honneurs, ni même la naissance qui
classent les individus, ce sont les passions. (Azaïs.)
Ce qui rend la vie souverainement ennuyeuse, c'est que les sots préten-
dent la rendre agréable à leur façon. (Marchangy.)
Chez beaucoup de gens , la gaieté continue suppose l'absence com-
plète du sens moral. ( Madrolle. )
(<) Voir la précédente lïTraison, p. 92.
— 128 —
La réflexion est un voyage nocturne que fait notre esprit pour ren-
contrer une vérité , et dont bien souvent il ne rapporte qu'une erreur et
une courbature. (Xavier de Maistre. )
L'expérience a beau nous prouver que nos passions nous rendent mi-
sérables , ce sont toujours elles que nous invoquons pour être heureux.
( Geoffroy. )
Rarement nous disons les vraies raisons de nos amours et de nos haines;
nous ne poussons guère la franchise que jusqu'à l'aveu de celles qui ne
peuvent pas compromettre notre amour-propre. (Andrieux. )
Si nous voulions bien chercher dans nos papiers , nous y trouverions
toujours écrite d'avance , de notre propre main , la formule des éloges
qu'on nous donne. ( Tissot. )
Notre amour-propre nous fait perpétuellement assister à des comédies
chimériques, où il nous semble naïvement que nous jouous le premier
rôle. Souvent , précisément à l'heure où pas âme qui vive ne songe à
nous , nous croyons occuper toutes les pensées et toutes les bouches.
Vaine et misérable imagination que celle-là , et qui enfle et rend souve-
rainement malheureux le cœur même des plus philosophes.
(Vte d'Arlincourt.)
' On ne mène les gens du peuple que l'argent à la main.
(Casimir Périer.)
Beaucoup de gens restent toute leur vie sans rien faire , non parce
qu'ils sont paresseux , mais parce qu'ils ne savent jamais par quel bout
commencer. ( Arnault Bacclard. )
Nous souffrons quelquefois qu'on loue nos travaux outre mesure ,
parce qu'alors nous nous croyons en conscience dispensés de nous mêler
de la besogne. ( Andriedx. )
A ne la considéi'er qu'au point de vue philosophique, la confession ap-
paraît encore comme une chose admirable. Quelle plus belle loi, même hu-
mainement parlant, que celle qui impose à l'homme de se choisir, dans un
sage au-dessus des passions vulgaires, un père, un conseiller, un ami! Il
faut s'étonner que certaines gens, sous prétexte de je ne sais quelle fatale
liberté d'esprit et qu'elle misérable indépendance de sentiments, soient as-
sez ignorants ou assez ennemis de la nature humaine pour fonder une pa-
icille institution. — Dans la confession sont compris toute sagesse et tout
amour de la religion qui l'a révélée à l'homme est évidemment divine.
(DeMarcellus.)
Paris. — Imprimerie catholique d'A. SIROU et DESQUERS, rue des Noyers, 37.
LA LECTURE.
~=eB-
VISITES AU SALON DE 1817'^
II
Peinture. — Gravure. — Vitraux, etc. — Conclusion.
Au moment où nous commençons ce bulletin de notre deuxième visite
au Salon , l'exposition de 1847 est à toute extrémité ; lorsque ces lignes
se trouveront sous les yeux de nos lecteurs, le Salon de 1847 aura cessé
d'exister; ce sera un peu plus qu'un souvenir, un peu moins qu'un fait
historique ; car, çà et là , dans les ateliers ou dans les boutiques des
marchands de tableaux , on en retrouvera les éléments épars , mais il
ne sera plus donné à personne d'en reconstituer l'ensemble si étrange
si surprenant , — nous allions dire si monstrueux. — Le Salon ne doit donc
plus figurer dans notre Revue comme une actualité, mais nous devons
enregistrer, avec la sincérité la plus impartiale, le petit nombre d'oeuvres
qui nous ont paru dignes d'occuper une place dans vos souvenirs et
dans les nôtres.
— Toute personne qui pénètre pour la première fois dans cette vaste
place qui s'appelle le salon carré, ou qui parcourt les deux rues,
longues d'un kilomètre, qui lui font suite, reste saisie d'étonnement
devant la prodigieuse quantité de tableaux différents de couleurs, de
forme, de disposition et d'aspect qui masquent de toutes parts les
murailles de cette immense enceinte. En effet, ce n'est point un spec-
tacle médiocrement surprenant que celui que nous donne chaque année
la respectable corporation de MM. les peintres artistes ou amateurs.
Qu'on se figure , cette année par exemple, deux mille tableaux repré-
sentant, plus ou moins, celui-ci une sainte, celui-là un cheval,
cet autre un officier de la garde nationale, un buffle^ un tigre, un
paysage, une bourgeoise en grande tenue, un ^ne , la mer, des
pommes de terre frites, un incendie, des fleurs, des pipes culottées,
des lapins, un Turc, des pendus, de la charcuterie, et, — Dieu me par-
donne! — jusqu'à une omelette soufflée; le tout verni à outrance, encadré
dans les bordures les plus éclatantes, les plus disparates , les plus extra-
vagantes, variant pour la dimension de G pouces à 30 pieds, et placé péle-
(1) Voir la précédente livraison, p. 97.
15 MAI 18i7. 4
— 130 —
mêle , sans ordre, sans méthode, sans système aucun. De cette confu-
sion déplorable, et inévitable dans l'espèce, il résulte nécessairement,
pour le visiteur novice, une sorte d'ahurissement vertigineux qui lui
fait prendre bien vite en dégoût ce pamlœmonium de l'art. Et pour nous-
mêmes, pauvres forçats de la critique, la tâche n'est pas toujours facile
ni agréable! C'est ainsi que nous louvoyons bien souvent pendant plu-
sieurs journées au travers de la foule oisive, ennuyée et indifférente qui
assiège, deux mois durant, l'exposition, sans pouvoir rencontrer tel
tableau de mérite que nous voudrions juger en connaissance de cause ,
tandis que notre mémoire est chargée et nos yeux fatigués d'une mul-
titude de méchantes toiles qui, par leur mérite négatif, fixent l'atten-
tion des curieux. Aussi , avant de commencer notre dernière revue,
nous voulons protester d'avance contre tout oubli involontaire, même
dans les limites restreintes où il nous convient de nous renfermer. Pour
l'agrément de notre travail , nous ne tiendrons aucun compte des clas-
sifications défectueuses et incomplètes du livret, et nous y suppléerons
par le caprice de notre promenade.
Depuis longtemps , la peinture religieuse n'avait pas été aussi pauvre
par la quantité et en qualité que cette année; nous nous en félicitons,
car nous voyons dans cette décadence un symptôme évident de retour
vers les saines traditions de la peinture sacrée , c'est-à-dire de la pein-
ture murale^ la seule vraiment monumentale et qui puisse concourir
dignement à la décoration de nos édifices religieux. Les tableaux reli-
gieux, peints sur toile et accrochés aux travées de nos églises, brisent
les lignes de l'architecture , perdent presque tous leurs principaux
effets par la mauvaise direction du jour , et s'accordent souvent très-
mal avec les nécessités liturgiques du service divin; leur mobilité même
leur imprime un caractère mesquin et provisoire inconvenant dans la
maison de Dieu; encore une fois, nous nous félicitons donc sincèrement
de l'agonie de la peinture hiératique au Salon; puisse-t-elle Tan pro-
chain n'y figurer plus que pour mémoire ! — Dans cet anathème que nous
lançons de toutes nos forces contre les tableaux-meubles, nous ne com-
prenons point , nous devons le dire , ces représentations de saints ou
de sujets religieux évidemment destinés par leurs dimensions et leur
caractère à orner des chapelles particuhères ou un oratoire privé; ceux-là
ont toujours existé et devront toujours exister; Cimabué , Le Giolto,
Hemling, Van-Eick, etc., tous nos grands et chers artistes du moyen
âge ne dédaignèrent pas d'en peindre et des plus beaux, et des plus par-
fiils. Malheureusement, de nos jours, où le genre et la mode impriment
sur toutes choses leurs blêmes stygmatcs , cette classe de la peinture
sacrée tombe à son tour dans le domaine de la manière et de l'afleterie.
Nous en citerons comme preuve, une certaine Mate?' dolorosu , exposée
sous le n» 964 , par M"' Latil. Il serait difficile de décider si ce buste
-<'st plus affreux que ridicule. — L'an dernier , M"" Latil avait fait rece-
voir au Louvre un sujet sentimen ^al assez burlesque par la composition,
— 131 —
mais au moins l'exécution en était supportable ; nous engageons M™"^ Latil
à ne plus s'aventurer dans la peinture des sujets sacrés, puisqu'elle
profite si peu des bons conseils qu'elle est à même de recevoir de M. La-
til, artiste plein de savoir, de goût et de distinction.
— A cette « Mater dolorosa « si agréablement caricaturée dans les
Guêpes au Salon, nous opposerons avec grand plaisir un très-remar-
quable saint François d'Assise, exposé par M™'= Anna Clément, sous le
n° 348. Cette œuvre, consciencieuse jusque dans ses plus petits détails,
et remarquable dans presque toutes ses parties, est assurément un des
meilleurs tableaux religieux de l'exposition , surtout par le sentiment
qui a présidé à sa composition. C'est bien là l'illustre fondateur des
Frères-Mineurs, le saint et humble patriarche qui, entre tous les grands
hommes du xiii'= siècle, fut l'un des plus véritablement grands. M™'^ Clé-
ment a eu la sagesse de ne pas exagérer la maigreur et la macération
du visage; la barbe, les cheveux et les mains sont propres sans être lé-
chés; l'expression de la physionomie est tendre et doucement enthou-
siaste. On croit entendre sortir des lèvres du saint moine cette maxime
qui était sa prière habituelle : Deus meus est omnia, paroles d'un sens su-
blime et bien profond ! En résumé, lorsque nous aurons prié M""" Clé-
ment de se garder des ciels verdàtres, et de ne pas s'attacher trop exclusi-
vement à reproduire son modèle,— ce cancer empoisonné de la peinture
moderne, — il ne nous restera plus qu'à l'engager à persévérer dans la
manière ferme, sévère et élevée qu'elle a si franchement adoptée dès son
début, et qui lui procurera infailliblement, dans un avenir rapproché,
les plus légitimes succès.
— La Judith de M. Ziegler est infiniment préférable, à notre avis, au
Songe de Jacob, du même auteur; dans ce dernier ouvrage, la Bible est
traitée un peu à la manière socialiste, et, sans grands efforts, on pour-
rait attribuer la composition de ce sujet allégorique à M. Papety, l'ha-
bile auteur du tableau le plus incompréhensible du Musée (le passé, le
PRÉSENT et l'avenir). Si M. Ziegler avait lu, dans toute la simplicité de
son cœur, les versets 12, 13, 1 4 et 15 du chapitre XXVIII de la Genèse,
et qu'il eût voulu asservir son rare talent aux exigences textuelles de ce
sujet sublime, il eût certainement produit un ouvrage d'un grand inté-
rêt; le libre examen ou, pour mieux dire, la libre interprétation l'a
égaré, et nous ne retrouvons plus dans son œuvre le « Songe de Jacob, »
cette vision prophétique si largement réalisée dans la suite des siècles,
mais une sorte d'aspiration pseudo-phalanstérienne qui n'offre d'autre
intérêt que celui d'une brillante et gracieuse exécution : pour M. Zie-
gler et ses amis , ce n'est pas assez. La Judith a essuyé beaucoup de
critiques injustes et irréfléchies, à notre sens ; cette belle et noble femme
nous représente bien la femme forte de l'Ecriture, la veuve do Béthulie,
celle dont la Bible dit ces majestueuses paroles : « Elle esloit de fort beau
« regard, et lui avoit son mary laissé plusieurs richesses, et grande fa-
« mille et des possessions pleines de vacheries et des troupeaux de
— 132 —
« brebis... Et entre tous elle estoit fort bien renommée parce que gran-
« dément elle craignoit le Seigneur, et n'y avoit aucun qui dist une mau-
« vaise parole d'elle. » Le verset du chap. X du même livre donne une
description détaillée de l'ajustement de l'héroïque veuve; nous ne com-
prenons pas que les artistes dans ce sujet, comme dans tous les autres
sujets bibliques, ne se bornent point à reproduire ces précieux rensei-
gnements iconographiques. — Il y a toujours bon goût et sagesse à
s'abstraire devant l'autorité de l'histoire.
L'Institution de la Papauté, par M. Claudius Lavergne, offre dans les
altitudes du Christ et du Prince des Apôtres une certaine raideur qui
accuse le modèle trop servilement copié; nous devons dire cependant
que ce tableau est d'une bonne couleur, d'un dessin sévère et d'une
convenance religieuse très-satisfaisante. — La Dernière entrevue de saint
Bernard et de sainte Scholastique, et les Clarisses priant auprès du cada-
vre de saint François d'Assise, sont des ouvrages estimables et que l'on
aimerait à voir exécutés sur un bon fond de muraille convenablement
préparé. — Avant d'en finir avec cette partie de l'exposition, nous vou-
lons signaler ici, comme une preuve frappante de l'ignorance de certains
artistes et de l'ineptie du jury d'examen, le fait suivant, qui pourra pa-
raître incroyable à ceux qui ne l'ont point vu de leurs yeux : à l'une des
plus belles places de la grande galerie, sous un jour magnifique, on
voyait encore, ces temps derniers, une Mère de Douleur au pied de la
croix, ainsi désignée au livret : 592, la Vierge ait pied de la Croix après
son évanouissement, avec cette épigraphe : « Mon Dieu ! je suis seule au
« monde! » Or ce tableau, inspiré par un texte inconnu, est composé et
exécuté d'une manière absolument nouvelle aussi; il appartient au Mi-
nistère de l'Intérieur, et nous devons croire qu'il est destiné à encombrer
quelque pauvre église catholique. — Il nous semble qu'on pourrait em-
ployer plus utilement les deniers de l'État.
On doit remarquer que c'est toujours le même jury qui accepte ces
bamboches soi-disant sérieuses, et qui refuse les tableaux de M, Chas-
seriau et les statues de M. Maindron, comme nous le dirons plus loin.
— La peinture d'histoire n'existe plus au Louvre ; comme sa sœur
aînée la peinture religieuse , elle semble vouloir reprendre ses anti-
ques allures et dédaigner de s'étaler sur ces toiles immenses qui la
protègent si mal contre les outrages du temps. Ne nous en plaignons
pas. Chaque année , la peinture anecdotique , ou plutôt la peinture de
genre, se substitue plus victorieusement à la peinture d'histoire ; nos
appartements et nos cabinets y gagnent beaucoup , et nos monuments
n'y perdent guère, ainsi que nous l'avons fait voir tout à l'heure. Nous
aimons les situations nettes, c'est pourquoi nous nous réjouissons fina-
lement de voir disparaître du domaine de l'art ces immenses tableaux-
meubles qui , pour la plupart, n'ont d'autres avantages sur les toiles
de petites dimensions, que de coûter à l'arlislc beaucoup plus de temps
et une plus grosse somme. En dehors de la peinture murale , la seule
— 133 —
qui soit vraiment monumentale et digne de retracer l'histoire , nous ne
connaissons rien de plus convenable que la dimension moyenne , c'est-
à-dire les figures de deux à trois pieds de proportion. C'est dans ce sys-
tème que M. Claudius Jacquand a peint cette année un excellent tableau
représentant Henriette de France implorant vainement du parlementaire
Joyce une entrevue dernière avec le roi Charles I", alors prisonnier de
Cromwel. Cette scène douloureuse est rendue avec une dignité parfaite.
Ce n'est ni tatouillé , ni tarabiscoté , ni fricassé , ni tripotté avec une
férocité furieuse. ( Ceci est emprunté à l'aimable vocabulaire du premier
critique de ce temps-ci.... ) C'est peint avec de belles, solides et brillantes
couleurs , et dessiné avec une pureté irréprochable. Les angoisses de la
pieuse et noble reine devant l'intraitable et brutale indifférence de 1 offi-
cier républicain, produisent une situation toute remplie d'émotion et de
pitié, et cependant l'artiste, avec ce rare génie d'analyse et de pénétra-
tion qui le distingue , n'a pas donné à la figure du geôlier le caractère
platement cruel d'un bandit ; il a senti et parfaitement exprimé cette
nuance de barbarie qui peut , chez un fanatique , résulter du sentiment
du devoir et de la conscience plus ou moins égarée. Henriette de France
est certainement l'un des meilleurs tableaux de l'exposition de 1847;
c'est pourquoi la grande critique n'en a point parlé, ou l'a assez mal-
traité. Le dernier bijou , du même auteur, est une touchante composi-
tion finement exécutée et d'une grande vérité d'expression. Nous ai-
mons moins le Charles-Quint, qui a l'inconvénient d'être une vieille
redite d'un fait improbable.
— M. Eugène Delacroix a exposé cette année cinq tableaux , sur les-
quels un seul nous a paru susceptible de critique ou de discussion ;
nous voulons parler du Christ en croix ( 459 ). Quand on dispose, comme
M. Delacroix , d'une armée de journalistes incessamment prêts à chan-
ter vos louanges sur tous les tons, et à pourfendre sans miséricorde tout
chétif qui n'admire pas à deux genoux toutes vos œuvres, on devrait au
moins se montrer bon prince et n'imposer pas à la multitude l'image
de ses plus mauvais rêves , surtout quand il s'agit de la représen-
tation sacrée d'un sujet divin. Que M. Delacroix imagine une Algérie ,
des chevaux, un ciel et des cavaliers algériens impossibles; qu'il nous
donne un tas de loques inexplicable comme le type d'un corps de
garde d'Orient , qu'il fasse voguer une barque fantastique sur un océan
de marbre vert, nous passerons au plus vite et nous le laisserons faire,
puisque telle est sa fantaisie; mais qu'il s'attaque aux mystères les plus
sacrés de la religion pour les travestir de la façon la plus indécente ,
c'est autre chose ! C'est ainsi que devant le Christ que nous signalons,
on hésite à croire que M. Delacroix ait voulu traiter sérieusement ce
sujet sublime. L'homme qu'il a attaché à la croix n'est pas seulement un
criminel vulgaire, pour trouver une pareille physionomie et un corps
aussi dégradé , il faudrait certainement choisir entre les plus vils scélé-
rats de nos maisons de force ; la figure est hideuse d'abrutissement et
— 134 —
de férocité, les accessoires, le paysage, la foule, sont traités d'une façon
aussi inconvenante que vulgaire; pour imaginer un pareil tableau du
crucifiement, il faut n'avoir jamais lu l'Evangile ou n'être pas en état
de le comprendre. Est-ce bien là une œuvre de l'illustre peintre du
Dante aux enfers ?...
— Pour nous reposer de cette abominable fantasmagorie , nous avons
besoin de vous parler d'un charmant sujet peint avec le plus grand
charme par M. Guillemin : la Prière du soir. Rien n'est plus gracieux ,
plus aimable et plus religieux que cette belle composition. On éprouve
l'émotion la plus douce et la plus profonde devant ces pauvres pay-
sannes qui se sont prosternées dans la campagne aux sous de l'Angelus,
et qui prient avec ferveur en contemplant les derniers rayons du soleil
couchant qui s'éteignent dans la brume de l'horizon. Ce tableau est beau-
coup plus religieux que le Christ de M. Delacroix.
— M. Hippolyte Flandrin a envoyé au Salon un Napoléon législateur,
qui a justement excité la surprise de tout le monde. On ne s'explique pas
comment l'habile auteur de la décoration de Saint-Germain-des-Prés ,
et de tant d'admirables tableaux, a pu composer, dessiner et peindre cet
étrange bonhomme. Nous plaignons sincèrement le conseil d'Etat d'être
obliiré de recevoir ce fantasque mannequin dans la grande salle de ses
séances. Nous aimons de toutes nos forces le grand talent de M. Flandrin,
et nous sommes heureux de trouver dans ses peintures murales une
éloquente réponse aux criailleries de ses ennemis , si légitimement sus-
citées par ce Napoléon étrange.
— La mort de Jeanne Seijmour, de M. Deveria, nous a fait regretter,
malgré ses qualités évidentes , la première manière de cet artiste.
M. Deveria fut l'un des premiers et l'un des plus ardents promoteurs
de l'école archéologique moderne ; ses nombreuses études sur le moyen
aee contribuèrent puissamment à ramener l'attention et le goût public
sur l'art de cette grande époque. A cette heure , M. Deveria est devenu
mi peintre sensualiste et mignard , avec lequel nous n'avons plus
à compter ; nous lui accorderons volontiers qu'il est resté un puissant
et habile coloriste , ce qui est peu de chose à notre goût. On tient peu
de compte de son bel organe et de sa rigoureuse rhétorique à un orateur
froid flasque et loquace. Nous devons dire cependant que la mort de
.Jeanne Seymour , en tant que tableau de genre, est encore un morceau
remarquable à plus d'un titre ; seulement, à cause de ses dimensions
colossales, il se refuse à pénétrer dans les maisons bourgeoises aux-
quelles il convient par ses qualités et par ses défauts.
— Sixte-Quint bénissant les Marais-Pontins, de M. Rodolphe Lhemann,
exprime très-heureusement cette scène mémorable consignée dans toutes
les histoires de l'illustre vigneron de Montalte. Sixle-Quint avait fait
dessécher une grande partie des Marais-Pontins; il se rendit dans les
montanes volsqucs, vers un point où se trouve un rocher connu en-
core de nos jours , en Italie , sous le nom de Hocher du Pape , et de là ,
— U5 —
dominant un horizon immense, il consacra, en présence de toute la cour
papale et des nombreuses populations du pays , par une bénédiction
solennelle , l'œuvre impérissable qu'il avait osé entreprendre et qu'il
venait d'achever glorieusement. Ce tableau , largement conçu et gran-
dement exécuté , est plein d'intérêt. On pourrait y désirer une couleur
plus juste et plus éclatante ; mais tel qu'il est , nous souhaitons de le
voir reproduit par la gravure , ou au moins par une bonne lithographie.
— M. Henri Lehmann. voué sans réserve à la décoration picturale de
la chapelle des Jeunes Aveugles, a envoyé , — on peut le dire, — sii
carte au Musée; le portrait du célèbre pianiste Frantz Litz est certai-
nement, sous le rapport de la finesse et de la pureté du dessin, le
meilleur portrait du Salon. Cependant, pour l'intérêt désintéressé que
nous portons à la santé de l'illustre musicien, nous espérons que ce por-
trait n'est point ressemblant De l'avis général, c'est l'image parfaite
de la phtysie pulmonaire au troisième degré, personnifiée sous la forme
humaine.
— M. Robert Fleury, le peintre ordinaire et mélodramatique des tor-
tionnaires de l'inquisition, nous a exhibé cette année un Galilée parjure
et bancal, — deux injures gratuites à la mémoire physique et morale de
l'illustre astronome. D'après M. Robert Fleury, le savant Florentin, après
avoir rétracté, devant le tribunal du saint office, son opinion sur la rota-
tion de la terre , se serait écrié , séance tenante , en frappant du pied le
plancher, comme un bambin en colère : « Cependant elle se meut 1 » — •
Et pur si muove ! — Tout cela est passablement innocent en soi-même,
malgré la naïveté un peu forcée de l'anecdote, et nous ne nous en serions
guère mis en peine , si nous ne devions, en conscience, rappeler à M. Ro-
bert Fleury que Galilée lui-même se loue franchement, dans sa corres-
pondance , des soins honorables et des témoignages de respect et d'amitié
qu'il reçut , pendant sa douce captivité , du Pape et des Cardinaux.
Bailly. qui n'était pas tendre à l'endroit du saint office et de l'Eglise en
général , expose admirablement , dans son Histoire de f Astronomie mo-
derne j le fait de la condamnation de Galilée. Tous les gens un peu in-
struits n'ignorent pas enfin que ce savant ne fut jamais traité en pri-
sonnier par Urbain VIII ; qu'il eut pour prison préventive le palais de
l'ambassadeur de Toscane; qu'après sa condamnation, ou plutôt après
la condamnation de ses doctrines théologiques au sujet de la cosmogra-
phie, il habita librement le palais de l'archevêque de Sienne, et ensuite
la ville de Florence et sa campagne, qui lui furent attriîuées pour pri-
son. — Il y a loin , — on le voit, — de ces vérités a la fable peinte de
31. Fleury, fable toute ornée de sbires, de geôliers et de sombres fami-
liers. M. Fleury a voué sa vie et son talent à la propagation des chro-
niques inquisilionnaires les plus drolatiques; le public et ses guides, —
les critiques, — le laissent faire, sans mot dire , ce cours d'un nou\eau
genre, et se contentent de remarquer que ses tableaux sont uniformé-
ment peints dans la gamme de tons qui s'clcnd du soufre au marron
— 136 —
brûlé; ce qui est vrai , et ce qui s'explique , sans doute , par les exi-
gences de la couleur locale. — Pour nous, nous ne saurions nous taire
devant de pareilles énormités. La peinture est souvent le livre des
ignorants ; il importe donc de ne laisser pas accréditer si bénévolement
les plus gros mensonges historiques. Le même artiste , mieux inspiré ,
quant au choix du sujet, dans Christophe Colomb présenté à Ferdinand et
Isabelle , après son retour d'Amérique , a été plus heureux aussi dans
l'exécution. Ce tableau est très-intéressant sous plusieurs rapports ; il
fait vivement regretter que M. R. Fleury se soit consacré aussi exclusi-
vement à la falsification de l'histoire qui l'inspire si mal.
Tout près de oe malencontreux tableau de Galilée , si sottement
commenté par la multitude , les visiteurs attentifs ont remarqué un
très-curieux tableau porté au livret sous ce titre : 1349. Chasse au
cerf dans Vile de Java , par le prince Raden-Salel-Ben-Jagija. Ce prince-
artiste , Indien de nation et mahométan de religion , nous montre , sur
une vaste toile, la chasse au cerf telle qu'il l'a pratiquée lui-même avant
d'être venu s'enfermer dans son hermitage parisien de l'allée des Veuves.
Un rabatteur indien, juché à poil sur un buffle sauvage, poursuit la bète
à fond de train ; sur le garrot de sa monstrueuse monture , il re-
tient d'un bras vigoureux le corps d'un cerf qui vient d'être abattu ,
et de la main gauche, il lance sa zagaie droit aux entrailles d'un tigre de
grande espèce qui s'est élancé à l'échiné du buffle et l'a déchiré pro-
fondément. Le chasseur, renversé vigoureusement sur ses reins, semble
faire les plus grands efforts pour relever son buffle et poursuivre sa
course , si toutefois le rude joiiteur aux dents afTilées et aux ongles
d'acier tranchant ne le renverse pas dans la jungle , sous l'étreinte
puissante de ses pattes énormes et souples comme des serpents. Là est la
cjuestion ! Le prince Raden-Salek-Ben-Jagya , en artiste consommé et
familiarisé aux finesses du métier, a voulu nous laisser sous le coup de
l'incertitude et de l'anxiété. C'est là, — pour le dire en passant , — une
des grandes ressources de la peinture dramatique ; son tableau est si
réel dans toutes ses parties , si chaud , si emporté , si solennel , qu'il
s'empare complètement du spectateur. La pose altérée du buffle abattu
sur son large poitrail, immobile et frémissant sous les morsures du tigre,
la fixité terrible du chasseur et l'effarement du tigre sont si bien rendus
qu'on est tenté d'attendre indéfiniment le dénouement de l'action, et
qu'on ne le quitte point sans regret. Sans vouloir prodiguer légère-
ment à cet artiste-prince, inconnu hier et célèbre aujourd'hui, une
flatterie de mauvais goût , nous dirons que son tableau est l'un des
meilleurs, sinon le meilleur du Musée. Des critiques profonds et savants
ont prétendu reconnaître , dans le léché de celte belle toile, les études
premières toutes hollandaises du prince Raden , cl l'ont, à ces causes ,
envoyé à l'école chez M. Delacroix , afin qu'il y apprenne le secret tle
celle férocité et de cette sauva<jerie qui lui manquent. L'illustre Indien
doit éprouver une certaine surprise de trouver si féroces cl si sauvage
— 137 —
ces pacifiques critiques parisiens , qu'il s'était sans doute figuré d'hon-
nêtes écrivains polis , bien élevés et bienveillants.
— A propos de sauvagerie et de férocité, voici un tout petit tableau
historique fort singulier vraiment; cela a une douzaine de pouces en-
viron , et figure au livret sous ce titre : 1 193. Œdipe détaché de Varbre.
— Comment juger ce tableau , si l'on veut rester juste et se faire com-
prendre. Autant vaudrait critiquer, au point de vue esthétique, un
paysage formé accidentellement par les nuages , les fantaisies zoologi-
ques et monstrueuses qui se révèlent à un œil exercé sur le couvercle
d'une tabatière de buis , ou bien encore les arabesques tracées sur la vi-
tre par les gelées de l'hiver ! — Qu'on se représente une tache multicolore,
quelque chose comme une palette chargée sur laquelle un visiteur dis-
trait se serait assis une seconde , et l'on aura une idée à peu près par-
faite de cet étrange tableau. Au premier coup d'oeil, on n'y voit absolu-
ment rien, et cependant on reste captivé devant cette toile, par son étrau-
geté même. Peu à peu , les groupes se forment , puis les détails
s'accusent, et enfin, après dix minutes d'investigations, ou arrive à
reconnaître la composition et à se persuader que l'on a devant soi une
œuvre remarquable et d'une rare puissance; ce que, pour notre compte,
nous croyons vrai , quoique cela ne soit point vraisemblable. — Nous
emprunterons à l'un de nos confrères des grands journaux la descrip-
tion textuelle qu'il a donnée de ce tableau extraordinaire; lui seul
pouvait écrire une description aussi juste d'une peinture aussi étrange.
« Cela est torché , — dit-il , — avec une audace et une furie incroyables
« à travers une pâte épaisse comme du mortier, sur une toile râpeuse et
« grenue , avec des brosses plus grosses que le pouce, et recouvert d"ef-
« froyables ombres. Cependant , en se penchant à droite et à gauche ,
« en avançant et reculant , on finit par trouver un jour à peu près cow-
« venable, et l'on démêle une espèce de grappe humaine composée du
« berger qui se courbe sur le tronc de l'arbre pour détacher l'enfant
« aux pieds gonflés, du petit OEdipe qui glisse sur un pan de linge, et
« de la femme du berger qui tend les bras pour recevoir le marmot. En
« bas, grouille dans l'ombre quelque chose de noir que nous soupçon-
« nons fort d'être un chien , sans pourtant l'affirmer ; car c'est peut-être
« un rocher ou une racine.... » Nous pourrions prolonger cette citation
et dire, avec notre ingénieux confrère, qu'il y a du talent et un grand
talent sur ce truellage ; mais ce serait nous répéter surabondamment. Les
gardiens de nuit du Louvre nous ont assuré avoir surpris plus dune fois,
en ces derniers temps, les ombres plaintives et indignées des ci-devants
peintres historiques et mythologiques , au moment où elles accablaient
de leurs mélancoliques malédictions leur jeune confrère posthume et
son œuvre si singulière. Nous croyons fermement à ces lugubres appa-
ritions ; un pareil tableau d'histoire est capable de faire ressusciter
d'indignation toute l'Académie royale de peinture depuis sa création. —
En résumé , nous pensons que M, François Millet , avec sou talent in-
— 138 —
contestable , a mieux à faire que d'exercer la perspicacité de ses con-
temporains sur d'aussi téméraires logogriphes. — Heureux sera le pos-
sesseur ù'OEdipe , car il aura un tableau unique au monde. — Nous met-
tons M. Millet au défi d'en exécuter un second pareil au premier.
— Don Narcisse Diaz de la Pena, quoique dépassé cette année en pein-
ture indéchiffrable par M. Millet le nouveau venu, mérite cependant de
nous arrêter un instant. Ce coloriste enragé a envoyé au Salon dix toiles
microscopiques enduites des couleurs les plus fraîches, les plus bril-
lantes et les plus diverses. Sur un de ces tableaux , nous avons cru dis-
tinguer des chiens dans un taillis ; sur un autre , nous avons reconnu
distinctement , au premier plan , des troncs de bouleaux traités avec
une rare vérité. Dans les huit autres, nous avons remarqué , çà et là ,
des bras , des jambes , des têtes et des torses qui semblaient quelquefois
avoir été faits exprès et composés sérieusement; mais, tout à côté ,
nous trouvions des draperies et d'autres détails qui nous confirmaient,
par leur étrange tournure, dans cette opinion où nous sommes depuis
longtemps que M. Diaz, par excès de joyeuseté, s'amuse à peindre les
tableaux de l'Exposition avec son pouce , sa canne , son coude ou sa
cravache. Nous supplierons donc cet artiste de nous montrer au moins
une fois, dans un tableau fini, si véritablement il est peintre ou magi-
cien , et ensuite nous pourrons comprendre et peut-être apprécier ces
esquisses fantastiques qu'il offre annuellement avec un aplomb inouï à
l'admiration de cette partie du public qui s'extasie à tout propos devant
ce qu'elle ne comprend pas.
— M. Muller, l'auteur du charmant tableau exposé l'an dernier sous
le nom de Pfimavera^ nous offre cette année, dans sa jolie Ronde de 7nai ^
un excellent sujet de comparaison pour les œuvres si vantées de M. Diaz.
Voici des gazons, des terrains, des arbres et de l'eau qui sont pour tout
le monde , et à la première vue, des gazons, des terrains, des arbres et
de l'eau ; voici des personnages revêtus de riches et brillantes étoffes
que nul ne prendra , au premier abord , pour des reptiles entortillés
dans des défroques de théâtre , et cependant , tout cela est largement
dessiné, largement peint, et nullement léché, gratté, ni poncé. Sous ces
futaies l'air circule, les rayons du soleil se tamisent, ces femmes res-
pirent, ces arbres si bien feuilles frémissent dans leurs plus minces
rameaux sous l'effort de la brise tiède et parfumée du printemps. Enfin,
c'est là de la belle et bonne peinture, vraie dans son aspect, expressive
dans ses lignes et soignée jusque dans ses moindres détails.
— Une cérémonie dans l'église de Del f au xxi" siècle, par Eugène Isabey,
est une très-curieuse élude de costume, d'armure et d'ameublement
liturgique ; la Renaissance est là toute vivante et prise sur le fait. —
Le réveil de Montaigne, de M. Ilammann, est aussi un très-curieux
tableau, non-seulement par le charmant sujet qu'il représente, mais
surtout à cause de la science archéologique répandue dans toute la com-
position. Le jeune Michel de Montaiene est couché dans une vaste cou-
— 139 —
chette en chêne richement sculptée et garnie de ses courtines, de ses
bonnes grâces et de son ciel en solide étoffe de Lyon. Les armes de la
maison de Montaigne sont incrustées en couleur, selon l'usage du temps,
au chevet supérieur du lit ; un prie-dieu en chêne très-refouiilé et
quelques sièges massifs complètent l'ameublement sévère de la chambre
du jeune seigneur; les lambris nous offrent pour tout ornement, pendus
à un clou , un carquois , un arc et des flèches, jouets innocents et mar-
tials a la fois. Au milieu de la chambre, le père de Montaigne, accom-
pagné d'un musicien, fait exécuter pour le réveil de son fils un de ces
airs de plain-chant qui résonnent si doucement sur le violoncelle ; il
épie avec une certaine impatience bénigne le réveil de l'enfant ; celui-ci
renverse sa tête blonde en arrière, étend les bras, et semble encore
sous l'empire de l'un de ces jolis rêves que l'on fait à dix ans — quand
on est heureux Pour la centième fois, voici que nous sentons l'im-
puissance de la description à l'endroit des objets d'art ; nous ne nous
dissimulons point que nous ne vous donnons là qu'une très-faible idée
de cette délicieuse composition.
— Les paysages de M. A. Leleux, de MM. Corot, Emile Lapierre .
Camille Roqueplan, Flandrin , Gaspard Lacroix, Watelet, Blanchard,
Salzmann , Fiers , Jules André , Hoguet, Penguilly, etc., nous arrê-
teraient longtemps, si le temps et l'espace ne nous manquaient pas à la
fois ; mais nous devons nous hâter ; nous vous parlerons donc seulement
d^une fantaisie singulière de M. Penguilly-Lharidon , que nous venons
de nommer en dernier. Au nombre des quatre jolis ouvrages exposés
par cet habile et laborieux artiste ^ il en est un porté au livret sous ce
titre inoffensif : « 1 273 : Paysage par un temps de pluie. » Voilà qui promet
quelque chose comme une jolie vallée très-agreste et toute inondée par
une de ces pluies abondantes bénies du cultivateur , parce qu'elles en-
graissent la récolte sans ravager la terre et défoncer les chemins :
l'herbe luxuriante est rudement fouettée par l'ondée, le sable se détache
et coule en flots écumeux d'un pouce de hauteur dans l'ornière, les
grenouilles sont en liesse , des arbustes et des haies ruissèlent d'innom-
brables perles de cristal ; enfin, le temps est pris , comme on dit aux
champs. — Mais point! détrompez-vous! M. Penguilly, le capricieux
artiste , l'ingénieux peintre de la Bretagne et des Bretons si pittoresques,
ne voit pas la campagne d'un œil si pastoral ; jugez-en plutôt : \e paysage
par un temps de pluie; c'est une plaine immense, boueuse, toute sillonnée
de fondrières et de petits monticules mal recouverts d'une herbe rare et
comme échevelée : un ciel bas et encombré de sombres nuages qui lais-
sent tomber de leurs déchirures quelques rayons gris et blafards, semble
écraser ce site lugubre sous ses étreintes électriques. Sur une bande
pâle qui cercle l'horizon , se détachent une multitude de gibets suffisam-
ment garnis de pendus sur lesquels des légions de corbeaux viennent pico-
rer tout en volant et tournoyant à tire d'ailes. Deux personnages à mine
sinistre, regardent philosophiquement cette scène atroce, et sur leurs
— 140 —
figures livides, on peut lire une certaine sympathie pour ces misérables
charognes humaines qui, de leur vivant, furent sans doute leurs compa-
gnons. Ne voilà-t-il pas un effet de pluie un peu bien compliqué, et ne
pensez-vous pas qu'il y a loin d'une pareille gentillesse aux mignonnes
et gracieuses bergeries inspirées à MM. les paysagistes du siècle dernier
par cette jolie pastorale ,
Il pleut, il pleut, bergère,
Presse tes blancs moutons,
échappée à la plume de l'aimable Fabre d'Eglantine de féroce mémoire.
Quoi qu'il en soit, le paysage par un temps de pluie — et de pendaison —
est une œuvre excellente, égale, sinon supérieure au Mendiant et au
Tripot da même auteur, deux tableaux merveilleux d'expression, de
couleur et d'exécution.
— Le portrait du révérend Père Lacordaire , par M. Jaumot de Lyon,
est de la plus grande ressemblance ; l'illustre dominicain est représenté
assis sur un tertre agreste du Dauphiné, et dans l'attitude de la prière
contemplative; un robuste rejeton saillant du tronc d'un vieux chènc
dépouillé par les orages, s'avance au-dessus de la tète du R. P., et sym-
bolyse parfaitement l'éloquence, si forte, si populaire et si providentielle
de ce grand homme suscité de Dieu pour faire chérir aux gens de cœur
le christianisme et la liberté, ces deux sauvegardes de l'humanité.
— Depuis quelques années, on trouve au Louvre un très-grand nom-
bre de ces jolis portraits en pied , hauts de six à douze pouces, mis ;i
la mode par M. Duval-le-Camus; M"' Anaïs Chirat traite ce genre avec
une rare supériorité , et parmi les rivaux que lui créent ses succès dans
cette spécialité, nous devons dire qu'il n'en est qu'un très-petit nombre qui
aient approché de la perfection qu'elle a atteint dans le portrait de ma-
dame th.... Ce petit portrait est un chef-d'œuvre de goût, et oti're
toutes les qualités d'un charmant tableau.
M. Auguste Ledoux, dans son Credo, exécuté sur vélin en douze ma-
gnifiques mignatures, à l'imitation des meilleurs manuscrits du xnr' et
du xiY^ siècle; M. Victor Petit, dans son beau dessin archéologique du
château de Chàteaudun; M. Léon Gaucherel, avec sa sévère planche de
la cathédrale de Chartres, si précieusement gravée, ont bien mérité,
non-seulement de l'art, mais encore de la science. Nous espérons, en
leaips et lieu, leur rendre toute la justice que méritent leurs travaux si
importants et si consciencieux.
Nous sommes contraints de laisser sciemment, pour mémoire, un bon
nombre d'œuvres remarquables dans la peinture, le dessin, la gravure
et l'architeclure. Dans celte dernière classe de l'Exposition, nous voulons
au moins nommer les beaux dessins du château de Pierrefonds et de la
cathédrale de Rouen, dus à l'habile M. Aymar Verdier. — En visitant
la sculpture, nous avons commis un oubli impardonnable, que nous ré-
parerons aujourd'hui, autant qu'il est en notre pouvoir de le faire. Nous
— !41 —
voulons parler de ce charmant groupe en marbre blanc, exposé par
M. Paul Rouillard, sous ce titre : Enfant, Chèvre et Chevrau. et admiré
de tous les connaisseurs pendant le peu de temps qu'il est resté au Lou-
vre. M. Rouillard est un très-jeune sculpteur, laborieux et instruit, qui ne
manquerait pas d'avoir à cette heure une belle réputation, s'il voulait
battre la caisse autour de ses œuvres excellentes, comme font la plupart
de ses confrères. Mais c'est un artiste des anciens jours, plus soucieux
de son art que de ses succès dans le monde. Néanmoins, nous pouvons
dire qu'il n'échappera pas à la juste renommée qui l'attend, et qui déjà
s'est emparé de ses beaux groupes d'animaux. Dieu merci, il existe en-
core, de nos jours, de véritables amis des arts qui ne craignent pas de
venir chercher, dans le secret de leur atelier, les artistes habiles, con-
sciencieux et modestes. L'Enfant, la Chèvre et le Chevrau sont exécutés
avec cette fermeté et cette hardiesse soutenue qui caractérisent les plus
beaux groupes des meilleurs jours de la Renaissance.
— Nous regrettons beaucoup de ne pouvoir stygmatiser, comme ils le
méritent, les affreux vitraux de la manufacture royale de Sèvres, mais
nous espérons bien y revenir dans l'article rétrospectif et spécial que
nous publierons prochainement dans cetle Revue, sur la partie archéo-
logique de l'Exposition. Cette matière est féconde et d'un intérêt général,
surtout pour ceux de nos lecteurs qui ont charge de paroisses, soit comme
pasteur, soit comme fabriciens. Sans plus tarder nous allons nous occu-
per de trois tableaux que nous avons gardés à dessein pour la fin de no-
tre dernière visite, parce qu'ils nous offriront ensemble un utile moyen
de conclusion générale sur l'Exposition de 1847.
— Ces tableaux sont : Les Romains de la décadence, de M. Couture. —
Les Moines caloyers du mont Athos, de M. Papety ; et, pour finir, une Lec-
ture au Théâtre-Français par Andrieux , de M. Heim, académicien et
membre influent du jury de l'Exposition.
— Les Romains de la décadence paraissent avoir été inspirés à M. Cou-
ture par ce vers célèbre de Ju vénal :
« sœi-ior armis, »
« Luxiiria incubuit, victumque ulciscitur orbcm. »
Nous ne devons point nous permettre de décrire ce tableau dans « la
Lecture. » C'est une orgie effrénée où figurent une quarantaine d'indi-
vidus, mâles et femelles, les plus vils, les plus abjects, les plus abrutis
par la débauche. Cela se passe sous un portique d'une magnifique ar-
chitecture, où se voient les statues des plus grands hommes de Rome
antique. Ces prétendus Romains offrent, en réalité, aux amateurs du
genre, les portraits admirablement exécutés des modèles les plus connus
et les plus recherchés dans les ateliers de Paris. Un d'entre eux, jeune
faubourien, à la mine narquoise, à la peau rude et crasseuse, regarde
d'un air hébété, abasourdi et inquiet la scène étrange qui se passe
sous ses yeux. Ce jeune drôle, assis fort témérairement sur l'angle d'une
corniche de marbre, semble éprouver un vif plaisir à balancer au nez
— 142 —
des honnêtes bourgeois une paire de jambes qui réclament, depuis long-
temps sans doute, les bienfaits du bain à quatre sols. A l'autre extrémité
de celte toile, qui n'a pas moins de 25 pieds, au premier plan, on re-
marque deux hommes à la physionomie vulgaire et passablement fa-
rouche, drapés du manteau du philosophe, et qui paraissent éprouver
plus d'étonnement que de douleur à la vue des excès dégoûtants des fils
dégénérés de Brutus. Au deuxième plan, toujours à droite, une sorte de
vaurien eflQanqué sest accroché à une colonne et présente, en ricanant,
une coupe remplie de vin à la statue de Caton. Voilà les seuls épisodes
de cette immense composition ; pour les groupes principaux, nous de-
vons seulement dire qu'ils sont peints avec une rare habileté et un cy-
nisme révoltant... De superbes amphores, de somptueuses draperies, les
bronzes les plus beaux et les orfèvreries les plus splendides sont prodi-
guésau travers de cette multitude grouillante, désordonnée et pantelante.
Ces accessoires, ainsi que la superbe architecture corinthienne, sont
merveilleusement composés et dessinés; à peine trouve-t-on, cà et là,
quelques minces hérésies archéologiques. 11 y a telle guirlande de fleui'S
qui, à elle seule, formerait un délicieux tableau. En résumé, les Romaùis
de la décadence^ par leurs dimensions gigantesques et par le style qu'on
s'est efforcé d'y mettre, prétendent à la qualité de sujet historique. Se po-
sant à cette hauteur, M. Couture a le droit d'être jugé sérieusement, sé-
vèrement même, et c'est pour le critique un devoir d'apprécier son œu-
vre en dehors de toutes considérations d'école, ou de convenance dans le
choix du sujet. Les désordres les plus déplorables d'un grand homme
ou d'un grand peuple, conservent toujours quelque chose d'élevé, et ne
sauraient descendre jusqu'aux allures triviales de la populace ; les Ro-
mains de la décadence, les familiers des Empereurs étaient après tout les
fils des plus illustres familles consulaires ou sénatoriales. Vaincus par
l'infâme politique des tyrans qui régnaient despotiquement sur eux
comme sur la plèbe, ces hommes que flétrit Juvénal, et dont le christia-
nisme a fait justice, étaient les descendants des Scipions et des Paul
Emile; avilis par la débauche, abrutis par la plus servile obéissance aux
caprices du maître, ils avaient au moins conservé cet indestructible ca-
chet de la race qui peut s'altérer, mais qui ne peut se perdre. Les Ro-
mains de la décadence, traités par David, eussent été évidemment des re-
présentations conventionnelles, des types allégoriques plutôt que des réa-
lités; inspirés par l'étude de modèles de choix, ils eussent été purifiés
au creuset de la noble imagination du grand artiste. En les voyant, un
honnête homme aurait pleuré sur Rome dégénérée et n'eût point dé-
tourné la tête avec dégoût; ils auraient ennuyé la multitude, nous-même
peut-être, blasé par les excès de la peinture matérialiste, nous les eus-
sions sans doute trouvé froids et par trop idéals; mais, en définitive, ils
eussent élevé l'esprit du spectateur et ne seraient point un sujet de dé-
lices pour cette foule libertine et niaise qui s'extasie devant la forme,
surtout si elle est voluptueuse, et qui ne se préoccupe point de l'idée,
— 143 —
de l'utilité, de la portée enseignante. — Au contraire, les Romains de
M. Couture sont, à notre sens, d'un réalisme servile déplorable et dé-
pourvus de tout cachet historique. Ce sont d'exacts portraits de mo-
dèles. Dans tous ces êtres pollués par la débauche, on ne trouve point
les signes de cette décadence qui est comme la transition du mal au bien,
d'une vie vertueuse à une existence crapuleuse. Ces Romains-là exis-
taient sous la République comme sous les Empereurs; à cette heure, ils
existent encore à Rome, à Naples, à Paris, à Londres, à Madrid, enfin
dans toutes les plus odieuses sentines de tous les grands centres de civi-
lisation; moins ou plus le costume, ils infestaient le Paris de saint Louis
comme celui de François I", comme celui de Louis XV. Ces hommes-là
ne sont ni Romains, ni Cretois, ni Athéniens, ni Espagnols, ni Alle-
mands, ce sont les Bohémiens de la plus sale luxure, les desservants
cosmopolites du sensualisme le plus immonde, et voilà tout. — Qu'il
nous soit permis de le répéter, voilà où conduit infailliblement l'abus
déplorable du modèle dans la peinture surtout; à un naturalisme froi'd
ou stupide, ou ignoble; et souvent froid, stupide et ignoble tout à la fois.
Nourri des plus sévères études de la nature, amplement pourvu de
solides observations fécondées par la méditation , livré à ses propres
impressions, M. Couture, avec son grand talent et son esprit cultivé,
eût traité ce sujet scabreux avec élévation et avec cette vérité conven-
tionnelle qui est la seule vérité possible dans les sujets concernant l'anti-
tiquité ; tâtonnant autour de ces odieux modèles, s'imprégnant malgré lui
peut-être de leur esprit de machines vivantes, il nous a donné ce qu'il
voyait, ce qu'il touchait : une orgie des environs du Palais-Royal, moins
les costumes graisseux et les pipes culottées.
— Les moines caloijers dit mont Athos décorant une chapelle du couvent
d'Iviron, viennent à propos appuyer d'un exemple six fois séculaire notre
opinion, — téméraire, dit-on, — sur les dangers du modèle. Ce charmant
tableau, fait d'après nature, va nous montrer à l'œuvre ces singuliers
peintres grecs qui, de nos jours, continuant les belles traditions du
moyen âge, décorent d'immenses fresques leurs églises et leurs couvents,
sans le secours d'aucun modèle et avec un outillage qui ferait sourire de
pitié nos plus infimes peintres d'enseigne. Pour de plus amples rensei-
gnements sur cette merveilleuse école de peinture qui produit, chaque
année, un nombre considérable de grands sujets sacrés, nous renvoyons
nos lecteurs au Guide de la Peinture, un magnifique livre pul)lié l'an
dernier par M. Didron, directeur des Annales archéologiques. Cet intéres-
sant traité, traduit par les soins d'un helléniste distingué sur le manuSr-
crit original qui, depuis le xir siècle sert de manuel aux peintres de
l'Athos, a été revu et savamment commenté par M. Didron, si bien
qu'à cette heure il offre le manuel le plus complet d'iconographie chré-
tienne. On trouve dans cet excellent livre les détails les plus minutieux
sur les procédés d'exécution des peintres gothiques et bysantins et l'his-
toire des faits les plus intéressants, concernant les arts d'imitation en
général au moyen âge.
— 144 —
— Nous avons commencé ces bulletins du Salon de 1847 par un histo-
rique des expositions, et nous sommes arrivés à conclure des faits de la
cause que Tinstitution du Salon était en soi inutile aux progrés de l'art
et même souvent dangereuse et hostile au maintien des plus indispen-
sables conditions de son existence ; arrivé à la fin de notre tâche, voici
que nous constatons, à la vue d'un seul tableau, que l'exposition, telle
qu'elle est régie par les règlements académiques, est encore un leurre
tout plein de déboires et de déconvenues pour les artistes et pour le
public. Ainsi, pour abréger, nous remarquerons seulement que parmi
les membres de ce jury, qui a repoussé violemment à la porte les œu-
vres de Maindron, de Chasseriau, A. Hesse, Ottin, Gayrard Elschoët et
de vingt autres artistes jugés et appréciés depuis longtemps, se trouve
un monsieur Heim , académicien, professeur de peinture à l'Ecole royale
des beaux-arts, grand-prix de 1807, auteur d'une multitude de tableaux
justement ignorés, tels que Ptolémée Philopator ; Thésée vainqueur du
Minotawe, etc., et en dernier lieu de /a Lecture faite par Andrieux dans
le foyer de la comédie française , caricature extra -burlesque qui restera
célèbre, nous l'espérons bien, dans les fastes du Salon. En vérité, c'est
pousser trop loin la naïveté que de SE recevoir de pareilles oeuvres,
quand on est appelé à Thonneur de juger souverainement les œuvres
de ses confrères I Ce tableau contient une soixantaine de figures qui
sont censées représenter la fleur des littérateurs français de notre époque.
— Rien ne saurait donner une idée de la composition et de l'exécution
de cette charge indécente! Nous défions M. Heim de nous montrer, dans
les tableaux qu'il a refusés, une seule toile aussi ridicule qiie la sienne,
ou seulement aussi salement peinte.
Il y a soixante ans, l'Académie royale se montrait seule à l'exposition
du Louvre; en fait et en droit elle excluait absolument du Salon tout objet
peint, sculpté ou gravé, qui n'était point l'œuvre de l'un de ses
membres ; c'était un monstrueux privilège, mais, comme toute situation
résultant d'un privilège fixe officiel et consacré, c'était une situation
nette et franche que celle des artistes non admis à l'Académie. — Au-
jourd'hui, le privilège écrit et borné n'existe plus ; tous les artistes peu-
vent exposeï- au Louvre ; seulement leur admission à cette faveur, —
très-négative, à notre avis, — est subordonnée au jugement, à l'arbi-
trage de bonnes gens qui, avec le plus beau sang-froid du monde, et
comme de vrais augures qu'ils sont, jettent à la porte les meilleures œu-
vres de leurs adversaires, et accrochent, sans rire, leurs barbouillages in-
formes à la place qu'ils se sont ainsi réservée libre.
Conclusion. — En l'an de grâce 1847, l'institution du Salon, parvenue
à la cent-septième année de son âge, excite Véniulation des artistes en
excluant de ses domaines, virtuellement ou par l'aimable accueil qu'elle
leur ménage, les plus grands artistes de ce temps-ci, comme MM. Ingres,
Rudde, Delaroche, Gleyre, Amaury-Duval, Decamps, Cabat, Jules
Dupré, etc., etc., et en proposant comme modèle aux eCforts des jeunes
disciples de ces hommes éminents, la Lecture au Théâtre-Français, de
M. Heim, la Pieta, de M. Pradier, l'Eudore dans les catacombes, de
M. Granet, la Fille de l'auteur, par M. Blonde], etc.; toutes œuvres sage-
ment conçues, et bellement mijottées dans les douceurs des fauteuils
que ces messieurs occupent si glorieusement à TAcadémie royale des
beaux-arts , cette hypocrite et détestable fille de la pédante Académie
royale de peinture et sculpture.
0 dignes peintres du mont Athos! et vous tous grands artistes
leurs devanciers, qui avez bâti, peint, sculpté, ciselé nos magnifiques
et impérissables monuments du moyen âge, de quelle pitié ne seriez-
vous point saisis s'il vous était donné de parcourir ce bazar du Louvre,
et de pénétrer les secrets de tous ces faiseurs qui l'exploitent à leur
profit?
Ta cependant nous progressons !... . Petit de Jllleville.
PARIS RELIGIEUX
ES01J1S§»ES DE »<£VR§»[I].
YII
Un jour de grande fête religieuse. — Le provincial catholique, qui, pour
la première fois, verrait en un grand jour de fête religieuse, Paris se
presser en flots tumultueux sous les portiques de nos temples se dirait
infailliblement à lui-même : a La province calomnie la capitale! Il y a
« plus de religion qu'on ne le pense ! » Ce jour là î c'est vrai. Car enfin
n'y a-t-il pas du mérite devant Dieu, à traverser cette foule compacte,
qui geint et qui marmotte des imprécations contre vous ; à se laisser
marcher tant de fois sur le pied, à recevoir tant de coups de coude, tant
d'horions et tant de gourmades?.. C'est ce qu'a dû mettre sur ses
tablettes un de mes amis, habitant de Paris depuis seulement quelques
dimanches; bon catholique du reste. Comme il est d'un embonpoint
assez prononcé , lorsqu'il s'agit de fendre la foule, il est un peu gênant
pour les voisins et pour les voisines. Un jour donc de grande fête, que
pour arriver jusqu'à sa place à l'église, il poussait à droite et à gauche,
il entend à ses côtés une vieille commère marmotter entre ses dents, —
sans doute en forme de prière: — « Quand on est si gros, on ferait mieux
de rester chez soi, ou du moins d'arriver plus tôt. » Mon ami, qui se trou-
vait à la fin impatienté d'entendre toujours à peu près le même compli-
ment, répond néanmoins de sa voix la plus douce : « Pardon, Madame,
(1) Voir la livraison du 15 avril, p. 109.
— 146 —
je n"ai pas l'habitude de voir ici taiit de monde. y> — II appuya sur tant de
monde en regardant la bonne commère, — et il ajouta : « Pour qu'à
l'avenir je vous dérange moins, yjrter Dieu que je maigrisse. » Paris est
poli et religieux.
VIII
Une ency clique librario-pastor aie. — On peut connaître lepuff, mais on
ignore jusqu'où l'industrie mercantile peut se porter. La lettre d'un de
nos correspondants pourra en donner l'idée. La couleur de cette lettre
se marie d'ailleurs trop bien avec la couleur de nos articles Paris religieux.
pour que nous en privions nos lecteurs. Il y a aussi un petit enseignement
pour les acheteurs de livres, qui n'est pas à dédaigner. Et la Lecture a
promis de signaler tout ce qui serait de contrebande en librairie.
« Je reçus, il y a quelques jours, — c'est le correspondant qui parle,
— un imprimé de huit pages compactes grand in-4°. J'ai grande défiance,
— et pour cause, — de ces sortes d'envois, mais celui-ci portait en tête :
Toile, lege. C'était du nouveau, je m'y laissai prendre. Je lus :
A tous les membres du clergé catholique.
« Oh ! oh ! me dis-je, ai-je bien fait d'avoir lu! Une espèce d'ency-
clique librario-pastorale 1 et si je ne me trompe, en voici bien la formule
consacrée et le ton éminemment religieux :
Vénérables Pères et chers confrères.
« Ce n^estpas sans appréhension que nous venons vous demander le sacri-
fice de quelques instants, — c'est un saint ! — à vous dont les heures doivent
être consacrées à une occupation utile. — Il n'y a évidemment qu'un saint
qui puisse parler ainsi. — Mais une pensée 7ious soutient^ c'est qu'à mesure
que vous avancerez vous reconnaîtrez l'importance de notre œuvi^e. —
A coup sur quelque grande fondation de charité I — et l'emploi chrétien
que vous aurez fait du temps. — Saint homme, très-saint homme ! — //
s^ agit ici d^ autre chose que d'un prospectus ordinaire. — Je le crois bien !
Veuillez vous en convaincre enlisant ces pages tout entières. Je ne pus aller
plus loin, j'en avais comme le vertige : jamais, du grand jamais je n'a-
vais lu d^eiicy clique librario-pastorale, je ne savais qu'en penser et qu'en
dire : un libraire prêtre au moins ! et qui parle ainsi ! c'est comme je le
disais tout à l'heure, un grand saint, ou un grand mon Dieu! mon
Dieu! comment s'en éclaircir?.. J'étais dans cette cruelle perplexité,
lorsqu'il me vint tout à coup une idée lumineuse, et qui me soulagea
bien!... Je pensai que devant partir pour Paris la semaine suivante,
il me serait donné d'apprécier les scrupules qui mordaient ma conscience
de provincial, tant de fois exploitée par des publications analogues, toute-
fois infiniment moins extraordinaires, comme le disait mon très-saint
homme de libraire.
« Arrivé dans la capitale, je n'eus rien de plus pressé que d'aller
rendre mon humble visite au cher confrère. J'arrive à son officine; tout
se présentait à merveille : on lisait sur les murs extérieurs, et en gros
— 147 —
caractères : Ateliers catholiqites d'imprimerie... Je commençais à glorifier
Dieu et son servitem\.. Ateliers catholiques! ça promettait tant !... J'entre
donc et je demande à parler au vénérable directeur de l'établissement.
« C'est moi, » me répond la personne à qui je m'adressais. Pardon,
que je fis, mille excuses, mon cher confrère, c'est aujourd'hui di-
manche, je vous dérange, vous alliez peut-être vous préparer à dire la
sainte messe ? — Mais... je... je me contente de l'entendre et je ne la dis
pas. — Ouf I que je fis en me mordant les lèvres, et en ajoutant aussitôt :
Vos ateliers catholiques sont beaux, mais il me semble que je vois fonc-
tionner vos machines, et aujourd'hui dimanche, vous comprenez... —
J'imprime un journal religieux et.... — Je conçois, cher et vénérable
confrère. (Holà ! holà ! me disais-je en moi-même), tout en ajoutant :
Seriez -vous assez bon pour me montrer le volume de votre encyclopédie
théologique, que vous nous engagez à ne pas confondre avec un ouvrage
analogue annoncé par un recueil mensuel i\)^... Il ne put me satisfaire,
l'ouvrage n'ayant point encore paru. Il m'en présenta d'autres. Je re-
merciai le cher confrère avec les mêmes expressions de son encyclique
librario-pastorale : je vous ai demandé le sacrifice de quelques instants, à
vous dont les heures doivent être consacrées à une occupation si utile, je ne
voudrais pas en abuser; je vous quitte et j'aurai l'avantage de venir
faire mes emplettes, quand mes idées seront bien assises. Votre très-
humble serviteur,
« Qu'il me tardait de sortir ! j'étouffais : ma tête était bouleversée , le
cher confrère me donnait de ces pensées, mais de ces pensées à tenter
l'impossible pour connaître la vérité tout entière et à la démasquer au
besoin. Je ne dormis pas de la nuit. Le lendemain, je fus trouver un vieil
ami du séminaire, bon et digne prêtre, qui occupe un poste honorable
dans Paris. Je lui racontai mon histoire , toute mon histoire. A la fin il
m'éclata au nez. Gomment! s'écria-t-il, en contenant son rire fou, vous
en êtes là encore? Vous êtes donc le seul à ne pas connaître l'homme
et ses puffs industriels? Attendez... Il tira en même temps de son bureau
une circulaire, — mais pour le coup, celle-là était, bien et dûment, au-
Ihentico-pastorale, — et j'y lus ces mots :
«... Nous profitons de cette occasion pour vous prier de rendre aux
divers diocèses avec lesquels vous êtes en rapport, un utile service.
« Nous apprenons qu'au loin, des prêtres de bonne foi sont souvent
trompés sur les auteurs de certaines controverses fort intempestives,
(1) Notre correspondant veut parler ici du Cours alphabétique, théorique et pratique
de toute la législation religieuse, par M. l'abbé André, autour d'un Cours de droit canon
qui a eu un immense succès, et dont le Bulletin de censure a parlé avec beaucoup d'éloges.
Le cher confrère, contrarié de n'avoir pu déterminer M. l'abbé André à lui céder cet ou-
vrage, fruit d'une longue expérience, l'a fait menacer, par M. Prompsault, de reproduire son
œuvre en en changeant l'ordre et en en modiliant le titre. Ce procédé est loyal et facilite
la concurrence!!! Nous ne savons, du reste, jusciu'ii quel point M. Prompsault peut être
flatté de ce que son libraire ose dire qu'il est l'homme peut-être le plus fort en droit
canon et en législation religieuse qui soit en France!!! M. Prompsault est assez modeste,
il faut lui rendre cette justice, pour donner tous les jours des preuves du contraire. Il
doit être grièvement offensé du pit/f de son cher confrère I!
— 148 —
pour ne rien dire de plus. Parmi ces écrivains, il en est qui sont suffi-
samment connus par la condamnation solennelle dont ils ont été l'objet;
mais il en est d'autres qui peuvent séduire plus facilement, parce qu'ils
affectent un grand dévouement au Saint-Siège, et un grand zèle pour les
droits des curés. L'intérêt de l'Eglise exige que vous fassiez connaître,
dans l'occasion, et le degré d'autorité dont ils jouissent, et la con-
fiance qu'ils méritent.
« Recevez, etc. Denis, Archevêque de Paris. »
« A présent , me dit-il en souriant , connaissez-vous le saint person-
nage et le cher confrère?...» Je n'en revenais pas ; c'était chez moi
comme un hébétement mêlé de surprise et d'indignation. Allons, mon
cher, poursuivit-il , ne soyez pas si fâché contre vous-même. J'y ai
été pris comme vous.... au commencement s'entend! L'œuvre que le
confrère avait annoncée , — bien que je n'aime guère les prêtres-mar-
chands, — m'avait fait une bonne impression. Je voyais un certain
avantage à se former une bibliothèque choisie et à bon marché ; mais
l'exécution a été loin de répondre aux promesses. Le choix des ouvrages
réimprimés n'a pas été judicieux. Le papier et surtout l'impression ont
été pitoyables. Les notes nouvelles, qui devaient, avec les commen-
taires nouveaux , mettre la science ecclésiastique en harmonie avec
les progrès du temps, il n'y en a pas plus.... que sur ma main. Enfin,
la société des douze ecclésiastiques , tous curés , supérieurs et professeurs
de séminaires , dans Paris, voir même les douze séminaires de pr^ovince,
que vous voyez couchés tout au long sur votre fameuse encyclique , toile,
lege , sont.... — il éclatait de rire, — deux ou trois paires de ciseaux
qui taillent , coupent sur le vieux , entre les doigts de je ne sais quels
travailleurs au rabais. Voilà les notes , les annotations , les commen-
taires nouveaux !
« Ciel ! m'écriai-je à mon tour, c'est iniraaginatif , c'est fabuleux ! Et
c'est ainsi que l'on veut nous piper nous autres candides confrères de
province !... Et il n'y aura pas , parmi nos confrères de Paris, un seul
d'assez ami pour nous avertir? Il n'y aura pas dans cette capitale ;, où
les journaux fourmillent, une seule feuille religieuse qui stygmatise une
si indigne industrie ?... Eh bien ! moi je le ferai .
« Voilà pourquoi , monsieur le rédacteur , je me suis permis de vous
adresser cette réclame , avec l'hommage de mes sentiments les plus dis-
tingués. « Vn curé de province. »
Voilà pourquoi , moi aussi , je me suis permis , cher lecteur , de vous
communiquer la lettre de mon correspondant, avec la prière de rendre
grâces à ce bon curé si vous n'êtes pas trompé à votre tour !...
/-■«te»
— 149
CRITIQUE BIBLIOGRAPHÎQUE.
(Bxamcn ct:it\<{Xic bc Vi^iôioivc bc la ÎXévoluixoUj
Par M. MiCHELET.
Nous avons vu (I) M. de Lamarline accepter l'idée révolutionnaire et
s'efforcer, mais en vain , de la purifier au feu sacré de l'Evangile. L'his-
torien philosophe flétrissait au moins les crimes dont celte idée s'était
servie, et il se contentait d'implorer l'indulgence pour les hommes qui
l'ont portée, en remuant la fibre du cceur par les accents les plus pathé-
tiques de la poésie. C'était encore errer noblement !...
M. Michelet, lui , adopte tout entière l'œuvre de 3/aratet de Robes-
pierre ; il se dévoue à l'horreur des égorgements révolutionnaires, et en
assume , après coup , toute la solidarité. Quel homme !
Mais qui donc a rendu si féroce le professeur du Collège de France ,
lui , qui naguère proclamait avec emphase que le caractère de notre
époque c'est le respect de la vie "^ Hélas ! il fut un jour blessé dans son
amour-propre d'écrivain , et cet amour-là , quand il est outragé , est ca-
pable, comme celui dont parle Virgile , de se porter à des fureurs in-
concevables ,
Nescit , quid possit femina furens.
Cette blessure profonde , on ne l'avoue pas. on la dissimule avec une
certaine pudeur , on la couvre d'un beau voile ; or ce voile , pour
M. Michelet , c'est l'histoire de la Révolution française façonnée à sa
vengeance. C'est pourquoi il la définit l'avcnement de la loi , la résur-
rection du droit , la réaction de la justice conti^e la religion de la grâce et
le gouvernement de la faveur. Par conséquent , l'ancien régime, c'était la
tyrannie au nom de la g?'âce; le régime révolutionnaire, c'est la réaction
de l'équité, l'avènement tardif, bien tardif, de la justice éternelle.
C'est épigrammatique ! c'est spirituel! c'est du Michelet tout pur! et
c'est surtout un fier coup de lance porté aux rois et aux prêtres, ces
deux implacables ennemis de l'historien des Jésuites , du Prêtre , de la
Femme et de la Famille , etc. 1
Mais , si enivrante que paraisse ii l'auteur cette théorie, si raisonnable
et si juste qu'il trouve le rapprochement qu'il établit entre les deux
puissances fonctionnant l'une et l'autre sous l'empire de la grâce , et se
correspondant entre elles par Vinquisition et par la Bastille . il faut bien
troubler son orgueilleuse rêverie , et lui montrer , sans beaucoup de
peine , que la i^eligion de la grâce n'est pas comprise par lui , et que le
gouvernement de la grâce n'était pas tout à fait ce qu'il en pense.
(1) Voir la précédente livraison, p. 112.
— îoO —
Qu'il y ait eu un livre rouge , des lettres de cachet, une Bastille, cela
est certain et attesté par ceux-là mêmes qui en profitaient. Mais ce
gouvernement de la grâce avait élevé la France au plus haut degré de
puissance et de gloire , et il avait mérité les éloges du professeur du
Collège de France, alors qu'il conduisait ses auditeurs sous les ombrages
frais des verdoyantes forêts du moyen âge Mais à quoi bon réfuter
M, Michelet sur le droit divin, lui qui le confond avec la grâce , avec
les abus qui découlent de l'exercice de ce droit? C'est par trop pitoya-
ble.... en philosophie !
Ce qui l'est bien davantage dans la science théologique , c'est d'éta-
blir une religion de la grâce partiale pour les élus. Ce rêve creux n'a pu
entrer que dans la tête d'un inspiré comme Luther, ou comme son ad-
mirateur, M. Michelet. Le concile de Trente, qu'il cite victorieusement,
dit précisément le contraire de ce que prétend prouver le néo-théolo-
gien , car si le concile déclare que la grâce est gratuite, il déclare en
même temps qu'elle est loin d'être partiale , puisqu'elle est offerte à la
liberté de chacun , qui l'accepte ou la rejette, et que si Dieu contribue à
sauver l'homme par la grâce divine , il ne le sauve pas sans la liberté
humaine. Aussi la grâce est l'auxiliaire et non le tyran de la liberté. Le
révérend père Michelet n'aura donc recueilli de ses mémoires et de ses
études sur Luther , que la plus monstrueuse des erreurs de cet héréti-
que. Il ferait bien mieux d'en revenir à son catéchisme !
Qu'un laïque se trompe en théologie, même grossièrement, on le lui
pardonne; mais pardonnerons-nous également à M. Michelet, profes-
seur d'histoire et de morale, d'avoir insulté aussi sottement aux faits et
aux monuments historiques ?
Ainsi , il commence par attester , — en preuve de sa belle théorie du
gouvernement spirituel et temporel de la grâce , — que l'élection et la
réprobation furent faites, vaème dès ici-bas ^ et tellement enseignées et
acceptées , que l'on vit le pauvre et l'humble peuple , ces damnés ,
ces réprouvés de la terre , qui n'auraient dû que haïr, aimer pour-
tant les élus , leurs tyrans, avec douceur, docilité et confiance.... Mais
dans quel livre sacré , sur quel monument catholique , M. Michelet
a-t-il vu cet enseignement étrange , que les prêtres , les seigneurs , par
cela qu'ils étaient les élus de la terre _, pouvaient , selon la théologie , se
croire tout permis ?... N'a-t-il donc jamais lu les canons de l'Eglise qui
menacent des plus grandes peines , même temporelles , tout oppresseur
du peuple'? Et s'il ne les a pas las, que penser d'un tel professeur
d'histoire? Au moins aura-t-il porté ses regards sur les portiques de
nos temples ou sur l'intérieur des murs de nos basiliques ? Eh bien !
parmi ces représentations, par exemple, du jugement dernier, qu'il
aura vues peintes ou sculptées par des mains catholiques , qui aura-t-il
vu figurer parmi les l'éprouvés, les damnés? sont-ce \e pauvre et V humble
peuple , ou bien les rois , les évêques et les moines ? Or ces manifesta-
tions publiciues, parlantes et enseignantes , toutes muettes qu'elles sont,
— loi —
n'auraient-elles pas dû donnera M. Michelet une tout autre idée de la
doctrine catholique sur Vélection des grands de la terre , si M. Michelet
avait des yeux pour voir?
Mais ce n'est pas là seulement que triomphe l'historien du Collège de
France ; il est bien plus victorieux quand il vous peint cette mer de
sang où l'Eglise s'est baignée. L'Eglise ! bien plus cruelle que la Révo-
lution qui , dans son moment féroce , adoucit la mort par l'invention
d'une machine à tuer vite, tandis que l'Eglise du moyen âge trouva des
arts exquis de torture !... En résultat , du côté de la Révolution , douze
mille guillotinés , — pas un de plus ni de moins ! — Du côté de l'Eglise,
des millions d'hommes égorgés , pendus , rompus , brûlés , calcinés. Et
pourquoi ces égorgeries de la part d'une religion la plus douce dans son
principe? Parce que , a dit le maître en histoire, le prêtre, qni croit
faire Dieu , — cynisme d'impudence ! — doit détester, — et par consé-
quent pendre, rompre, rôtir, — quiconque cherchera à lui ravir ce
haut privilège , c'est-à-dire tout hérétique, tout schismatique, et. qui
sait , tout bon philosophe comme M. Michelet. Voilà comme un néo-
voltairien fait l'histoire et la logique de l'histoire ! Mais qu'il nous dise
donc si ce fut saint Dominique , ou les écorcheurs protégés par le
comte de Toulouse , qui commencèrent la guerre des Albigeois ? si
l'Eglise attaqua la première les Hussites , ou si elle fut attaquée par
ces féroces Taborites , qui prétendaient punir de mort les péchés mor-
tels ? si enfin ce fut l'Eglise qui commença les guerres du protestan-
tisme, ou bien si les premiers agresseurs ne furent pas ceux qui sou-
levèrent les paysans anabaptistes de l'Allemagne , qui organisèrent en
France la conspiration d'Amboise? etc., etc. Les catholiques attaqués se
défendirent : M. Michelet aurait-il voulu qu'ils se laissassent dépouiller,
outrager, égorger?
Enfin le professeur d'histoire et de morale affirme qu'il a trouvé; que
le Pape avait préparé, travaillé la saint Barthélémy... pendant dix ans'.
C'est bien fort ; il nous permettra de le sommer de nous faire part de sa
découverte. 11 va ensuite jusqu'à laisser entendre que les Jésuites ont
livré à Louis XV... sa fille, sa propre fille. Toujours de plus fort en plus
fort!... Jusqu'à preuve contraire, nous regarderons pareille assertion
comme un souvenir de Suétone, réfléchi dans l'àme de son disciple. Mais
que vois-je! M. Michelet s' échauffe, s'inspire; il promet de remuer un
jour cette mer de sang versé par l'Eglise : « il reprendra ce sang, sa vie
« bouillonnante, il roulera en torrents pour noyer la fausse histoire, les
« flatteurs gagés du meurtre, pour emplir leur bouche menteuse. « Eh
bien! que tardez-vous? écrasez l'infâme... Homme à double langue,
homo hilinguis, vous dites que vous raconterez l'histoire de celte grande
boucherie ecclésiastique, et vous avez bien soin d'ajouter aussitôt, que
la meilleure partie de ces grandes destructions ne peut être racontée . parce
que les catholiques ont brûlé les livres, bridé les hommes, rebrîdé les os cal-
cinés, jeté la cendre, et ont été si barbares qu'on ne peut avec certitude
— i:j2 —
raconter leurs barbaries. Alors , pourquoi promettre et ne pouvoir tenir,
pourquoi affirmer et n'avoir pas de certitude? Où est la bouche menteuse ?
Basile, vous calomniez; vous savez qu'il en restera quelque chose. C'est
tout ce que vous voulez, M. Michelet; ne faut-il pas vous venger... des Jé-
suites? Vraiment, la rougeur monte au front, pour ces néo-voltairiens,
qui s'imaginent pouvoir faire, avec leur pointes, ou leurs grosses injures,
ou leur platles calomnies, ce que n"a pu faire leur grand maître Voltaire
avec toute la puissance du génie et de la renommée!....
Nous pourrions nous étendre sur la valeur théologique, philosophique,
historique^ — si tel est le terme convenable, — de l'œuvre de M. Miche-
let ; mais ce que nous en avons dit peut suffire. D'ailleurs, c'est un genre
d'attaque bien connu, que celui qui porte contre la puissance temporelle
du Clergé. Nous avons traité la matière ex professo, nos lecteurs vou-
dront bien nous permettre de leur indiquer le livre II du Clergé catho-
lique devant l'Etat et la société, p. 63.
Mais si M. Michelet se montre si faible, lorsqu'il s'agit de la logique de
l'histoire passée, sera-t-il plus fort dans la manière d'envisager et de trai-
ter l'histoire même de la Révolution française? D'abord il s'est senti tout
d'un coup emporté vers le peuple par une sympathie, immense, irré-
sistible; il n'a plus respiré que de son souffle, plus vécu que de sa vie;
il s'est incarné en lui. Dès lors, en peignant l'histoire de la Révolution, il
n'a vu que le peuple, il n'a mis en scène que le peuple ; enfin il a tout
retiré à l'individu pour donner tout à la multitude. Certes, le peuple a
pesé de lui-même et puissamment sur les destinées de notre révolution ;
il était juste de lui restituer son importance; mais s'il en a été l'aclion,
d'autres en ont été la pensée, et l'oublier, n'est-ce pas traverser la vé-
rité pour aller se jeter dans l'erreur opposée qui regarde le peuple comme
un magnifique anonyaie? Nous appelons cet amour partial pour le
peuple, une adulation perfide et dangereuse , parce qu'il confond le
peuple tel qu'il a été, avec le peuple tel qu'il doit être. De là, en s'en-
Ihousiasmant trop facilement, trop exclusivement pour l'héro/sme de ce
peuple, on arrive à laisser tomber son admiration sur des plies publiques,
compatissantes et charitables comme elles le sont souvent, quoique passant
déjà leurs Jarretières au cou de celle qui avait perlé la parole devant
Louis XVI : ou bien sur une autre femme, comme Théroigne de Méricourt,
prise les mains dans le sang sur un cadavre. En revanche, les belles
dames seront attachées au pilori de l'aniiiiadversion publique : la
reine, par exemple, sera traitée de femme de sang , elle qui répondait
à quelqu'un, qui s'étonnait qu'elle accordât une grâce sollicitée par
M""' Dubarry : mais je l'accorderais quand ce serait Azor qui l'aurait
sollicitée. L'amie, la confidente de cette aimable princesse, scvàla Jules
de Polignac tout court, — langage du peu[)le dont on s'est fait le Vishuou.
— Les autres dames, qui assistèrent au déjeuner des gardes du corps, a
Versailles, seront également llagellées des épithètes les plus odieuses;
car on tient à conclure que « le \" octobre, tout fut gâté par les dames;
« et le 6, tout réparé par les femmes de Paris. »
— -loS —
Cette colère, ce dédain, cette antipathie — factice — pour tout ce qui
n'est pas peuple va si loin, que devant les cadavres de Foulon et de Fles-
selles, M. Michelet n'a de préoccupation que pour leurs torts , leurs
fautes et leurs mensonges. Et puis, il s'indigne si les victimes des fureurs
populaires excitent après leur mort violente quelque intérêt c les ram-
c pires de l'ancien régime, dont la vie avait fait tant de mal à la France,
« en firent encore plus par leur mort. Ces gens que Mirabeau nommait si
(( bien le rebut du mépris public, sont comme réhabilités par le supplice.
« La potence est pour eux l'apothéose. Les voila devenus d'intéressantes
(c victimes, les martyrs de la monarchie ; leur légende ira s'augmcntant
« de fictions pathétiques. M. Burke va tout à l'heure les canoniser et prier
« sur leur tombeau. »
Est-ce donc un cœur cuirassé de fer et de bronze que M. Michelet? nous
ne le pensons pas ; dans maintes et maintes occasions nous l'avons entendu
faire une large part au sentiment, à la pitié. Que s'est-il donc passé dans
ce cœur? Nous l'avons dit : il a été blessé à l'endroit le plus sensible, à
l'endroit de Tamour-propre d'écrivain et d'auteur. Il faudrait être bien
chrétien pour pardonner, et M. Michelet est loin de ces jours de ferveur
qu'il a célébrés lui-même; fasse le ciel qu'il s'en souvienne! Mais encore
ne fût-on pas chrétien, on est homme. Eh bien ! l'homme a beau maudire
ces traîtres de royalistes, ces tyrans de rois; il a beau appeler sur leur
front toutes les colères du ciel et de la terre, quand une fois, il les aura
vus passer debout dans le fatal tombereau, la tête nue, les mains liées,
la figure paie d'une mort anticipée, il sera désarmé, vaincu, il ne sera
plus irrité que contre leurs juges. Ainsi le veut la logique instantanée,
immédiate, irrésistible du cœur humain. On sera toujours en France du
parti des guillotinés. Quelle est donc la folie de cet auteur, qui voudrait,
nouveau druide, consacrer même symboliquement le sang répandu sur
l'autel révolutionnaire? Il s'en convaincra à sa honte! l'histoire ne doit
pas plus avoir d'echafauds que la place publique, et il n'est pas moins im-
pie d'abattre des auréoles que des têtes. M. Burke, le panégyriste des
aristocrates, aura raison contre M. Michelet, le courtisan des terroristes.
Après les aristocrates , ou plutôt avant eux et avant tout le monde, le
Clergé devait être l'objet des dithyrambes michelésiens. C'est surtout
sous le nom de jésuites, — nom si mystérieux et si redouté des igno-
rants et des fourbes , — qu'il se plaît à le désigner comme s'il ne con-
naissait pas de plus grosse injure. Or, dés que le Clergé est jésuite, tout
ce qui viendra de lui ne sera plus , — sous la plume de l'historien
Michelet, bien entendu , — que mensonge^ hypocrisie, perfidie. Aussi,
à peine le 4 août commence à poindre que la face du néo-voltairien
rayonne de joie et d'espérance. Ce n'est déjà plus un simple mortel : c'est
un illuminé , c'est un prophète qui entonne le canticiue de la délivrance.
(' Sortez, crie-t-il aux prêtres catholiques, sortez du temple ; vous y étiez
a pour le peuple , pour lui donner la lumière. Sortez, votre lampe est
« éteinte. Ceux qui bâtirent ces églises et vous les prêtèrent, vous les
a redemandent. Qui furent-ils ? La France d'alors , rendez-les à la
« France d'aujourd'hui. » Car, encore un coup, ces prêtres n'ont pas
instruit le peuple, n'ont pas répondu aux attaques du XAiir siècle, n'ont
pas su enfin détacher l'esprit des formes. A part le ton d'inspiré , tout
cela a été dit , rabâché ; M. Michelet n'a su en exprimer que le ridi-
cule. Son livre est jugé au point de vue philosophique et moral , c'est
une histoire pitoyable et une mauvaise action. Mais au moins , sous le
rapport littéraire, offre-t-il quelque intérêt, quelque charme à le
lire ?
Qu'il enseigne , ou qu'il écrive , le pédagogue du Collège de France
est toujours sur le trépied. De là ces phrases brèves , sibyllines , jetées
sans être achevées, arrachées péniblement de sa poitrine et emportées eu
désordre par le souffle du Dieu. De là certains tressaillements d'éclairs
intérieurs , certaines détonations magnétiques , qui brillent et pétillent
dans les horizons orageux de sa pensée. En l'écoutant, ou en le lisant,
vous vous sentez , pour ainsi dire , balotté, cahoté , par cette phraséo-
logie bouillonnante, précipitée, qui a quelque originalité, mais qui est par
trop excentrique , trop capricieuse, pour plaire longtemps Et pour
faire preuve de critique , nous avouons que les journées de la Bastille et
d'octobre sont racontées avec cet art de narration et de style qui con-
duit et distribue les événements d'une manière admirable , met la
confusion où est la confusion , la fougue et l'impétuosité là où tout est
àme et feu. La phrase michelésienne , courte , haletante, pressée , aide
puissamment à l'émotion du récit. On y sent le battement du cœur, on
y entend la marche précipitée des pas, et, si je puis parler ainsi, la
crépitation de la fusillade. Mais à côté de ces rares citations, combien en
pourrions-nous faire d'autres qui décèlent autant de bizarreries de style
que de bizarreries d'idées? Soyons-en sobres pourtant, car M. Michelet
affecte de singer le grand Voltaire, qui , on le sait , n'était pas chiche
de belles épithètes. Nonobstant notre réserve, nous risquons fort d'être
traité de valet du Clergé , de viveur élevé dans les mangeries , buveries
qu'on appelle confréries, d'écrivain capable de lui donner le vomissement,
de faux puritain qui n'ose rien ramasser dans le petit, dans le bas , dans
le ruisseau de la rue , etc.... Tout cela , comme vous le voyez , n'est
gracieux pour personne , et pourtant nous osons encore signaler ces
gentillesses : Un homme noir et une femme blanche placés à côté du duc
d'Orléans , c'est-à-dire Ghaderlos et M'"'' de Genlis ; et cet esclave
passant, un œuf sur la tête, au milieu des bêtes féroces, c'est-à-dire
le peuple parmi les grands, et leur disant : « Je suis si maigre , lions ,
seigneurs lio)is , le repas n'est pas digne de vous. » Et cette phrase si
profonde, surtout avec ses développements : « Montesquieu écrit, inter-
prète le droit , Voltaire pleure , — ce brave Voltaire ! — et crie pour le
droit et Rousseau le fonde. » Et cette M"" Legros s' acharnant \>om' arra-
cher Latude de la Bastille. Et les jeunes filles d'Angers changées en
jeunes hommes, Hoche, Marceau, Joubert , etc. El cei héraisme des
— 1 55 —
dames de la halle ; car le cœur du cœur &est la femme.... de la halle !...
Assez ! assez ! pour prouver, hélas! que le talent de M. Michelet 6n?,s.sc,
baisse considérablement. Faut-il s'en étonner? son livre est l'inspiration
de sa haine contre les prêtres , ou jésuites : la haine ne compte pas dans
le chœur des neuf muses.
Autant l'Histoire de la révolution française de M. Michelet est digne de
critique, autant au contraire celle que publie en ce moment M. Amédée
Gabourd est digne d'éloges. Nous apprécierons aussi à sa juste valeur
celle de M. Louis Blanc. L'abbé C***.
LETTRE DE M"^ L'ÉVÈQUE DE LANGRES
A 11. LE COMTE DE SAIYANDY, MIMSTRE DE l'INSTRlCTIOX PUBLIQUE,
A PROPO!» DU PROJET DE L,OI Sl'R I.'I.'VSTRI.'CTIO.li SECOlfDAIRE.
Présenté à la Chambre des députés le 12 avril 18i7 ,
ET DE QUELQEES AUTRES ACTES ANALOGUES (4).
Dans cette nouvelle publication, le savant prélat parle comme Évêque,
et démontre que, dans leur ensemble, les divers projets de M. de Sal-
vandy mettent en péril : 1'^ la doctrine, 2" la morale chrétienne.
4° La doctrine; car ces projets donnent au gouvernement le droit
légal, le privilège absolu de régler, d'approuver, de diriger tout ce qui a
rapport à l'enseignement, aussi bien dans les institutions particulières
que dans l'instruction publique; et c'est là mettre dans la main du
gouvernement le sort de toutes les doctrines enseignées. Or ce gouverne-
ment dont M. le ministre dit : En fait de droits discrétionnaires nous
n'admettons que ceux du ministre du roi; ce gouvernement , ce ministre ,
c'est un homme qui pourra être tout ce qu'il est possible de supposer
de mieux ou de pire, de plus croyant ou de plus impie, de plus ortho-
doxe ou de plus erroné.
Surtout ce sera un ministre, un gouvernement politique, constitu-
tionnel, placé en dehors de toute religion, rationaliste par sa nature.
Par conséquent tout l'enseignement deviendra rationaliste. C'est là déjà
que la nature des choses conduit l'Université. Mgr de Langres en donne
pour preuve le Dictionnaire de l'Université, fait sur un plan systéma-
tiquement rationaliste et antichrétien. 11 donne à l'appui dix pages de
citations. La preuve est aussi effrayante qu'elle est complète.
2» La morale, à son tour, est mise en péril par ces projets de lois; car
ils ont pour but de soumettre l'enseignement et l'éducation à la poli-
tique ; or, la politique telle qu'elle est montée aujourd'hui, tend à cor-
rompre la nation en l'asservissant. En effet, elle a pour règle et pour
mobile l'intérêt, l'intérêt privé auquel on sacrifie systématiquement et
bien public , et devoir, et conscience. Tout se réduit à ceci : Accordez-
(1) In-8' de 70 pages, chez Sirou et Desquers, rue des Noyers, 37 : prix; 80 c.
-— 136 —
moi des faveurs et des nominations pour mes commettants ; je suis en-
gagé, dit le député; votez-moi des places, des droits et de l'argent, ré-
pond le ministre! et la nation vend ainsi, pour des faveurs, tous ses
droits, toutes ses libertés, toutes ses vertus. C'est la mise à prix et la
vente publique des consciences; et ce système est naturalisé parmi
nous.
Le remède eût été dans une éducation libre et chrétienne ; mais il est
question précisément d'assujettir l'éducation et l'enseignement à ce
même système. C'est le fortifier de toute la puissance du seul remède
qu'on pouvait lui opposer.
Cette seconde partie du travail de Mgr de Langres est d'une vigueur
et d'une vérité qui ne laissent d'inquiétude et de doute que sur l'aveu-
slement de nos hommes d'Etat.
L'ÉDUCATION ET L'ENSEIGNEMENT
Eu matière d'instruction secondaire^
Par Timon (1).
Timon a publié un pamphlet à l'occasion du même projet de loi-Sal-
vandy, qu'il appelle la loi-chaos. Ce pamphlet, par sa gravité et la pro-
fondeur des vues du brillant publiciste, sort de la ligne ordinaire de
ses publications. Non moins original dans ses idées, non moins piquant
dans son style, non moins démolisseur dans sa critique, Timon est plus
j^hilosophique dans son système. Il y a des choses que nul n'avait entre-
vues avant lui, et qui sont de la plus haute vérité. D'auti-es sont opposées
à l'enseignement de l'Episcopat, et particulièrement à celui de la bro-
chure de Mgr de Langres, que nous venons d'analyser succinctement.
Le grand mérite de Timon c'est d'avoir mis sa dure main sur le cœur
de l'Université, sur le centre vital du monopole. L'Université est une
caisse, a-t-on dit; lui a mieux vu ; à ses yeux l'Université est une mar-
mite, et d'un coup de pied il veut briser la base de cette compagnie
hollandaise : Plus d'internat; il faut que renseignement de l'Etat soit
gratuit, s'écrie-t-il. Moab olla spei meœ!.. Nous ne recommandons pas
Timon, nous disons seulement : Timon a parlé.
LE MOIS DE MARIE,
or
ilIc4litatious pratiques sni* la vie de la très-saiiite Vierge^
Avec (les prières et des exemples pour tous les jours du mois de mai ;
Par M. l'abbc D. Pinaut. 2' édition in-18{2).
Dire que ce petit livre est calqué sur le modèle du premier livre qui
ait été fait pour consacrer à Marie le mois de mai par des pratiques
(1) Un vol. in-18. Prix : la cent, et 1 fr. par la poste.
(2) Paris, clie/. Périsse frères, rue du Pelit-Bourloii, cl ù la société de Saiut-Yictor
pour la propagation des bons livres.
— 137 —
pieuses du culte d'hyperdulie , c'est, à notre avis, en faire le plus bel
éloge; car, sauf le génie italien et le choix des exemples, le livre de
Lalomia est encore le meilleur qui ait été produit, et mérite bien de con-
server sa popularité.
Celui-ci , cependant , est en vrai progrès. Les lectures pour chaque
jour , en forme de méditations sur les mystères de Marie , sont bien
écrites, sans affectation ni enflure, nourries d'une onction solide et d'une
doctrine parfaitement exacte. Il faut en dire autant de la paraphrase
des litanies de la sainte Vierge, en forme de prière, qui suit la lecture
ou méditation. Tout cela est bon à lire et fait du bien au cœur.
Les exemples sont chrétiennement et courageusement choisis. L'au-
teur n'est pas rationaliste ; il ne craint pas de parler de l'ordre surna-
turel et de citer des miracles. Cette foi intrépide nous plaît , car elle
désigne une âme généreuse qui ne connaît pas les tempéraments mon-
dains.
Suit une oraison jaculatoire qui ne renferme qu'une pensée simple
et sans prétention , comme il la faut au commun des chrétiens qui ai-
ment à servir Dieu en esprit, mais non avec esprit. On voit par là que
ce livre se distingue d'une foule d'autres qui ont été faits avec l'esprit
plus qu'avec le cœur.
Nous dirons encore que ce que l'auteur appelle une offrande à Marie,
est une courte résolution pratique pour la journée, qui renferme tous les
caractères désirables, brièveté, netteté, simplicité, facilité. Tout ce
qu'il a enseigné, démontré , recommandé, se trouve ici appliqué à un
simple acte à faire dans le courant du jour.
Mais ce qu'il appelle la pratique , et dont nous avons omis de parler,
est une trop longue exhortation qui n'a pas grand chose de pratique. Ce
serait une sorte de conclusion de la méditation , plutôt que ce que les
auteurs ascétiques appellent une pratique. D'autres personnes peuvent
penser autrement que nous , mais il nous semble qu'il est difTicile de
justifier ces sortes de pratiques par les principes qui régissent la matière.
Du reste , c'est là un bien léger défaut, si tant est que ce soit un défaut,
et il est largement compensé.
Le Mois DE Marie àc rArchiconfrérie , ou Printemps des enfants de
Marie , approuvé par M. Desgenetles , suit une méthode un peu diffé-
rente ; je dirais presque qu'il y a plus d'esprit, plus de vie et de sainte
gaieté. Chaque exercice commence par un texte sacré qu'on ajiplique à
Marie, puis viennent des préludes dans lesquels on s'élève spirituellement
à Marie sur les ailes de la louange et de l'amour. Alors on étudie, dans
une lecture pleine d'action, quelqu'une des perfections de son immaculé
cœur, et, après un exemple emprunté aux annales de l'Archiconfrérie ,
on termine par une résolution et un bouquet spirituel oITert à Marie.
Ce petit livre est fait pour rafraîchir l'àme , rendre lu piété aimable
et consoler le cœur. On le trouve chez Sagnier cl Bray, libraires (I).
(I) Un vol. in-ôS. Prix : 75 cent. — La douzaine : G fr.
— 158 —
Annnles de l'Archiconfrérie dn très-saint et immaculé
Cœur de jllarie.
Le sixième bulletin de rArchiconfrérie de Notre-Dame-des-Victoires
vient de paraître avec l'approbation de Mgr FArclievèque de Paris. On
trouve d'abord dans ce numéro un bref par lequel le Souverain -Pontife
enrichit de nouvelles grâces une association qui en est déjà si riche.
Après un compte rendu très-satisfaisant de l'état de l'Archiconfrérie ,
le vénérable directeur de l'œuvre déclare qu'il consacrera ce bulletin à
l'Angleterre. Il tient parole , et montre l'influence de l'Archiconfrérie
dans les événements qui se sont accomplis et qui continuent de s'accom-
plir dans ce royaume , qui fut jadis si catholique.
Cette influence de l'Archiconfrérie se montre à dater de 1837, où, sai-
sissant les éléments déposés au sein de la société anglaise par les prêtres
français émigrés en 1792, elle les a fécondés et admirablement multipliés.
M. Desgenettes expose les phases diverses du progrès , depuis la dé-
marche du révérend Georges Sponsor, qui vint réclamer les prières des
Eglises de France, et en particulier de l'Archiconfrérie, pour la conver-
sion de l'Angleterre , jusqu'au retour à l'unité romaine du célèbre New-
man et de ses amis.
Ce bulletin est terminé par une notice sur la statue de Notre-Dame-
des-Yictoires, qui nous a vivement intéressé, et qui dévoile, en quel-
que sorte , la raison providentielle des succès de l'Archiconfrérie.
De grands événements se rapportent à la fondation de cette église, de
cette statue et de cette chapelle de la Vierge. L'église fut fondée par
Louis XIII , et consacrée sous le titre de Kotre-Dame-des-Victoires , en
reconnaissance de ses succès sur la révolte et l'hérésie. C'est là que la
sainte Vierge apparut au pieux frère Fiacre, pour lui annoncer qu'un
successeur serait donné au trône de saint Louis , et ce successeur fut
Louis XIV. Ce fut à cette occasion que Louis XIII consacra sa couronne
et ses Etats à la sainte Vierge. Cette statue est celle que le pieux frère
Fiacre fit exécuter sur le modèle de la Madone miraculeuse de Savone ,
modèle révélé par la sainte Vierge elle-même. Cette chapelle est celle
que fît bâtir Louis XIV, pour y placer la statue de Notre-Dame-de-3Ii-
séricorde , devant laquelle Fiacre avait demandé à Marie d'être là,
comme à Savone , le refuge des pécheurs. On sait quelle fécondité puis-
sante celte ardente prière a reçu dans ces derniers temps. Puisse la di-
vine Marie être aussi favorable à nos publications que le désire le véné-
rable directeur de FArchiconfrérie , qui s'y intéresse vivement , et se
déclarer elle-même , à défaut de son zélé serviteur, à qui elle n'en laisse
guère le temps , notre directrice vigilante !
Ce sixième bulletin termine le premier volume des Annales de V Archi-
confrérie (1).
(1) Un vol. iu-S*. Prix : 4 fr. 50 c; et chaque bulletin 75 cent.
— 159 —
i^vtnnc bu 0oiir.
Il est une heure de silence
Oii la solitude est sans voix,
Oii tout dort, même l'espérance,
Oii nul zépliir ne se balance
Sous l'ombre immobile des toits.
A. de Lamautine.
La nuit laisse tomber ses mystérieux voiles,
Avec eux le bonheur, avec eux le sommeil :
Et les perles du soir, les rêveuses étoiles
Montrent leur front vermeil.
La nocturne courrière avec amour se penche
En caressant les tours des antiques châteaux,
Et fait glisser les flots de sa lumière blanche
Sur le flanc des coteaux.
L'astre brillant du jour a fini sa carrière .
Roi sans gloire, il s'enfuit sur son chariot de feu,
Et jette encore au monde un rayon de lumière,
Comme un regard d'adieu.
Tel naguère l'on vit, chassé de sa puissance,
S'éloigner pour l'exil un puissant empereur :
En partant, il tournait ses regards vers la France
Ivre de sa splendeur.
Entendez-vous, là-bas, dans la forêt obscure
Lentement expirer les chants des villageois!
Du chantre des bosquets caché sous la verdure
Entendez-vous la voix 1
Cependant ses rivaux ont cessé leur ramage,
Philoraèle veut seule exhaler ses chansons ;
Et de son dernier hymne, au fond du frais bocage,
Meurent les derniers sons !
— 160 —
Dans le clocher noirci de la chapelle antique.
Retentit doucement le paisible Angélus!
Il tinte mais hélas! sa voix mélancolique,
Je ne la comprends plus !
A l'entendre jadis je goûtais bien des charmes,
Quand la cloche du soir me découvrait le front,
Quand je priais si bien, en mouillant de mes larmes
Le vieux banc de gazon.
Oui jadis !... maintenant de mon heureuse enfance
Je n'ai plus conservé que des regrets cuisants :
J'ai foulé sous mes pieds ma robe d'innocence,
Je n'ai plus mes dix ans !
L'Angelus! aussitôt près de la croix de pierre,
La vierge, le vieillard se sont mis à genoux,
Et font monter aux cieux leur modeste prière,
Leur prière pour tous.
C'est l'heure où le berger redescend dans la plaine,
Suspendant les concerts de son gai chalumeau,
Et vient regarder boire auprès de la fontaine
Son docile troupeau.
C'est l'heure où l'exilé caressant son mensonge
Sous l'ombre d'un tilleul va chercher le sommeil,
Revoit tout ce qu'il aime, en son faux mais doux songe,
Et pleure à son réveil.
C'est l'heure où répétant les adieux de sa mère.
L'orpheline gémit dans le champ de la mort ;
Rentre moins malheureuse en la pauvre chaumière,
Prie, espère et s'endort !!!
Au pied du Moléson (canton de Fribourg).
Un Helvétien.
Taris. — IniprinitM-ie catliolique d'A. SlllOU et 1>ESQUEUS, rue des ÎN'oyers, "
LA LECTURE.
-<trà<i»-
DES LIBERTÉS DE, L'ÉGLISE GALLICANE.
TROISIÈME ARTICLE (U.
<'oiuiiieufuii'e .sur les noteN manuscrites de ill. l'ubbé Flenr;), rap|ior(i>e«
dans l'ai-tiele précédent. — Esprit qui animait Bossuet dans rafTiiirc
de la tléclaÈ'ation.
Les réclamations d'Innocent XI, au sujet de la Heyak, furent le prin-
cipal motif du mécontentement de Louis XIV. Il fit part de ses disposi-
tions au grand chancelier Le Tellier , en qui il avait une grande con-
fiance. Le grand chancelier communiqua à son fils, l'Archevêque d(3
Reims , l'amertume qui oppressait le cœur du Roi. Bossuet , nommé a
l'évêché de Meaux, et dont on connaissait le dévouement pour Louis XIY,
ne tarda pas à être mis dans la confidence ; mais, soit que l'ouverture
qu'on lui fit dès lors de certains projets ou déterminations à prendre,
eussent paru l'inquiéter , soit que d'autres motifs le tinssent éloigné des
conférences qui suivirent cette première communication, on ne l'y
voyait plus paraître. Le Roi en fut instruit et se plaignit de son absence.
Il voulut que l'Evéque de Meaux fit partie de toutes les réunions ou l'on
délibérerait sur les moyens à prendre pour forcer le Pape à se montrer
désormais plus condescendant aux volontés du Monarque. Ces moyens
devaient être de proclamer hautement sur l'autorité du Souverain-
Pontife les sentiments suivis par un certain nombre de docteurs de Sor-
bonne, qui, depuis le concile de Constance, et principalement sur l'au-
torité de Gerson, avaient restreint, en certaines limites, les prérogatives
du chef de l'Eglise. Il fallait des personnes d'une haute réputation de
science pour donner du poids à une pareille mesure, L'Evéque de
Meaux, dont les savants ouvrages étaient si universellement célébrés ,
devait nécessairement discuter une affaire aussi sérieuse. Personne
mieux que lui ne pouvait établir les bases d'une déclaration qui, sans
envahir sur le dogme, tiendrait le Pape en respect, et le rendrait désor-
mais plus timide , quand il serait question de contrarier les volontés et
(I) Voir notre livraison de février, [>. 33.
1. la JUIN 1847. iî
les arréls du Prince. Bossuet , qui avait paru d'aborà entrer dans un
semblable projet, ne tarda pfis à l'envisager çpninie péi'illeux ; car il
avait réfléchi sqr les conséquences que pouvait avoir, à Rome et ail-
leurs, une démonstration solennelle de sentiments qui sembleraient
d'autant plus hostiles qu'ils seraient manifestés à l'occasion de la Héyale.
Le Sainl-Siége avait toléré jusqu'à ce jour qu'une partie des membres
de la Sorbonne enseignassent des opinions qui n'étaient pas celles des
autres universités catholiques; car il était prudent de s'abstenir d'une
prohibition qui aurait pu occasionner trop de bruit, peut-être même
du scandale; mais ne se croirait-il pas autorisé à séNir contre des Prélats
qui, contre toutes les convenances, se permettraient de restreindre ce
que les Souverains-Pontifes regardaient comme leurs prérogatives in-
contestables? Le Roi, qui ne songeait qu'à humilier le Pape, avait saisi
avec avidité l'expédient qu'on lui avait soumis. Tous les personnages qui
l'entouraient, ou qui pouvaient taire pénétrer jusqu'à lui les préven-
tions qui les animaient contre le Saint-Siège , entretenaient et nourris-
saient les dispositions qui lui avaient été suggérées. C'était le grand chan-
celier Le Tellier, qui ne voyait rien de plus beau que de se rendre agréable
à Louis XIV, et de le seconder dans ses desseins ; c'était l'Archevêque de
Reims , qui, bien loin de se tenir en garde contre les intentions de son
père , les retrouvait toutes dans son propre cœur; c'était l'abbé Faure,
commensal de ce Prélat , qui lui avait donné toute sa confiance , et qui
avait adopté tous les préjugés de ce docteur contre le Souverain-Pontife
et la chaire apostolique ; c'était le ministre Colbert , qui ne croyait pas
pouvoir mieux faire sa cour au Roi que de le presser de suivre cette af-
faire, et d'insister auprès du Clergé [)our qu'il formulât une déclaration
redoutable à ce chef de l'Eglise , qui avait osé se plaindre du parti que
Ton avait pris au sujet de la Régale. On fit connaître à Bossuet la volonté
du Roi, qui entendait qu'il se trouvât aux conférences préliminaires de
l'assemblée ; il y vint. L'Archevêque de Reims s'^iipressa de manifestei
en sa présence le désir qu'il avait que l'on ne laissât pas échapper l'oc-
casion où la cour de France avait un démêlé sérieux avec le Saint-Siège,
pour traiter la grande question de Fautorité du Pape, et la trancher net-
tement , d'après les principes d'une partie notable des docteurs de Sor-
bonne. 11 disait que l'on ne trouverait jamais pour cela un temps plus
opportun, parce qu'une pareille question ne pouvait se traiter décem-
ment et convenablement que dans un temps de division. Mais, répon-
dait l'Evêque de Meaux , dont la réflexion avait singulièrement mo-
difié les idées , c'est précisément parce que le Pape et le Roi ne sont
pas maintenant en bonne intelligence , que le parti que vous voulez
prendre n)e parait plus hors de saison. Il y a , en efTil, quelque chose
de dur et d'outrageant d'ajouter au chagrin du Pape . qui , après tout,
a cru re iiplir un devoir dans la sentence qu'il a rendue au sujit de la
Héga'e. Il faut aller en avant, disait M. de Choiscul-PrasUn , Evèque de
Tournai. Ne laissons point passer une aussi favorable circonstance de
— 163 —
proclamer, coiuine étant les nôtres, les seutimeuts de nos docleuis.
C'est la France qui doit se mettre à la tête de celte publication. Je ne
puis, répliquait Bt)ssuel , adopter votre avis. Ne prossenlez-vous pas
les orages, peut-être même les foudres que vous allez provoquer? Si nous
devions nous réunir en concile, ce que nous aurions prononcé n'aurait
de valeur que d'après la ratification du Pape, et oseriez-vous l'espérer?
Il ne s'agit pour nous que d'une simple assemblée : c'est la volonté du
Roi, et vous voulez que cette assemblée émette des opinions qui feraient
reculer d'effroi les membres d'un concile? Y pensez-vous? Mais il faut,
dites-vous, profiter de ce temps de division! Qu'y gagnerez-vous ?
L'Eglise serait-elle donc en si grand péril , parce que Taulorilé du chef
de l'Eglise ne serait pas limitée dans les bornes plus étroites où vous
voulez la restreindre? Votre publication, dans le fond, ne sera d'au-
cune influence pour changer les idées reçues hors de France; elle irritera
et indignera les Evêques étrangers, mais surtout le Pape et le sacré
Collège. C'est ainsi que vous augmenterez la division, loin de Téleindre.
Mais le Roi veut une satisfaction , et voilà un moyen de le venger et de
nous venger nous-mêmes de la manière sévère dont le Pape nous a traités.
Messieurs, voilà ce que nous n'osons pas exprimer, mais ce qui est au
fond de nos cœurs ; et pourtant il nous serait bien difficile de montrer
que nous avons plus de motifs de nous plaindre que lui.
Convenons-en , Rome a pour nous des procédés plus délicats que nous
ne devions les attendre; elle sait bien ce qui est enseigné dans notre
Sorbonne elle garde le silence, quoique ce ne soit pas son enseigne-
nient. Je m'étais borné à dire dans le livre de V Exposition publié il y a
quelques années , « qu'on devait la soumission et l'obéissance au suc-
" cesseur du Prince des Apôtres, en vertu de sa primauté, sans m'ar-
X rêter aux questions discut'^es dans les écoles, et dont j'ai dit qu'il
« n'était pas nécessaire de parler , parce qu'elles n'étaient pas de foi ca~
« tholique [Exp. ch xxi). » Je ne pouvais assurément rien dire de moins
à l'égard du Saint-Siège ; et bien loin de me reprocher de n'en avoir
pas dit assez , Innocent XI m'a adressé le bref le plus flatteur, que l'on
peut voir en tête de ce petit ouvrage. Duperron et Richelieu avaient ob-
servé la même réserve dans leurs traités de controverse, et ils n'ont pas
obtenu le même honneur, quoiqu'ils eussent si bien mérité de l'Eglise,
et qu'ils ne parussent adopter les sentiments que suivent bon nombre de
nos docteurs de Sorbonne. Puisque le Saint-Siège se montre si bien\eil-
lant pour nous, ne montrons pas de l'hostilité envers lui. Laissons
mûrir tout au moins ce projet encore trop prématuré d'une déclaration
irrespectueuse et irritante. On ne nous intente point de procès pour l'en-
seignement de quelques opinions que Rome ne saurait adopter : conten-
tons-nous de cette tolérance , et gardons notre possession.
Bossuet s'adressant ensuite personnellement à l'Archevêque de Reinis,
lui dit : Vous voulez. Monseigneur, qu'on profite de la mésinleili^ence
qu'a fait naître la Bégaie pour trancher sur la question de l'«ulorité du
— 164 —
Pape, et en fixer les limites. Je vois avec peine cette disposition. Quanti,
par cette mesure extrême, vous réussiriez à faire taire le Pape, d'un
côté , au moyen d'une nouvelle plaie que vous feriez à son cœur, auriez-
vous pour cela plus raison de l'autre? Vous aurez la gloire , si c'en est
une , d'avoir terminé l'affaire de la Régale : mais cette gloire sera pour
jamais obscurcie par les propositions odieuses que vous voulez procla-
mer. Le Roi. comme le plus fort, percevra les revenus ecclésiastiques
que le Saint-Siège n'avait pas cru devoir lui céder ; vous applaudirez à
cette victoire si facile qui sera votre ouvrage , et vous ne réfléchissez
pas à l'anatberae de la postérité qui dira un jour : Louis XIV a ouvert la
carrière des envahissements sur les revenus ecclésiastiques de France ;
le Clergé de France a applaudi quand le Vicaire de Jésus-Christ lui or-
donnait de résister à cette spoliation. Innocent s'est montré inflexible à
réclamer contre la violation des règles canoniques , et les Evêques fran-
çais , qui s'en disaient les plus zélés observateurs , ont publié , à cette
occasion , des articles outrageants pour le successeur des Apôtres.
Les hommes prévenus ou passionnés ne se rendent à aucunes raisons,
quelque fortes et convaincantes qu'elles puissent être. Les Prélats qui , à
cette époque^ fréquentaient la cour étaient toujours plus disposés a flatter
le Roi , et à lui donner raison, qu'à lui opposer la moindre résis-
tance (1). M. de Harlay, Archevêque de Paris , était l'homme le plus
docile au vouloir royal. Le Roi lui fit connaître qu'il entendait qu'on
s'occupât de traiter la question de Tautorité du Pape. Le Prélat se garda
bien de le contredire. Quand tous les membres qui composaient la con-
férence , dont faisait partie le Père La Chaise, furent réunis, il leur
annonça les ordres de Sa Majesté. On n'osa point s'y opposer ; plusieurs
même abondèrent dans le sens du Prince , et lui donnèrent doublement
raison , et dans l'aff^aire de la Régale , et dans celle qui en devait faire
le pendant. Le Pape . dit l'un deux , nous a poussés à bout ; il s'en ?-é-
pentira. Bossuet , qui n'avait pas perdu l'espoir de faire avorter le
projet de la Déclaration , sentit vivement combien ce langage devenait
nuisible à ses desseins. Que faire? Le Roi avait parlé ; tous les Evêques,
ou avaient eux-mêmes fait naître dans l'esprit du Monarque la pensée
dont il pressait l'exécution , ou l'avaient adoptée sans la moindre répu-
gnance. Louis XIV ne devait pas reculer, puisqu'il avait l'approbation
et l'encouragement ,. au moins tacite , de celui-là même qui prononçait
comme juge dans les incertitudes de sa conscience. Bossuet n'entrevoyait
plus qu'un moyen de donner satisfaction au Prince^ sans se jeter encore
dans le mauvais pas qu'il conservait un certain espoir d'éviter : c'était
de proposer et de faire adopter , s'il était possible , à ceux qui compo-
saient la conférence de ne rien prononcer ni décider avant d'avoir pesé
sur cette question le pour et le contre, par une étude sérieuse de la doc-
trine des Pères et des conciles. Que risquait-on ;i prendre ce parti ?
(I) N'est-ce jtas cette iiiême disposition qui a causé tous les uiaux qui désolent l'Eglise
'l'AUeniagne? Voycî les derniei-s Mémoires du Cardinal Pacca.
— 165 —
Duperron et Richelieu, si dévoués à la monarchie , n'avaient pas même
Voulu se prononcer sur le point qui excitait le plus vi\ement la suscep-
tibilité des princes. Quel si grand inconvénient y avait-il à les imiter,
même sur.cet article? Quant à l'infaillibilité du Pape dans ses décisions
ex cathedra , elle a tant de ressemblance avec l'indéfectibilité du Saint-
Siège , qu'on doit nécessairement admettre , si l'on veut être véritable-
ment catholique, qu'il y avait ou puérilité ou une sorte d'hostilité envers
le Saint-Siège de s'y montrer contraire. La supériorité du Pape sur les
conciles , même généraux, serait bien délicate à attaquer , après tant
d'autorités qui semblaient la rendre irréfragable, à part les temps de
schisme et de débats entre plusieurs Pontifes ; circonstance sur laquelle
personne n?a envie de discuter. Qu'importe d'ailleurs la question de sa-
voir si les jugements du Saint-Siège n'ont leur sanction définitive
qu'après, le consentement de l'Eglise universelle , puisque nous conve-
nons tous qu'il faut toujours commencer à y adhérer, et qu'aucun Evê-
que , en particulier , n'aurait le droit de refuser son assentiment à une
décision pontificale? Il n'y a donc point de raison qui nous engage à
précipiter notre jugement dans une affaire aussi épineuse , et il y a
mille motifs de ne la terminer qu'après l'examen le plus appro-
fondi.
Bossuet , en parlant ainsi , espérait que l'expédient qu'il proposait fi-
nirait par faire renoncer entièrement à la pensée d'une Déclaration. Il
calculait la durée du temps que toutes ces recherches devaient occa-
sionner; il voyait naître des difficultés nouvelles à chaque pas que fe-
raient les examinateurs. Un demi-siècle ne suffisait pas pour lire , même
très-rapidement, les divers auteurs qui avaient défendu les prérogatives
du Saint-Siège ; en faudrait-il moins pour se munir d'autorités con-
traires ? Il entrevoyait donc les Prélats se décourageant presque dès le
début de leur examen, qu'il comptait pouvoir faire finir, un peu plus tôt
ou un peu plus tard , quand l'effervescence actuelle des esprits serait
calmée.
On fit part au Roi de l'expédient imaginé par Bossuet. La déférence
que ce Prince avait pour les sentiments de l'Evêque de Meaux les lui
eût probablement fait adopter ; mais M. de Harlay, qui répondait tou-
jours aux faveurs de Louis XIV, en flattant son absolutisme , lui repré-
senta que la mesure proposée par Bossuet entraînerait des lenteurs in-
terminables ; cju'il fallait en finir sur des questions assez mûrement
examinées par la Sorbonne, et ne pas perdre l'occasion propice qui s'of-
frait de s'expliquer nettement sur l'autorité dun Pape si peu favorable
aux arrêts de Sa Majesté. De son côté , le ministre Colbert, qui n'envi-
sageait cette aff'aire qu'en politique et en homme du siècle , appuya de
tout son pouvoir la réflexion de l'Archevêque ; le Roi devait faire sentir
qu'il était roi, à Innocent XI, ne fût-ce que pour lui apprendre qu'on
ne froissait pas en vain les volontés d'un monarque de France.
Louis XIV ne balança plus. Ordre fut donné aux Prélats de l'assem-
— 166 —
l)lée de conclure au plus tôt , et de formuler une Declaratiou sur lau-
torité du Pape.
Toul plia sous l'autorité royale. Bossuet lui-même n'osa plus résister.
Son coeur, si profondément catholique et si délicat, crut devoir imposer
silence aux alarmes de sa conscience; mais, comme un autre Pilate , il
murmurait tout bas : Miuidas ego swn.... accipite euinvos , et secuiidùm
legjm vestram jidicate eum (Joan 18, 31 ). Tous les yeux se tournèrent
naturellement vers lui pour la rédaction des articles; mais sa répugnance
fut si marquée qu'il fallut déférer ce soin à un autre. M. de Choiseul-
Praslin , Evêque de Tournai, avait manifesté tant de zèle pour la con-
clusion de cette affaire qu'on le désigna pour rédiger les propositions. Il
ne se fit pas prier , il se piquait d'être théologien, et surtout de n'être
pas ultramontain. Il était fier de pouvoir bientôt en donner la preuve.
Mais sa suffisance fut bientôt humiliée , car s'étant présenté a l'assem-
blée avec son travail, la lecture qu'il en fit n'excita qu'une désappro-
bation universelle. Celait une suite de ihès^'s agencées selon la méthode
scholastique. Chacune de ses propositions était prouvée par l'Ecriture,
la tradition et la raison. Outre ce défaut grave , on remarqua que ses
preuves étaient partout vulnérables, et que sa logique était extrême-
ment faible. Tous les Prélats s'accordèrent à dire qu'un pareil travail
ne pouvait être accepté. Pas une voix ne fui favorable au pauvre rédac-
teur, qui en fut pour sa peine, suivie d une accablante huudlialion. Il
était naturel que l'on revînt à Bossuet ; les suffrages à peu près uni-
versels lui étaieut assurés d'avance, et tous les assistants semblaient lui
dire : Cet affront n'est pas pour un homme environné jusqu'ici de tant
de réputation et de tant de gloire.
Ce choix était flatteur : malheureusement, Bossuet n'y fut pas insen-
sible. 11 se regarda lui-même comme un homme que la nécessité engage
dans un mauvais pas , et qui n'a plus qu'a s'occuper à le franchir avec
le moins de désavantage qu'il lui sera possible. Le Roi avait n)anifesté
ses volontés; il n'eût pas voulu lui déplaire; il se sentait capable de
formuler des propositions qui, sérieusement méditées, diraient encore
moins, et n'auraient pas, à l'égard du Saint-Siège, une portée aussi
défavorable que les opinions de quelques Sorbonistes. El il faut bien
en convenir , il avait lui-même certains préjugés puisés à leur école ,
préjugés que n'avaient jamais eus les Duperron et les Richelieu. Il
n'était pas non plus tout a fait insensible à la gloire qui pourrait s'atta-
cher à son nom , en rédigeant une déclaration qui attesterait aux siècles
futurs son intrépidité et sa hardiesse. Jamais rien de semblable ne
s'était fait dans une assemblée ecclésiastique. Aussi ce qu'il allait formu-
ler né pourrait jamais être envisagé comme une décision dogmaticjue.
Heureux si cette funeste déclaralion n'eût été jamais destinée à devenir
conmie une loi de l'Etat, pour ouvrir ainsi la porte, un siècle plus
lard, a la Constitution civile du Clergé ( I ) ! Quoi qu'il en soit, nous pouvons
(l) ^ûUo mouiieraus bieutôt, daus la Vou) de l Eglise ■ cûuimeut la Dcciaration de
|f.><5 a amené la Constitution civile du Cierge. Wote du Hédacfeur^
— 167 —
Lieu allester , sans crainte de nous conipiomeltre , que jamais le giaud
Bossuet ne se lût montré complaisant, dans cette circonstance, sil eût
pu [)révoir les maux inconcevables que devaient traîner à leur suite des
propositions que, d'avance, il avait lui-même appelées odieuses. Il aura
Je temps, avant de mourir, de voir les parlements s'en servir contre
l'Eglise l'omaine , a laquelle il tenait par le fond de ses entrailles; les
novateurs les élèveront jusqu'aux nues; et , plus tard , sa plume catho-
lique sera réduite à retracer, d'après leurs écrits , en grande partie,
la défense de cette déclaration à jamais déplorable; encore n'osera-t-il
pas la publier de son vivant , après y avoir consacré vingt ans de tra-
vaux et de recherches dignes d'une meilleure cause.
Les articles furent bientôt dressés (1). Les savants que les préven-
tions et la partialité n'aveuglent pas^ n'ont pu s'empêcher de remarquer
dans leur énoncé le mal. lise d'une àme honnête qui souiTre d'avoir à
parler hardiment de son supérieur. Ce n'est plus ce style brillant, lu-
cide , attachant, qui donnait jusque-la tant de charmes à la lecture des
œuvres du grand homme. .Jamais il n'a parlé avec tant de gêne, jamais
il n'a été si froid , si glaçant. C'est encore Bossuet ; mais c'est Bossuet
faisant un procès-verbal a contre-cœur, et semblant vouloir se mettre à
couvert de la foudre qui gronde dans le lointain , et le menace. La lec-
ture des quatre articles dressés par Bossuet fut faite à l'assemblée le
n mars 1682.
Ce fut chez l'Archevêque de Paris que l'on s'assembla pour examiner
et discuter ces articles. Quelque soin qu'eût pris Bossuet de s'exprimer
dans les termes les plus modérés et les plus respectueux envers le Saint-
Siège, on comprit pourtant combien le Souverain-Pontife allait être
blessé de ce qu'une assemblée de Prélats se donnait le droit de fixer les
limites de la puissance apostolique ; et l'on prévit le cas où les proposi-
tions pourraient être flétries par un jugement solennel. Dans cette pré-
vision, les membres du conseil tiélibérèrent s'il n'était pas à propos, au
moins pour retenir le Pape , d'insérer dans la déclaration que le res-
pect que l'on avait pour sa qualité de chef de l'Eglise et pour ses déci^
sions, n'empêchait pas que, pour des causes très-graves, on ne se
crût en droit d'appeler de ses jugements au futur concile. Ce langage, il
faut le dire, effraya Bossuet qui savait mieux que personne que ces
appellations n'avaient jamais eu lieu que delà part des hérétiques. Son
prt-mier coup d'œil était toujours d'une justesse admirable; et, s'il ne se
fût jamais écarté de ce qui l'avait frappé d'abord, il semble qu'il n'eût
fait dans toute 'sa vie aucun faux pas. Ici, il montra de la fermeté jus-
qu'au bout. Je ne saurais, dit-il, consentir â l'insertion de celle clause :
(1) Si on les examine avec attention, on reconnaît qu'ils ne tliffùieut pas, pour le
fond, des six artides qu'avait dressés en 1665 la Soi bonne, iJ l'occasion de quelques
thèses relatives à l'aulorité du Pape; seulement, les articles de la Sorbonne sont rédigés
avec moins de gène et plus de clarié. On peut voir dans le Cours de droit canon, de.
M. l'abbé André, t. n, p i.38, les six articles de cette déclaration dp la Faculté «le théo
legie, faite an roi par ses députés, le 16 mai 1665.
— 168 —
les appellations de ce geure ont été nommément condamnées par les
bulles de Pie II et de Jules II; les Souverains-Pontifes ne reviennent
jamais sur les décisions de leurs prédécesseurs ; elles sont un engage-
ment sacré pour ceux qui les suivent de marcher dans la même voie.
Aveu frappant, et qui, dans la bouthe de Bossuet, équivaut presque à
la reconnaissance de l'infaillibilité pontificale. Nous ne disconvenons
pas, néanmoins, qu'on entrevoit quelque chose de méprisant dans cette
manière de s'exprimer, rapportée par Fleury : E)igagés à Rome à les
condamne?' ; ne recvtknt jamais. Mais outre que ce ne sont ici que des
notes tracées précipitamment pour ne rien oublier, Bossuet avait devant
ses yeux l'Evêque de Tournai qu'il savait être extrêmement hardi
à l'égard du Saint-Siège; il est probable que ce fut ce Prélat qui fit
■mention des appellations au concile : le ton de Bossuet , qui ne le bles-
sait plus par cette tournure d'expressions, énonçait une vérité qui devait
l'arrêter tout court, en lui faisant entrevoir que ce que l'on demandait
suffisait pour faire condamner des propositions déjà assez odieuses.
Du reste , si l'assemblée crut devoir appuyer l'hétérodoxe pensée des
appellations du jugement du Pape au futur concile, elle dut bientôt
s'apercevoir de quelle conséquence il pouvait être pour elle d'exciter
la vertueuse indignation de Bossuet. Il était déjà blessé de ce qu'eu
venait de proposer ; et, si l'on montrait de la persistance, il pouvait, en
retirant ses articles ; et en refusant sa coopération à un complot où il
avait été entraîné malgré lui , renverser tous les projets du Roi et des
Prélats courtisans qui s'étaient ofl'erts pour servir son esprit de domi-
nation.
Messeigneurs , leur dit-il , vous voulez faire d'une entreprise déjà
trop fâcheuse, une affaire tout à fait condamnable ; et vous allez si loin
que le Saint-Siège ne verra rien, dans toute la suite de cette opéra-
tion, qui ne soit, par un funeste progrès, de plus en plus répré-
hensible. Au fond , ne devions-nous pas notre appui aux Evêques de
Pamiers etd'Alet? Nous les avons abandonnés, et trahi leur cause par
un excès de complaisance à la volonté royale. Qui d'entre nous oserait
nier que nous avons eu tort? L'affaire du monastère de Charonne au
faubourg de Saint-Antoine, à Paris, n'est pas meilleure. On a traité
comme coupables les religieuses de la congrégation de Notre-Dame, parce
([ue, d'après la sentence d'Innocent XI, elles n'ont pas voulu reconnaître
la supérieure que le Roi leur a imposée de sa propre autorité , à l'insti-
galion de l'Archevêque de Paris ; et cela contre leurs règles qu'on n'ignore
])as avoir été approuvées par le Saint-Siège, et qui leur donnent le
droit de faire cette élection. La sainte discipline de l'Eglise doit-elle être
ainsi méconnue dans un royaume très-chrèlien ? Quel rôle jouons-
nous, Messeigneurs? nous devons en rougir. Nous nous mettons à la place
du Siège apostolique; et pourquoi? pour empêcher le bien qu'il veut
lairc, et faire le mal (ju'il veut empêcher. Nous, nous ne sommes pas
sans reproche : nous avons blàmè la conduite lerme et canoniciue des
.— 169 —
Evèques de Pamiers et d'Alet ; nous devions l'admirer du moins, si. en
face du Roi , nous n^avons pas eu le courage de la soutenir. Après la
mort de ces Prélats, les grands Vicaires capitulaires ont suivi la même
ligne, et rappelé à l'ordre les pourvus en Régale ; ils n'ont fait que se
conformer aux saints canons; et pour cela, on les a déférés aux tribu-
naux; on les a condamnés d'après un procès-verbal dont la fausseté est
notoire. Les voilà flétris comme criminels de lèse-majesté. Le P. Cerle
n'a évité la mort qu'en prenant la fuite. Les arrêts du pai'lement de Tou-
louse, dans cette malheureuse affaire , sont insoutenables ; ne pouvant
faire mourir sa victime, il l'a fait exécuter en effigie. L'abbé Charlas a
prudemment disparu. Ce Docteur est allé porter ailleurs, comme le
P. Cerle, ses rares talents et ses grandes vertus. Deux autres Vicaires
généraux capitulaires , Fromaget et Benjamin, ont été jugés indigne-
ment , malgré leur innocence. C'est assez de tant d'iniquités que nous
devons déplorer. Qu'il ne soit pas dit que des Evêques ont jeté le blâme
sur des hommes vertueux que l'on a traités en coupables. S'il va quel-
qu'un à blâmer dans cette triste affaire , ce sont les Archevêques de
Toulouse et de Narbonne qui ont cassé des sentences qu'ils devaient
maintenir, puisqu'elles étaient conformes aux saintes prescriptions de
l'Eglise.
.le pense que l'on me saura gré des éclaircissements que je viens de
donner sur les notes manuscrites laissées par l'abbé Fleury. Les déve-
loppements ne sauraient m'être reprochés, puisqu'ils sont puisés dans
les faits les plus authentiques de cette époque. J'avais besoin, au reste,
de redresser quelques inexactitudes qui sont échappées au savant Mar-
chetti. Archevêque d'Ancyre, dans le commentaire qu'il a publié lui-
même de ces noies précieuses. Je me contenterai d'en relever ici quel-
(jues-unes. Il ne parait pas avoir compris les mots, hors de saison^ qu'il
interprète d'une àes. saisons de l'année, et non de la circonstance inoppor-
tune où l'on se trouvait: et c'est à Fleury qu'il fait dire que Bossuet s'oppo-
sait à ce qu'on s'occupât de la chidaration, comme si un temps trop chaud
ou trop froid devenait incommode pour les réunions. H semble n'avoir
pas mieux entendu cette réflexion : on augmentera la division que l'on veut
éteindre; ni ces paroles : le P. la Chaise joint, ({u'il a traduit : le P. la
Chaise ajouta ; il fait honneur à Fénelon de n'avoir pas fait partie de
cette assemblée, et il le suppose expressément Evêque , fjuoiqu'il n'ait
été nommé à l'archevêché de Cambrai que treize ans plus tard. Je passe
sous silence beaucoup d'autres points qui n'ont pas été bien saisis par
l'illustre Archevêque d'Ancyre qui, loin de la Vrance, ne pouvait pas
parler avec la même exactitude qu'un Français, sur celte époque de
notre histoire, où il n'était guidé que sur des notes la plupart inintelli-
gibles pour lui , quoifiu'il ail eu sous les yeux le petit commentaire
d'ailleurs si fidèle de M. l'abbé Emery, au delà duquel il était si chan-
ceux de hasarder des conjectures. C'est l'observation que me faisait un
jour, au sujet do Mgr Marcholti, feu M. Picot, rédacteur de l'Ami de lu
— 170 —
Rrhgiu/i. L'explication dont j'ai présenté lessai ci-dessus, paraît remé-
dier à tout pour ceux qui ont la dernière édition de la critique de
Fleury (1819). Il se trouve, d'ailleurs, dans le commentaire du prélat
italien, des réflexions fort sages. Je n'en traduis ici que !a fin. « Bossuet,
« dit-il, engagé malheureusement dans cette triste affaire, ne songea
« plus qu'a diminuer le mal qui devenait inévitable. Le chef-d'œuvre,
« pour lai, eût été de réussir, par tous les détours qu'il employait alors,
« d'écarter entièrement, ou, du moins, d'éluder la décision doctrinale
« que l'on demandait; mais le torrent tombait de bien haut, et dissipait,
« comme une fumée légère, tous les expédients auxquels Bossuet avait
« recours. On voit que ce grand homme, forcé jusque dans ses derniers
« retranchements, par d'impérieuses circonstances, met en œuvre tout
'( ce qu'il a de ressources dans son génie pour se diriger, sans faillir,
« au milieu de deux écueils qui l'environnent. Ici, il voudrait contenter
« une volonté royale qui allait toujours en multipliant ses exigences : là,
« il sent que le devoir lui fait une loi de ne pas avancer, ou plutôt, de
a faire un pas en arrière. Et voilà ce qui achève d'éclaircir cette histoire,
« et ce que nous expliquent les monuments recueillis dernièrement avec
« tant de soin par Mgr de Bausset dans la vie de Bossuet qui vient d'être
a publiée à Paris. Il y est démontré que l'Evêque de Meaux dans les quatre
« fameux articles qu'il fut contraint de rédiger, et spécialement dans les
« IIP et IV% n'avait point pour but d'établir une doctrine aussi diffé-
« rente de celle de Rome qu'on l'avait cru jusqu'ici, et que ce n'était pas
« dans ce sens qu'il fallait prendre les divers éclaircissements et décla-
« rations qu'il nous a laissés dans plusieurs de ses écrits. Dans ses pré-
ce cieuses notes, Fleury nous a mis a même de découvrir la parfaite
« cohérence de ce phénomène qui nous était jusqu'ici inconnu. Tout
« devient clair et concordant, dans cette procédure si longtemps mysté-
« rieuse, et qui consiste à employer des paroles qui semblent hostiles,
(c pour contenter ceux qui veulent un combat ; mais qui cachent un sens
« que Ion peut m">ntrer pacifique, à cjuiconque prendrait l'alarme dans
0 la suspicion d'une attaque. Disons-le néanmoins, le souvenir de cette
« marche oblique et de ces moyens termes, offriront toujours une nou-
<( velle amertume a tout homme qui se passionne pour la réputation
« d'un dos plus insignes défenseurs qu'ait eus l'Eglise, contre les der-
« nières hérésies du protestantisme. N'en disons pas davantage : la chose
« est faite : et c'est ainsi qu'elle s'est passée. »
Les sentiments exprimés ici par Mgr Marchetti sont assurément d'une
modération bien louable. Je pourrais en dire autant du docte Muzarelli,
du cardinal Gerdil et de tous les vrais savants d'Italie, qui ont traité
l'Episcopat français avec une délicatesse et des égards que la France
devrait rendre aux théologiens d'au delà des monts avec plus de fidélité
et d'équité. Certes, ce n'est pas à nous qu'il erniviendrait de ternir la
gloire de nos grands hommes, objet de tant de vénération pour ceux à
qui on n'eût pu faire un crimf» d'en parler avec moins de faveur. Qu'il me
- 171 —
^oil permis pourlaut de remarquer que BossiuH. dans lattaiit^ de la dé-
claration, parle constamment sur le ton d'un homme qui se sent atta-
quable ; il tient toujours à se justifier; il est perpétuellement sur la dé-
fensive, comme celui a qui on peut reprocher d'avoir mal fait. Que son
attitude est différente de celle qu'il avait eti traitant la controverse pro-
testante! Alors il marchait d'un pas ferme et assuré. Fort de la bonté
de la cause qu'il défendait, son langage n'avait rien de timide et de con-
traint; il s'avançait en triomphateur qui affronte tous les traits, et voit
l'univers prêt à applaudir à ses victoires. Ici au contraire, il se croit tou-
jours iJans la nécessité de faire l'apologie de ce qu'il a dit ou pensé. On
s'aperçoit qu'il n'est pas sans perplexité du côté de la conscience; et
on le voit par la précaution même qu'il prend de se dire tranquille. On
ne saurait méconnaître néanmoins quelque chose de bon dans le motif
qui le faisait agir. Ecrivant confidentiellement au cardinal d'Eslrées :
« Je me suis, dit-il, proposé deux choses : l'une, en parlant des libertés
« de l'Eglise gallicane, d'en parler sans aucune diminution de la gran-
« deur du Saint-Siège : l'autre, de les expliquer de la 'manière qrie les
« entendent les Evêques, et non pas de la manière que les entendent les ma^^
« gistrats... Je n'ai pas mis dans mon discours une seule parole qu'avec
« des raisons particulières : et toujours, je vous l'assure devant Dieu,
« avec une intention très-pure, et pour le Saint-Siège, et pour la paix,
« Les tendres oreilles des Romains doivent être respectées : et je l'ai fait
« de tout mon cœur... Je n'ai voulu ni trahir la cause de l'Eglise galli-
f< cane, ni offenser la Majesté romaine. En un mot, j'ai parlé net, car il le
a faut partout, et surtout dans la chaire; mais j'ai parlé avec respect:
a et Dieu m'est témoin que c'a été à bon dessein... J'ai toujours eu dans
« l'esprit, qu'en expliquant l'autorité du S.iint-Siége, de manière qu'on
« en Ole ce qui la fait plus craindre que révérer à certains esprits, cette
« sainte autorité, sans rien perdre, se montrera aimable à tout le monde,
« même aux hérétiques et à tous ses ennemis. » Bossuet écrivait à
Rome à M. Dirois, théologien du cardinal d'Estrées, au sujet du même
discours : « Je fis hier le sermon de l'assemblée; et j'aurais prêché dans
« Rome ce que j'y dis, avec autant de confiance que dans Paris; car je
« crois que la vérité se peut dire hautement partout, pourvu que la dis-
a crétion tempère le discours et que la charité l'anime. »
Nous jetterons, dans l'article suivant, un coup d'œil sur ce discours
si remarquable qui servit d'ouverture à l'assemblée de 1682 (1).
L'Abbé ***, ancien Vicaire général.
(1) Dans l'avtirle précédent, ci-dessus page 40, ligne 40, il s'est glissé une faute qUi
paraît être un anachronisme. Ainsi, au lieu do lire: Bossuet 6criTait le 6 férrier 1642,
lisez : écrivait le 6 février 1682.
— 172
PARIS RELIGIEUX.
ESQUISSES DE IIIŒVRS(I).
IX
Réponse à mtre cher correspondant. — Vous me faites l'honneur de me
dire, mon cher confrère, que votre dernière lettre sur la fameuse circu-
laire librario-pastorale, a fait beaucoup rire, mais aussi qu'elle vous a
valu quelques observations critiques, qui ont troublé votre conscience,
étonné votive esprit et puissamment dégoûté votre cœur du métier...
.Te réponds : ils ont bien ri î et ils n'ont pas été désarmés ! ! I Cela m'é-
tonne comme vous... mais encore? Ils ont porté le trouble dans votre
âme ! Et pourquoi ? parce que les paroles de Mgr de Paris, citées dans
votre lettre, et dont votre ami de la capitale avait fait l'application à
l'auteur de la circulaire, ne leur pa^xiissaient pas assez explicatives, assez
directes... — Ah! ah! vos braves compatriotes doutent de la sincérité
de votre ami parisien ! Eh bien ! adressez-les à Monseigneur lui-même,
qui leur répondra, comme il a répondu tout dernièrement : « Je m'étonne
((u'on ne voye pas une application aussi claire, aussi formelle. » Il est
vrai que Sa Grandeur parlait pour son diocèse, où personne ne s'y est
mépris et... ne pouvait s'y méprendre.
Ceci posé, et d'ailleurs tout éclaircissement étant facile à obtenir, je
conclus, mon cher confrère, qu'il y a de quoi lever jusqu'à l'ombre de
l'ombre d'un scrupule.
Mais ces observations critiques vous ont étonné. — Etonné!., de ce que
sans doute vos honnêtes gens ne comprenaient pas quel service c'était
rendre aux acheteurs deUvres, etc., que cette chasse à tous les forbans
industriels, qui en veulent à eux comme aux autres? El vous aussi, mon
cher confrère, vous vous perdez dans cette idée!... Mais rappelez- vous,
je vous prie, ce que répond dans notre grand Molière un bon homme,
iDattu par sa femme, à l'officieux voisin, qui s'interposait entre les époux :
« Si je veux être battu, que vous importe? » Il peut donc y avoir d'ex-
cellentes gens qui vous diront aussi : si je veux être volé, est-ce que cela
vous regarde?... De bonne foi! mon cher confrère, trouvez-vous dans
cette raison , la raison, pour un journaliste fidèle à sa mission , de
laisser piper, chipper le public? Car après tout ce bon public n'a pas
épousé le libraire, ni tout autre chevalier industriel, et, par conséquent.
il n'a pas les mêmes motifs qu'un mari pour être battu, ou volé. Donc!
l'étonnement de votre voisin ou de votre voisine, ne doit pas eu être un
pour vous, à moins que vous ne vous étonniez de l'étonnement de celui-
ci, de celle-là, comme disait Figaro : Finissons-en !
(1) Voir la livraison du ir> mai, p, l-in.
— 173 —
A vous croire, cher confrère, rom seriez presque dégoûté du métier....
délicat que vous êtes ! Allons donc, quand vous vous êtes enrôlé sous les
drapeaux de la critique, quelle devise avez-vous prise? Celle du grand
maître :
C'est un rude métier que celui de médire (Boileau).
et, comme abbé, voys avez ajouté, positis ponendis, c'es^à-dire, médire en
supposant les conditions voulues en bonne morale. Or, n'est-ce pas ici le
cas ou jamais?...
Tenez, mon cher confrère, vous me faites l'effet, pardonnez-moi l'ex-
pression, d'un véritable conscrit... de la critique littéraire. Le premier
coup de canon vous fait trembler de tous vos membres. Attendez,
attendez que votre moustache commence à grisonner comme la mienne,
et vous sentirez quel goût exquis, quel fumet à l'odeur de la poudre'.
Comme on s'enivre de gloire ! Comme le vieux loup marin est grand, beau
à voir, et heureux en lui-même quand sa corvette passe triomphante sur
le corps du brigantin-piratel — Moi ! dites-vous, moi! un loup de mer I
— Ne vous effrayez pas; ces loups-là. quand ils touchent terre, se méta-
morphosent si vite et si bien! Tenez, moi qui vous parle, je puis vous
en citer un exemple, qui vous fera reprendre du goût au métier.
On dînait, et pour mieux digérer, on suivait le précepte de Montaigne :
on caquetait les morceaux. Un convive qui avait Testomac paresseux
usait ou abusait dudit précepte. Il pérorait surtout contre les aristarques
de la presse, et précisément, en s'adressant à l'un des convives qu'il
savait être dans la rédaction de la Lecture : « Vous avez, lui dit-il, dans
l'auteur de Paîis religieux un collègue, qui n'est pas sot (merci !) mais
qui doit être, avouez-le , un peu méchant, et qui, franchement, ne sau-
rait aller à votre caractère, vous, si gai! si poli! si bon! si indulgent!
si » — Assez! assez! mon cher confrère, vous allez vous commettre;
ce collègue un peu méchant, ce loup marin, alors qu'il ne tient plus
la mer, alors surtout qu'il est à table, croyez-le. n'est plus le même
homme ; car... c'est moi 1
On rit beaucoup; on s'embrassa cordialement et l'on finit par com-
prendre que le métier de chasse-corsaires est beau et utile. Courage donc,
notre cher correspondant, et tâchez de prendre le pied marin.
X
Indulgences plénières. — Qui le croira ? Qui pourra le croire? OU! que
de langues vont être jetées aux chiens! Charmante et spirituelle de Sévi-
gné , que ne ressuscitez-vous pour le plaisir, unique en ce genre, de tenir
un quart d'heure au moins l'esprit de vos lecteurs dans une délicieuse
anxiété ! Moi, qui n'ai ni vos grâces, ni votre esprit j'arrive tout naïve-
ment au but.
Donc, le directeur d'un journal... religieux, ayant épuisé, je pense,
tous les tours de son bissac, je veux dire tous les puffs connus, eut l'idée...
oh non I je n'ose dire... c'est incroyable I On va crier... eh bien oui 1 crie
— 174 —
qui vuudca!... il eut l idée d'aller trouver te liouce apostolique, et, après
avoir constaté par a-\-b rutiilté religieuse de son journal, il eut... de
prier son Excellence d'accorder... des indulgences [sic] aux lecteurs (pro-
noncez abonnés) de son journal. Délicieux! délicieux!
Le nonce souriciit de ce sourire qui appartient à un homme d'esprit...
qu'il est. Et après avoir laissé le directeur dire et bien dire tout ce qu'il
y avait de drolatique dans son puff, il lui a réponda avec une aménité
grande : « Oui, mon cher ami, je vous accorde (le directeur étouffait de
joie), je vous accorde des indulgences, et des indulgences plénières...
(ô Monseigneur!...) pour vous, entendez-bien, (le front se brunit; c'est-
à-dire, pour l'idée et le dessein que vous venez de m'expliquer : vous
devez être content ! Adieu.
XI
Un quatorzième. — Patience I ce mot énigmatique s'expliquera bientôt
de lui-même.
M. le comte de Maistre. en parlant de la superstition, a dit qu'elle
était quelque chose de respectable, de soi bien supérieure au philoso-
phisme, puisque l'un est la négation de toute idée religieuse, et que
l'autre est au moins une idée", laquelle s'évanouit en s'élevant trop haut.
Je suis assez du sentiment du célèbre publiciste-philosophe : la supersti-
tion, quand surtout elle témoigne d'un grand fond de croyance, qui
inspire l'horreur du crime, me plaît singulièrement ; ce qui ne veut pas
dire, cju'au besoin je ne tâcherais pas de l'éclairer. Or donc, cette super-
stition ayant son genre de mériie, j'en réclame les honneurs pour mon
Paris religieux... Ne doit-il pas exceller en tout sur la province? Vous
allez le voir.
Chacun le sait, il n'est pas de ville, de village, de hameau, de palais
ou de chaumière, où le nombre treize appliqué à Judas, — fort peu his-
toriquement, n'importe! — qui ne soit regardé connue un nombre à
proscrire, de table, par-dessus tout. Vous comprenez, cher lecteur, vous
qui êtes initié aux mille formes ingénieuses de mon cher Paris, qu'il faut
ici comme ailleurs lui conserver son rang de prééminence Ainsi, dans ce
centre des lumières, l'homme religieux, et la femme principalement, ne
dînerait pas du tout, ou dînerait très-mal au festin le plus plantureux, si,
comptant les convives, elle se trouvait, elle, le treizième. J'ai vu le cruel,
oui! le cruel embarras d'une grande maîtresse de maison, causé par
l'absence forcée d'un invité. On délibère, — et pourquoi pas, quand les
sénateurs romains ont délibéré sur la sauce d'un turbot? — sur le moyen
à prendre pour remplacer le malencontreux convive. Les uns voulaient,
qu'on laissât la place vide et le couvert dressé; les autres proposaient
Azor, gentil et propret caniche, un vrai fashionable de chien, les délices
de la bonne grancrmamaii, laquelle, par parenthèse, à ce nom chéri es-
suyait furtivement une larme de tendresse. Mais tous ces expéilients ne
rassuraient pas les... appétits !... Enfin un convive s'écrie : que l'ai-
mable réunion veuille bien m'accorder dix minutes de refard et je lui
.iinèiip... un quuturz-iùiiif, bomme d'esprit et. de Ij->a ton, ij ai sera en-
chanté de l'invitation, et qui enchantera tout Je monde : car, après tout,
pauvreté n"est pas vice. — Adopté à l'unanimité, s'écria-t-on de toutes
parts.
Jamais on ne dîna mieux, jamais on ne fut plus content de soi. Le qua-
torzième fit ce miracle. Aussi par reconnaissance on le nomma n° 1".
Puis notre spirituel 3Iéry, qui était pour quelque chose dans rinventiOû,
s'est hâté de prendre un brevet de perfectionnement, et aujourd'hui il
vous donne les noms, prénoms , numéros de domicile de six quator-
zièmes. Ils sont à vos ordres à la minute, vous n'avez plus à vous in-
quiéter du fatal nombre de treize. Vous pouvez dîner à votre aise et
laisser le quatorzième égayer, spirifuah'ser le repas. Paris religieux
triomphe.,.
XII
Crànene religieuse. — H me souvient qu'un esprit fort, en adolescence
encore , se trouva un jour sur le passage du saint Pape Pie VII. Auprès
de lui, tout le monde tombait à genoux pour recevoir la bénédiction de
celui qui tient sur la terre la place du Sauveur des hommes. Notre jeune
libertin.... d'esprit se tenait seul et crânement Aehoxxl et la tête couverte.
« Jeune homme, lui dit le vénérable Pontife, la bénédiction d'un vieil-
lard porte bonheur. » Ces belles paroles allèrent à leur adresse Je ne
me flatte pas que les miennes soient aussi heureuses. D'abord, il s'agit
d'un homme frisant l'âge des pensées éternelles , d'un habitant de la ca-
pitale, d'un journaliste religieux, d'un chrétien bien posé à l'église. Ces
personnages-là se laissent moins facilement impressionner. Quoi qu'il en
soit , cet exemple prouvera du moins comme ils entendent et com-
prennent la religion. Certes , on conçoit qu'un paroissien puisse ne pas
être d'une intelligence parfaite avec son curé ; que , dans un moment de
mauvaise humeur, il ne lui fasse pas l'honneur de le saluer ; mais conçoit-
on la crânerie de notre homme? Ce jour-là il était à sa campagne (qu'il
habite presque les douze mois de l'année). C'était fête au village : le
pasteur et ses ouailles s'avançaient processionnellement , implorant les
bénédictions du ciel sur les fruits de la terre ; le recueillement était
profond, et les vieillards et les enfants, et les amis et les ennemis du
curé cheminaient pieusement , ou , si quelqu'un se trouvait sur le pas-
sage, il s'inclinait profondément devant le signe auguste de la rédemp-
tion , par décence ou par dévotion. Noire directeur du journal religieux,
notre chrétien de profession publique , lui seul , reste crânement assis
devant sa porte. Tout autre eût pensé à la cro'x , au scandale, à la
décence au moins; lui, il ne pense f|u'au curé auquel il en veut — •
d'avoir fait son devoir en telle circonstance. — II l'aura bien mortifié !!!
Allez donc, allez maintenant, brave directeur, allez parler dans
votre recueil religieux piété, morale, respect, vénération pour les
choses de Dieu ; parlez fails catholirpies et n'oubliez pas celui-ci.
Xlll.
Lecteur , notre ami et notre juge , vous souriez à nos esquisses , et
— 176 —
parfois vous hochez hi tèlc , vous avez peine à croire, et tout au plus
si vous êtes édifié sur.... nos médisances. Peut-être allez-vous jusqu'à y
voir un peu de jalousie de métier? Je suis heureux pour le coup de me
justifier les pièces en mains.
Cours et tribunaux. — L'Encyclopédie contre M. Guérin. ( Pt'esse du
2 juin. ] — M"" J. Langlais , avocat de M. Guérin : « Parent-Desbarres ,
« libraire à Paris, édite une grande publication (style d'avocat), qui
« s'appelle VEncyclopédie catholique. Le titre seul de l'ouvrage en indi-
« que assez et l'esprit et le but. Comme il s'adresse particulièrement au
« Clergé ( vous y êtes, cher lecteur ! ) il faut (il faudrait) que les doc-
« trines catholiques y soient ( y fussent ) professées avec une rigou-
H reuse fidélité (par un laïque! ). M, Parent-Desbarres a bien compris
« qu'une garantie à cet égard devait être donnée aux souscripteurs :
« aussi tous ses prospectus (ai-je calomnié la circulaire librario-pasto-
« raie ? ) débutent par cette formule pompeuse : Encyclopédie catholique
« publiée sous la direction d'un COMITÉ D'ORTHODOXIE. Les prospectus
« ne sont pas faits pour être pris à la lettre ( parfait !).... Ce qu'il y a
« de certain , c'est que le PRÉTENDU COMITÉ D'ORTHODOXIE se
« composait de M. Guérin TOUT SEUL. ( Voilà ce que l'on dit en plein
« tribunal , et que dis-je autre chose ? ) Voici ce qui lui valut cet hon-
" neur. M. Guérin est un écrivain (père de famille) qui a publié des
ce travaux estimés sur les matières religieuses , et qui dirige un recueil
« cher au Clergé , le Mémorial catholique. M. Parent-Desbarres pensa
« que ce serait un coup de maître de l'attacher à VEncyclopédie. Le
(.( Mémorial deviendrait natureUement un journal favorable à celte pu-
ce blication (M. Guérin louerait M. Guérin, naturellement.... Piquant !
« délicieux ! ) ce qui ne pourrait nuire non plus aux intérêts de la li-
« brairie , etc.... » ( Encore une fois , cher lecteur , mon ami et mon
juge , ai-je trop médit des industriels en librairie , en êtes-vous
fâché?)
M" Thuseau , avocat de M. Parent-Desbarres : « M. Guérin (le CO-
« MITÉ D'ORTHODOXIE ) a été attaché à VEncyclopédie catholique pour
« y reviser les articles, sous le 7'apport des doctrines {habemus confUen-
« tem reum , ce qui veut dire : Pa)is religieux a raison ). Le traité lui
« assurait aussi le droit d'y publier des articles.... » (Pourquoi pas tous,
comme l'a dit M'' Langlais? M. Guérin est assez fécond pour suffire à lui
seul au Mémorial catholique et à V Encyclopédie ! ) « Mais, — fatal mais ! —
« il a composé divers articles qui.... n'ont pas convenu à l'éditeur : de
« là, le comité rédacteur et de révision , M. Guérin tout seid , mis à la
« porte après des années d'un travail cher au Clergé , mais peu pro-
h ductif pour la caisse de l'éditeur. »
Le tribunal déclare Guérin mal fondé et le condamne aux dépens. Et
vous, lecteur, mon ami et mon juge, m'absoudrez-vous maintenant?
ai-je bien mérité du public, ot n'allez-vous jwint me condamner à....
conlinnor ? .le le crains. C***.
— 177
CRITIQUE BIBLIOGRAPHIQUE.
Examen critique, philosophique, religieux et littéraire
SCR
L'HISTOIRE »E I.A RÉT0L1:TI0:V rR%.>'ÇAISE,
Par M. L. Blanc.
La Révolution française , cette étonnante épopée humanitaire , a dé-
cidément conquis les sympathies de nos modernes historiens. Il y a cela
de remarquable, de très-remarquable pour le critique religieux, que
MM. de Lamartine, Michelet et Louis Blanc se soient crus obligés, avant
d'aborder leur sujet , d'en reprendre toute la genèse philosophique re-
ligieuse. H se fait donc dans la société un grand réveil qui annonce que
nos indifférents religieux ne se sont pas endormis bestialement et pour
toujours. Au moins ces belles âmes , que le rationalisme ou le néo-vol-
tairianisme a presque séparées de la religion catholique, s'agitent-elles, se
tourmentent-elles pour se rattacher au principe de vie, comme ce tron-
çon de serpent dont parle le poète latin, qui se replie, qui se tord
dans tous les sens pour se rejoindre au corps qui l'animait, ^'ains
efforts ! Il n'y a qu'une main divine qui puisse opérer cette soudure
miraculeuse , et ces âmes infortunées la méconnaissent. Ne l'avons-
nous pas constaté pour les Girondines et pour l'histoire de M. Michelet ?
Démontrons , hélas ! que l'œuvre de M. Louis Blanc ne participe que
trop à ce funeste égarement.
L'auteur résume tout son système en trois pages , et en met près de
six cents à le développer. Selon lui , « trois grands principes se parta-
« gent le monde et l'histoire : l'autorité , l'individualisme , la frater-
« nité. » Or chacun de ces principes, et non point tous les trois collecti-
vement , aurait été la vie de l'humanité à des époques diverses.
D'abord ces classifications, ces formules-principes, appliquées a l'his-
toire du genre humain , nous paraissent fort peu ingénieuses et fort peu
rationnelles. En effet , elles gênent les allures de l'histoire ; elles lui
sont de véritables camisoles de force. Elles ont de plus le tort grave de
donner un démenti au sens moral; car, en aucun temps, au xvui' siècle,
comme au moyen âge, l'humanité n'a agi d'une manière absolue, exclu-
sive ; elle a , tout au contraire, dilaté , épanché collectivement et simul-
tanément toutes ses forces : l'amour, la science et l'industrie. C'est à ce
point que , même aux époques les plus tranchées , il est impossible de
donner avec assurance tel caractère à l'hunjanité , en vertu de tel prin-
cipe. Aussi , tandis que M. Louis Blanc voit le princij)e d'autorité dans
le moyen âge, un autre penseur, son maître peut-être, M. Guizot, « y
~ 178 —
(< reooiinail rindepcudauce individuelle, qui fut le caroc/è/v dtxnmuml
f< de l'époque. « [Hist. delà civil., leçon il''.) Dieu, qui mène le monde,
met partout l'unité : c'est notre infirmité qui divise , qui formule . qui
nomme d'un nom différent ce qui n'est que la même \ie à différents re-
lais de son passage. M. Blanc n'a donc pas compris l'action de la Provi-
dence. Poursuivons nos griefs critiques.
« Le principe d'autorité, dit-il, c'est celui qui fait reposer la vie dés
a nations sur des croyances aveuglément acceptées , sur le respect su-
« perstilieux de la tradition, sur l'inégalité, et qui , pour moyen de
f gouvernement, emploie la contrainte. Il fut manié avec éclat par
« l'Eglise au moyen âge. » Que de paroles sujettes à contestation ! Je
n'ose dire que de mauvaise foi ! Que d'ignorance de la doctrine et de
l'histoire religieuses ! Nous venons de voir que, selon M. Guizot , le ca-
ractère dominant du moyen âge fut V indépendance individuelle. 11 fut un
temps court , hélas! trop court pour le bonheur des peuples, où l'Eglise,
qui représente le principe d'autorité, — non pas tel que l'entend M. Loihs
Blanc, mais tel qu'il est dans l'Evangile, — vit tous les pouvoirs
civils , après une lutte sanglante , forcés de reconnaître qu'elle était plus
forte qu'eux Alors ils s'inclinèrent devant elle { Cler(]é catholique devant
l'Etat , page 77 ] ; et comme elle seule aussi possédait la force affran-
chissante et civilisatrice, ils l'appelèrent un gouvcrnement(|u'ils étaient
incapables d'organiser dans les nouvelles vues humanitaires. [Idem,
page 79. ) Mais bientôt , revenus à leurs mauvais instincts, c'est-à-diré
a cette cupidité native qui ne dit jamais assez , à ce sot orgueil qui re-
pousse le bienfait même, ils ne purent supporter longtemps que cette
puissance rivale assurât les droits de tous et méritât les hommages et la
reconnaissance des peuples et des souverains eux-mêmes. Dès lors tous
ceux (|ui tenaient au pouvoir civil , de loin ou de près , tous ceux qui
aspiraient à y parvenir, tous ceux enfin qui voulaient jeter quelque
éclat sur la scène du monde, — potentats, princes, grands seigneurs,
etc.,— tous travaillaient, sinon à éteindre. — ce qui eût été impossible et
dangereux, — du moins à entraver, à diminuer la puissance temporelle
de l'Eglise. Et ce fut précisément cette lutte hercul^nne des individus,
cette indépendance individuelle , qui était le caractère dominant du n)oyen
âge, qui empêcha l'Eglise , ou sa puissance fondée sur le principe d'au-
torité , de faire grandes et belles les destinées des nations chi-étiennes.
Ainsi iM. Louis Blanc, qui veut dans son histoire que le principe d'au-
toriié , manié avec éclat par le Clergé , ait dominé dans le moyen âge , et
soit responsable des malheurs de cette époque , est venu sottement, lui
écrivain sérieux, et jtiscpi'à un certain point, ami de la religion, grossir le
nombre de ces honunes qui haïssent l'aulorilé pour la haïi', e' qui écri-
vent sur la puissance temporelle des Papes, sans l'avoir jamais étudiée
dans ses véiitiibles annales, les lois ecclésiastiques et les aveux mêmes
de ses plus ardents ennemis. Allons! c'esl un parti pris! M. Louis Blanc
en est la victime Vous le voyez déjà a la manière qu'il traite la science
— K9 —
lie l'histoire; mais qu'allez-vous penser de lui . de ses études théologi-
qiies , quand vous l'entendrez dire : Le principe d'autorité repose sur
(les croyances areuglément acceptées ? Y a-t-il un enfant catholique, un
infirme dans la foi , qui ne sache que saint Paul , lun des plus grands
défenseurs de l'aulorilé, ait enseigné « que toute soumission devait être
raisonnable , » rationabile obseqiiium vestrwn ! Appelez cela d'un nom;
pour moi je ne l'ose par respect pour M. Blanc catholique.
— Principe d'individualisme. « Inauguré par Luther, il s'est développé
" avec une force irrésistible, et il a triomphé en France par les puhli-
« cistes de la Constituante. » Un abyme en appelle un autre. Lapplica-
tion de ce principe à Luther, à la Constituante , est encore une confusion
d'idées et de faits qui témoignent combien déraille facilement la locomotive
philosophique. Luther, il est vrai, a ébranlé fortement le principe d'au-
torité , en isolant les hommes dans l'individualisme de V interprétation
personnelle; mais, en remettant aux souverains, ou à des consistoires mi-
ecclésias iques, le dépôt de la foi, la direction des consciences , que
faisait-il , sinon de renforcer l'autorité temporelle de tout le respect
qu'un peuple croyant porte au représentant de la religion ? N'est-ce pas
là créer, au profil d'un despote, un instrument propre à plier les cons-
ciences mêmes ? Les souverains les plus jaloux de leur autorité le com-
prirent mieux que M. Louis Blanc , eux qui montrèrent tant d'empres-
sement à entrer dans la réforme. Quanta la Constituante, ou à ses pu-
blicistes , je doute fort qu'ils se soient proposé l'œuvre étroite , exclusive,
défaire prévaloir l'individualisme , c'est-à-dire, selon M. Louis Blanc,
d'associer la bourgeoisie à la perpétuelle et souveraine direction de
l'univers, avec un écu tournois, pour Dieu , dans le tabernacle de la
commune.
— Principe de fraternité. — « Il fut proclamé par les hussiles , les
« anabaptistes, les frères moraves : il illumina un instant la Montagne
<i et périt le 9 thermidor; mais tous les grands cœurs l'appellent, et déjà
« il occupe la plus haute sphère des intelligences. » C'est donc la le prin-
cipe de fraternité qui doit renaître de sa cendre , et consoler la terre
désolée, ravagée par l'autorité et l'individualisme! Nous verrons donc
renaître les ravages des taboriles , les massacres des anabaptistes , la
terreur organisée par la Montagne. On punira de mort les péchés mor-
tels, on assommera , comme à Munster, l'insolent qui osera manifester
le plus petit doute sur la mission divine du prophète, de M. Blanc,
par exemple : on fera mourir plus vite , comme dit M. Micht'let , par
la guillotine , quiconque oppo^^era la moindre résistanc^^ au parti domi-
nant de l'assemblée, c'est-à-dire d'une aulre Montagne! El alors fleurira
celle doctrine fraternelle qui fonde la puissance sur la persuasion , sur
le libre assentiment des cœurs 1 0 monsieur Louis Blanc . comme vous
travaillez l'histoire! comme vous expliquez le grand principe de l'Evan-
gile ! Quel tort vous avez de renier la tradition des Pères dp r Eglise :
vous en seriez l'ornement !
— 180 —
C'est ainsi que noire auteur a bâti sa Révolution sur ces catégories
d'idées, sur ces oppositions de mots, sur ce système enfin philosopho-
chrétien, pour lui donner au moins une physionomie originale. Il a
réussi... au dam de la vérité religieuse, philosophique et historique.
Pourtant il y a du bon dans la philosophie de cet écrit ! Nous acceptons
très-volontiers la pensée ou théorie qui attribue à la prédestination pro-
testante l'indifférence religieuse et la soif d'exploitation industrielle, qui
est le cancer de l'Europe depuis la réforme. En cela, l'auteur est très-
logique: car l'homme, à qui l'on avait enseigné qu'il ne pouvait rien
pour son salut, n'avait rien de mieux à faire que de laisser à Dieu le
soin de lui préparer une place dans le royaume des élus, et de s'occu-
per, lui, exclusivement, du pénible labeur de sa fortune en ce monde.
Nous dirons encore avec M. Blanc, que Montaigne apprit du protestan-
tisme à vivre pour soi^ et que le parti des politiques se servit habilement
de l'indiflerence religieuse (voir le Clergé catholique devant l'Etat, p. 169).
Tous ces aveux ont une grande valeur pour qui sait comprendre M. Louis
Blanc. Voilà pour \e premier livre. Le second, qui traite de la bourgeoisie,
passe en revue tous les événements qui ont accru l'importance de cette
classe intéressante, les communes, les Etats-généraux de 1356, Riche-
lieu, la Fronde, l'administration de Colbert, Louis XIY et qui plus est
la Déclaration de 1682, la Régence et le système Law, le jansénisme et
les quatre articles ! « le jansénisme! protestantisme bâtard, espèce de
« compromis entre le principe d'individualisme et le principe d'autorité,
« qui convient à la bourgeoisie par sa nature mixte, surtout à cette
« haute bourgeoisie du parlement, qui placée, entre la royauté et le
« peuple, ne voulait ni l'absolutisme monarchique, ni la légalité popu-
« laire. » Que diront de ce coup de boutoir les ci-devant parlemen-
taires?... Les quatre articles!... « Ils ont délivré les rois du contrôle de
« la papauté, et ils ont appelé sur eux le contrôle du peuple, etc. » Tout
cela est fort curieux et prouve encore une fois qu'il y a dans notre
atmosphère des influences catholiques qu'on respire sans trop s'en
douter!...
Le troisième livre, ou le dix-huitième siècle, nous représente M. Louis
Blanc, la balance en main, jugeant en dernier ressort la philosophie,
qui a fait ce siècle à son image. Il commence par diviser les philosophes
en deux écoles; Tune de l'individualité, l'autre de la fraternité, —
toujours le même système , n'importe ! — Il dit ensuite aux boucs ,
Voltaire, Turgot , passez à ma gauche : aux brebis, — innocents
agneaux, — Rousseau, Mably, passez à ma droite... Mais pourquoi
cette préférence? Parce que Voltaire , bien qu^il ait mené la guerre
contre l'Eglise, fut tour à tour le flatteur et le précepteur des rois,
un bourgeois dédaigneux pour le peuple, qu'il appela maintes fois
canaille, eXc, — c'est juste! — Voltaire réprouvé!.... Parce que Turgot,
en proclamant en termes magnifiques le droit de travailler, n'alla pas jus-
qu'à reconnaître le droit, au travail, et qu'il n'imposa pas à l'Etat l'obli-
— 181 —
gation de servir de tuteur aux pauvres, àe protecteur aux faibles, etc. —
Pardon, M. Blanc, prenez garde, ne vous condamnez-vous pas vous-
même, du moins vos principes! Car enfin, vous n'admettez pas d'auto-
rité, et sans elle, où trouver de la protection, de la tutelle pour les
pauvres, pour les .faibles et les ignorants?.. Sans l'autorité, où trouver
une main qui domine les résistances « à la loi, à la justice, sonsl'empve
« desquelles la liberté a le pouvoir d'exercer, de développer ses facul-
« tés? » 0 juge des hommes, soyez plus conséquent envers vous-même.
Pour vos philosophes favoris, Jean-Jacques et Mably, ne pourrions-
nous pas également vous demander pourquoi vous en faites vos élus?
Sans doute parce qu'ils ont proscrit le luxe et consacré régalité. Mais alors
vous rejetez le progrès de l'art en proscrivant ses magnifiques excrois-
sances ; et vous brouillez les conditions au lieu de les élever l'une à l'aide
de l'autre... Vous avez beau rêver tous les systèmes, l'art survivra à
vos proscriptions, et l'inégalité, l'action de l'homme sur l'homme, de la
race sur la race, ont été, sont encore, seront longtemp» nécessaires. La
rédemption de toutes les misères humaines n'est pas de ce monde... Et,
quand surtout vous ne fonderez la fraternité que sur le moi, je vous ré-
pondrai toujours : cette doctrine vient du spiritualisme excessif de Kant,
repris et développé par Ficht, lequel a fini en Allemagne par engloutir
l'univers dans l'homme. Laissez donc vos philosophes s'évanouir dans
leurs pensées : croyez-nous, l'homme chrétien, pour pratiquer la frater-
nité, pour aimer son frère et le rendre meilleur et plus heureux, doit
s'éclairer et s'enflammer au foyer brûlant de la religion et non pas aux
pâles lueurs d'une science humaine. La destinée et, par conséquent,
l'histoire d'une nation catholique, est liée indissolublement à sa croyance,
et il n'y a pour elle de véritable vie que dans l'Evangile, parce que l'Evan-
gile possède seul les deux forces sans lesquelles nulle société ne peut se
tenir debout : La charité en haut et la résignation en bas. Puissiez- vous le
comprendre ! Car, nous le répétons avec plaisir, vous n'êtes pas un écri-
vain médiocre, M. Blanc. Votre tort, si c'en est un, est d'avoir l'imagi-
nation trop pénétrante et trop compréhensive, de ne vous préoccuper
nullement dans votre course haletante, ni du passé, ni du progrès des
idées, ni de celui des croyances, ni de celui des arts : en un mot, votre
génie social est trop l'économie, et votre fraternité ressemble trop à la
gamelle. Quel dommage! comme Tmaer/ce religieuse gâte les plus belles
choses! Nos jeunes écrivains y songeront-ils enfin?
Maintenant que nous avons combattu le système, nous nous sentons
à l'aise. Nous pouvons dire avec la même franchise, avec la même con-
science, que M. Louis Blanc a répandu dans ses tableaux le charme, la
grâce, la vie, la couleur. Son talent est à la fois d'une souplesse et d'une
vigueur incomparables à tout ce que nous avons des modernes. Il lie,
il remue les idées comme des gerbes, à brassées, sans se fatiguer lui-
même, ni lasser son lecteur. Quelquefois pourtant, il se trouve de l'en-
(lure dans ce style si haut monté, si tendu. Ainsi, à propos de la Conven-
— I8i> ^
lioii. M. Louis Blanc s'écrie ; « Quelle est cette assemblée qui se toriao
('. dans l'orage?... Quels sont ces liommes? Ombres chéries ou condanî-
« nées, tragiques fantômes, héros d'une époque incomparable? » C'est du
Raynal tout pur. Mais quelle vis^ueur de pinceau dans le portrait de
Lulhor! comme cette figure estraide! Quelle luxuriante élocution dans
la peinture de la robe à ramages de la Pompadour ! Voltaire, Diderot,
d'Alembert, d'Holbach, Helvétius, Bufibn, Boullanger, FrédericII, Mon-
tesquieu, Mirabeau, etc., se pressent et se succèdent, comme ces longues
traînées de fou qui passent dans lair et éclairent tous les espaces. Mais
cetle lumière n'est pas celle qui réchauffe et qui éclaire des véritables
rayons Merci à M. Blanc de nous avoir si bien fait connaître les ennemis
du christianisme! Merci à M. Blanc d'avoir tourné et retourné le fer
dans la plaie du xviii^ siècle, la corruption ; d'avoir montré dans un
éclair la chute des parlements, et 1 inextricable confusion du gouverne-
ment et des charges publiques. Cet éclair est le prélude de la foudre^
Videant consuies. .\
Cependant, tout en conseillant la lecture de ce livre aux esprits
sérieux, qui veulent étudier et les causes de la révolution, et le vide du
système de fraternité rêvé de nos jours, nous avertissons nos lecteurs
qu'il lasserait les hommes superficiels, et serait dangereux pour des
chrétiens faibles ou peu instruits dans la Foi. L'abbé **^.
CLÉMENT XIV ET LES JÉSUITES,
Par M. Crêtinead-Jol'ï(I).
C'est l'histoire de la destruction de l'ordre religieux des jésuites; mais
ce n'est pas une histoire philosophique qui arrange les événements au
gré d'une idée ou d'un système. Non , c'est siniplement une narration
historique faitesur les documents authentiques , ou plutôt c'est une his-
toire dont le texte même des documents officiels forme le tissu sur la
trame du temps et de l'ordre public de l'Europe. C'est une tragédie san-
glante dont les personnages apparenls sont tous les souverains catho-
liques de la maison de Bourbon , imposant au chef de l'Eglise le rôle
d'exécuteur de leurs vengeances contre une société chère à l'Eglise et
dévouée au bien public. Mais les agents véritables, ceux qui , dans leur
coiiimune haine de l'Eglise et de l'autorité , animèrent et dirigèrent ce
grand drame, ce sont les philosophes, les jansénistes et les gallicans.
Ces hommes habiles, aux yeux de qui la fin justifie les moyens, trou-
vèrent que nul expédient n'était plus elficaci' pour ruiner le christia-
nisme que d'y employer la puissance de ceux qui en sont les défenseurs
et les protecteurs nés. Leur tactique fut de faire passer pour ennemie de
l'Eglise et de l'Etat l'armée la plus fidèle et la plus savamment organisée
(1) On vol. in-R*. Prix : 7 fr. 30, chez. Mellier frères, place Saint-André-des-Arts, 11.
— I$'3 -
f{ui eût jamais éié employée à la défense du cluisliouisine et de l'ordre
public. Ils réussirent.
Pombal , ce philosophe tartufe qui joue l'homme reliaieux pendant
qu'il s'occupe à vouer au schisme le Portugal , qui se fait l'ami des jésuites
pendant qu'il lra\ aille à détruire brutalement leur compagnie; Pombal,
ce tyran ombrageux, allier et féroce, qui tint en charte privée son
roi pendant ving-trois ans , qui décima la noblesse portugaise ; Pombal
anime la première scène de cet immense drame. Il implique les jésuites
dans un attentat contre la vie du roi ; il les fait enlever dans toutes les
possessions portugaises, les jette dans les cachots, les livre à la torture,
les déporte par milliers dans les Etats du Papn , pille leurs biens et
s'efiForce de les déshonorer dans d'ignobles pamphlets qui n'ont trompé
que ses séides,
La seconde scène est plus vaste ; elle est en France. Là les parlements
jansénistes , les philosophes incrédules et beaux esprits , les ecclésias-
tiques aheurlés contre l'autorité romaine, et la courtisane Pompadour ,
s'entendent pour marcher d'un commun accord, sous le manteau de
Louis XV et au nom de l'Etat, à la destruction de la compagnie de
.lésus. Calomnies des jansénistes , pamphlets des philosophes, violences
et vexations des parlements, intrigues et bassesses des courtisans , tout
n'a qu'un but , l'expulsion de ces jésuites ennemis des saintes libertés
de l'Eglise gallicane et de la vie des rois. Ensuite toutes ces haines,
toutes ces ruses , toutes ces violences viennent s'incorporer dans Choi-
seul , ministre de ce Louis XV, qui ne demande qu'à s'abrutir paisible-
ment dans les bras de ses maîtresses.
En Espagne, la scène change. L'inflexible et vigoureux Charles III
était l'ami des jésuites. Il les avait défendus, et livré à la honte l'atroce
pamphlétaire Pombal. Mais les enfants de Voltaire, qui entouraient le
roi , durent si adroitement mêler les jésuites dans la conspiration des
chapeaux et autres intrigues dont ils étaient les auteurs, qu'ils lui inspi-
rèrent une implacable haine contre les jésuites. Dés lors le roi dépassa
en haine et en violence la haine et la violence des plus mortels ennemis
delà compagnie. En un seul jour_, il les fit enlever violemment de tous
les points de ses vastes Etals. Les vaisseaux manquèrent, aucunes me-
sures n'avaient été prises, et des milliers de prêtres sont li\résà la
mer sans savoir où aborder, sans subsistances , sans linge. Conmie les
brigands, les tyrans ne tuent que pour dépouiller; mais les richesses
des jésuites n'ont pas enrichi l'Espagne.
Enfin, la dernière scène a lieu à Rome. C'est là qu'on suit , jour par
jour, les basses intrigues par lesquelles les puissances montent à l'assaut
de la papauté. L'intrigue, la déloyauté, la violation des serments, la
simonie, enfantent, des entrailles vendues de Solis , de Remis et de
quelques autres Cardinaux, un Pape qui a acquis la tiare au prix de
l'immolation des jésuites.
Ce Pape cependant avait des vertus , des talents . do l'habileté. Les je-
— 184 —
suites en ont seuls parlé avec justice ; ils l'ont grandement disculpé, ils
en ont presque fait l'éloge. Une chose nous a frappé plus que ses fai-
l)lesses , plus que ses làcbetés , plus même que la parole à jamais déplo-
rable et honteuse qui fut la condition de son élection. «Dans la biblio-
« thèque privée de Laurent Ganganelli , on a trouvé tous les ouvrages
« qui attaquaient la compagnie de Jésus. Ces ouvrages, dont nous sommes
« les possesseurs , dit notre historien , portent à la première page ces
a mots écrits de la main du cordelier qui sera Clément XIV : Ex libris
« fratris Laurentii Ganganelli sancti offîcn con^ulto)is. » (P. 368.) C'est
par la lecture de tels livres que le frère Laurent Ganganelli se préparait à
la funeste mission de désoler l'Eglise de Dieu. C'est dans sa bibliothèque
qu'on est sûr de trouver le reflet des intimes dispositions d'un homme et
l'image de son cœur. C'est là sa seconde éducation , celle qu'il se fait lui-
même , l'écho de son moi le plus intime. Voilà donc la raison de ce la-
mentable règne , et une immortelle leçon donnée aux générations fu-
tures.
La bibliothèque du frère Ganganelli ne renferme qu'une légère partie
des documents nouveaux sur lesquels M. Crétineau-Joly a composé son
histoire. « Pendant un voyage que je viens de faire au nord et au midi
de l'Europe . dil-il (p. o), la Providence m'a mis à même de juger sur
pièces inédiles les trames occultes qui amenèrent la suppression des jé-
suites. Au milieu d'une foule de documents appartenante tous les âges
et à tous les pays , documents que j'évoquais, que je trouvais ou que
l'on s'empressait de m'offrir d'ici et de là pour d'autres travaux ébau-
chés , il s'en rencontrait quelques-uns ayant trait à la destruction de
l'ordre de Jésus. Comme historien de la compagnie, j'étais intéressé à
approfondir ce qu'il y avait de réel et de faux dans les accusations et
la défense. J'ajournai les études que je faisais...; puis je voulus aller au
fond du mystère qui concernait les jésuites.
« D'investigation en investigation , je glanais presque à la sueur de
mon front les premières dépêches. Le reste me vint à souhait et de tous
les côtés à la fois. Des correspondances cardinalices ou diplomatiques ,
des instructions royales ou ministérielles , des témoignages écrits , des
lettres qui feraient ouvrir les yeux aux aveugles de naissance, s'échap-
pèrent des chancelleries , des archives et des portefeuilles où tout cela
était enfoui depuis un demi-siècle. Le conclave de 1 769 , d'où le cordelier
Laurent Ganganelli sortit Pape , s'est déroulé devant moi avec toutes
ses péripéties. J'ai pu en compter les gloires , je] dois en dire les
hontes.
« Le cardinal de Bernis, le marquis d'Aubeterre , ambassadeur de
France à Rome; le duc de Choiseul, premier ministre de Louis XV; don
Manuel de Roda , ministre de grâce et de justice en Espagne; le cardinal
Orsini , ambassadeur de Naples près le Saint-Siège ; tous ces hommes
s'écrivaient chaque jour, afin de se tenir au courant de l'intrigue qu'en
iiehors ou qu'en dedans du conclave ils menaient en partie double. Pas
— 185 —
uue de ces pièces n'a t'ait fausse route ; elles sont en ma possession de-
puis la première jusqu'à la dernière. La se lisent , racontées heure par
heure , les tentations , les promesses , les scènes d'embauchage cardi-
nalice, et enfin la transaction occulte qui donna un chef à l'Eglise épou-
vantée de ces scandales inouïs.
« J'avais la clef de l'élection de Ganganelli ; j'eus bientôt le secret de
sou pontificat. Le cardinal Vincent Malvezzi , Archevêque de Bologne ,
était l'agent le plus actif de la destruction des jésuites. Il dictait à Clé-
ment XIV ce qu'il fallait faire pour arrivera ce résultat. Ses lettres au-
tographes , comme toutes les autres . ne laissent pas même à l'esprit le
plus prévenu le droit d'incertitude. Autour de ces grands coupables
viennent se grouper ceux qui ne purent que les seconder dans leur œu-
vre. Ici, le cardinal André Corsini; là, Campomanès, le confident du
comte d'Aranda ; plus loin apparaissent Aspuru , Almada , le chevalier
d'Azara , Monino , comte de Florida Blanca ; Joachirj d'Osma , confes-
seur de Charles III d'Espagne ; Dufour , un intrigant français aux gages
du jansénisme, et Nicolas Pagliarini, ce libraire qui, après avoir été
condamné aux galères à Rome, est admis en Portugal au rang des di-
plomates.
« En étudiant avec l'attention la plus scrupuleuse tous les documents
que ces hommes s'adressèrent , je suis arrivé à la connaissance des faits.
J'avais , j'ai encore sous les yeux leurs lettres originales. Elles ont servi
de base à ce récit ; elles le constituent. Il n'en est, à proprement parler,
que l'expression affaiblie; car plus d'une fois j'ai dû, en rougissant, re-
noncer à les suivre dans les épanchements bouffons ou haineux , impies
ou immoraux de leur intrigue. »
On le voit , c'est ici une minutieuse révélation qui rend à jamais inu-
tiles toutes les hypothèses et tous les systèmes historiques qui ont été
imaginés pour expliquer ce grand drame. La publication de M. Créti-
neau-Joly est quelque chose comme la découverte d'Herculanum , qui
mit sous nos yeux la pétrification vivante de la civilisation payenne. Il
met sous nos yeux, lui , la civilisation vivante et réelle de ce dix-hui-
lieme siècle qu'on s'efforce de continuer encore de nos jours. L'on voit
quelle civilisation de ruse, d'intrigue, de perfidie, de bassesse, d'im-
moralité et de duplicité , le philosophisme a substitué à la civilisation
loyale et franche du christianisme. Il y a ici des enseignements de plus
d'une sorte. Si les Papes et les Rois peuvent y puiser des leçons salu-
taires, les publicistes y trouveront des données sûres pour juger les
questions sociales, et les ennemis de l'Eglise , des hontes que l'histoire
ajoutera à tant d'autres hontes qui leur appartiennent.
Nous croyons que ce livre n'est pas complet; il nous semble que la
grande découverte de notre historien doit jetter de la lumière sur bien
d'autres mystères que ceux de la destruction des jésuites: mais il pré-
pare d'autres travaux historiques, laissons le faire, car l'heure répara-
trice s'avance. Eu attendant, nul ue peut être admis à parler de la
— ^86 —
question des jésuites, sans avoir étudié ce livre qui lève tous les doutes,
et résout toutes les diCficuilés, par l'allégalion des documents authen-
tiques qui t'ont revivre les faits.
Et maintenant que voulez-vous que nous disions du style si noble, si
plein; si soutenu, si simple et si modeste du savant auteur? La quesiion
littéraire s'efface devant la vitalité saisissante de la quesiion historique.
Nous nous contenterons de dire que. sous ce rapport, l'esprit du lecteur
n'est jamais arrêté par rien qui le choque ou l'embarrasse, et qu'il reste
pleinement libre de donner toute son attention aux faits qui se déroulent
sous ses yeux.
Nous croyons que ce livre est fait pour produire une modification pro-
fonde dans l'opinion. Les adversaires de l'Eglise sont obligés de le lire
sous peine d'ignorance des faits qui les accusent ; ses amis doivent lire,
parce qu'il leur fournit des armes invincibles pour la lutte; et, dans
l'esprit de tous, il doit produire les inévitables conséquences du fait
fatal.
Ce livre est un événement.
HISTOIRE DE HE^'RI VIII,
Par M. AuDiN.
M. Audin fut notre ami et notre émule au collège. Ces rapports,
formés sous le toit classique, sont devenus plus intimes dans le monde.
Lors donc que son livre est venu dans nos mains, nous l'avons lu et
relu avec un plaisir... fraternel. Nous allions épancher nos délicieux
sentiments , un scrupule nous a mordu à l'endroit de notre conscience de
critique ; nous avons craint que le critique ne fut la dupe du condisciple.
Il nous a paru plus conN enable d'attendre et de céder la place à une plus
grande autorité, pour abriter plus tard sous le nom vénérable d'un
Evêque le nom modeste d'un ami. L'abbé Couchoud,
Chan., anc. prof, d'éloq. sacrée, a Lyon.
La cjmse de l'Eglise est gagnée au tribunal de l'opinioji publique, lors-
que, pour la justifier, il suffît de raconter les faits de son histoire. Vous
avez. Monsieur, rempli celle tâche avec une supériorité que vous tenez
sans doute de votre mérite d'historien, mais que vous tenez aussi de
vos patientes recherches et de votre profonde érudition. Les événements,
il faut le dire, ont singulièreioent servi la cause que vous aviez entre-
pris de défendre; ils se sont offerts sous votre main comme des armes
terribles pour combattre celle odieuse et impure usurpation par une
puissance terrestre de la puissance qui n'est pas de ce monde. Mais vous
avez acquis des droits légitimes à l'admiration et à la reconnaissance
pul)li(|ues pour le lalont avec lequel nous avez groupé et ordonné ces
«•\enemeiils. Ils jwrlent eux seuls dans votre histoire avec une force et
im accent qui renuient profondément l'àme et la transportent sur le
— 187 —
théâtre de tdul de scènes de, perfidie, de debaqche et de sang. Ua ue
sent pas, on ne voit pas l'historien, et l'on dirait qu'il s'est caché der-
rière cette formidable représentation historique pour laisser le lecteur
s'impressionner comme de lui-même du spectacle qu'il offre à ses re-
gards. Il y a sans doute de l'art dans la distribution des scènes et dans
la manière dont le caractère des personnages est mis en relief; mais cet
art, pris dans la nature, est si parfait qu'il semble ne pas appartenir i\
celui qui en a pourtant toute la i;loire.
Enfin, Monsieur, je doute qu'il existe une histoire d'un plus haut et
d'un plui piquant intérêt. Henri VIll s'y montre dans toute la Nérité de
sa nature féroce, sensuelle et astucieuse. Aucun auteur n'avait, jusqu'à
présent, jeté autant de jour sur l'affaire du divorce avec Catherine, ce
divorce qui ne fut fju'un prétexte pour rompre a\ec lîome et pionnier
l'Angleterre dans un chaos religieux où elle s'agite et se débat si péni-
blement depuis cette époque. Les chapitres sur l'illustre Thomas More,
sur la destruction des couvents, sur le supplice d'Anne Boleyn, sont des
drames qui ne vous laissent pas respirer : impossible de rien trouver ni
de plus saisissant ni de plus instructif. Non-seulement vous redressez
les erreurs, les inexactitudes plus ou moins volontaires des historiens
protestants, mais vous apprenez encore aux historiens orthodoxes une
foule de choses qui leur étaient demeurées inconnues. Il est vn'i, Mon-
sieur, que vous n'avez reculé devant aucun sacrifice, devant aucune
fatigue de voyage ou de recherche pour consulter tous les documents qui
pouvaient éclairer votre sujet. Aussi ce livre, fruit de consciencieuses
et persévérantes études, renferme-l-il les découvertes les plus précieuses.
Certainement il mérite de faire époque.
7 M.-D. Auguste SiiiOUR, Evéque de Digne.
Notre savant ami vient de recevoir d'un autre prélat une nouvelle
lettre non moins flatteuse que celle-ci. Nous la mettrons un jour soqs les
veux de nos lecteurs.
LETTRE DE M-' L'ÉVÉQUE DE LANGRES
A M. I.E COMTE DE MO:%T.%t.EUBEKT.
A l'occasion du projet de loi relatif à rioslilolioD caDonique du chapitre de Saiol-Deois ^1'.
Dans celte lettre si substantielle le savant publicisle examine :
I. Quel est,- dans cette affaire le but du Saint-Siège; II. Quelles sont
les intentions du gouvernement; III. Quelle doit être l'altitude des ca-
tholiques. Or.
\° Le Pape devait-il détruire le chapitre de Saint-Denis? — Non.
2° Devait-il le laisser dans sa situation irrégulière, pouvant l'en tirei''
— Non.
(1) Chez Siioii >i\ Desquers, me des pioyers, TtTi ; prix. b(.> i.
— 188 —
3° N'en aurait-il pas pu confier l'organisation à l'Archevêque de
Paris? — Non. C'eût été insolite et dangereux.
4° Donc Rome a dû, le pouvant, faire ce qu'elle a fait.
II. Mais quelles sont les intentions du gouvernement?
Former un Clergé de cour? — Peut-être.
Soumettre successivement à la juridiction du primicier les habitations
royales, les institutions royales ;, les armées, les collèges et hospices mili-
taires, etc.? — Peut-être encore.
Mais qu'importe ! Il y a là des projets qui ne peuvent s'accomplir sans
le concours du Saint-Siège. •
Quant aux autres, la bulle ne fait qu'en rendre l'accomplissement
plus difficile en mettant les projets en évidence et en donnant l'éveil.
III. Quelle conduite les catholiques .doivent-ils tenir? Celle qu'a tenue
M. le comte de Montalembert ;
i° Signaler les abus ;
2° Demander hautement l'exécution sincère de la bulle.
Tel est le canevas de ce puissant écrit, qui semble, nos lecteurs le
savent, avoir servi de guide sur la matière, à la Voix de l'Eglise, qui dès
le mois de mars parlait dans le même sens (p. 322). Il est important d'en
lire le texte même; car les commentaires de certains journaux l'ont sin-
lîulièrement défisuré.
Mlédlitatioits» sur la fin du monde et sur réternitc
de Dieu,
Par M. Charles-Stanislas Del\haye(1).
Il ne manque à ce petit livre que d'être écrit en vers, car il est tout
poétique. Mais alors il faudrait changer le titre, et l'appeler Elévations,
ou chants lyriques sur la conduite du monde et la pérennité de Dieu seul.
Car voilà bien sa nature.
Si donc il y a par là quelque poète lyrique qui manque de sujets
dignes de sa muse^ nous lui indiquons ce petit livre comme un beau
sujet d'études. Chaque méditation est vraiment une ode souvent sublime.
La caducité du monde est étudiée depuis le jour qui vit naftre les jours
jusqu'au jour qui clora le cycle des temps. Ensuite on s'enfonce dans
l'éternité de Dieu pour s'y livrer à l'enthousiasme de la contemplation et
au bonheur de l'espérance.
Nous dirons, cependant, que ce ton poétique donne au style de l'auteur
un air tendu qui éloignera son livre de la bibliothèque des simples fidèles.
Bossuet a étudié quelques-uns des mêmes sujets, et, sans être moins poé-
tique , son style ne manque jamais à la simplicité. L'auteur de l'opus-
cule cjue nous annonçons est digne d'encouragement, et son talent vaut
assurément la peine d'être cultivé. C'est pourquoi nous lui indiquons
sous (juel rapport il nous semble en défaut.
(1) Lu vol. iu-lS, chez Périsse frères, rue du Pclit-Bourbou, 18. Prix : 1 fr.
— 189 —
Leçons de physiqnc et de chimie, de zoologie
et de botanique,
FAITES A L'ÉCOLE SORÏAIB DD DÉPARTEMENT DE LA HAR^E,
Par L. Salle, docteur en médecine, etc. (1).
Ces deux volumes ne sont autre chose que les cahiers qui servaient
de texte au professeur et aux élèves. Ces cahiers qui, par l'usage qu'on
en faisait depuis dix ans, étaient devenus inintelligibles sur plusieurs
points, nécessitaient un grand travail de copiste. Ce travail a élé évité
par l'impression qui a, d'ailleurs, fourni à l'auteur l'occasion d'améliorer
son œuvre.
Voulant donner des notions claires et positives sur les faits de la
soience dont on peut tirer des applications utiles, le savant professeur
a cru qu'il faciliterait le travail en suivant un ordre qu'il appelle mé-
thodique, et qui est plutôt analytique. Ainsi il fait l'histoire de l'oxygeue
et de l'hydrogène comme corps simples , au lieu de les rapporter à
l'eau, etc.
Il fait entrer dans la physique des notions pratiques sur la mécanique ;
il fait précéder la chimie de quelques notions de géologie, qui le con-
duisent à parler de l'agriculture. Il a fait précéder de même la zoologie
de quelques détails de physiologie animale, et la botanique de l'exposé
succinct des principes de la physiologie végétale. En sorte qu'il embrasse
réellement toutes les sciences véritablement pratiques pour en faire en-
trer les éléments dans les connaissances populaires par renseignement
primaire.
C'est là le but de l'auteur, et c'est pourquoi, gUssant dans chaque
partie sur ce qui n'est que théorique, il s'arrête avec détail sur ce qui
est pratique , et décrit avec complaisance l'usage perfectionné qu'on
peut faire des choses. Ainsi il ne nomme même pas une foule de plantes
qui embellissent nos parterres, mais il s'étend sur le blé, sur la pomme
de terre, leur culture et les transformations qu'on leur fait subir pour en
faire l'aliment de l'homme. Il classe à peine quelques papillons, mais il
fait l'histoire de l'abeille et celle du ver à soie.
Du reste, tout se réduit à peu près à une classification et à des no-
menclatures tres-uliles pour suivre un cours, mais hors de là ce livre ne
peut fournir ni une lecture ni une étude.
A en juger par la librairie qui publie ces deux ouvrages, l'honorable
maison Périsse, l'auteur doit être chrétien, du moins nous le supposons,
car touty est tellement élémentaire, sec et matériel, le monde des causes
tellement négligé, qu'on trouve à peine de quoi asseoir un soupçon; et
c'est déjà là un tort.
Mais nous indiquerons deux mots, sans prétention, échappés eu pas-
saut, et qui en disent assez sur la valeur intrinsèque des meilleurs au-
(I) Che/. Périsse, frères, a Paris et a Lyon. 2 vol. in-l:2. Prix : 2 fr. oU le volume. —
Chaque volume se vend séparéancnt.
— 191) —
leurs universitaires. Celui-ci admet la suciabilité humaine comme un
instinct dépendant de l'organisation et un résultat de la nécessité de se réunir
pour exploiter plm utilement la nature, etc. (1, C'est tout bonnement le
malérialisme fataliste uni au sensualisme de Condillac. Quand on abaisse
ainsi l'homme, il est assez naturel d'élever lanimai. Aussi l'auteur
trouve-t-il que les quadrumanes ont une intelligence assez développée^
quoicpi'elle ne puisse pas être -comparée à la nôtre ; ils sont privés du don de la
parole, et ne peuvent jamais être regardés que comme des hommes dégê-
NÉRÉS(2).
Règle générale. Tenez pour suspect tout livre qui vient des hommes
de rUniversiié, lors même qu'ils seraient édiles par un libraire catho-
lique. Il est fâcheux qu'on soit obligé d'énoncer une telle règle; mais
elle est fondée. Nous ne disons pas qu'il n'y ait pas d honorables excep-
tions, mais les exceptions confirment la règle.
LE DERNIER BARON CHRETIEN.
I
Après la bataille de Glascow. Murray, Lindesay, et les autres chefs
du gouvernement nouveau, jaloux de parfaire en Ecosse l'œuvre de la
réforme, avaient parcouru en tous sens le territoire, ruiné les abbayes,
dévasté les châteaux, massacré les derniers fidèles à la religion des an-
cêtres et à la royauté légitime. Lindesay se montra le plus impitoyable ;
sous ses ordres une troupe fanatique ravagea le nord du Galloway, et
Délaissa sur son passage qu'une longue trace sanglante et des débris in-
cendiés. Devant lui fuyaient s'enfonçant dans les montagnes, des bandes
de catholiques désarmés. Ce n'était partout que pleurs, désolation, ver-
tige. Le noble lord s'était attendu à trouver quelque résistance au ma-
noir d'Elfin ; niais le baron ayanl été frappé dans un combat récent, rien
Xïe lui disputa le passage. Les portes s'ouvrirent d'elles-mêmes, et le
vainqueur put librement s'introduire dans le château démantelé elsoli-
taiie. Lind(Siiy commanda aux siens de brûler les restes du castel, et.
sans plus s'inquiéter, poursuivit sa route et continua ses vengeances.
Mais, soit que les pierres durcies par les siècles se fussent refusées à
l'action des flammes, soit que les soldats, fatigués de détruire, eussent
apporté quelque négligence, Elfin resta debout, et l'iniposant donjon
continua de dominer la contrée. Les dévastaleurs trou\èrent sur leur
chemin l'antique monastère deSainl-André-de-Strathern. Là, cinquante
religieux furent massacres ; on réduisit en cendre le couvent et l'on s'en
alla donner ailleurs quelqu'autie témoignage de dévouement à ce que
les reformés appelaient la cause nationale et la vraie lumière de l'Evan-
(1) ?ooIggi€, p. (i'(.
f*l fhid . p. 10.
— 191 —
f/ile. La tâche de /'e^e/icm^w/i s'arrêta enfin, faute de \ictitiies: l'Ecosse
fut libre de calculer ses pertes, de compter ses morts, et l'étendard de
la révolte, solennellement arboré sous la tutelle anglaise, llolla sans
obstacle de la montagne à la plaine.
Par une froide soirée de décembre, un cavalier enveloppé d'un man-
teau noir, suivait au galop l'étroite chaussée conduisant jadis au portail
de l'abbaye de Saint-André. Cet homme était un étranger Sruis doute,
car il semblait se guider au hasard à travers la contrée désolée; ses re-
gards se portaient alternativement, et avec une expression de doute,
tantôt sur un lac situé à sa droite, tantôt à gauche sur un bois de sapins.
Il arrêta brusquement sa monture, et, cherchant à pénétrer l'obscurité,
s'efforça de découvrir un point de Thorizon en ligne droite.
— Voilà pourtant, murmurait-il, — l'étang et la forêt. Entre les ar-
bres j'aperçois le Mont Strathern, et au delà, des lacs et les prairies
d'Elfin; mais pas une tour, pas un clocher! Par Notre-Dame! il y a ici
folie ou sortiiége.
Puis il enfonça de dépit ses éperons dans le ventre de son cheval, qui
poussa un hennissement de douleur et partit avec la rapidité du cha-
mois. Bientôt se présenta la plaine, vaste, unie comme la mer calme, et
de nouveau le voyageur s'arrêta. Saisi d'épouvante, il jeta les yeux au-
tour de lui, et, à la faveur d'un rayon de lune qui vint à traverser le
nuage, il découvrit à peu de distance les vestiges d'un cloître dont
quelques ogi\es vides se dessinaient sur le ciel momentanément éclairé.
Le cavalier baissa la tête, resta comme anéanti, puis se réveillant, poussa
avec une sorte de rage son cheval au milieu des décombres. Le pauvre
animal, trébuchant à chaque pas, faillit s'abattre, et l'inconnu jugea pru-
dent de mettre pied à terre- Il alla s'asseoir triste et [)ensif sur un frag-
ment de colonne, et, laissant sa monture souffler et frapper du pied, il
tomba peu à peu dans une méditation profonde. Cependant les nuages
s'amassaient plus lourds et plus noirs, et le vent sifflait furieux par les
arceaux dévastés. Une faible lueur s'éleva d'entre les ruines; on distin-
gua le bruit discret d'un pas furtif. Une ombre blanche s'éle%a derrière
le cavalier, et une main se posa sur son épaule. Il tressaillit, se leva, et,
entr'ouvrant un manteau, saisit à sa ceinture un long pistolet qu'il diri-
gea vers le fantôme.
— Ne me reconnaissez-vous plus, Mylord? — fit doucement celui-ci.
— Sur mon àme, — répondit le cavalier, — je ne m'attendais pas,
révérend père, à trouver un vivant sur celte tombe.
— Et vous ne vous trompiez qu'à demi? L'abbé de Saint-André est
mort aux yeux de tous.
— Et qu'est-il resté du couvent?
— Vous le voyez, iMylord.
— Que sont devenus les moines?
— Ils dorment sous vos pieds.
Le voyageur poussa un génjisscment, hI reprit d'iine \'ii.\ Irniuiil int«: .
— 192 —
— Inutile de vous demander, mon Père, si Linilesuy a respecte mon
domaine.
— Elfin s'est relevé, Slylord. Votre noble épouse et voire enlïint ont
trouvé grâce aux yeux de Murray.
— Dieu soit béni ! Il y a là miracle.
Mais son front devint soucieux.
— Peut-être, — ajoula-t-il, — ils ont oublié...
— Rien, Mylord, — interrompit l'abbé, qui devina le soupçon du
baron; — Lady Elfin est restée catholique.
— Alors je n'ai plus qu'à m'éloigner, mon Père.
— Et où allez-vous, Mylord ? — demanda le prêtre avec inquiétude.
— A Edimbourg.
— C'est vous livrer, songez qu'on vous croit mort et qu'à cette seule
condition...
— Je vous comprends, sire abbé ; mais j'ai juré de ne point quitter
l'Ecosse, et les montagnes n'ont plus d'asile à m'offrir.
— En venant ici quel était votre dessein, Mylord?
— Le sais-je? revoir Elfin, pleurer au tombeau de ceux que je croyais
ne plus exister, et les rejoindre. Mais s'ils vivent, s'ils sont heureux,
pourquoi les troubler, leur ravir la paix et la sécurité? Et néanmoins,
je vous le dis, mon Père, j'eusse préféré soulever mes vasseaux, et mou-
rir sur un champ de bataille au cri de Notre-Dame et l'Ecosse.
— Mylord, — ajouta fermement l'abbé, —je n'ai, moi non plus, con-
servé l'existence que dans l'espoir de prolonger la lutte et de réveiller
un jour les derniers combattants du ciel et de la reine. Aux proscriptions
a succédé le calme; l'Ecosse respire, mais avilie devant Dieu et les
hommes. Il est encore des catholiques fervents et des sujets fidèles. J'ai
longtemps travaillé dans l'ombre; l'heure est venue de tirer les clay-
mores au soleil.
— De combien d'hommes disposez-vous?
— De plus de six mille.
— Cela suffirait à déterminer les clans des montagnes.
— Demain, Mylord, nous nous reverrons à Elfin, et avant le soir
NOUS aurez une armée sous vos ordres.
— Que Dieu vous entende, mon noble et saint ami ! et, aussi vrai que
le sang des martyrs a coulé sur la terre, avant huit jours j'aurai châtié
les rebelles et vengé la reine.
Les deux hommes se serrèrent fortement la main et, sans ajouter une
parole, le moine rentra dans les ruines, tandis que le baron, sautant eu
selle, s'élançait sur la route d'Elfin.
[La suite au prochain numéro.) Jules de Tournefort.
SUPPLEMENT.
— 103 —
^UPPIjÉlfIEJ¥T A E.A IjEt^TrUE.
RÉPONSE A M. EIGENE BLANC.
M. Eugène Blanc, Tun des rédacleurs rulministraleurs de la Lecture,
vient de publier, en son nom seul, deux nuir.éros arriérés de la Lecture.
Dans cet écrit il consacre dix-huit pages à notre blànie, nous dirions
plutôt à notre louange, comme on le verra par notre réponse. ]\r. lîlanc
affirme que ces dix-huit pages ont été conçues et écrites ab iniin. il y
paraît vraiment. Cependant l'aveu est précieux, la colère étant une
mauvaise conseillère... Mais d'abord pourquoi cet ab irato conçu et
fomenté pendant près de six mois? C'est donc une bien terrible colère
que celle de M. Blanc? et de beaucoup supérieure à celle d'Achille, et
M. Blanc n'est pas un Achille!
Pourquoi ensuite est-il le seul des anciens administrateurs qui soit
venu si brusquement, après que cinq de nos numéros ont paru, rétrac-
ter les témoignages de haute estime et de bienveillante sympathie, que
ces messieurs nous ont donnés, et que l'un d'eux, M. le comte Le Pele-
tier d'Aunay se fait un plaisir de nous continuer? Pourquoi ?... Pour 1(>
dire, nous avons besoin de faire violence à nos sentiments, à nos habi-
tudes, à notre caractère. Mais M. Blanc, inspiré par son ab irato, ayant
eu l'imprudence d'en appeler à la publicité et à notre loyauté bien con-
nue, nous sommes consciencieusement obligés de nous expliquer. Nous
le ferons avec franchise, en ayant soin d'éviter le pathos de M. Blanc.
Lorsque nous devînmes les acquéreurs de la Lecture, nous ignorions
complètement la situation grave et presque désespérée de ce journal ;
nous savions seulement qu'il y avait six numéros d'arriérés, et nous pen-
sâmes que c'était le fait de la captivité du principal administrateur. Co
n'est que depuis, et de jour en jour, que nous avons appris, par nos
rapports de conversation ou par noire correspondance, que les réabon-
nements étaient à peu près efTectués, et le produit dépensé, et que les
réclamations des intéressés, surtout des actionnaires, devenaient pres-
santes.
Dans cet état de choses, M. Blanc crut sans doute justifier sa réputa-
tion d'habile en affaires, en traitantavec nous de Tacquisilion de/o Lec-
ture. Il ne se trompa pas, l'affaire était bonne... pour lui. En effet, il
« fut convenu que la nouvelle société servirait la Lecture à tous les réa-
« bonnes pendant une année, à dater du 1" janvier ISi? ; que le prix
" de l'abonnement resterait fixé à 12 francs, sur Icsfjuels l'ancienne so-
K ciété en aurait... huitl « Ce sont \h les termes du traité. M Blanc, qui
se dit aujourd'hui sacrifié, triomphait alors ; sa position élail sauvée ! Le
1 ■> Jii.N 1847. 7
— 194 —
produit des réabonnements perçu et dépensé n'était plus un embarras;
les numéros qui allaient paraître feraient prendre patience pour les arrié-
rés ; lés actionnaires , les créanciers pourraient croire leurs intérêts à
couvert par les arrangements avec la nouvelle société L'habileté du
vendeur avait fait tous ces calculs. Elle avait été plus loin encore. En
nous pressant si vivement de réunir nos bureaux aux siens, M. Blanc
couronnait son plan, en nous montrant en quelque sorte comme soli-
daires de l'ancienne administration. Nous pressentîmes le piège, et, pen-
dant quelque temps, et uniquement par politesse, nous déclinâmes, soit
de vive voix, soit par nos lettres, Toffre réitérée et même à la lin gratuite
de la communauté de bureaux, et nous gardâmes sur les avertissements
qui nous arrivaient de toutes parts un silence discret, qui inquiétait
cruellement M. Blanc, ainsi que l'atteste sa curieuse correspondance.
Mais lorsque nous fûmes parfaitement éclairés sur les desseins de
M. Blanc , que le commis de ses bureaux, que nous avions chargé, pro-
visoirement, de recevoir les réabonnements, pris en flagrant délit de
nous cacher ces réabonnements et d'en garder le prix, eut avoué qu'il
agissait ainsi par les ordres de son chef; que les actionnaires, dont l'un
d'entre eux réclamait 2,500 fr., outre les intérêts et la prime, nous
curent témoigné leurs espérances en nous; que les créanciers eurent
opéré double saisie entre nos mains; oh alors! au milieu de toutes ces
révélations si peu attendues, nous prîmes le seul parti décisif que nous
commandaient la probité et la loyauté de notre caractère. Garder plus
longtemps le silence vis-à-vis d'un public qui s'abusait sur nos engage-
ments, le tromper par la communauté de nos bureaux, eût été, pour
nous, encourir une responsabilité, au moins morale, à laquelle d'hon-
nêtes gens ne se prêtent pas.
En conséquence, i" notre deuxième numéro porte sur sa couverture :
« Nous rappelons à nos lecteurs l'observation que nous leur avons déjà
« faite, que les livraisons arriérées de Tannée 1846 doivent être en-
ce voyées par l'ancienne administration, qui en a pris l'engagement for-
« mel... Nous observons également que nous ne sommes nullement soli-
« daircs des engagements des anciens directeurs.
« 2" [Avis important.) Il esta remarquer que les bureaux de /a Lecture
« sont transférés rue des Noyers, 37; qu'à dater du 15 avril, ceux qui
« payeraient leur abonnement dans les anciens bureaux, s'exposeraient
« à ne pas recevoir le journal ou à ] ayer deux fois. Tous les mandats à
« vue qui ne seraient pas signés par Tun des trois directeurs ci-dessus
« doivent être regardés comme nuls et non avenus. »
A une déclaration si franche, si nette, si explicite, on conçoit le désap-
pointement et Vab irato de M. Blanc: son habileté échouait; car nous
repoussions toute solidarité, même apparente; les actionnaires et les
créanciers voyaient clair dans leur position; le détournement des abon-
nements était impossible... Dès lors, bien naturellement M. Blanc a dii
nous retirer sa première estime, et chercher à parer, si possible était,
— 19o —
le coup que lui-uiénie sélail préparé, en manquant de fiauchise et de
délicatesse à notre égard et envers les intéressés à son administration.
Il aura encore plus mal réussi dans la querelle qu'il nous a suscitée.
L'explication que nous venons de donner en est une preuve convain-
cante; M. Blanc pourrait se tenir pour satisfait personnellement! Mais le
public et nos abonnés ont droit d'exiger d'avantage. M, Blanc a tenté
d'ébranler la confiance qu'ils nous témoignent ; il est bon de les rassurer
pleinement. D'ailleurs, la nouvelle administration n'a pas de raisons, elle,
de s'appuyer sur l'ancienne ; elle tient à être connue pour ce qu'elle est,
pour ce qu'elle veut être, n'en déplaise à M. Eugène Blanc! Franche-
ment, ce que nous entendons dire à nos côtés , les lettres nombreuses
de félicitation qui nous arrivent, tout nous confirn:e dans la résolution
que nous avions prise et déclarée, d'être nous et de ne répondre que de
nous.
C'est donc en toute sécurité et avec une grande franchise, que nous
abordons les griefs (dites les éloges), articulés contre nous par M. Eugène
Blanc ; nous prions seulement nos lecteurs de ne point perdre de vue
l'historique ([ui précède, et qui jette un jour si clair sur cette étrange
querelle.
1" L'ancien administrateur « se plaint de ce que nous ayons pris des
bureaux particuliers, et que nous les ayons transportés, comme il le dit
si spi7itiiellement el surloul si véridiquement a une lieue de Paris, nuisant
ainsi à nos intérêts communs. » On sait, par ce qui précède, à quels
intérêts nous nuisions lorsque, par le transfert de nos bureaux ( non pas
à une lieue de Paris, mais rue des Noyers , 37, au centre de la capitale,
au centre surtout du commerce de la librairie), nous rendions impos-
sible tout détournement d'abonnement , et montrions ainsi que nulle
solidarité, même apparente , n'existait entre les deux sociétés. M. Blanc
appelle cela une enieuie peu intelligente de notre part. Qu'est-ce donc
que l'intelligence pour lui?
2° « La justification de nos numéros , c'est-à-dire l'étendue et la grâce
de l'impression de la page , n'est pas la même que celle des anciens
numéros. »
.11 ne faut que comparer une page de nos livraisons avec une page de
l'ancienne Lectio^e , pour se convaincre que notre justification a cinq
lignes de plus, et qu'elle est plus gracieuse en présentant une marge plus
grande. Décidément , des yeux obscurcis par la passion n'y voient pas
clair !
3° M. Blanc nous reproche « de faire payer trop cher notre nouvelle
série, et de ne donner que deux feuilles au lieu de quatre. » Ceci es/
plus sérieux , mais non moins surprenant de sa part. N'est-ce pas lui^
M. Blanc , qui a exigé absolument que le prix de 12 fr. restât au lieu
de 10 que nous proposions? Mais il aurait fallu se contenter d'une
plus faible remise , et il tenait fortement à ses 8 fr. par abonnement....
Est-ce bien sur nous (juc doit peser un tel reproche , sur nous qui
— 196 —
n'avons accepté des engagements si onéreux que pour venir en aide a
un administrateur en captivité , sur nous qui recevons 4 fr. par réa-
bonné pour faire face à toutes les dépenses? Certes, si quelqu'un avait
à se plaindre , ce n'est pas M. Blanc. Au reste , nous l'avons déclaré et
nous le déclarons encore, dès que nous jouirons du prix entier de l'abon-
nement, il sera réduit à 10 fr.^ comme il l'a été pour les nouveaux
abonnés , comme il le sera pour ceux qui doivent renouveler leur abon-
nement au 15 juillet. C'est prouver que nous entendons le dévouement
à une œuvre utile à la patrie et à la religion.
Quant aux deux feuilles en plus, M. Blanc assure «que, dans les
préliminaires qui ont précédé le traité, il avait été convenu que nous
donnerions , d'une part , la Lecture , et de l'autre , la Voix de l'Eglise ,
afin de figurer comme une publication de quatre feuilles et bi-men-
suelle. " Nous nions formellement l'allégation. Nous répondons , en
outre , que nous n'avons jamais connu la Lecture comme paraissant bi-
mensuellement, ni comme donnant quatre feuilles par mois. Tout ce
que dit à cet égard M. Blanc est faux et impossible à réaliser.
Il est de notoriété publique que la Lecture était une revue memuelle ne
donnant que deux feuilles d'impression. C'est comme telle qu'elle était
déclarée au ministère de l'intérieur, c'est comme telle que nous l'avons
acquise, et notre premier numéro et les suivants n'ont pas établi d'au-
tres conditions. Nos abonnés l'ont mieux compris que M. Blanc....
Nous avons dit que la bimensualité et la surcharge de deux feuilles
eussent été impossibles à réaliser, et par conséquent n'avaient point été
promises. Une revue bi-mensuel!e doit déposer un cautionnement de
23,000 fr., et cette somme n'était ni entre nos mains , ni dans celles de
M. Blanc. Si la Lecture a pu paraître quelque temps bi-mensuellement
sous deux titres différents [la Lecture et la Censure ) , c'était en fraude de
la loi. Or il n'entre pas dans nos habitudes de nous soustraire à une obli-
gation légale. Nous serons encore plus francs et plus explicites que
M. Blanc pourrait le désirer ; nous dirons : Eussions-nous la faculté de
satisfaire à la loi du cautionnement, ou d'en éluder habilement ]es pres-
criptions, comme on nous y convie, nous n'aurions pu et nous ne pour-
rions donner les deux feuilles en plus. L'ancien administrateur, qui les
a fournies depuis quelque temps seulement , aurait-il eu recours à une
tentative désespérée pour sortir, par les nou\ elles ressources d'abonne-
ments et d'actions, de la situation fâcheuse dont nous avons parlé? C'est
ce que M. Blanc appelle s'être sacrifié. Véritablement, à part les espé-
rances qui lui étaient toutes particulières , c'eût été un sacrifice réel. En
effet, d'après les registres qui sont entre nos mains, la balance des re-
cettes et des dépenses constaterait , pour la Lecture paraissant avec
cjuatre feuilles d'impression , un déficit considérable. Ce sacrifice était
supporté par les actionnaires de l'ancienne administration ; mais ce
sacrifice-là nous n'en voulons pas. Le seul que nous puissions supporter
est celui qui nous c^l personnel ; et notre dévouement, qu'il n'a pu
— 197 —
comprendre, consiste à n'engager Targent de personne, à ne point faire
de la publicité une affaire mercantile , et à donner enfin à nos abonnés
plus que nous n'avons promis. Ils s'en convaincront !...
C'est ce genre *de délicatesse qui nous a engagés à permettre l'inser-
tion, dans la Lecture, de quelques articles mordants et incisifs, qui stig-
matisent précisément ce trafic honteux de certains journaux. M. Blanc
ne goûte pas une telle plaisanterie; il en blâme l'esprit et le ton, qu'il ap-
pelle un mauvais esprit et un mauvais genre. D'abord M. Blanc ne pa-
raît pas être un habile Aristarque, ni un connaisseur du bon ton, si on
en juge par les dix-huit pages de sa composition, et si nous devons nous
en rapporter au goût de nos abonnés, qui nous écrivent qu'ils ont lu et
relu ces arlides Jusqu'à six fois. Au reste, nos spirituels collaborateurs
auront à répondre de leurs œuvres devant M. Blanc. — Ils ne feront
pas défaut! — Nous n'avons, nous, qu'à défendre V esprit moral de notre
publication; et nous demandons à M. Blanc, s'il préfère à ces articles de
fine critique, l'article panthéiste qu'il avait inséré dans l'ancienne Lec-
ture, et que la Voix de l'Église a signalé dans son numéro du mois de dé-
cembre, p. 228, ou cet autre espèce de travail dont l'auteur nous disait :
je ne le laisserais pas lire à ma fille.
Enfin, M. Blanc recommande, sur la couverture de son numéro, un
avis ainsi conçu : « Les principaux collaborateurs de l'ancienne Lecture
ne veulent point participer à la nouvelle série,... nous continuerons de
donner les numéros arriérés de 1846. »
Avant tout, nous formons le vœu bien sincère que ces numéros soient
enfin servis. Il n'a pas tenu, il ne tiendra pas à nous, que cet engage-
ment sacré pour M. Blanc ne soit rempli ; nous voudrions seulement ne
pouvoir en douter. .. Mais jusqu'à quel point la passion peut-elle égarer
un homme, pour le faire mentir si stoïquement à lui-même et au public,
ou plutôt à l'évidence des faits? A moins donc que les principaux rédac-
teurs ne se résument en M. Blanc tout seul, les articles et les noms qui ont
paru dans la nouvelle série, ceux de MM. Le Peletier d'Aunay, Petit
de JuUeville, de Tournefort, d'un homme du monde, et de plusieurs au-
tres dont les travaux sont entre nos mains pour paraître en leur temps,
ne sont-ils plus connus des anciens abonnés de la Lecture? Enfin, les
écrivains distingués, qui sont venus également nous prêter leur collabo-
ration, sont-ils moins recommandables? D'ailleurs, nous le répétons,
nous voulons rester nous, et responsables de notre œuvre; c'est au pu-
blic, c'est à nos abonnés, que nous en appelons pour juger du mérite et
de l'avenir de la Lecture; nous savons, a ne point en douter, que nous
avons en eux des appréciateurs autres que M. Blanc.
Pour satisfaire le désir maniresté par plusieurs de nos abonnés, nous publierons
des bulletins politiques dans le genre de ceux de la Voix de l'Eglise, qui sont, nous
écrit-on, attssi profondément judicieux qu'incisifs et pittoresques, et qui comptent
autant d'admirateurs sincères qu'ils ont de lecteurs.
— 108 —
i'RAGUlEIVT POtTIOrE(l)
SLR LA MORT DU DOCTEUR JONATHAN SWIFT,
DOYEN DE SAINT-PATRICK,
AUTEUR DES VOYAGES DE GULLIVER,
Ecril par lui-même, à l'occasion de celte maxime de Larochefoucauld :
« Dans Tadversité de nos meilleurs amis, nous trou-
« vons quelque chose qui ne nous déplaît pas. »
La Rochefoucauld a tiré cette maxime de la nature, et voilà pourquoi
je la crois vraie ; mais il ne faut pas la regarder comme provenant d'un
os})rit corrompu : la faute en est à l'humanité, et non à lui, puisque cette
maxime a sa base dans le cœur humain. Quand le malheur vient acca-
bler un de nos amis, nous commençons par pensera nous; la nature
cherche constamment à exciter en nous des sensations agréables.
Si cette idée vous déplaît, j'en suis fâché ; je puise mes preuves dans
la raison et l'expérience. C'est toujours avec un œil d'envie que nous
voyons nos égaux s'élever à nos côtés. Quel est celui de nous qui ne
voudrait pas être au-dessus d'eux!' .l'aime mon ami tout autant que
vous; mais pourquoi vient-il s'installer devant moi? >«'importe quelle
que soit sa place, je veux être plus que lui. Si vous voyez dans une ba-
taille votre meilleur ami faire une action d'éclat, se conduire en héros,
n'aimez-vous pas mieux voir flétrir ses lauriers que d'apprendre qu'il
est plus heureux que vous? Voilà ce cher ami aux prises avec la goutte,
et vous ne l'avez pas. Avec quelle résignation vous entendez ses cris !
De quel bonheur ne jouissez-vous pas, eu pensant que ce n'est pas vous
qui souCfrez !
Quel poëte n'est pas affligé lorsque des confrères riment aussi bien
que lui 1 II préférerait les voir à tous les diables. Quand l'éumlation
cesse, l'envie s'empare de lui et le presse de son aiguillon. L'amité la
plus forte cède à l'orgueil, dès qu'elle espère en tirer profit. Vain esprit
humain! race fantastique! qui peut suivre tes diverses folies? L'amour-
propre, l'orgueil, l'ambition maîtrisent ton cœur. Le pouvoir, les richesses
que possèdent les autres, sont autant de torls qu'on m'a faits. Je n'ai au-
cun titre pour y aspirer, et cependant, quand je vois mes émules abaissés,
je me crois plus élevé qu'eux. Je ne peux pas lire un vers de Pope, sans
désirer d'en être l'auteur. En trouvant plus d'esprit dans une de ses
strophes que dans six des miennes, la jalousie s'empare de mon cœur,
et je m'écrie : « que le diable t'emporte ! » Je suis peiné de me voir sur-
passer par Gay en humeur satirique. Arbuthnot n'est plus mon ami; il
ose prétendre a l'ironie, moi qui me croyais né pour en aiguiser les
traits, les lancer, en montrer l'usage aux autres ! Saint-John, et Pultney
savent que j'ai de la réputation en prose, et cependant ils voudraient me
voir repousser par le ministre; ils ont mortifié mon orgueil, ma plume
est rejetée. Si le ciel a béni leurs talents, n'ai-je pas de justes raisons
pour les détester ?
(1) Ce fragment poétique est fort peu connu en France. Persuadé qu'il pourra intéresser
nos lecteurs, nous leur en donnons la traduction. C'est la nature prise sur le fuit, et, trop
souvent, le tableau des personnes qui nous entourent. Il peut donner lieu a réfléchir sur
ce qui se passe tous les jours autour de nous et sur ce que nous éprouvons nous-niénie.
L'auteur, dans ce petit poénie, écrit d'une manière aussi gaie qu'elle est spirituelle et ori-
ginale, fait allusion aux fureurs des partis. La Lecture, fidèle à ce précepte d'Horace :
Vtilc didci, sait joindre à des travaux graves cl sérieux qui alimentent l'esprit, d'autres
travaux d'une nature plus légère et plus récréative qui le reposent. C'est ce dernier but
que nous voulons atteindre en publiant la traduction de ce poème. {Noie du Traducteur.)
— 199 —
Que la fortune comble mes ennemis de ses dons, je supporlerni Iran-
(|uillemenl l'aspect de leur bonheur! Mais, si elle favorise mes amis, la
jalousie s'empare de moi, je suis un homme perdu.
Finissons la préface et commençons le poëme.
Le temps n'est pas éloigné où, suivant le cours de la nature, je dois
mourir. Je prévois le moment où mes amis croiront y trouver quelque
avantage ; quoique j'aie beaucoup de peine à comprendre comment ma
mort pourra leur faire du bien, il me semble les entendre ainsi parler :
'.( Voyez comme le doyen commence a baisser ! Il s'en va si vite, le pau-
vre homme! Ce vieux vertigo qu'il a dans la tête ne s'en ira qu'avec lui ;
il n'a plus de mémoire, il ne se ressouvient plus de ce qu'il a dit, il ou-
blie ses amis, le dernier endroit où il a diné ; il vous répète des histoires
qu'il a déjà racontées plus de cinquante fois. Comment peut-il croire
qu'on ait du plaisir à écouter son bavardage? Aussi, s'entoure-t-il de
jeunes gens qui consentent à entendre ses niaiseries pour boire son \in.
Ma foi, s'il veut changer d'auditeurs, qu'il fasse ses histoires plus cour-
tes! Son génie poétique est éteint, il est une heure a trouver une rime;
son imagination, son esprit, ont baissé, sa muse est vieillie; je lui con-
seille de jeter sa plume de côté, mais il ne veut écouter personne. »
C'est en augmentant le nombre de mes années qu'ils montrent leur
tendresse pour moi : « 11 est plus vieux qu'il ne le dit, ajoutent-ils; il
a vécu du temps de Charles II; il boit à peine sa bouteille de vin. C'est
un mauvais signe. L'an dernier il était encore fort, maintenant c'est dif-
férent : son estomac est affaibli. — Je souhaite qu'il puisse aller ainsi jus-
(ju'au printemps. Du reste^ cela n'est point fâcheux pour nous. »
C'est ainsi qu'ils raisonnent, et ils s'en applaudissent. Tout en afifec-
lant des craintes dans leur discours, ils laissent percer leur espoir. On
peut prévoir un grand malheur; jamais un ennemi ne remplacera un
ami. Par bonté, ils viennent tous les jours s'informer de mes nouvelles
auprès de mes domestiques, qui leur répondent : « De pire en pire. »
Préféreraient-ils entendre dire : « Dieu soit loué, le doyen est sauvé! »
Alors un d'eux cherche à faire approuver aux autres sa prédiction :
« Vous le savez, je craignais que sa maladie ne devint plus fâcheuse, je
vous l'ai souvent répété. » Cependant ileùt préféré me savoir mort et
passer pour un faux prophète. Personne, en définitive, ne voudrait me
voir revenir. Tous s'accordent a dire que je dois succomber. Néanmoins,
quelques voisins, par un reste d'aiTection pour moi, viennent s'informer
de l'état de ma sanlé. Si je suis calme, si je dors, ils se lamentent en
versant plus de larmes que n'en verseront les pleureuses autour de mon
cercueil.
Ne craignez rien, mes amis! Quoique vous vous soyez trompés d'une
année, quoique vous vous soyez mépris sur vos pronostics, ils finiront
toujours par se vérifier.
Enfin le jour fatal est arrivé : « Comment va le doyen? — Il est encore
en vie, on lui récite la prière des agonisants. — Il respire a peine. — Le
doyen est mort. » La nouvelle court la ville avant que le son de la cloche
puisse l'instruire. « Nous devons tous, se disent-ils, nous préparer à la
mort. — Qu'a-t-il laissé^ Quel est son héiitier? — Je ne sais pas, on dit
qu'il a fait un testament en faveur du public. — C'est un caprice. Qu'est-
ce que le public a fait pour lui? — C'est par orgueil, par envie, qu'il a
tout donné. — Le doyen est bien mort ; il n'avait ni parents, ni amis, il
n'a fait de tort a personne en disposant de son bien. »
Aussitôt les beaux esprits se mettent à l'œuvre, ils inondent la ville
— 200 —
(ie leurs élégies, ils écrivent dans les journaux pour maudire le doyen ou
bénir le Drapier (t).
Les médecins, pour soulenir leur réputation , rejettent d'abord le
blâme sur moi. « Nous avouons qu'il n'était pas bien, mais il n'a jamais
voulu suivre nos ordonnances; s'il s'était soigné, il aurait pu vivre en-
core vingt ans. Nous l'avons ouvert, et toutes ses parties vitales étaient
parfaitement saines. »
On sait à Londres aussitôt qu'à Dublin la nouvelle de la mort du
doyen; elle se dit à la cour, etlady Sufïolk. court en riant l'apprendre à
la reine, si bonne, si gracieuse : « 11 est mort le doyen, dites-vous? Il
faut le laisser en repos. Je suis contente d'avoir oublié de lui envoyer la
médaille que j'avoue lui avoir promise. Alors je n'étais que princesse;
maintenant c'est (Jifférent, je suis reine. »
Chartres, au lever de sir Robert, raconte cette nouvelle en ricanant.
« Il est mort pauvre, s'écrie Bob, je suis fâché d'apprendre cette triste
nouvelle. Si monami Willexistaitencore, on lui donnerait sa place. Etait-
il honoré de la mitre comme l'était Bolingbroke au moment de sa mort ? »
Maintenant, Cari tire des catacombes de sa boutique trois tomes de
Swift qui lui restent; pour s'assurer de la vente, il les fait retoucher par
Tibbad, Moore et Gibber. Ils me traitent-mal, quoiqu'ils fassent pour le
mieux ; ils publient ma vie, mes lettres, mon testament, et même des
libelles qui ne devaient pas voir le jour, et dont Pope n'est pas plus in-
nocent que moi.
Ici la scène change. Représentons ceux qui s'affligent de ma mort.
Le pauvre Pope sera affligé pendant un mois ; Gray , une semaine ;
Arbulhnot . un jour; Saint-John cessera à peine de tailler sa plume ,
et versera au plus une larme; les autres, en haussant les épaules,
murmureront : « J'en suis fâché, mais nous devons tous mourir. )^
L'indifférence fera tous les frais de la fête. Que de gens n'ont jamais
éprouvé le moindre mouvement de pitié , qui viennent baiser la verge
qui les frappe , en se résignant à la volonté de Dieu !
Des fous, plus jeunes que moi d'une année, éprouvent un sentiment
de crainte ; ils se croyaient à l'abri quand la mort ne m'approchait pas
encore. Ce frêle rempart détruit , ils tremblent et ne dissimulent point
leurs larmes.
Les femmes, dont le cœur est plus accessible à la sensibilité, tout en
continuant leur partie, reçoiNcnt cette nouvelle d'un air dolent. « Le
doyen est mort. (Quelle est la retourne, je vous prie?) Que le bon
Dieu veuille avoir pitié de lui ! (Madame , je demande la voltc.) Six
doyens doivent, à ce qu'on dit, porter le poêle. (Qui est-ce qui a le
roi?) Votre mari , madame, suivra l'enterrement d'un aussi bon ami ?
— Non, madame, c'est un spectacle trop triste; d'ailleurs, il est engagé
pour toute la journée, et milady Club lui en voudrait beaucoup s'il lui
faisait manquer son quadrille. — Il aimait le doyen. (Je demande en
cœur.) Ses amis disent qu'ils accompagneront son corps. Au reste,
son temps était arrivé; nous espérons qu'il sera mieux là-haut!...»
Pourquoi donc affliger ainsi ses amis? On peut aisément remplacer
celte perte. Une année passe , la scène change ; on ne pense pas plus au
doyen que s'il n'avait jamais existé. Où est le favori d'x\pollon? Il est
parti. Ses travaux subiront le sort commun. Son esprit n'était plus de
saison. [La fin an prochain numéro.)
Trad. do l'anglais parle C^c Le Peletfer d'Aunav, membre de l'Instit. hist.
(l) Lettres du drapier, écrit politique de Swift.
Imprimcrio cutholiqiio cVA. SIKOT el DF.SQl'ERS, rue des Noyers, aT.
LA LECTURE.
-^M^-
DES LIBERTÉS DE L'ÉGLISE GALLICANE.
QUATRIÈME ARTICLE (1;.
Extrait du tli«;coni*s de Rossuct , n l'ouTertiirc de l'asseiublëe de 1062.
Quelques^ réflex.ion.s sur ce discour.«i.
J'ignore si jamais discours a été plus fréquemment rappelé que celui
de Bossuet , à l'ouverture de l'assemblée de 1682. Je crois néanmoins
devoir en présenter ici quelques extraits, en soumettant au judicieux
lecteur quelques-unes des réflexions qu'ils ont l'ait naître dans mon
esprit.
« Qu'elle est donc belle cette Eglise gallicane pleine de science et de
« vertu I Mais qu'elle est belle dans son tout qui est l'Eglise catholique !
« et qu'elle est belle saintement et inviolablement unie à son chef, c'est-
« à-dire au successeur de saint Pierre I Oh! que cette union ne soit
« point troublée ! Que rien n'altère celte paix et celte unité où Dieu
« habite!... La paix est l'objet de cette assemblée. Au moindre bruit
" de division , nous accourons effrayés pour unir parfaitement le corps
« de l'Eglise, le père et les enfants , le chef et les membres , le sacerdoce
« et l'empire.... Songeons que nous devons agir par l'esprit de toute
« l'Eglise. Ne soyons pas des hommes vulgaires que des vues particu-
« lières détournent du vrai esprit de l'unité catholique. Nous agissons
« dans un corps , dans le corps de Tépiscopat et de l'Eglise catholique,
« où tout ce qui est contraire à la règle ne manque jamais d'être détesté ;
« car l'esprit de vérité y prévaut toujours. Puissent nos résolutions être
« telles qu'elles soient dignes de nos pères , et dignes d'être adoptées
(' par nos descendants ; dignes enfin d'être coniplées parmi les actes
'< authentiques de l'Eglise , et insérées avec honneur dans ces actes im-
« mortels où sont compris les décrets qui regardent non-seulement la
« vie présente, mais encore la vie future etréternité tout entière. »
Il n'y a rien à dire sur les éloges que donne Bossuet à Vlujlise (jalli-
(1) Voir noire livraison de juin, j). IGI.
L 15 JUILLET 1847. , 8
— mi —
cam dans son lout . qui est Vh'ylise catholique, il faut convenir pourtant
qu'on pouvait appliquer la même louange à l'Eglise d'Espagne , d'Alle-
magne, etc. Quoi qu'il en soit, l'orateur, au milieu de son admiration ,
est visiblement préoccupé ; car que signifie le vœu qu'il exhale si ar-
demment pour que la;}a?j: et l'union avec la mère Eglise ne soient point
troublées et altérées'^ Pourquoi pense-t-il avoir besoin de rassurer ceux
qui l'écoutent , mais bien plus encore ceux qui doivent le lire sur le
but de l'assemblée? Est-ce que le principe de cette réunion serait irré-
gulier ? Au moindre bruit de division, nous accourons effrayés pour unir
parfaitement le corps de FEolise ; mais d'où part-il ce bruit de division?
qu'est-ce donc qui le fait nailre ? Quelques enfants de famille ont pris
une détermination avant d'avoir pris le consentement de leur père ; plus
tard, ils ont voulu le lui arracher; il le leur a refusé ; il les a grondés ,
parce qu'ils le méritaient ; ils se sont obstinés, et ont cherché à lui
prouver que leur jugement valait mieux que le sien. Il a maintenu ses
droits et son autorité divine. Maintenant, ces obstinés viennent lui dire:
Vos droits ! mais nous les connaissons mieux que vous : ils ne vont que
jusque-là. Gardez-vous , Saint Ponlife, de dépasser cette borne. Voila
ce que nous appelons unir parfaitement le corps de l'Eglise. Je ne com-
prends guère ce qu'ajoute Bossuet : Songeo7is que nous devons agir par
l'esprit de toute l'Eglise ; ou , si je le comprends assez , je voudrais que
l'on m'expliquât la vérité de ce langage et la possibilité de sa réalisation.
Où se trouve l'esprit de toute l'Eglise? Je le distingue clairement dans
l'union parfaite des membres avec leur chef; mais accourir effrayés pour
faire cesser la division que l'on a fait naître et que l'on vient sanc-
tionner , cela peut-il se nommer agir dans l'esprit de toute l'Eglise?
Bossuet repousse ks hommes et les sentiments vulgaires que des vues par-
ticulières détournent du vrai esprit de l'unité catholique ; il déteste tout ce
qui est contraire à la règle. Je pense qu'il veut parler de la règle de foi ;
car , pour ce qui est des règles canoniques , je ne vois guère comment
on prétendrait s'y tenir en se mettant au-dessus de celles que le Souve-
rain-Pontife rappelle et maintient. Mais il y avait en France, à celte
époque , un grand nombre desprils novateurs qui n'auraient pas mieux
demandé que de pouvoir attribuer aux Evèques assemblés en 1682, la
volonté de se prononcer contre les décisions dogmatiques du Sainl-Siége;
le grand orateur ne veut pas être confondu avec eux. Il n'adopte que le
cotys de l'épiscopat et de l'Eglise catholique , oii l'esprit de vérité prévaut
toujours. Il est fâcheux qu'on ne puisse trouver ce corps dans une frac-
tion d'Evéques qui , bien certainement , allaient établir des principes
en opposition avec ceux de la très-grande majorité des Prélats catho-
liques de tout l'univers. Après avoir parlé avec tant d'assurance, Bos-
suet fait des vœux qui annoncent queUpies craintes : Puissent nos résolu-
tions être dignes de nos pères et de nos descendants! Mais ces résolutions
étaient prises ; elles avaient été réfléchies, débattues, discutées. Ap-
préhende-t-il qu'il ne s'y soit glissé quelque venin ? Puissent-^lles être
— 203 —
dignes d'être comptées parmi les actes authentiques de l'Eglise! Mais , ô
grand Evêque, votre préoccupation vous rend inexact. Comment comp-
ter parmi Jes actes authentiques de l'Eglise ce que vous allez faire ,
sinon hors de l'Eglise , du moins sans son aveu , contre son aveu ? Vous
n'êtes pas en concile ; si vous y étiez , il est probable que vous seriez
tout autrement inspiré, et que vous reculeriez devant la pensée du
parti que vous allez prendre. Quoi ! l'Eglise gém.it à la vue de celte au-
dace toujours croissante d'une secte qui ne tend qu'à rabaisser le Saint-
Siège et ses oracles sacrés ; vous le savez, et vous portez la parole dans
une réunion qui ne s'est formée que dans le but d'abreuver le chef de
l'Eglise de chagrin et d'amertume ! Ah ! vos protestations de respect et
d'amour ne feront que rendre sa douleur plus vive et plus pénétrante.
Vous n'envisagez que ceux qui , dans une étroite enceinte , adorent au-
jourd'hui vos paroles éloquentes ; mais pourquoi ne tenir aucun compte
du jugement de l'inflexible postérité dont vous ambitionniez tout à l'heure
les suffrages? Les pièces de ce hardi procès lui seront soumises , et la
sentence (jue vous allez prononcer n'échappera pas à la juste rigueur de
son tribunal. Vous même, avant de terminer votre noble carrière,
ferez justice de cette déclaration funeste , et que vous semblerez répu-
dier comme indigne de trouver en vous un avocat et un défenseur :
Abeat quà lihuerit declaratio : mn enim illam tutandam suscipimus.
Bossuet, cependant, parle avec une toute autre assurance quand il
annonce les prérogatives de saint Pierre et de son Siège; aucune entrave,
aucun nuage , ne viennent alors gêner sa pensée et son langage : c'est
une source limpide et pure qui coule avec majesté , parce qu'il est dans
le vrai. « Pierre, dit-il , en proclamant Jésus-Christ fils du Dieu vivant,
« s'attirera , par cette haute prédication de la foi , l'inviolable promesse
« qui fait le fondement de l'Eglise. La parole de Jésus-Christ , qui de
« rien fait ce qu'il lui plaît, donne celte force à un mortel. Qu'on ne dise
« point , ({u'on ne pense point , que ce ministère de saint Pierre finisse
f< avec lui : ce qui doit servir de soutien à une Eglise éternelle ne peut
« jamais avoir de fin. Pierre vivra dans ses successeurs , Pierre par-
ce lera toujours dans sa chaire : c'est ce que disent les Pères , c'est ce
« que confirment six cent trente Evêques au concile de Calcédoine. » —
Les novateurs ont reproché à Bossuet ce langage comme outré , ce qui
en fait le plus bel éloge ( F. Corr. et add. aux nouv. Opusc. de Fleurij,
p. 29). • .
Cet hommage, rendu à l'indéfectibilité de la chaire de saint Pierre,
était digne de l'Evêque de Meaux ; mais il avait devant ses yeux des
hommes qui lui objectaient tout bas la défection qu'ils aimaient à sup-
poser dans un petit nombre de Souverains-Pontifes. L'orateur aspire à
les contenter , en paraissant défendre toujours la chaire indéfectible ,
comme il avait prétendu le faire dans une conférence particulière qu'il
avait eue avec l'Evêque de Tournay. Celui-ci , pourtant avait été moins
convaincu de la vérité de ses conclusions que de la richesse et de la puis-
— 204 —
sance de son langage. Ecoutons , car on ne peut mieux dire en soute-
nant une thèse aussi contestable.
« Que , contre la coutume de tous leurs prédécesseurs , un ou deux
« Souveraias-Pontiles , ou par violence , ou par surprise, n'aient pas
« assez constamment soutenu , ou assez clairement expliqué la doctrine
ft de la foi , consultés de toute la terre , et répondant durant tant de siè-
« des à toutes sortes de questions de doctrine , de discipline , de céré-
« monies ; qu'une seule de leurs réponses se trouve notée par la sou-
« veraine rigueur d'un concile œcuménique : ces fautes particulières
« n'ont pu faire aucune impression dans la chaire de saint Pierre ; un
« vaisseau qui fend les eaux n'y laisse pas moins de vestiges de son pas-
ce sage. C'est Pierre qui a failli , mais qu'un regard de Jésus ramène
« aussitôt, et qui , avant que le fils de Dieu lui déclare sa faute future ,
« assuré de sa conversion , reçoit l'ordre de confirmer ses frères. Et
« quels frères? les Apôtres , les colonnes mêmes ; combien plus les siè-
(.(. des suivants ? Qu'a servi à l'hérésie des monothélites d'avoir pu sur-
(c prendre un Pape'? L'ana thème qui lui a donné le premier coup n'en
« est pas moins parti de cette chaire qu'elle tenta vainement d'occuper,
« et le sixième concile ne s'en est pas écrié avec moins de force : Pierre a
(( parlé par Agathon ! Toutes les autres hérésies ont reçu du même en-
« droit le coup mortel. Ainsi l'Eglise romaine est toujours vierge ; la
(( foi romaine est toujours la foi de l'Eglise ; on croit toujours ce qu'on a
« cru , la même voix retentit partout , et Pierre demeure dans ses suc-
« cesseurs le fondement des fidèles ; c'est Jésus-Christ qui l'a dit , et le
0. ciel et la terre passeront plutôt que ses paroles. »
Remarquez que , dans ce morceau si éloquent , Bossuet s'explique et
ne s'explique pas. Il en dit assez pour satisfaire quelques-uns des doc-
teurs gallicans qui l'écoutent ; mais aussitôt il parle de violence , àe sur-
prise , d'explications incomplètes ; il mélange la doctrine , la discipline et
les cérémonies. Il parle d'une souveraine rigueur dont un seul Pontife
aurait été l'objet de la part d'un concile œcuménique. C'est bien dire
que l'on peut trouver quelque chose à reprendre dans un ou deux Papes;
mais ce n'est pas dire qu'ils ont manqué à la foi, en décidant librement
comme Souverains-Pontifes. L'exemple de saint Pierre semble mis tout
exprès pour adoucir l'idée trop sinistre que l'on aurait pu se former ; car
il est bien évident qu'il n'agissait pas comme chef de l'Eglise quand il
renia Jésus-Christ de bouche plutôt que de cœur. Supposons donc que
le théologien le plus dés oué aux saintes prérogatives du Siège aposto-
lique eût reproché à Bossuet de les avoir flétries , il aurait pu lui ré-
pondre : Eh ! comment le prouveriez-vous? Pour éviter de me briser
contre cet écueil , j'ai afTeclé d'entasser les expressions qui écartaient la
pensée d'un jugement doctrinal cl solennel dans les Papes que j'ai rap-
pelés ; je les ai peints dans une situation où leur liberté était enchaînée.
J'ai dit que, sous linipression de la violence ou de la surprise , ils n'avaient
pas assez constamment soutenu , ou assez pleinement expliqué la doctrine
— 205 —
de la foi. Qu'y a-t-il là que vous ne puissiez rigoureusement confesser
vous-même , sans préjudice de l'infaillibilité pontificale? Ajoutons que
Bossuet est tellement maître de sa parole qu'il ne dit absolument que
ce qu'il veut et comme il veut : et quand on entreprend de disséquer
son langage , on est toujours forcé de convenir qu'il n'était pas possible
de l'employer avec plus de sagacité et de circonspection. S'il n'est pas
disposé à dévoiler toute sa pensée , chacun finalement peut y trouver ,
pour son sentiment , l'opinion qu'il désire, 11 n'en est pas de même de
son grand travail pour dépendre la Déckrration. Là. toutes ses pensées
sont mises à découvert. Nous en parierons plus tard.
11 n'est personne qui n'ait admiré, dans le Discoiœs sur l'unité , le
langage magnifique de Bossuet parlant de l'Eglise romaine. « Qu'elle est
«grande, s'écrie-t-il , l'Eglise romaine, soutenant toutes les Eglises ,
« portant le fardeau de tous ceux qui souffrent , entretenant l'unité ,
« confirmant la foi , liant et déliant les pécheurs , ouvrant et fermant
« le ciel! Qu'elle est grande, encore une fois, lorsque , pleine de l'au-
« torité de saint Pierre , de tous les Apôtres , de tous les conciles , elle
« en exécute, avec autant de force que de discrétion , les salutaires
« décrets !... Sainte Eglise romaine , mère des Eglises et mère de tous
<< les fidèles , Eglise choisie de Dieu pour unir ses enfants dans la même
« charité , nous tiendrons toujours à ton unité par le fond de nos en-
« trailles. » C'est ainsi que le grand homme , par de nobles et vives
couleurs , semble vouloir faire disparaître les ombres qu'il a jetées çà et
là dans son brillant tableau.
On s'attend bien qu'il définira les libertés de l'Eglise gallicane, puisque
son discours n'est que le solennel prélimi'nairede leur publication. Mais
il ne les fait consister que dans le maintien du droit commun, et de la
puissance des ordinaires, selon les conciles généraux et les institutions
des Saints-Pères. Nous n'en voulons jamais connaître d'autres, ajoute-t-
il... : Ce îiest pas diminuer la plénitude de la puissance apostolique. L'Océan
même a ses bornes dans sa plénitude; et, s'il les outrepassait sans mesure
aucune, sa plénitude serait un déluge qui ravagerait tout l'univers. Comme
s'il disait : que l'on sache bien que tous les articles que nous allons pro-
clamer, quoiqu'ils ne soient qu'au nombre de quatre, n'ont pas pour
objet d'énoncer chacun l'une des libertés de notre Eglise. A peine le
troisième article en insinuera-t-il quelque chose. Les autres n'en diront
pas le moindre mot. Il est bon que nous fassions connaître pourtant à
l'univers que nous nous sommes occupés de fixer les limites de l'auto-
rité du Saint-Siège, à qui il n'est pas plus permis de les franchir qu'à
l'Océan de dépasser les siennes. Mais, ô grand génie, vous n'avez pas
assez réfléchi que c'est Dieu lui-même, et non pas la France, ou toute
autre nation qui a dit à la mer : Tu n'iras que jusque-Ui ; et c'est là que
tes flots orgueilleux viendront se briser : c'est donc lui aussi, et non pas
l'Eglise de France, ou toute autre Eglise du monde, qui a marqué jus-
qu'où s'étendaient les prérogatives du chef de l'Eglise universelle. Il y a
— 206 —
donc une présomption très-condamnable dans le fait d'une poignée d'E-
véques qui se réunissent par Tordre d'un roi, pour dire au Vicaire de
Jésus-Christ : Votre autorité ne va que jusque-là. Bossuet parait si per-
suadé que le clergé de sa nation jouit d'un privilège particulier pour
fixer les bornes de la puissance pontificale , qu'il a su bien mieux que
les autres Eglises du monde découvrir dans la tradition, qu'il ne balance
pas de dire à ses collègues : Conservo)is ces fortes maûcimes de nos Pères
que l'Eglise gallicane a trouvées dans la tradition de l'Eglise univei^selle!
L'Eglise gallicane A TROUVÉ : c'est-à-dire, que le ciel lui a départi de
plus grandes lumières qu'à toutes les autres Eglises de l'univers et, sans
contredit, qu'à l'Eglise romaine elle-même, qui s'exagère ses litres de
puissance et de gloire. Elle a reçu, de plus, une mission spéciale pour
publier ces fortes maximes. Priez... Prions tous ensemble , ajoute Vora-
feur, que ce qui doit fnir, finisse bientôt ; tremblez à l'ombre même de la
division.
Y avait-il donc dans l'assemblée des hommes qui eussent d'autres
sentiments que ceux de Bossuet? Pourquoi donc se montre-t-il si in-
i(uiet et si agité eu terminant son discours? Pourquoi laisse-l-il ses audi-
teurs sous l'impression du tourment intérieur qu'il ne peut dissimuler?
Ce cœur si candide se trahit lui-même : et les propres efforts qu'il fait
pour témoigner de l'assurance, décèlent ses appréhensions. 11 n'a pas
osé dire : ce que nous allons publier fera une blessure au Souverain-
Pontil'e; mais nous ne voulons pas pour cela rompre avec lui. 11 ne l'a
pas dit; mais celui qui a bien saisi sa pensée, n'a pu y découvrir autre
chose. Evidemment Bossuet souffre dans l'exercice d'une fonction qu'il
a acceptée; son éloquence est triste et mélancolique; il semble faire une
oraison funèbre qui doit être pour lui sans honneur. Une mesure auda-
cieuse a été commandée par une volonté royale, que de perfides conseils
ont séduite. L'Evêque de Meaux n'a pas eu assez d'énergie pour y refuser
jusqu'à la fin sa coopération. C'est un pas délicat à faire : Ah! que n'est-il
déjà fait; semble-t-il dire! Priez que cette malheureuse opération finisse
bientôt, et sans scandale. N'est-ce pas, en effet, à ce sens que reviennent
ces paroles : « Songez au malheur des peuples qui , ayant rompu l'u-
ft nilé, se rompent en tant de morceaux, et ne voient plus, dans leur
V leligion, que la confusion de l'enfer et l'horreur de la mort. «
Je ne saurais trop le répéter : Bossuet avait un cœur tout catholique.
Mais, s'il avait eu les mêmes principes, les mêmes vues et la même indé-
pendance d'esprit que le cardinal du Perron, il ne serait pas maintenant
dans l'embarras où il se trouve. Dès le début de cette fâcheuse intrigue,
il se serait prononcé contre un projet hostile au Saint-Siège; et, au lieu
de consentir enfin à rédiger lui-même des proj)ositions qu'il avait déjà
signalées comme odieuses, il se serait écrié, comme-le savant cardinal,
mais dans un langage plus noble et plus pompeux encore : Que nous
a-l-on proposé, Messeigneurs? « Sera-t-il dit que la France, qui a été
« honorée par tant de siècles du nom de royaume très-chrétien, et en la-
— 201 —
« quelle saint Jérôme disait qu'il n'y avait point de monstres, soit ré-
'.( duite à ne souffrir la religion catholique, sinon aux mêmes conditions
(.< et servitudes qui lui sont imposées en Angleterre!^ Sera-t-il dit qu'il ne
« soit permis de vivre en France, sinon aux mêmes stipulations sous les-
« quelles il leur est permis de vivre en Angleterre? Sera-l-il dit qu'il
« faille que les catholiques, et particulièrement les ecclésiastiques, pour
« avoir sûreté et liberté en France, soient forcés de s'obliger à croire les
« mêmes choses qu'il faut qu'ils jurent pour avoir permission de respi-
« rer, ou plutôt de soupirer en Angleterre? Et. s'il se trouve, en Angle-
« terre, des catholiques assez constants pour souffrir toutes sortes de
«supplices, plutôt que d'y consentir, ne s'en trouvera-t-ii point en
u France qui fassent de même , plutôt que de signer des articles qui
« mettent les rênes de la foi entre les mains des laïques, et introduisent
«la division dans l'Eglise?... Ce sont des esprits violents qui, s'é-
« tant portés à une extrémité, ont cru que le n)oycn de se justifier
« était de se mettre à écrire et combattre contre le Pape...; symbolisant
« avec les ennemis de l'Eglise..., qui les ont poussés à éclore , sous pré-
« texte du service du roi, les semences d'un schisme... Le Pape est,
« pour le roi, comme un second Père : et, par toutes sortes de soins et
« d'offices , s'eniploie à procurer, envers Dieu et envers les hommes, le
« bien et la conservation de sa personne et de son royaume. Et pourquoi
« donc irons-nous troubler cette concorde par des lois , non-seulement
« d'Etat, mais de religion et de conscience que nos pères n'ont point con-
« nues? Jetez les yeux sur les histoires de la France, et vous trouverez
« que, toutes fois et quantes que nos rois ont été en union, concorde et
'< intelligence avec le Siège apostolique, et que l'Epoux, pour emprunter
« les termes de l'Ecriture, a fait ses pâturages entre les lys, toutes sortes
n de grâces et de bénédictions temporelles et spirituelles ont plu sur eux
« et sur leurs peuples... Le nom Français s'est répandu d'un bout du
« monde à l'autre, et nos lys ont fleuri aux plus lointaines parties de la
et terre; et, au contraire, lorsque nos rois ont été séparés de l'union du
« Siège apostolique, le lys a été entre les épines, et toutes sortes d'an-
« goisses et d'adversités nous ont assiégés... Souvenez-vous combien,
« pendant les schismes ou appréhensions de schismes, nous avons souf-
« fert de misères et de calamités ; combien de temples ruinés; combien
« d'autels démolis; combien de villes saccagées. Représentez-vous l'état
« de votre passé, pendant que le feu roi était privé de la communion du
« Siège apostolique, et avec combien de vœux et de larmes et lui et vous
« avez désiré qu'il y fût restitué. Mais surtout remettez-vous devant les
« yeux le royaume de la vie future, de laquelle les auteurs et fauteurs
« des schismes sont exclus, et à laquelle nul ne peut j)arvenir, s'il n'est
« constitué, non-seulement en la foi, mais en l'unité et en la communion
<• de l'Eglise catholique. »
On voit l)icn, en lisant le discours de Hossuct, après celui du cardinal
du Perron, que l'Evêque de Meaux a voulu laisser à son auditoire la
— 208 —
même impression que l'Archevêque de Sens en terminant sa harangue.
Mais malheureusement on ne saurait obtenir un même résultat avec des
conclusions entièrement opposées. Du Perron ne déployait son éloquence
que pour anéantir les articles dont on proposait la sanction. Bossuet
avait fini non-seulement par agréer que des articles fussent formulés;
mais les avait formulés lui-même, et tout en faisant une plaie au Siège
apostolique, il exhalait des vœux déplacés pour que l'unité n'en fût pas
Messée. « Ah! prenons garde, disait-il en finissant, que ce mal ne gagne!
"Déjà nous ne voyons que trop, parmi nous, de ces esprits libertins
«qui, sans savoir ni la religion, ni ses fondements, ni ses origines, ni
« sa suite , blasphèment ce qu'ils ignorent , et se corrompent dans ce
« qu'ils savent. Nuées sans eau, docteurs sans doctrine, qui, pour toute
« autorité ont leur hardiesse, et pour toute science leurs décisions pré-
" cipitées... Opposons à ces esprits légers, à ce charme trompeur de la
'< nouveauté, la pierre sur laquelle nous sommes fondés et l'autorité de
«nos traditions, ou tous les siècles sont renfermés, et l'antiquité qui
'< nous réunit à l'origine des choses. Marchons dans les sentiers de nos
(• Pères; marchons dans les anciennes mœurs, comme nous voulons mar-
« cher dans l'ancienne foi. »
J"ignore si l'on trouvera beaucoup d'éloquence dans cette conclusion.
Quant à moi, je n'y trouve que de la gène, et l'aveu d'une fausse posi-
tion. L'aigle, qui s'était élevé si haut dans son premier essor, semble se
ressentir de la fatigue de son vol : il retombe à l'instant où l'on devait le
perdre de vue, et semble dire : Ma tâche était difficile et pénible; elle est
terminée, et je me repose ; c'est bien assez pour une fois.
L'Abbé '", ancien Vicaire général.
PARIS RELIGIEUX
EïîiOIJI^SEi; DE I«1ŒVRS»(1].
XIV.
Une réflexion sur la Fête-Dieu. — Comme nous étions heureux ,
710US autres jeunes chrétiens du beau temps! nous venions de lire
la veille les pages fleuries de notre Chateaubriand , et le lendemain
nous assistions à cette imposante procession où le Maître de toutes
choses
Des cieiu inclinés abaisse la hauteur !
Ce jour-lii les cloches sonnaient en toute volée, le canon frappait les
(I) Voir la livruisou du 45 juin, p. 172.
— 209 —
échos de sa grosse voix, Paris secouait sa niolesse et accourait en foule
recueillir les bénédictions divines sur le passage de l'Homnie-Dieu. Car
aussi bien le Roi lui-même avait déposé sa couronne dans son palais, et
était descendu du trône pour suivre à pied le Seigneur des seignein^s. Oh!
alors, le plus petit d'entre le peuple voyait de ses yeux ce ciel promis à
sa foi où toutes les grandeurs delà terre auront disparu. Il se prenait
alors à bénir le Dieu juste, à se résigner et à attendre Cette philoso-
phie calmait en lui la fièvre des révolutions. Aujourd'hui, Dieu a reçu
l'ordre légal de ne point sortir de ses temples , et les princes font pru-
demment de rester dans leurs royales demeures. Il n'y a plus pluie
(le roses ; i-l n'y a plus gros nuages d'encens s'élevant au ciel pour attirer
les tièdes ondées d'en haut. Aussi le pauvre citadin ou le bon villa-
geois ne répète plus à vos côtés : «Je sens le ciel, il fait bon ici. )>
Rongéde soucis et d'ambition, il reste lui aussi dans sa chaumière ou dans
son échoppe, et, un roman-feuilleton à la main, rêve à l'égalité, au com-
munisme 0 philosophes-législateurs, en proscrivant les solennités
extérieures de notre culte, vous nous avez fermé en quelque sorte ce
ciel visible qui nous faisait oublier les misères et les injustices de la terre.
Dites-vous à présent les amis de l'humanité!
Grâce à vos belles leçons, grâce à cette éducation efféminée, sensuelle,
qui se puise dans les livres du néo-voltairianisme, les fêtes mêmes de
nos temples ont perdu de leur pompe et de leurs inspirations. C'est à
peine si l'on peut dire : « que ma prière monte au ciel avec la vapeur
de l'encens; » il n'y a presque plus de nuages, plus de parfums dans
nos églises. Pourquoi ? Parce que, là, à vos côtés, il y a un économiste qui
grommelle budget; il y a là une dame ultrii-bourgeoise, qui se plaint
du mal de tête... Or sus! Messieurs et Mesdames, est-ce qu'il nous fau-
dra, à nous vieux catholiques, compter entre Dieu, et vos ordonnances de
police, votre budget et votre migraine? Non, nous ne le souffrirons
pas , notre culte nous est plus cher que la vie.
XV.
L'abiratodeM. Blanc. —Certes, je suis loin, bien loin d'être fataliste!
— on ne l'est guère que pour s'épargner la peine de rechercher la cause
de ses fautes, ou pour éviter la honte de s'accuser soi-même, ce qui n'est
pas honorable! — Mais, enfin, voilà un fait {Vab irato de M. Blanc, ex-
administrateur de la Lecture] qu'il est impossible d'expliquer autrement
que par l'aveugle fatalité. En effet, on ne concevra jamais qu'un homme,
qui n'aurait pas été sous l'impression de cette main de fer, de ce clou fa-
tal, comme l'appelle Horace, eût pu se commettre par la publicité, comme
l'a fait M. Blanc. Quand on a lu son triste factum et la réponse qui lui a été
faite dans le dernier numéro de la Lecture, le premier cri qui s'échappe
de l'âme, est celui-ci : Quelle maladresse! quelle folie! tranchons le
mot, q\\e\ aveuglement fatal! car, après tout, au milieu du naufrage de
— -210 —
son administraliou, M. Blanc avait fait preuve de quelque honnêteté, de
quelque sollicitude pour les intéressés à l'ancienne Lecture, en remettant
sa Revue entre les mains de nouveaux directeurs déjà si honorablement
connus dans la presse. Le succès de la nouvelle série se reflétait sur l'an-
cienne , il y avait profit et honneur pour l'ex-adminislrateur Eh
bien, non ! ce succès blesse M. Blanc, il éprouve un besoin impérieux ,
irrésistible de l'arrêter, ou du moins de l'amoindrir, et finalement de
se perdre lui-même, en provoquant, en forçant par la publicité des
hommes d'honneur et de conscience à révéler toute la vérité. Voilà ce
qu'on appelle du fatalisme, parmi nos vieux docteurs. Mais , si nos mo-
dernes homœopathcs aujourd'hui ont raison, si les semblables se guéris-
sent par les semblables, le mal par le mal ; s'il en est ainsi des maladies
du corps; est-ce que les maladies de l'àme, les maladies des aiïaires,
ne pourraient pas subir la même loi?., alors, on expliquerait, sans recou-
rir à la fatalité, comment un homme mal dans ses affaires, mal dans sa
conscience d'honnête publiciste, peut tenter de ruiner totalement son
crédit et sa réputation exprès pour relever l'un et l'autre. M. Blanc
serait-il de ces homœopathes? Dans tous les cas, il n'aurait pas de quoi
s'applaudir de V expérimentation.
Il est si écrasé sous la Réponse de la Lecture, il est si brisé, et,
comme l'on dit familièrement, si aplati ^ que je ne chercherais point à
ramasser le gant qu'il m'a jeté à propos de quelques-uns de mes articles
Paris religieux^ si ma personnalité seule était en cause. Mais, à mon
endroit , et à celui d'un de mes spirituels collaborateurs , il a accusé la
nouvelle Lecture de manquer aux convenances, à la charité et même aux
règles du bon goût. 11 y a là quelque chose qui demande au moins une
réponse explicative; car, enfin, les lecteurs de nos articles ont beau dire
qu'ils les lisent jusqu'à six fois! comme ils sont plus modestes que
M. Blanc, ils pourraient se surprendre à douter de la rectitude de leur
jugement, de l'honnêteté de leur conscience, de la délicatesse de leur
goût, s'ils ne savaient au juste comme notre homme est capable d'ap-
précier les convenances, la charité, la bonne littérature, et surtout ca-
pable d'écrire en bon style Encoi'e une expérimentation homoeopa-
ihique pour ce pauvre docteur Eugène Blanc ! Voyons donc !
— Nous manquons à la charité, parce quenousdonaonsia chasse aux
forbans libraires en dévoilant, sans pitié aucune, les puiïs de leurs circulai-
r es pastorales, et de leurs prospectus religioso-industriels ! ! Ah ! M. Blanc!
vous afïichez-là une morale qui ferait croire aux esprits tant soit peu
clairvoyants que le puff étaità vos yeux comme son orfèvrerie était aux
yeux de M. Josse. Cela peut être de la morale de boutique, mais, à coup
sûr, ce n'est pas celle du catéchisme, qui veut qu'on ne trompe ni dans
le prix, ni dans la qualité de la marchandise. 11 n'y a pas d'exception
pour les libraires, ni pour les journalistes, quelque habit qu'ils portent.
— Nous manquons aux convenances en attaquant des confrères dans la
presse religieuse ! les convenances! si on en juge par le bon genre de son
— 2! I —
ab irato , M. Blanc entend les convenances comme le matelot parle la
langue des gens bien élevés ! Cela doit être curieux ; instruisons-nous à
si bonne. école.
Il existe en France une publicité bâtarde. Des journaux, des recueils
périodiques, prennent le titre de religieux, de catholiques, etc. Ce-
pendant ceux qui Jes rédigent n'ayant ni le sens sacerdotal , ni la
science compétente pour écrire sur des matières religieuses, ecclésias-
tiques même, cherchent à tromper le public, en se donnant un carac-
tère qu'ils n'ont pas. Ils signent donc leurs articles de noms supposés,
ou de l'une de ces qualifications mensongères de l'abbéX., l'abbé P., etc.
Ce mensonge odieux, ce trafic honteux des choses saintes ont pour ré-
sultat inévitable de compromettre gravement le clergé et la religion.
Un journal, la Voix de l'Eglise, s'est chargé de la mission de venger l'un
et l'autre. Elle met à la remplir un courage à toute épreuve. La Lecture
s'empare de quelques données de ses articles et les assaisonne à sa ma-
nière. Inde irœ, c'est-à-dire de là la colère des abbés de contrebande et
des faiseurs de religiosité. M. Eugène Blanc, qui a l'àme bonne, a pris
fait et cause pour ses anciens confrères dans le journalisme religieux.
Or donc nous, ayant eu l'inconvenance (code de civilité de M. Blanc,
art. 1") d'écrire qu'un rédacteur de la Voix de la vérité (qu'il ne faut
pas confondre avec la Voix de l'Eglise), signait ses nombreux articles par
l'abbé X., bien qu'il fût simplement ef jmronent unbon père de famille à
plusieurs marmots : M. Blanc s'est senti révolté jusques au fond de ses
entrailles d'ancien publiciste religieux. Sachant bien que le rédacteur
en chef, le gérant et le propriétaire de cette feuille est M. l'abbé Migne,
il s'est persuadé, en homme d'esprit qu'il est, que le trait avait été di-
rigé contre cet estimable, ce vertueux abbé, et il lui a fait convenablement
l'honneur des marmots. En voilà de la fine et bonne plaisanterie! Nous
ne doutons pas que M. Blanc n'ait été complimenté et remercié par l'es-
timable et vertueux abbé, rédacteur en chef de la Voix de la vérité. Qu'il
veuille bien agréer aussi" nos félicitations, en faisant grâce pourtant à
leur inconvenance.
— Enfin, M. Eugène Blanc trouve, selon lui, que le Solitaire et le ré-
dacteur de Paris religieux, manquent d'esprit et de goût... D'abord,
j'aime beaucoup ce selon lui qui semble dire, etsi omnes , ego non...
Qu'est-ce donc que cet aristarque absolu, qu'est-ce que ce prodige d'es-
prit? Il faut le dire, puisqu'on nous y force, c'est un écrivain, qui n'a
guère enfanté qu'un article de journal, dont il a laissé à un autre la res-
ponsabilité littéraire, qui a signé de ses initiales E. B. des articles spiri-
tuels de VancieDnmLecture, qu'il a signés, dis-je, avec la même assu-
rance que l'abbé Roquette prêchait de beaux sermons d'aulrui...
On dit que l'abbé Roqueue
Prèclie Ips sermons d'aulrui.
Moi qui sais qu'il les achetle ,
Je soiuiens qu'ils suni ;i lui
— 212 —
Or, lorsqu'on a acheté de l'esprit, a-t-on par cela même qualité d'en
revendre aux autres? a-t-on surtout acquis ce goût fin et délicat qui naît
avec nous, et se développe par l'étude des bons modèles? Décidément,
M. Eugène Blanc a été mal inspiré par la colère; elle lui fait perdre jus-
qu'à des souvenirs qu'on garde soigneusement. Nous sommes fâchés de
les lui rappeler; mais enfin il peut se dire, comme le grand justicier de
Racine, dans les Plaidew^s : Tu l'as voulu Georges D..., Eugène Blanc !
XVI
Utie dénonciation édifiante.— Y ous axez lu, cher lectear. notre petite ma-
lice sur la crânerie religieuse d'un rédacteur en chef d'une feuille catholi-
que, d'un homme bien posé dans l'Eglise, mais en froid avec son curé. De-
mandez-moi le pourquoi? Je ne sais qu'une chose : à savoir, que ce curé
est pourtant un rude chrétien et un apôtre de zèle. Or ces prêtres, amis de
Dieu, se font assez souvent les ennemis des hommes.... pour remplir leur
devoir. Enfin , quoi qu'il en soit , notre chronfqueur de faits religieux ,
au lieu de chercher querelle à son curé, n'eûl-il pas mieux fait de suivre
l'excellent conseil que nous lui avions donné d'insérer notre article dans
son recueil? Sans doute ; mais, au lieu d'en appeler à sa bonne lame
de Tolède , a cette plume qui lui a valu l'honneur d'être lui seul un co-
mité d'orthodoxie, il a préféré , tant aujourd'hui il y a de la tendance
à tomber sur ce pauvre clergé desservant, — que sa position sociale livre
à lâ-merci de toutes les haines, de toutes les vengeances suscitées par
l'accomplissement même de ses devoirs, — il a préféré, en homme
d'honneur et de conscience qu'il dit être, de dénoncer.... quoi? l'ar-
ticle ? non , mais le curé auquel il a charitablement imputé la mé-
disance.
Bravo ! l'excès du mal amènera le remède , nous le prédisons à nos
chers amis dans le sacerdoce. Courage , leur disons-nous ; ne craignez
rien , adressez-vous à nous , qui combattrons dans la presse , sans ja-
mais nous décourager. Il est bon , il est nécessaire, à l'heure qu'il est ,
de signaler toutes les injustices, toutes les illégalités, tous les passe-
droits , toutes les attaques dont le Clergé et la religion sont les victimes.
Le succès est certain : voyez pour le fait cité... .
Notre excellent curé a donc été appelé à l'évêché , et la conversation
s'est engagée en ces termes : — Est-ce vous , mon cher abbé , qui avez
fait l'article que voici? — Pardon , monsieur le Vicaire général , je n'ai
pas tant d'esprit ( on rit ). — Vous en avez eu connaissance ? — Je l'ai
lu les larmes aux yeux.... de joie (on rit plus fort).^ Mais comment le
fait a-t-il été connu de ce malin (il appuie sur le mot, en riant) ré-
dacteur de la Lecture ? — J'en avais parlé à ses amis , et les miens sont
les siens. — Et n'y a-t-il rien d'ajouté , rien de dénaturé ? — 11 n'y a en
plus que le piquant du style. — Très-piquant , en effet (on rit encore).
Mais , si le fait est vrai , s'il tombe sur un journaliste qui se permet de
— 213 —
morigéner l'épiscopal , et qui ne daigne pas se lever devant la croix ,
le mal n'est pas si..., ^ Excusez-moi , monsieur le Vicaire général , si
je vous interromps ; je dois à ma conscience de vous dire que mon brave
paroissien a prétendu se disculper en disant qu'il était resté assis de-
vant la procession , parce qu'il ne s'en était pas aperçu. — Allons!
allons', mon cher abbé , vous donnez là le dernier coup de pinceau , à
moins que ce saint homme ne fût profondément endormi (on rit de plus
fort). Enfin, voici ce que je pense et ce que je voudrais voir arriver
à son adresse : M.***, qui est dans la presse , sait que , par elle, tout
se découvre, tout éclate aujourd'hui ; il doit donc trouver juste , sage et
consciencieux pour le Clergé de défendre , par la même publicité , le sa-
cerdoce et la religion. Tenez , mon cher abbé, certains hommes qui nous
prêchent dans un langage mielleux un silence et une résignation abso-
lues , ressemblent par trop à ce pourvoyeur de cuisine dont parle notre
bon La Fontaine, lequel , le couteau à la main , criait d'une voix douce
aux timides et prudents oiseaux qui le fuyaient : Petits ! petits!... qu'en
pensez-vous? — Hélas, monsieur le Vicaire général , on nous a bien
déjà assez coupé les ailes! — Au surplus , mon cher abbé , votre rédac-
teur en chef d'un recueil religieux, doit avoir bec et ongles, qu'il se dé-
fende ; il n'est pas pris en traitre, lui.... — Le pauvre homme! — On
s'embrassa et on se quitta en riant encore.... C***.
LE DERNIER BARON CHRETIEN '".
IL
Près d'arriver au manoir, le baron jeta un regard scrutateur sur son
domaine mutilé. De cent chaumières groupées jadis à l'ombre du donjon
protecteur, quinze à peine subsistaient. Néanmoins, la forteresse élevait,
imposant encore , le front découronné de ses tours. Nulle brèche n'en-
trouvrait les murs, mais rien non plus n'annonçait le grand appareil de
guerre d'un séjour féodal. Le ponl-levis était baissé. Une porte de chêne,
garnie de fortes bandes de fer , avait paru une défense suffisante aux
agressions nocturnes. Le chevalier leva les yeux et n'aperçut aucun
homme d'armes aux créneaux; il prêta l'oreille et n'entendit ni le pas
mesuré de l'archer, ni le cliquetis des cottes de mailles, ni le bruit plus
retentissant de la hache de Lochaber , retombant sur les dalles. Tout
semblait inanimé dans ce cercueil de pierre, et ce n'est point ainsi qu'aux
beaux jours de la chevalerie écossaise l'étranger pouvait aborder le
castel du baron d'Elfin. Des idées d'un autre ordre se pressèrent dans
l'esprit du digne seigneur. Il songeait qu'en ce moment sans doute
(1) Voir la livraison de juin, p. 190.
— 214 —
Alice , sa bien-aimée, veillait aux pieds d'un Christ suspendu au ber-
ceau d'Edmond endormi , et que là Notre-Dame demandait au ciel un
miracle qu'elle ne croyait pas si près de s'accomplir. Sans descendre de
cheval , il heurta vigoureusement la porte du pomme-au de sa longue ra-
pière. Le son se perdit sous les voûtes et n'éveilla personne. Le baron
frappa de nouveau. Cette fois les aboiements furieux d'un chien écla-
tèrent.
— Je gagerais mon âme, — s'écria le cavalier, — que ce damné Mac-
Maudie cache en cet instant sa tète sous ses couvertures , et prie Dieu
d'éloigner le diable ou les Anglais. Holà ! Mac-Maudie , ou quel que
soit ton successeur , il y a ici un brave chevalier que vous laissez se
morfondre. Hé! Jackens , mon vieux sommelier; Christie, Donald,
Allan, par l'enfer ! il doit rester quelqu'un de vous en ce monde , mes
drôles! Les lâches me prennent pour un fantôme et se gardent d'ouvrir.
Or, mes maîtres, je pourrai, au lieu de bien-venue , vous faire donner
les étrivières. Entendez-vous, marauds? Il me semble cependant que
ce chien beugle à réveiller les trépassés. Vous verrez que je serai réduit
à enfoncer la porte ou à entamer les murailles.
Après ce discours, qui resta sans réponse , le baron frappa de plus
belle, mais aucun ne parut entendre, à l'exception du chien qui poussait
des hurlements effroyables; le tout, combiné avec le bruit de la rapière
d'acier heurtant la serrure , produisait un concert infernal. Pendant ce
temps, Mac-Maudie, le concierge , faisait force signes de croix, et con-
jurait Notre-Dame d'EKln d'éloigner l'esprit. Le pauvre homme, n'y
pouvant tenir , se leva tremblant et fut aux écuries interroger Allan , le
palefrenier , son compère.
— Debout, — s'écria-t-il, — mettez-vous en oraison , l'âme de mon-
seigneur est venue me demander des prières.
— Puissiez-vous , répondit le palefrenier, voir le diable en personne,
vous tordre le col avec la chaîne qui sert à attacher vos clefs. Ne pou-
vez-vous invoquer mentalement votre patron et laisser dormir les hon-
nêtes chrétiens ?
— Mais je vous jure, Allan, que j'ai dit la vérité, et que l'esprit
frappe en cet instant à la porte. Entendez-vous les cris désolés de
Luath ?
— Il faut avouer , reprit le palefrenier singulièrement adouci , que
ce tumulte a quelque chose d'étrange, et si notre maître n'était mort en
bon catholique et pour une sainte cause....
— Taisez-vous , Allan , vous parlez de façon à attirer le spectre , et,
bien que pour mon compte, je ne me crois point en péché mortel , je
me passerais assez volontiers d'une visite de ce genre.
— Vous êtes un païen et un hérétique , et vous n'auriez aucune
crainte à celte heure, si , comme moi , vous aviez rempli envers le dé-
funt les devoirs de vassal.
— H est plaisant que vous osiez comparer votre charge à la mienne.
— 215 —
— Et que faisais-je doue à la journée de Carberry-Hill, pendant que
vous restiez tranquillement assis sur votre fauteuil de cuir?
— Et quand après la déroule de Glascow , cet infâme Lindesay
( que Dieu le maudisse' ) vint piller Elfîn , pendant que vous fuyiez je
ne sais où, qui, dites-moi , songeait à cacher milady ?
— Ecoulez , Maç-Maudie , nous sommes , sans conteste , les deux
plus anciens serviteurs du château , et, au lieu de nous adresser réci-
proquement des injures inutiles , il serait plus sage d'aviser à la situa-
tion présente.
— Et quel est votre expédient, mon maître? demanda le porte-
clefs en se croisant les bras et en regardant son interlocuteur.
— Je propose , sauf meilleur conseil, de référer de tout ceci au som-
melier Dickens ; c'est un garçon prudent et de bonnes mœurs.
— Je préférerais consulter Effie, la femme de charge , qui pourrait ,
malgré l'heure , se permettre, au besoin de réveiller lady Elfin.
— Y pensez-vous , Mac-Maudie? Dieu me garde de tout acte de sou-
mission envers un habitant des Basses-Terres! Je m'étonne que vous ,
élevé dans le domaine d'Argyle....
Un bruit de pas interrompit la discussion. Mac-Maudie, épouvanté,
se précipita les bras ouverts sur le lit du palefrenier , tandis que celui-
ci, plus résolu , relevait la lanterne de son confrère et la dirigeait de
façon à éclairer la porte.
— Où donc est Mac-Maudie , et que fait-il des clefs? cria, en pa-
raissant sur le seuil , Jackens , le sommeliei'.
— Me voici, — répliqua le concierge honteux de sa terreur, — et
n'allez pas croire que, s'il ne s'était agi que d'un ennemi humain , j'au-
rais déserté mon poste. Tous ces maléfices proviennent de nos iniquités
et de l'alliance anglaise. Les choses ne se passaient pas ainsi autrefois, et
je puis vous certifier que Mac-Callusmnor ne faisait guère ses appari-
tions qu'aux veilles des fêtes solennelles. Maintenant tout est changé
dans le monde, et il n'est pas un mort (jui se résigne à rester au cercueil
deux nuits de suite , ainsi qu'il conviendrait à tout honnête chrétien
défunt.
— Rappelez un peu votre bon sens, si vous en avez jamais eu . —
reprit le sommelior , — et préparez-vous à faire un tout autre accueil
à votre bien-aimé seigneur que Dieu renvoie parmi nous.
— Avez-vous perdu l'esprit , Jackens , — 5'écria à son tour le pale-
frenier, — et avez-vous sitôt oublié ce que je vous ai conté de la bataille
de Glascow?
— La peur vous faisait délirer, mon garçon. Vous aviez sans doute
pris la fuite aux premiers coups.
— Il n'y a qu'un enfont de Basses-Terres qui puisse soutenir un tel
blasphème, et si vous n'étiez un hérétique secrètement vendu aux
Anglais.... Mais qu'est-ce (jue ceci ? Vrai Dieu ! je reconnais la voix
de lady Elfin.
— 216 —
— Elle demande les clefs , et ce damné Mac-Maudie reste là comme
une souche.
Pendant que les trois hommes continuaient à discuter, des cris nom-
breux répondaient au vacarme que le baron ne cessait de faire à la
porte. Tous les domestiques étaient levés. Alice, à leur tête, cherchait
partout le concierge et les clefs. Mac-Maudie, sincèrement convaincu
de la résurrection du châtelain , se décida à ouvrir. Alice et le baron
se précipitèrent dans les bras l'un de l'autre. Le petit Edmond se jeta au
col de son père , qui le couvrit de baisers. Il y eut beaucoup de larmes
versées. Le reste de la nuit se passa en questions , en enibrassements.
Tout le monde fut sur pied jusqu'au jour. Le lendemain , on alla cher-
cher au village les jeunes hommes les plus forts et les plus adroits que
l'on transforma sur-le-champ en archers. On arma du mieux qu'il fut
possible cette milice improvisée. L'étendard d'EIfin flotta de nouveau
sur les tours , et le vieux cri de guerre de l'Ecosse catholique ne cessa
de retentir par tout le domaine du baron.
[La suite au prochain numéro.) Jules de Tournefort.
FRAGIVIEXT POETIOCE(I)
SUR LA .MORT DU DOCTEUR JONATHAN SWIFT,
DOYEN DE SAINT-PATRICK,
AUTEUR DES VOYAGES DE GULLIVER,
Ecrit par lui-même, à l'occasion de celte maxime de Larocbefoiicauld :
« Dans l'adversité de nos meilleurs amis, nous trou-
« vons quelque chose qui ne nous déplaît pas. »
Des habitants de la campagne viennent chez le libraire demander les
œuvres de Swift , en vers et en prose. — J'en ai entendu parler; il est
mort l'année dernière : c'est bien lui. — Il cherche et retourne en vain
sa boutique. « Vous pouvez les trouver à Ducklane ; lundi dernier je les
ai envoyées à l'épicier. Pouvait-il espérer que ses ouvrages vivraient
une année ? On voit bien que vous êtes étrangers. Sans doute , le doyen
jouissait d'un certain renom : il savait tourner les vers d'une façon agréa-
ble ; mais son genre était passé : la ville a maintenant meilleur goût. Je
ne conserve jamais d'anciens livres; mais j'ai beaucoup de nouveaux
ouvrages. Permeltez-moi de vous les montrer. Voici un poème de Collay,
sur le jour de naissance de Gibber. Cette ode , vous ne l'avez pas lue ?
Elle est adressée à la reine par Stephen Duck. Voilà une lettre bien
écrite contre le Craiïlmann et ses amis; elle démontre clairement que
toute rédexion sur les ministres est une tendance contre le gouverne-
ment ; ici, c'est la défense de sir Robert ; là, le dernier discours de
M. Herley ; on ne l'a pas encore donné aux colporteurs. Votre honneur
(1) Voir iKiirc livraison du 15 juin , p. -108.
\
— 217 —
voudrait-elle me l'acheter? Voilà la deuxième édition des essais de
Walston ; c'est lu par tous les politiques. Tous ceux qui viennent à la
ville les achètent pour les envoyer chez eux. Vous n'avez rien vu de si
piquant. Les courtisans le savent par cœur , et les femmes en font beau-
coup de cas. L'auteur a été récompensé par une pension : cela fait hon-
neur à la robe qu'il a prise pour dévoiler les supercheries des prêtres.
II démontre, aussi sûr qu'il y a un Dieu dans Gloster, que Moïse était
un grand imposteur, et que tous ses miracles n'étaient que des tours de
passe passe, exécutés par un habile charlatan. Jamais l'Eglise n'a eu
de pareil écrivain ; c'est une honte de ne pas Tavoir nommé évêque ! »
Supposez-moi mort, supposez un club réuni à la rose ; que la conver-
sation tombe sur moi. Tandis que les uns parlent en ma faveur, que
d'autres s'élèvent contre moi, un indifférent trace ainsi mon portrait :
D'après ce qu'on m'a dit, le doyen n'a jamais éié mal reçu à la
cour; sa verve, grave quoique ironique , blâmait les fous et frappait
les méchants. Jamais il n'a dérobé une idée à autrui , et ce qu'il a écrit
est bien de lui.
Monsieur, j'ai bien entendu dire que c'était un tory forcené,, et qu'il
était devenu fou avant de mourir. — Pouvez-vous donc oublier le Dra-
pier? Est-ce que la nation ne lui doit pas beaucoup? C'est lui qui a
écrit ces lettres mémorables. On devrait donc les considérer, à votre
avis, comme son chef-d'œuvre? Mais nous avons une centaine d'hom-
mes supérieurs qui n'ont pas besoin de leur plume pour vivre. Dites
ce que vous voudrez de ses ouvrages , vous ne pourrez jatnais les dé-
fendre. Dans ses débauches satiriques , il n'a jamais pu laisser la société
en repos. 11 a attaqué , selon son caprice , la cour, la ville , l'ai'mée ,
tout le monde , excepté lui. Cela n'est rien ; mais pourquoi jeter de la
boue à notre grand compatriote sir Robert, dont les conseils sont si né-
cessaires au roi ? Quelles scènes n'a-t-il pas décrites dans ses satires ,
ses libelles et ses voyages imaginaires , n'épargnant pas même le
clergé , dont il faisait partie , et qu'il rongeait comme une teigne !
« Moi , je permettrais volontiers au doyen , s'il avait trop d'humeur
satirique dans les veines, de l'exhaler , puisqu'a son âge il ne pouvait
la contenir. Avouez^ après tout, qu'il ne visait jamais à la méchanceté;
il attaquait le vice; il ne nommait personne. Comment reconnaître un
individu là où. mille sont indiqués? Sa satire s'attachait aux défauts
dont tout mortel peut se corriger. Il détestait, dans son humeur satiri-
que, ce qu'il appelait des gens sans cœur. Il épargnait les défauts du
corps , et plaignait ceux qui en sont affligés. Il avait pitié de la sottise ,
à moins qu'elle ne voulût prendre l'air fin et spirituel. Il n'a jamais ,
par une raillerie cruelle , oiïensé ceux qui avouaient leur ignorance ;
mais il riait d'entendre un sot citer un vers d'Horace, qu'il avait appris
par cœur et qu'il ne comprenait pas. Il faut faire honte au vice ou le
tourner en i-idicule, si on veut le détruire. Si c'est votre avis, pour-
quoi le blâmer? Il ne vous connaissait pas , il ne savait pas votre nom.
— 218 —
Parce qu'un d'eux a des vices , faut-il le ménager? Il avait peu d'amis ,
ilites-vous , et ils étaient tous de la moyenne classe ; mais c'est qu'il
n'aimait pas ces fous , ces ambitieux de leur rang , cette race de métis
(jui voudraient se faire passer pour des lords. Si les tilrcs ne donnent
aucun pouvoir , aucun droit , la pairie est une fleur fanée. li aurait re-
gardé comme un malheur d'èti'e reconnu pour un ambitieux. Il inondait
de son venin ces gentilshommes campagnards qui viennent au marché
vendre leur àme pour rien , qui en reviennent tout joyeux voler l'église,
tourmenter leurs tenants et partager avec la justice. Ils veulent con-
server la paix pour maintenir leurs droits, avoir quelques profils dans
les travaux à faire aux prisons , aux barrières , puis ti'acer des roules
qui ajouteront à l'agrément de leurs demeures.
« Il n'a jamais regardé comme un honneur d'être reconnu par un
pair. Il préférait se mettre de côté et parler à des gens d'esprit en sou-
liers crottés. Il dédaignait les faveurs qu'on obtient en caressant les par-
venus. Il n'a jamais courtisé les gens en place ; jamais il n'a été l'ad-
mirateur de personne. Il n'a jaînais eu peur des grands, parce qu'il
n'avait pas besoin d'eux. Quoiqu'il se soit mêlé souvent d'importantes
affaires, il n'a jamais eu l'air fier. Sans avoir un but bien arrêté , il a
usé son crédit pour ses amis, choisissant les gens droits et honnêtes ,
laissant de côté les flatteurs et les parents . secourant la vertu en dé-
tresse , et manquant i-arement de réussir pour les autres. Beaucoup de
gens qu'il a obligés peuvent dire qu'ils ne le connaissaient pas. Avec les
princes , il conservait le décorum , mais sans s'abaisser devant eux. Il
suivait en cela In m.axime de David : Xe mettez jamais votre confiance
dans les princes. En le prenant pour un esclave du pouvoir, vous étiez
sûr de provoquer sa colère. Avec quelle vivacité il déclamait contre le
sénat irlandais ! La liberté ! c'était son cri ; pour elle , il se présentait
seul ; pour elle, ii s'exposait souvent; pour elle, il se préparait sans
crainte à mourir. Une faction , dans les deux pays, a mis sa tête à prix,
et personne n'a voulu la vendre.
« S'il avait su retenir sa langue et sa plume, il aurait pu s'élever
comme les autres : mais il ne courait pas après le pouvoir , et n'aimait
pas les richesses. Souvent il a trouvé lingratilude sur sa route, et il a
plaint ceux qui s'en rendaient coupables. Il a toujours conservé son éga-
lité d'humour, afin de n^.ériler l'estime du genre humain pour plaire à
ses ennemis. 11 n'a jamais sacrifié ceux qu'il estimait. 11 a passé son temps
à réconcilier ses amis qui étaient au pouvoir. Dans une faction crois-
sante , dont les membres cherchaient à se détruire les uns les autres ,
il a vu le malheur de son pays, et, prévoyant que ses conseils seraient
inutiles, de desespoir il a quitté la cour.
« Oh! combien les projets des honmies sont vains! Tous nos rêves
dorés se sont évanouis, toute l'habileté de Saint-,Iohn dans les affaires
d'Eatt, la valeur d'Osmond, les soins d'Oxford, ont été détruits par un
seul événement. Une vie précieuse nous a été trop tôt ravie. Une fac-
— 219 —
tion, dominée par la rage et la vengeance, s'est liguée, pour renverser,
détruire et massacrer, pour tourner la religion en ridicule, faire du gou-
vernement une tour de Babel, disgracier les magistrats, corrompre le
sénat et voler la couronne : elle a sacrifié la gloire de la vieille Angle-
terre, pour la faire noter d'infamie par l'histoire. Lorsqu'une pareille
tempête vient ébranler la terre, quelle vertu ne faût-il pas avoir pour
ne point changer? Loin de son pays, le doyen, avec horreur, chagrin et
désespoir , voyait cette cruelle époque de destruction , ses amis dans
l'exil ou à la Tour; lui-même était repoussé par le pouvoir et poursuivi
par des plumes mercenaires, race servile, poussée par la folie. Plus on
la maltraite, plus elle devient humble.
« Certain de son innocence, il a courageusement supporté la persécu-
tion; plusieurs personnes ont obtenu des places, elles n'avaient d'autre
mérite que d'être au nombre de ses ennemis. Son meilleur ami lui-
môme, cédant à son intérêt particulier, s'est, comnie un renégat, élevé
contre lui, et lui a tourné les talons. Le doyen, du revers de sa plume,
a renversé cette infâme imposture. Il a enseigné aux fous ce qu'ils au-
raient dû savoir pour leur intérêt ; il leur a donné des armes pour parer
les coups; et l'envie a été forcée d'avouer que cette heureuse terre lui a
dû d'être préservée de sa ruine. Sur ces entrefaites, ceux qui tenaient le
gouvernail et qui recueillaient le fruit de sa conduite, demandaient son
sang pour éviter un sort fatal; ils l'accusaient d'un crime d'Etat. Un
monstre, dont la furie sanguinaire était insatiable, un être aussi vil,
aussi scélérat que nos modernes scroggs, méprisant toute justice, et ne
craignant ni Dieu, ni les lois, jurait sur son banc haine au doyen pour
le faire repentir de son zèle ; le ciel a protégé l'innocence : le peuple, re-
connaissant, est resté son ami ; ni la force des lois, ni la haine des juges,
ni le désir de plaire à la couronne, ni les témoins gagnés, ni le jury in-
fluencé, n'ont pu le convaincre.
Calme, loin de Saint-John, de Pope et de Gay, tout le temps que la
faction, l'orgueil et la folie ont dominé, il a passé une partie de sa vie
dans l'exil.
« Hélas 1 le pauvre doyen ne jouissait d'autre liberté que de celle d'être
misanthrope à son aise ; il a dû à ce travers la haine universelle ; et ceux
qui l'aimaient avaient beaucoup de peine à le défendre. Son zèle, sans
relâche excité, ne censurait pas seulement les crimes, il exhalait aussi
son mécontentement. Mais peut-être aurait-il cédé comme d'autres, si
on lui avait offert un poste élevé, si on lui avait donné de l'argent? —
Non, non; pour son parti, au contraire, il aurait versé tout son sang. —
Je me tais, puisqu'il est mort. — Quels écrits a-t-il laissés après lui? —
J'ai entendu dire qu'il y en a de plusieurs sortes; quelques-uns en vers
et beaucoup en prose. — Quelques légers pan)phlets, très-mal écrits je
suppose, ayant pour but de pallier les crimes d'Oxford et de louer la
reine Anne, tendant pcut-êti'c mênie à la défendre d'avoir favorisé le
prétendant; ou bien des libelles qui n'ont pas encore vu le jour, et qui
— 220 —
distillent son dépit contre la cour; peut-être ses voyages, troisième par-
tie, mensonge à chaque mot, offenses réitérées à une tête royale; mais
pas un sermon, j'en suis sûr!
« Il savait une centaine d'histoires fort agréables sur tous les tours de
passe-passe des whigs et des tories; il était gai le jour de sa mort; ses
amis chantaient ses-louanges; quant à ses ouvrages, en vers et en prose,
je ne peux pas en être juge; je ne sais pas ce que les critiques en pen-
sent; je sais seulement que le peuple les achète; on les regarde comme
des livres moraux, pouvant servir à réformer le genre humain. S'il a
manqué son but, la honte et le blâme sont pour le monde, la louange est
pour lui ; avec fort peu de fortune, il a fondé une espèce de maison de
banque, où il prêtait au peuple sans intérêt et sans gage, voulant par là
montrer, d'une manière satirique, que la nation en avait le plus grand
besoin. Enfin, vous le dirai-je? le royaume figure parmi ses débiteurs.
Je lui en souhaite, pour ma part, de meilleurs. Puisque vous naimez
pas le blànie, il me semble qu'en faveur de ce dernier trait, vous devriez
bien pardonner quelque chose à ses cendres. »
Trad. de l'anglais parle CM Le Peletier d'Acnat, membre de linstit. hist.
(Extrait inédit des Sonvenivs d'nii Voyageur.)
L'AMOUR GHRÉTIExN,
Sonnet à J». Mt.
ï Ille placet Deo, cui placet Deus.
(Saixt Augcstis.)
Le monde prend des fers et se plaint de sa chaîne ;
Pour tout ce qui périt son périssable amour
Change %ingt fois de culte et d'idole en un jour ,
Meurt, et laisse après lui le mépris et la haine.
Le chrétien , pénétré d'une tendre ferveur.
Conçoit un autre amour, immortel comme Tàme ;
11 ne peut ni changer ni s'éteindre , et sa flamme
Va du Sauveur à l'homme et de l'homme au Sauveur.
Comme il descend du ciel , il y monte de même.
Le Christ que nous aimons est le Christ qui nous aime,
Et nous verse à la fuis le désir et la paix.
Sacrifice et bonheur , auguste et doux mystère ,
Cet amour donne seul aux enfants de la terre
Des cœurs toujours ardents et toujours satisf lits !
V'"' DE NUGEST.
Bois da monastère de Grotta-Ferrata , près Rome.
— 221 —
CRITIQUE BIBLIOGRAPHIQUE.
COMPOSÉE @IR LES DOdUEXTS ORiei:VAlX ET AVTHE:\TIQVSSi
Par M. l'abbé Guettée. — 12 vol. grand in-8° (l).
On n'a peut-être jamais tant écrit sur Thisloire que de nos jours. De
toutes parts, d'érudits et laborieux écrivains font sortir de la poussière
des bibliothèques, où ils gisaient ignorés, mille monuments authen-
tiques, qui rendent à l'histoire la véracité que la plupart des historiens
des siècles derniers lui avaient enlevée. De vieilles chartes, d'antiques
manuscrits tout poudreux et rongés des vers, des pierres tumulaires à
demi effacées, des ruines d'anciens édifices, des médailles, etc., tout est
recherché, exploré, compulsé, déchiffré avec un soin, un travail, une
patience qui rappellent les doctes et laborieux bénédictins. L'histoire du
moyen âge, si méconnue, si mal appréciée naguère encore, commence à
occuper une place considérable dans les travaux des savants; et ces
temps, que nos philosophes appelaient, avec tant d'orgueil et de mor-
gue, des temps d'ignorance et de barbarie, la science historique nous
les montre aujourd'hui tels qu'ils ont été, supérieurs, sous une infinité
de rapports, à nos temps modernes.
« Les œuvres artistiques du moyen âge, dit à cet égard M. l'abbé
Guettée, sont complètement réhabilitées. Les œuvres scientifiques et
philosophiques auront leur tour. On commence à soupçonner quil doit
y avoir quelque chose dans ces gros livj-es qui dorment depuis si long-
temps au fond de nos bibliothèques, et dont l'aspect sévère glace encore
d'effroi le menu peuple des érudits. Des investigateurs courageux étudie-
ront bientôt ces pages immenses, et seront étonnés d'y trouver tant de
choses que le génie orgueilleux des siècles modernes se croyait seul ca-
pable d'inventer. La littérature du moyen âge a aujourd'hui ses admira-
teurs, et il est désormais permis de trouver de la poésie et de l'éloquence
dans les gracieux récits des légendaires, les homélies, les hymnes et les
séquences; permis encore de préférer aux pompeuses histoires de Tite-
Live et de Tacite, les aimables causeries de Grégoire de Tours et de
Joinville. »
Sous le rapport historique, qui ne connaît les consciencieux ouvrages
de Voigt et d'Hurter. qui ont réhabilité, quoique ne partageant pas notre
foi, ces grandes figures qui dominaient le moyen âge, ces illustres Pon-
tifes romains si odieusement calomniés, par lesquels la tyrannie fut
domptée, la liberté, tant prônée par les démagogues de nos jours, ga-
rantie aux peuples , l'esclavage aboli , et qui encouragèrent si puissam-
ment les lettres, les sciences et les arts, que de toutes paris on vit alors
surgir, comme par enchantement, une foule de chefs-d'œuvre en tout
genre? Tant il est vrai, selon la judicieuse remarque de M. de Maistre,
{ 1 ) Chez Slellier frères , place Saint-André-des-Arts , 11. — Prix : 72 fr.
222
que, « depuis trois siècles, l'histoire est une conspiration permanente
contre la vérité. » Mais la vérité commence enfin à se faire jour, et bien-
tôt, nous l'espérons, elle éclairera de son divin ûambeau quiconque vou-
dra connaître les temps, les hommes, les institutions qui nous ont pré-
cédés. « On comprend maintenant, dit notre historien, qu'il faut se
transporter aux siècles eux-mêmes pour en retracer l'histoire, et qu'on
ne doit pas juger les mœurs et les institutions de tous ces temps sur
celles du temps où nous vivons. Ce principe aura des résultats prodi-
gieux pour la vérité historique. »
L'histoire est donc à refaire : on est assez généralement d'accord au-
jourd'hui sur ce point. Mais, pour refaire l'histoire, il faut, comme
M, l'abbé Guettée, avoir le courage de travailler sur les documents ori-
ginaux et authentiques. Nous aurons donc à examiner et à juger cette
nouvelle Histoire de l'Eglise de France, dont deux volumes ont déjà paru.
Les autres paraîtront de trois en trois mois. Pour aujourd'hui, nous nous
contenterons de dire que l'auteur divise son travail en cinq périodes,
qu'il appelle gallo-romaine, gallo-franke, féodale, moderne et contem-
poraine. La période gallo-romaine s'étend du premier siècle à la fin du
cinquième. La période gallo-franke, du sixième siècle à la fin du dixième.
La période féodale, du onzième siècle à la fin du dix-huitième. Et enfin
la période contemporaine s'étend du commencement du dix-neuvième
siècle jusqu'à nos jours.
M. l'abbé Guettée avait d'abord eu la pensée de terminer son travail
au commencement du dix-neuvième siècle; mais, après de sérieuses ré-
flexions, il n'a pu se résoudre a. ne pas traiter cette période contempo-
raine si intéressante pour nous. Nous l'en félicitons. Cette période est si
féconde en événements importants pour notre Eglise de France, qu'on
ne pouvait, sans faire un ouvrage incomplet, la passer sous silence.
Le premier volume, divisé en cinq livres, renferme toute la première
période. Il est précédé d'un coup-d'œil général sur l'Eglise gallo-romaine.
DE LA VIE DES SAINTS POUR TOUS LES JOURS DE L'ANNÉE,
PRÉCÉDÉES
DU TRAITÉ DE LA CANONISATION , ABRÉGÉ DE BENOIT XIY, etc. ,
2 vol. in-S (1).
Les vies des saints sont de véritables fleurs du ciel, des manifestations
de l'ordre surnaturel. Les vertus des saints , les grâces dont ils furent
doués, les miracles qu'ils opérèrent , n'ont dans la nature terrestre de
l'homme, ni leur mobile, ni leur puissance. C'est justement ce surna-
turalisme de leur vie qui en fait des saints , et leurs titres à la canoni-
sation sont leurs miracles , l'héroïsme de leurs vertus et les grâces sur-
naturelles.
Par là , les saints sont des preuves vivantes de la religion , et de vi-
fl) Clie/, PéiisRP, rue du Pelit-lîoiirbon , 18. Prix : ,'l IV.
— 223 —
vanls modèles de conduite. C'est pour cela même que Dieu manifeste
leur sainteté, afin de donner sans cesse de nouvelles preuves du monde
surnaturel, et de nouvelles manifestations des réalités invisibles. C'est
par ces manifestations et ces preuves que s'allume le désir du ciel et le
courage de la vertu.
D'où il suit que les agiogi'aphes doivent s'appliquer surtout à décrire
les vertus des saints, à montrer leurs combats contre la nature cor-
rompue et contre les tentations, et les moyens par lesquels ils surent
en triompher glorieusement ; c'est par là que les vies des saints enfantent
des saints. Les agiographes doivent, par la même raison , décrire avec
soin les miracles opérés par les saints , et les dons merveilleux dont ils
furent doués , et indiquer les vérités catholiques qui sont par la certi-
fiées : c'est ainsi que la foi fait des conquêtes.
Telle était la règle que suivaient en effet les anciens auteurs. Il naquit
même de là un art, l'art du légendaire, et l'on peut juger du goût public
pour ces compositions édifiantes, si l'on fait attention qu'il s'est écoulé,
dans le moyen âge, plus de onze millions d'exemplaires de la Légende
dorée.
La Vie des Saints était le livre de la famille. Le père faisait, entre deux
cantiques , la lecture du saint du jour , au milieu de sa famille réunie.
Ainsi se passait la soirée du dimanche et souvent les longues veillées de
l'hiver ; ainsi le père remplissait ses graves devoirs et sanctifiait sa
famille.
Mais le dix-huitième siècle est venu avec sa critique sceptique , éla-
guant la légende , le miracle , les vertus et les dons extraordinaires.
Baillet, cependant, n'était pas supportable; dom Giry, qui avait cru
devoir conserver les miracles respectés par la critique, fut remplacé
par Godescard , qui n'entre pas dansk détail des miracles, quelque incon-
testables qxi'ils soient , et qui , glissant sur les vertus qui sont plus admi-
rables qu'imitables, tâche aussi de diversifier la narration , delà sou-
tenir , de l'animer , de la rendre enfui intéressante par la variété des
ornements.
Sous ce rapport , les Nouvelles Fleurs de la Vie des Saints laissent
Godescard fort loin derrière elles. Elles offrent des lectures charmantes,
gracieuses, bien écrites. C'est, en un mot , de la belle et bonne litté-
rature qui fait aimer les saints comme des hommes évidemment supé-
rieurs , par la vertu , à tous les grands hommis de l'histoire profane.
Ces vies plairont au siècle par le mérite littéraire ; mais elles plairont
surtout aux fidèles, qui y trouveront moins de sécheresse, plus d'exem-
ples de vertu , plus de merveilleux et de surnaturel , que dans Godes-
card ; ce progrès mérite d'être encouragé. Espérons que l'on com-
prendra enfin la nécessité de rentrer dans la famille et de rendre ses
preuves à la religion en s'adressant au besoin de merveilleux que tout
homme porte en soi , besoin qui otfre aux preuves de la religion leur
véritable point d'appui.
224
DES DROITS ET DES DEVOIRS
riE LA
Royauté constitutionnelle dans l'ordre de la religion ,
Par M. l'abbé Bonnetat. — Un vol. in-8° de 600 pages (1).
DEUXIÈME ARTICLE (2).
M. Bonnetat veut la régénération spirituelle de la société , la mora-
lisation des hautes et basses classes , la prospérité et le salut de la
France. Comment veut-il tout cela? par quel moyen? Parle catholi-
cisme. Le catholicisme est le fondement de toute œuvre durable; c'est
ia pierre angulaire sur laquelle doit se baser, pour demeurer inébran-
lable , l'édifice social. Le catholicisme est le drapeau que ceint M. Bon-
netat, pour marcher à la conquête du monde moral , prenant, pour ainsi
dire, pour devise ces récentes paroles de M. de Chàteaubriant, paroles
qui disent quelque chose dans la bouche d'un tel homme : « L'avenir
du monde est dans le christianisme , et c'est dans le christianisme
que renaîtra la vieille société qui se décompose à présent. » Le grand
moyen de sauvetage , c'est dans la restauration du catholicisme, la-
quelle ne peut s'effectuer que par la liberté d'action de l'Eglise et de
la royauté. Il faut donc d'abord dégager la royauté et l'Eglise des entra-
ves sans nombre, au moyen desquels des hommes éminemment ennemis
du bien (les soi-disant libéraux) voudraient paralyser leur action.
L'auteur a pensé, non sans raison , que l'un des meilieurs moyens de
dépouiller les incrédules de l'influence lunesle qu'ils exercent, était de
les faire bien connaître. Aussi va-t-il fouiller jusqu'au plus profond de
leur être; il dissèque leur nature intime, les démasque, les montre sous
leur véritable jour, dévoile enfin leurs contradictions flagrantes , leurs
projets insensés. Comme le but favori des anarchistes est d'asservir
complètement l'Eglise, et que, pour arriver à cette fin, ils se ser-
vent perfidement du gallicanisme, M. Bonnetat engage avec eux , à cet
égard , une lutte corps à corps , dans laquelle , les mettant face à face
avec leur insigne mauvaise foi , il les terrasse sous les coups impitoya-
bles d'une écrasante logique. Et , en efîet , être en même temps gallican
et révolutionnaire , partisan des doctrines de Bossuet et de la souve-
raineté du peuple , n'est-ce pas vouloir concilier ce qu'il y a de plus
inconciliable ? n'est-ce pas le comble de l'absurde ou de l'hypocrisie ?
Partant du double point de vue du gallicanisme et de la souveraineté
du peuple , l'auteur montre avec évidence que le gallicanisme n'est pas
loi de l'Etat ; qu'il a été formellement abrogé ])ar la révolution de 1830,
et rjue personne en France ne peut le professer sans être traître à la
constitution. Ne laissant rien échapper à son regard pénétrant, il juge la
révolution de 1830 , lui assigne son véritable caraclère , prouve que,
(1) Chez Sagnier et Hray, rue des Saints-PtMes , 04.
('2) Voir la livraison du 15 avril , ]i. MO.
— 225 —
sans le Pape , dont ne veulent pas nos gallicans-libéraux , ils seraient
encore des parjures , et que le Souverain-Pontife est et sera toujours ,
dans les grandes crises, la planche de salut des peuples civilisés. Enfin,
résumant dans un chapitre la conséquence de tout ce qui précède , il
jette à la face de nos révolulionnaires~gallicans ces conclusions rigoureu-
sement déduites : 1° Qu'ils ne parlent point selon leurs convictions, mais
uniquement dans l'intérêt du but qu'ils se proposent ; 2° que , loin de
pouvoir parler selon leurs convictions, ils n'en ont point; 3° qu'ils sont
sans principes ; 4° que ce sont des adversaires sans loyauté ni délica-
tesse , sans honneur ni conscience.
Après avoir comme déblayé le terrain, M. Bonnetat pose les premières
pierres de son édifice : il expose d'abord les rapports entre l'Eglise et
l'Etat, et il prouve, par des raisonnements concluants, que, depuis 1830,
la séparation complète entre l'Eglise et l'Etat est consommée à jamais;
que le Concordat est constitutionnellement abrogé ; que les Chambres
n'ont plus aucun droit de l'invoquer, ni de s'occuper de l'Eglise; que
les cultes reconnus en France sont libres de se gouverner comme ils
l'entendent, chacun selon son esprit, ses lois, sa constitution et ses prin-
cipes religieux; qu'en conséquence l'Eglise est libre de créer des ordres
religieux, des fonctions nouvelles dans le sacerdoce, de fonder des con-
grégations, de rappeler les jésuites, etc., etc.; puis il montre qu'en
France la loi n'est pas, ne peut pas èlre athée, qu'au lieu de constater
un athéisme politique inconnu aux siècles les plus barbares, on a établi,
par la radiation de l'art. 6 de la Charte, la liberté absolue de conscience,
et que le principe de la liberté des cultes et de l'abolition des religions
de l'Etat, loin d'être hostile à la vérité en religion, est l'une des condi-
tions essentielles à sa pleine et entière manifestation. De là l'auteur ar-
rive à la protection due à la religion par le gouvernement. « De ce que
le gouvernement ne peut plus, à aucun litre, intervenir dans les affaires
ecclésiastiques, il ne s'ensuit pas qu'il doive demeurer indifférent à lu
prospérité de la religion. Eu bornant sa souveraineté à l'ordre purement
temporel, en le mettant dans l'impuissance de gêner ou d'opprimer les
consciences, la Charte lui a imposé le devoir d'aider et de protéger...
Or, cette protection ne doit pas être seulement négative, toute matérielle
et de pure police..., elle doit être quelque chose de plus, elle doit être
morale. »
Par suite de l'affinité qui existe entre le cœur et l'esprit, entre la
science et la foi, entre la religion et la philosophie, la liberté des cultes
implique nécessairement la liberté d'enseignement; en sorte que, sans
cette dernière, la liberté des cultes n'est pas possible, et que, dès qu'on a
la liberté des cultes, on a de droit la liberté d'enseignement. Mais en quoi
doivent consister ces libertés? Doivent-elles être absolues ou limitées?
Elles doivent être limitées; et, comme la liberté des cultes doit servir de
règle à la liberté d'enseignement, une loi sur la liberté des cultes doit
précéder, parce que rien dans ces matières importantes ne doit être
— 226 —
laissé à l'arbitraire. Celte question est traitée avec de grands développe-
ments et sous un point de vue tout à fait neuf. De la liberté d'enseigne-
ment, l'auteur passe à la réforme des études, parce que, avec la seule
liberté, on n'atteindrait pas la fin qu'on se propose, « Quel est, dit-il, le
but sérieux, essentiel, principal de toute éducation bien comprise? C'est
de former l'homme religieux et moral; c'est de donner à la jeunesse des
écoles une foi, des croyances et des principes assez solides pour qu'en
entrant dans le monde, elle puisse les conserver intacts, ne point les je-
ter, comme un bagage inutile d'école et d'enfance, au premier souffle
d'incrédulité qui passera sur elle, ne pas tourner à tout vent de doc-
trine, ni continuer ce scepticisme misérable, dégradant du siècle actuel.
11 faut que l'éducation refasse notre société, en la composant d'hommes
fermes et inébranlables dans leur foi. Or, ce n'est que par une réforme
complète, radicale des études, par une réforme non-seulement dans îe
mode, la forme, le corps de l'enseignement, mais dans la partie interne,
essentielle, vitale, dans lànie de l'enseignement, qu'on arrivera à cet
heureux résultat. » Nous regrettons de ne pouvoir suivre l'auteur dans
les développements de sa théorie et dans les pages éloquentes qu'il a
consacrées à l'éloge des sciences, beaucoup trop négligées dans les
études.
Après avoir fait ressortir l'esprit, le but et les conséquences de la phi-
losophie éclectique, il venge 1 Eglise .des accusations ridicules de stalion-
naire, de rétrograde, portées contre elle, et montre qu'elle seule recon-
naît le véritable progrès, qui ne s'opère point par voie de destruction,
mais par voie de conservation et de développement. La réforme de l'en-
seignement amène la réforme et la discipline du corps enseignant; celte
réforme doit reposer sur le célibat et la vie de communauté, conditions
essentielles à la réalisation de l'idéal du professeur relativement parfait,
à la possession des qualités et de la science qu'il doit avoir pour rem-
plir sa mission.
Dans trois chapitres diiïérenls , M. Bonnetat considère successive-
ment la royauté constitutionnelle dans l'Etat, dans ses rapports avec
l'Eglise, dans les di'oits qu'elle y exerce, et dans les devoirs qu'elle
doit y remplir ; puis il ri-lame le concours de l'autorité royale pour la
régénération spirituelle ( t le salut de la société en France, L'action de la
royauté est iniiispensable a la ilirection générale delà société; aussi la
royauté doit-elle être une réalité dans notre gouvernement représenta-
tif, et non une fiction; un fantôme, comme le voudraient nos [)rétendus
libéraux. Le roi , par cela seul (pi'il est roi , ne jouit d'aucune préroga-
tive dans l'Eglise, mais, en vertu de privilèges concédés par le Souve-
rain-Pontife , privilèges personnels au roi, le souverain a un droit réel
de juridiction dans le gouvernement temporel de l'Eglise de France; il
est, selon l'expression consacrée, rEveqm du dehors. Mais des droits
supposent des devoirs , et il est clair que, dès que le l'oi accepte la haute
prérogative de nommer aux évôchés , il s'engagea faire tous ses efforts
227 ■'
pour protéger la religion et assurer son triomphe. Il importe d'autant
plus que le roi se dévoue aux intérêts sacrés de l'Eglise, que, dans l'état
préseut des choses et des esprits, il est humainement impossible que la
religion soit rétablie; sans l'aide de son concours, et qu'il peut faire beau-
coup pour ce rétablissement. Ce serait bien vainement qu'on réformerait
les études et qu'on leur donnerait une direction meilleure, si on ne met-
tait dans la société, à l'abri de tout événement destructeur , les effets
excellents qui doivent en résulter. Il faut donc que les hautes classes,
sur lesquelles se règlent nécessairement les classes inférieures, soient
elles-mêmes dominées, et subissent à leur tour l'impulsion d'une in-
fluence irrésistible, celle delà royauté; toute influence, bonne ou mau-
vaise , vient d'en haut : la royauté doit donc se prononcer énergiquc-
ment en faveur delà religion et donner l'exemple. Il faut surtout qu'elle
accorde sa confiance aux hommes sincèrement religieux , et qu'elle ne
nomme aux emplois que des citoyens remplissant les devoirs de leur
religion, peu importe à quel culte ils appartiennent. Qu'est-ce qui
garantit, en effet, la moralité des individus? n'est-ce pas leur exactitude
à remplir leurs devoirs religieux. Il faut que le pouvoir puisse répondre
des fonctionnaires à qui il confie une portion de son autorité, et que pour
cela il exige d'eux une bonne caution. Or, celte caution , qu'elle est-elle i'
Dieu, par lequel ils jurent de remplir consciencieusement tous les
devoirs de leur charge. Mais, si ces hommes manquent à leurs promesses,
leur serment n'est-il pas à la fois une dérision et un blasphème , et
pourra-t-il être aux yeux du pouvoir une garantie de leur fidélité
envers leurs propres engagements? De plus, les fonctionnaires exercent
une influence inévitable sur les populations au milieu desquelles ils
résident, et, comme nul n'a droit à un emploi qui est toujours une faveur
du souverain, le roi ne doit nommer que des hommes honnêtes et mo-
raux, c'est-à-dire des hommes religieux. Il y a , dans ce chapitre des
droits et des devoirs de la royauté à l'égard des fonctionnaires, de bien
tristes et sombres tableaux sur la moralité de nos fonctionnaires actuels,
et sur les conséquences funestes qui résultent de leur conduite. Ce n'est
pas tout. Nous avons en France une école nationale d'impiété et d'im-
moralité, une sentine au sein de laquelle le peuple jette chaque année
le quart de la jeunesse : c'est l'armée. L'armée est impie^ immorale, athée!
Et comment en serait-il autrement? Elle n'a plus de prêtres. « Oter à
l'armée ses aumôniers, c'est méconnaître les droits les plus sacrés, c'est
violer manifestement la Charte : la Charte, en reconnaissant que la reli-
gion catholique est la religion de la grande majorité des Français , et en
assurant un traitement à ses ministres, a voulu que chaque citoyen fût
à même de pouvoir se livrer à l'exercice de son culte. Or, l'armée est
composée de citoyens français; elle a les mêmes droits que les autres
citoyens aux dispositions de la Charte , relatives à la liberté des cultes ,
elle ne doit donc pas plus qu'eux être privée de sa religion , ni des
moyens d'en observer les préceptes ; quand on laisse le soldat sans prê-
— 228 —
très, on le place dans une exception insultante^ dans une sorte d'ilotisme
dégradant; on le met hors du droit commun ; c'est un despotisme brutal
et sans exemple, c'est, en un mot, le plus grand outrage qu'on puisse
faire à lu religion, à la morale et à l'humanité. )) Quelles peintures élo-
quentes et vraies l'auteur a tracées ici ! quelle flétrissure retombant sur
les auteurs d'une telle situation !
M. Bonnetat présente ensuite, dans un deuxième chapitre de la plus
haute portée, l'iniporlance pour la France du catholicisme considéré au
point de vue purement catholique. A quoi tiennent l'isolement, l'abais-
sement, les humiliations et l'impuissance de la France? A ce qu'elle
s'est montrée hostile au catholicisme. Comment sortira-t-elie de cet état?
Est-ce en recouvrant le bon vouloir des puissances alliées? Non, les puis-
sances alliées sont nécessairement nos ennemies, elles le sont par la
force même des choses, par la différence du culte et des croyances, et
par la différence des syslèines, des tendances et des buts politiques. Ne
pouvant compter sur le bon vouloir des puissances alliées, la France
aura-t-elle recours, pour sortir de l'état secondaire auquel on l'a ré-
duite , à la force des armes? Elle succomberait , et la guerre serait sa
ruine. Que fera-t-elle donc? Qu'elle reconnaisse, reprenne et continue
sa mission , qui est de fonder sur la terre l'édifice inunorlel de la civili-
sation chrétienne. Par là , elle défend, contre les rois absolus , les droits
sacrés des peuples; une fois les peuples de son côté, les rois sont à ses
pieds, et elle retrouve l'éclat, le prestige, la puissance et la niajesté de
sa gloire et de son nom. Le dernier chapitre expose à grands traits la
situation morale delà France, les craintes et les espérances que doit faire
naître celte situation, selon la direction que prendront le gouvernement
et les esprits. L'ouvrage se termine par des notes aussi savantes que
spirituelles et curieuses.
Nous avons présenté le squelette exact, mais décharné, de l'ouvrage
de M. Bonnetat ; il ne faudrait donc pas le juger absolument sur cet ex-
posé nu et décoloré.. Dans toute œuvre, le style est pour beaucoup ; c'est
le revêtement de la charpente : les plus belles pensées, pour plaire et atta-
cher, les plus forts raisonnements , pour convaincre, ont besoin d'être
revêtus de formes harmonieuses. jI. Bonnetat n'a point failli de ce côté :
chez lui, le style marche de pair avec les idées, c'est dire qu'il est élevé;
énergique, éloquent. En résumé, le livre (jue nous annonçons, parl'iiu-
portance et la gravité des questions qu'il traite, par la manière neuve
dont il a su les résoudre, par le cachet d'actualité imprimé pailout, par
l'animation et le coloris du style, mérite et obtiendra l'attention et l'es-
time de tout homme ami de la vérité, de la liberté et de la religion;
son auteur s'est placé au niveau des bons écrivains , et il a conquis un
nom qui honore à la fois les lettres cl l'Eglise.
— 229 —
SOLUTION DE GRANDS PIÎOBLÈMES,
Mise à ia portée de Ions les esprits ,
Par raatcMi* de Platon - Polichinelle , ^■
4 vol. in-8*, 3"^ édit. (K).
Grands problèmes : voilà la question du livre. — Solution : voilà son
but , et un but atteint. — Mise à la portée de tous les esprits : voila le
genre du livre et à qvji il s'adresse. — Par l'auteur de Platon-Polichinelle •
le nom de cet auteur dit la qualité littéraire et scientifique du livre.
Mais quels sont ces grands problèmes ? Les voici :
Premier problème. — Peut-on encore être homme sans être chrétien?
Deuxième problème. — Peut-on encore être chrétien sans être ca-
tholique?
Troisième problème. — La société peut-elle se sauver sans redevenir
catholique ?
L'homme n'est homme désormais qu'autant qu'il est chrétien, et il
n'est chrétien qu'autant qu'il est catlroiique : en sorte que la société, qui
court évidemment à sa ruine , ne peut se sauver qu'en redevenant ca-
Iholique. Telle est la thèse que Platon-Polichinelle développe succinte-
ment et à grands traits dans ces quatre volumes. En effet , cette thèse
est grande ; elle est importante au suprême degré , et importante pour
tout le monde , puisqu'il est question de notre qualité d'homme , et
que l'auteur s'adresse à tous les esprits.
Mais , en ce siècle , qui a cure de sa qualité d'homme? De sa qualité
d'électeur , d'éligible , de rentier, d'industriel , d'employé de l'Etat , de
prolétaire : à la bonne heure! voihi qui se comprend, à quoi tout le
monde s'intéresse ; voilà les intérêts qui agitent la société, auxquels
tout le monde se dévoue avec toute l'ardeur qu'on doit à ses destinées
réelles. Mais être homme.... qu'est-ce? Peut-on être homme sans être
chrétien?... Qu'importe, pourvu qu'on louche ses rentes," que les fac-
tures soient acquittées , que le traitement arrive régulièrement , qu'il y
ait du travail, et que, du reste, la guinguette et le spectacle, la bourse
et Tortonî soient ouverts. Etre homme en général, c'est faire ses affaires
et s'amuser.
Eh bien 1 supposons que faire ses affaires et s'amuser suit la moitié
de l'homme : Polichinelle , qui est fort amusant , vous demande quelle
est l'autre moitié de l'homme , et si l'on peut être homme sans être
chrétien. Qu'est-ce qu'être homme?
Le que m'importe pourvu que je fasse mes affaires et que je m'amuse,
n'est pas de l'homme ; ce n'est là que la vie de ta bête , qui remplit ses
fonctions et s'amuse, si elle peut. Ainsi ce n'est pas vivre en homme que
de vivre de la vie de l'indifférent. Ce système ne peut pas faire des
hommes.
Quant au panthéiste, qui fait de l'homme une des innombrables frac-
(1) Chez Sirou et Desquers, rue des Noyers, 57. Pri.v : 10 fr.
— 230 —
lions de l'unité absolue, une forme passagère du grand tout , dont les
actes divers sont autant d'etîorts pour manifester l'idée divine , ce sys-
tème, qui divinise les vices comme les vertus , les crimes heureux plus
encore que les mérites sans succès , ce système fataliste peut bien
faire des brutes savantes , mais non des hommes.
L'athéisme et le matérialisme, qui font de l'homme un produit curieux
de la puissance aveugle et spontanée qui anime réternelle matière , et
dont le plus sublime effort va jusqu'à concevoir la métempsycose et la
palingénésie , n'ont pas d'autres conséquences que le panthéisme. Tout
procédant de la nature , au-dessus de laquelle il n'y a rien , tout est né-
cessairement légitime et bon. Vous châtiez le chien qui manque à son
maître ; mais l'homme sans Dieu , à qui manque-t-il et de quoi pourra-
t-on le punir légitimement?
Le seul système qui distingue l'homme de la bête , c'est le système
chrétien , qui dit qu'être homme c'est se conduire par la raison , sur la
règle parfaite de l'Auteur de tous les êtres qui a fait à l'homme des des-
tinées éternelles.
Mais qu'est-ce que se conduire par la raison '? quelle est la fin de
l'homme '? qu'est-ce que le bonheur ? qu'est-ce que le progrès ? qu'est-
ce que le péché? etc. A toutes ces questions, le chrétien seul a une
réponse digne de l'homme , et qui le distingue de la brute.
L'auteur de Platon-Polichinelle passe en revue tous les systèmes non
chrétiens, en fait ressortir à merveille tou'Je ridicule et l'immense, absur-
dité dans leurs rapports avec l'histoire de l'homme et de la société. Ces
systèmes , en effet, ne valent plus la peine d'être traités sérieusement ;
il faut les livrer à Polichinelle , pour qu'il les traite selon leur valeur.
Cependant , sans rien perdre de son intérêt , de sa lucidité et de sa
précision , Polichinelle devient ici grave et sérieux comme Platon ; mais
ce calme ne donne que plus de sel à la plaisanterie , plus de piquant
au sarcasme qui sort de ses Solutions.
Mais c'est surtout le système chrétien qu'il expose avec complaisance.
On rit d'aise de voir la prestesse avec laquelle il en chasse les niaiseries
honteuses des divers systèmes de brutisme qui ont envahi l'humanité ,
et l'on reste bien convaincu que , hors du christianisme , véritablement
il n'y a plus d'hommes.
Mais y a-t-il des chrétiens hors du catholicisme? Peut-on être chré-
tien sans être catholique? C'est là le deuxième problème.
Etre chrétien , c'est être disciple effectif de .lésus-Christ , c'est-à-dire
le prendre pour autorité absolue, pour règle infaillible du vrai , et se
l'incorporer en faisant circuler en soi sa vie divine. Cela est parfaite-
ment raisonnable, et le rationalisme qui se récrie au nom de la faible
raison n'est qu'une extravagance.
Mais, parmi ces mille sectes qui se disent chrétiennes , qui se contre-
disent et s'excluent , une seule peut être vraie. Serait-ce le Intitudina-
risme ? Mais il n'est pas même chrétien. Est-ce être chrétien que de
— 231 —
recuinuiître en Josus-Christ un envoyé de Dieu qui n'a impose aucun
devoir, pris aucun moyen pour perpétuer sa doctrine et transmettre
sa vie?
Non, le Christ a dû enseigner une doctrine, révéler des mystères,
en imposer la pratique ; or le principe protestant , qui n'a aucune ra-
cine dans la Bible . rend tout ceia impossible. L'autorité , en effet, sup-
pose une hiérarchie et une tradition conslanle ; la règle du vrai suppose
un enseignementcerlain qui répand la vérité . et un juge des doctrines
qui conserve l'enseignement invariable et incorruptible ; la ti-ansmis-
sion de la vie suppose un ministère sacré et un prosélytisme fécond.
Or, au lieu de l'autorité traditionnelle , le protestantisme proclame
l'indépendance des enfants de Dieu . et abolit le sacerdoce sans lequel
il n'y a pas de Christ.
Au lieu de l'enscignenient d'autorité et du juge des controverses , îl
a inauguré l'omnipotence de la raison , l'examen privé et l'inspiration
parliculière. devant lesquels toute doctrine chrétienne disparait.
Au lieu de l'institution divine qui transmet la vie, le pi'oteslantisme
supprime les sacrements, le culte extérieur, et enseigne la justification
par la foi sans les œuvres , ce qui est abolir toute transmission exté-
rieure de la vie du Christ.
Donc , en somme , le protestantisme abolit tout le Christ ; il détruit
le christianisme tout entier.
Mais toutes les sectes chrétiennes appartiennent dorénavant au pro-
testantisme; donc il n'y a plus de christianisme possible hors de l'Eglise
catholique.
Tel est le fond de cette jiuissante controverse dont nous remettons la
seconde partie à un autre jour.
COURS DE THÈMES GRECS
Rédigé sur la g;raiuiuaire de siatthîa^ , et siu- les exercice* greé«
fie K.eni*ick .
Par M. l'abbé Cruice (1).
CHOIX «ES METAllOllPHOSES D'OVIDE ET FilAGllEMS DES FASTES, DES TRISTES , etc. ,
AVEC DES NOTES PHILOLOGIQUES SIJR L'ÉTVMOLOGIE ET LA SYNONYMIE DES MOTS ,
Par M. l'abbé J.-A. Foulon , licencié es lettres (1).
Appcudix de dii.« et Eicroîbns poeticis de «louTenc^',
aMnoti: et srivi d'un index, mythologique et dt.x dictionn.ure ,
Par l'abbé .I.-P.-D. Audubert (1;.
11 n'est i)as dans le cadre de la bibliographie de la Leclure de parler des
livres classiques : si donc nous dérogeons à nos habitudes, cest qu'il est
essentiellement de l'esprit dune revue comnie la nôtre d'encourager
(1) Chez Périsse frères , rue du Petil-Boui bon , 18.
— 232 —
toute sage réforme en fait de librairie. — Nos lecteurs savent quelle
rude chasse nous faisons aux forbans de la presse; par compensatiou
de justice, nous louons bien ce qui mérite des éloges; sous ce rapport ,
nous nous plaisons à attirer l'attention toute particulière de nos lecteurs
sur les trois classiques que nous annonçons , et, en général , sur tous
ceux de la maison Périsse frères. Tout ce qui tient à la correction et à la
beauté du texte, tout ce qui peut faciliter les études classiques, s'y trouve
réuni. C'est déjà un mérite peu commun; mais ce qui nous paraît vrai-
ment utile et bon en soi, etqu'on ne trouve pas dans d'autres classiques,
ce sont des notes grammaticales^ littéraires, mythologiques, historiques,
géographiques, oii la saine critique s'unit toujours à la saine morale. Le
soin délicat, cette application constante à élaguer tout ce qui doit à
jamais rester étranger à l'imagination des enfants, suffiraient à eux
seuls pour recommander de tels classiques aux petits séminaires, aux
collèges, a toutes les institutions, où l'on comprend que le premier
devoir du maître est de respecter l'enfance : Maxlma debetur puero
reverentia.
Lettre de Féuelon h l'Académie française,
Annotée par M. l'abbé F. -M. Cruice , directeur de l'école ecclésiastique des Cannes (1).
Chacun connaît le jugement aussi honorable que mérité que MM. de
La Mothe, Laharpe, de Bausset ont porté sur cette lettre, qui est tout
un plan d'études et des plus vastes. Il nous reste à rappeler ces paroles
d'un littérateur contemporain, peu suspect en ce genre d'éloges : «Cette
Lettre a l'Académie, les dialogues sur l'éloquence, quelques lettres à
La Mothe sur Homère et sur les anciens, placeraient Fénelon au pre-
mier rang parmi les critiques, etc. » (Villemain.)
Après ces grands maîtres, M. l'abbé Cruice est venu, lui aussi, ap-
porter sa modeste fleur à la couronne qui ceint le front de l'illustre
archevêque de Cambrai. Il a donc publié une édition nouvelle de cette
admirable Lettre qui se distingue éminemment des éditions connues par
ses Notes historiques et littéraires ; c'est le travail d'un esprit exercé, et
qui a si bien étudié, si bien compris son modèle , qu'à la vive lumière
qu'il répand , vous appréciez sans peine aucune les sentiments de Féne-
lon , leur justesse , leur à-propos, en un mot tout le secret et tout le
charme de style de l'auteur du Tclémaqiie. Une critique de ce genre vaut
un livre.
Le Cours alphabétique , théorique et pratique de la Législation relifjieuse
de M. l'abbé André vient de paraître. Nous en rendrons prochainement
compte.
(1) Chez Périsse frères , rue du Petit-Bourbon , 18.
Imprimerie catholique d'A. SIROU et DESQUERS , rue des Noyers, 37.
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ctittfta. par. PoLaiLtPf* Votj.x.
à
LA LECTURE.
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DES LIBERTÉS DE L'ÉGLISE GALLICANE.
CINQCIÈME ARTICLE (Ij.
RéOexlons générales suv les quatre articles. — Sort qu'ils uut subi »
différentes éjsoqiies.
Qa'est-ce qui a fait naitre l'idée des IV articles? Nous ra\ons suffi-
samment indiqué. Louis XIV tenait à humilier le plus vertueux des
Papes, qui s'était montré inflexible dans le maintien de la discipline ec-
clésiastique et des saints canons; et, par une inconséquence qui n'aurait
pas dû échapper à un jugement aussi droit que le sien, il établissait,
pour affaiblir l'autorité du Pape, des conclusions qui conduisaient tout
naturellement à la ruine de sa propre autorité : car si l'on veut restreindre
en IV articles Faulorilé des Vicaires de Jésus-Christ, de part Tédit d'un
prince, on pourra bien, à plus forte raison, rédiger en IV articles les
droits du peuple, pour restreindre et circonscrire l'autorité des Rois. Je
ne veux pas insinuer que cela puisse légitimement se faire : Dieu m'en
garde; mais je dis, sans hésiter, que le second principe devient une
assez juste conséquence du premier. C'est la pensée qui m'avait frappé,
avant même que j'eusse connaissance de VEssui historique du trop
fameux Grégoire, sur les libertés de l'Eglise Gallicane. On retrouvera, a la
page 453 , la citation que j'en vais faire. Cet extrait m'a paru assez
piquant, pour mériter de trouver place ici.
" Louis XIV, dit l'Evèque constitutionnel de Blois ,, fut très-content
« lorsqu'en 1682, le Clergé lui présenta la déclaration des IV articles,
" qui, proclamant l'indépendance de la puissance civile, traçait les linii-
« tes dans lesquelles doit se renfermer le pouvoir pontifical. Mais qu'au-
f rait dit le Monarque, si on lui eût présenté, concernant le pouvoir lem-
'< porel , une déclaration calquée sur celle du Clergé? Essayons ce Ira-
" vail. ^
« Art. 1. Les chefs des nations, leurs successeurs, et les nations
« elles-mêmes, n'ont reçu de puissance dcDicufjuo surle.s choses tempo-
H) Yoii' notre livraison du 1.'. juillet , \>. iJOl.
I. \o AOUT 1847. 9
— 234 —
« relies et cisiles : Jésus-Christ nous apprenant lui-înènie qu'il faut
« rendre à Dieuce qui est à Dieu : et qu'ainsi ce précepte du SiiUveur ne
« peut être altéré ou ébranlé : */ qudqu'iin n'écoute pas i' Église ^ qu il suit
« à vos ijeux comme un puien et un publicain. Nous dédai-ons. en cop.sé-
« quence, que les Papes ne sont soumis à aucune puissance leniporelle,
n par Tordre de Dieu, dons les choses purement spirituelles; cjuils ne
« peuvent être déposés directement par les chefs des Etats : que les lide-
« les ne peuvent être dispensés delà soumission et de Tobéissance cauo-
« nique qu'ils iloi\ent aux pasteurs ; et (jue cette doctrine, nécessaire
'( pour la tramiuillile des consciences, et non moins aviintai;euse à l'Etat
n qu'a l'Eglise . doit être in\ioliiblement suisie, connue conforme à la
« parole de Dieu, à la tradilioti des saints Pérès, et aux exenAfiles des
« Saints.
« Aux. 2. Qae la plénitude de la puissance que les chefs des Etats
« ont sur les choses temporelles, est telle néaîimoins. que h s lois fouda-
« mentales de l'Etal deuieurent dans toute leur force ; et (pj'on ne peut
i< approuver l'opinion de ceux qui donnent atteinte a ces lois, qui aiito-
« risent à les violer ou à les atiaiblir. '
« Art. 3. Qu'ainsi il faut reglei- l'usage de la puissance temporelle,
« eu suivant les cinslilutions et les lois consacrées par Tasseutiment
« général de la nation.
« Abt. 4. Que, quoique le chef de l'Etat ait la principale |)art dans
« ce (jui regarde les affaires publiques, et que ses ordonnances regardent
« toute la nation, elles ne sont pas irrélormables, à moins que le consen-
« teuîent de la nation n'intervienne, etc. «
On voit dans celle déclaration, calquée sur celle de 1682, ré(piilibre
que Grégoire entendait établir entre les choses temporelles et spiiiluelles.
Je doute fort cependant que Louis XIV eùl été très-satisfait de son sénat,
s'il eût fait publier, à l'instigation de ses sujets, une semblable pièce. Ce
serait bien autre chose^ si un paieil édil eùl été promulgué dans Rome
par Innocent XI. 11 ne serait gueres mieux goûté aujuurd hui mèn)e par
les chefs de nos gouvernements constitutionnels. De quoi se mêle le Pape^
dirait-on, en fixant les bornes de la puissance séculière? Disons avec la
même franchise : de quoi se mêle la puissance séculièie, en fixant les
limites de l'aulorilé pontificale?
Mids. alors même que les empiétements delà puissance civile sur le
domaine du spirituel, ne conduiraient pas les esprits à rêver, comme le
constitutionnel Grégoire , l'abaissement du pouvoir lenqiorel, quel rôle
pito\al)le (jue celui d'u;) Etat qui avilit sa dignité en s'imniisçanl dans les
questions et les débats de l'école ! (^est la l'histoire de ces princes du bas-
Empire qui nous foiil tant de pitié , quand nous les voyons se mêler de
théologie, et former sans cesse de nouveaux conciliabules pour en faire
sortir des décisions opposées à la doctrine du Siège a[)ostoli(iue. Je n'i-
gnore pasfjue Louis Xl\', honleuv du |)eisonnage qu'il avait jcué dans
cette Iriste allaire, écrivait le 7 juillet 1713 au Cardinal de la Trémoille,
— r.y.i —
qu'il n'avait jamais obligé personne à soutenir, conlro sa propre opi-
nion , les propositions qu'il avait fait publier par le Clergé de France ;
mais, alors, comment justifier son cclil?Cet édit n'é(ait-il pas, comme
l'a remarque un des plus habiles jurisconsultes d'Angleterre, une usur-
pation blâmable d'autorité, soit de la part de l'assemblée qui s'était prê-
tée servilement à ses vues , soit de la part du Monarque , qui enjoignait
à tous les membres du (lergé de France, de professer et d'enseigner la
doctrine contenue dans ces IV articles {Charles Butler^ Mémoire histori-
que, Londres, 1817)? Ce serait une chose également curieuse et doulou-
reuse , que l'élude de l'étrange désordre introduit dans les aCfaires
ecclésiastiques par le laïcisme , faisant progressivement de nouvelles
entreprises sur les droits les plus sacrés et les plus inviolables de l'Eglise,
à dater de la déclaration de 1682. Il est visible qu'il n'a aspiré à rien de
moins qu'à la gouverner et à remplacer, par ses lois bâtardes et sacrilè-
ges, les canons faits par l'Esprit de Dieu, et consacrés parle respect général.
Qu'on me permette d'en dire ici quelques mots.
Tandis que, sur la fin du xvnr^ siècle, la débauche en France, avait son
apostolat, tandis que la presse, vomissant chaque jour de nouveaux poi-
sons d'impiété et de libertinage, attestait la liberté de tout dire au
préjudice de la foi et des mœurs ; tandis que le cynique Voltaire deman-
dait à cris redoublés qu'on écrasât l' infâme, c'est-à-dire, la religion de
Jésus-Christ, les parlements ébranlaient partout la discipline de l'Eglise,
avec une violence jusques-la inouïe ; la juridiction épiscopale était entra-
vée de mille manières. Pas un prêtre scandaleux qui ne fût assuré de
trouver parmi les magistrats, un appui contre son Evèque. Chaque jour
voyait naître de nouveaux attentats, de la part de la puissance civile ,
contre l'autorité ecclésiastique. Les sacrements étaient administrés par
oi'dre des tribunaux. La saisie du temporel des Evoques et des cures,
suivait immédiatement le refus qu'ils faisaient d'obtempérer à des ordies
iniques. Toutes les réclamations étaient vaines. Si quelques arrêts des
parlements étaient cassés, pour arrêter les plaintes des Evêques, les Evo-
ques à leur tour étaient exilés, pour calmer les murmures des parle-
ments. Une fourmillicre d'avocats aussi orgueilleux ({ue ridicules, inon-
daient le public de leur théologie de barreau. Ce n'était la cependant que le
prélude de ce que l'Assemblée constituante se proposa plus tard d'opé-
rer dans la religion. On peut consulter à ce sujet, un rapport très-
curieux sur l'instruction publique, fait au nom du comité de constituHon,
à l'Assemblée nationale, les 10, 1 1 et 19 septembre, 1702, et attribué à
Condorcet. A l'article école pour les ministres de la religion, l'auteur com-
mence par avertir l'Assemblée, « que c'est à elle qu'il appartient de réta-
« blir la raison dans ses droits; qu'il faut qu'on réduise l'enseignement
<' des élèves du sacerdoce, à la connaissance des choses nécessaires à
« connaître, avant la naissance des hérésies : c'est-à-dire, à ce qui con-
« sliluc la pratique journalière de la religion. La théologie ne doit pas
« être regardée comuie une science ; on doit s'occuper, non pas à l'elcn-
— i3(5 —
« di'e, mais à la renfermer dans ses limites que trop sou\enl d'ambi-
« lieuses subtilités s'efforcèrent de lui faire franchir, dans les siècles
« d'ignorance. L'Assemblée nationale i\oit enjoindre à tous les Evéques, de
(( travailler avec leurs conseils, à réduire les objets dogmatiques qui en-
(. trcront dorénavant dans l'enseignement des 31inistres du cuUe . au
n seul point de vue indispensable à l'instruction des fidèles. Le droit cu-
ti nonique ne doit plus se composer que des lois sur l'organisation du Clergé
« (on entend par ces lois, la constitution du Clergé). A la place des lon-
« gués études tbéologiques, on substituera les règles de l'arpentage et du
« toisé , plus développées que dans les écoles préliminaires ; la connais-
« sance des simples ; quelques principes sur Vliygiène et sur le droit de-
« vront faire partie de l'inslruclion ecclésiaslicjue. »
On ne sait vraiment si Ton doit rire ou pleurer, en retraçant a sa
mémoire de pareilles folies!
Et que l'on ne s'imagine pas que le teuips. qui a fait justice de ces
aberrations , do ces envahissements dans le sanctuaire , et de cette vio-
lation du dépôt sacré de la foi et de la discipline, dont la garde n'est
confiée qu'aux premiers pasteurs de l'Eglise, ail totale:! entdéli'uil cette
manie qui pousse les séculiers à s'immiscer dans le gouvernement des
choses spirilULlles. Des hommes estimables, selon le monde, sont en- ^
core persuadés , de nos jours , qu'ils peuvent, sans crime , mettre la
main à l'encensoir. C'est un grand mailieur , et pour eux et pour la
France. Tôt ou laid, le ciel punit cette témérité si contraire a ia doc-
trine des livres saints. D'ailleurs , si ceux qui agissent ainsi , peul-ôlre
sans mauvaise intention , voulaient calculer les funestes conséquences
qui résultent de ce renversement monstrueux des règles de lEglise ,
ils frémiraient a la sue du tort qu'ils font à la vraie religion, qu'ils pré-
tendent mettre sur le même pied que les sectes, et à la perspective du
terrible jugement qu'ils se préparent è eux-mêmes. S'ils sont chrétiens ,
cette réflexion doit les toucher ; s'ils ne le sont pas , ils n'en sont que
plus à plaindre , et la seule raison devrait les déterminer à se tenir a
l'écart d'une direction à laquelle leurs sentiments hostiles devraient leur
faire comprendre qu'ils ne sont pas propres. Mgr l'Evèque de Langres a
relevé, avec sa justesse et sa perspicacité ordinaires, les abus révoltants
de ces envahissements de l'autorité civile sur l'autorité ecclésiastique.
De toutes parts , des cris d'alarmes se font entendre au sujet de l'escla-
vage oii l'on veul réduire la sainte Epouse de Jésus-Christ. Le Cardinal
de Donald a plaidé eloquemment la cause de la liberté de TEglise; de
pieux séculiers eux-ir;émes . comme M. le duc de Valmy , et des jour-
naux , vrais défenseurs du catholicisme , redisent les plaintes prophé-
tifju.s des cœurs religieux. S'obstinera -t-on à ne les pas entendre?
Nous reproduira-t-on sans cesse les articles organiques comme une au-
lorilé qui doit aller de pair avec colle de l'Eglige ï sera-ce toujours
l'Etal (|ui prétendra ï organiser , comme si elle n'a\*ait point a se mêler
de son propre gou\ernemcnt, souvent même dans les choses (pii tou-
— 237 —
chenl u la juridiction et aux dogmes? Si l'on eu croit aux murmuies
qui éclatent partout . jamais on ne se serait plus rapproché des gouver-
nements protestants dans le servage oii l'on clierclie à tenir i"Eglise.
Nous ne voulons pas tout garantir ; nous désirons même qu'il y ail de
grandes exagérations dans tous les récits qui se débitent. Serait-il \rai,
par exemple, que, ([uancl un Evoque très consciencieux a désigné pour
un poste fixe Tecclésiastique qui ,. |)ar sa piété . ses talents, lui parait le
plus propre à travailler a la sanctification des âmes, la responsabilité du
Prélat, ni ses vertus bien avérées, ne sont pas , pour l'Etat , un motif
suffisant de se rassurer sur son compte!* Serait-il vrai que l'adminis-
tration ci\ile intervient toujours, dans ce cas , pour accorder son suf-
frage ou signaler son ostracisme? Serait-il vrai que, quand les magis-
tials , ce qui arrive le plus souvent , ne peuvent pas connaître et juger
les sujets trop éloignés d'eux , les maires , les huissiers , les gardcs-
champèlres , soient n)is à contribution pour rendre témoignage des sen-
timents et de la motxdité des sujets qu'ils ne connaissent que par la
rumeur populaire, puisqu'ils n'ont, |)0ur l'ordinaire, aucun rapport
avec eux? Serait- il vrai que le zèle d'un prêtre qui sera intervenu , par
sa décision ou ses conseils, dans la détermination d une vocation a la
vie religieuse, qui aura prêché avec force la nécessite delà confession
et delà communion, qui aura éloigné de la table sainte de petits étourdis
que des parents irréligieux ne lui auront pas même laissé la facultlé de
préparer et ilinslruire , qui aura refusé la sépulture ecclésiastique à un
impie, parce qu'il avait repoussé, a l'article de la mort, les secours
d'une religion qu'il n'avait cessé de blasphémer pendant sa vie ; serait-
il vrai que cet homme de Dieu serait représenté comme un fanatique,
à qui il devienilrait inq)rudent de confier un ministère honorable ? Se-
rait-il vrai qu'il se fabrique de temps à autre , dans les bureaux du
ministère , des lettres , tantôt canoniques , lancées aux Evê(jucs pour les
rappeler à l'obligation de la résidince , alors même qu'ils n'ont guère la
tentation d'y manquer ; tantôt menaçantes , poui' interdire toute espèce
de publicité à l'égard dun enseignement jiidjliquernent anti-religieux ;
tantôt conciliantes, pour inviter à faire des cimetières, autrefois si saints
et si révérés , l'indistincte réunion des fidèles et des impies déclarés ,
des héietiques , des suicides, etc. ; tantôt interrocjatives , pour dejnander
des renseignements dont on se réserve de ne tenir aucun compte , mal-
gré leur importance; tantôt hienveillantes , pour annoncer des secours
que d'avilissantes conditions forceraient à repousser ; tantôt prescrip-
tives , et qui rappellent la constitution ci\ile du Clergé; tantôt /yc/v?;/*-
sives , et qui accordent con)me un bienfait la f.Hullé de remplir un
devoir sacré; isnUM proliUntives , el(|ui interdisent à des Evêques catho-
li(|ues ce ((u'on laisse pleine liberté de faire aux ministres protestants;
tantôt publiques , comme pour annoncer a la nation (pie les premiers
puàlcurs sont en tutelle ; tantôt pa/ticulières et confidentielles , connne
pour se mettre a couvert du blâme dont elles sont susceptibles? Serait-il
— '2iii —
vrai qu'un Evèque uepeut autoriser les cures qu'a huit jours d'absence?
qu'à leur égard , la latitude du préfet est doublée , el que l'autorité du
ministre est sans limites? Serait-il vrai que les maisons religieuses ne
puissent faire approuver les acquisitions qui leur sont nécessaires, quand,
pour obéir à leurs Evéques, elles n'ont pas reçu dans leurs établissements
des inspecteurs qui sont pour elles , pour les jeunes personnes , et pour
leurs familles , un sujet de terreur et d'effroi (1)? Ah! quand il n'y au-
rait de réels qu'une faible partie de ces faits, serait-il possible de ne les
pas déplorer ? Mais si, comme la renommée le publie, ce ne sont là que
de faibles griefs, en comparaison de ceux que l'on pourrait relevei'^ est-
il permis de croire que le ciel sera toujours insensible aux gémissements
de l'Eglise de France ?
(I) Nos aïeux avaient fait ce raisouueuieut, dans leur bonue simplicité: le Clergé est
en rapport direct avec la Diviuilé : nous ne riiouorerons Jamais autant que le ciel l'ho-
nore. De là, les recommandations fréquentes de saint Louis à ses enfants, de révérer
intérieurement et extérieurement tout ce qui appartenait au personnel de la sainte Eglise.
Rien de plus sensé , même aux yeux d'une sage poliîique. Les ecclésiastiques n'avaient
pas besoin de circulaires ministérieUes pour faire rendre au monarque le tribut de vé-
nération et d'obéissance qui lui étaient dus : ces hommages , de leur part et de la part
des fidèles, étaient spontanés; ils étaient un besoin de leurs cœurs de fils. La moindre
indisposition du prince répandait l'alarme dans tous ses Etals; et, d'un bout du royaume
à l'autre, comme par une commotion électrique, toutes les églises se remplissaient ,
parce que tons les Français, nuis par la même foi, l'étaient également par les mêmes
désirs, les mêmes vœux, les mêmes prières, les mêmes appréhensions. Le roi revenait-
il il la santé , c'était aussitôt un concert unanime d'allégresse : transport religieux qui
lie se commandait pas: un ordre eût été pris pour une injure. On a cru, dans ce siècle,
devoir prendre une marche diamétralement opposée. Le Clergé , a-t-on dit , doit être
tenu en respect, de peur qu'il ne reprenne l'ascendant dont il jouissait autrefois, ascen-
dant que lui assureraient bientôt sa vie pure et aposlolique , son désintéressement et ,
quoi qu'on en dise , son instruction supérieure. Pour empêcher ce dangereux avantage
que nos pères n'avaient pas eu le bon esprit de lui ôter, il faut qu'il rencontre , à chaque
pas, des entraves tracassicres à sa marche , et qu'on le réduise à la position désagréable
d'un aveugle dont on embarrasse à dessein la roule de pierres et de broussailles. Dans les
diocèses, ce seront les préfets qui , eu qualité de premiers magistrats, auront à rendre
compte de l'esprit qui anime et dirige les Pasteurs, sur le rapport de la gendarmerie el
de Toflicier municipal ; dans les villes , ce seront les collèges qui disputeront à l'Eglise,
comme à une rivale , le droit d'unir a la transmission de la science le trésor, mille fois
plus précieux , de la religion et des moeurs ; dans les campagnes , ce seront les maires et
les instituteurs qui se croiront autorisés à paralyser l'influence des curés par un calcul
d'hostilité et de contradiction perpétuelles ; dans les hospices , ce sera l'exclusion généra-
lement adoptée des ecclésiastiques parmi les membres des commissions administratives ,
oit ils presseraient l'acquittement des fondations dont on ne remplit pas les charges, ou
dont on interprèle frauduleusement les dispositions ; dans les communautés religieuses ,
ce seront des vexations sans cesse renaissantes , au sujet des inspections universitaires
qu'on voudra leur imposer en dépit de la moralité qui les repousse et de l'anathème des
familles qui les abhorrent ; dans les tribunaux , ce seront quelquefois des remontrances
sévères et humiliantes qui feront expier à un homme aposlolique un zèle mille fois célébré
dans les Basile et les Ambroise ; dans les fabriques , ce seront des empiétements sans
cesse tentés de la part des conseils municipaux. Point de dotation pour le Clergé : il ne
sera pas si fier tant qu'on le tiendra à launiônc. Tout ce qu'on pourra faire pour lui ,
quand de grandes calamités signaleront son dévouement, ce sera de jeter dans ses rangs
quelques-unes de ces croix qui coûtent moins k donner qu'à recevoir.
— 239 —
Le cœur se remplit d'indignation et d'ameituiiie eu pensant que c'est
la où nous a conduits par degré la déplorable déclaration du Clergé de
France. Je ne crains pas de l'avancer : Louis XIV aurait moins nui à la
religion par le fer et la flaninie des persécutions , que par l'edit qui pu-
bliait les quatre articles. Les sectaires , les hérétiques , les impies . sa-
vaient tout ce qu'ils pouvaient s'en promettre contre le catholicisme :
aussi n'ont-ils cessé d'en faire les plus pompeux éloges. Cet attentat du
prince est , à leurs yeux , le seul litre qui lui a mérité le nom de Gramt.
Au souvenir de la Dédaralion , ils oublient tout le fiel qu'ils ont vend à
l'occasion de la révocation de ledit de Xantes , de son antipathie envers
Poft-Ruijal et son école, de sa fierté . de son luxe , de ses prodigalités,
de sou absolutisme. On n'a |)lus rien à lui reprocher dés lors qu'il humilie
un Pape, et asservit ignominieuseMient l'Eglise , en proclamant ses dé-
risoires libertés.
{La suite au prochain numéro.) L'abbé ***, ancien vicaire général.
LE DERNIEK BARON CHRÉTIEN ^
11]
L'abbé de Saint-André, Hdele a sa parole, appela aux armes les der-
niers champions de la reine. De secrets émissaires transmirent partout,
en un clin d'œil , le signal convenu. Une clameur générale répondit ii
la provocation : on défia de loin l'Angleterre et Muriay ; on anathéimi-
lisa de Gange et Morton. On se rassembla sur divers points, aux chants
des hymnes patriotiques. Les claymores furent aiguisées, les drapeaux
déployés. Chacun prononça le nom de Hobei't et de Wallace, et jura que
les oml)res des aïeux sortiraient du cercueil pour chasser l'étranger ,
punir la trahison et relever Taulel. i*uis les mécontents demandèrent
quels seraient les chefs. Plusieurs refusèrent de croire le baron d'LlIiu
vivant. D'autres prétendirent (jue Georges Douglas était aussi lessuscilé.
On paila d'Ilamilton , de Seylon. Les uns j)euplerent l'Ecosse de fan-
lùmes . les autres refusèrent d'ajouter foi à la plus stricte vérité. On
se compta, ou voulut savoir qui prendrait l'initiative. La plupart atten-
dirent un combat avant de se déclarer. L'instant n'était point favorable,
insinueienl les timides ; les sages ne trouvèrent })as la révolte assez
mûre, les impati«'nls donnèrent l'éveil aux shérifs. Il y eut des arres-
tations. Le conseil d'Edimboui'g se rassembla et résolut d'agir avec la
plus extrême rigueur. Uuthven garda les frontières du Northumberland,
tandis «jue Lindesay, à la tète de douze mille hommes, s'avança vers
les montagnes, signalant, comme autrefois, son passage par les incen*
(1) Vuir la livrabuu du lï* juillcl, p. '2l3.
— iiO —
dies cl les massacres. De son côlé, le seii^neur d'Ellin n'eluit point resté
oisif; il avait engagé sa fortune, prodigué son activité et son zèle , el
réussi à réunir sous sa bannière au moins trois mille soldais. Mais, à la
nouvelle des forces que le gouvernement mettait en campagne, bien des
enthousiasmes se refroidirent. La moitié des combattants abandonnèrent
le baron , el , sous divers prétextes , l'armée catholique devint un corps
de tirailleurs, el chacun prétendit agir à sa guise. La jalousie et les riva-
lités opérèrent d'autres scissions. Bientôt le digne seigneur, réduit pres-
que à ses seuls vassaux, dut renoncer à battre le pays, par conséquent
à rallier les partisans de la reine. 11 fallut, avec environ cinq cents
hommes , se renfermer dans les murs d'Elfin , el attendre Lindesay qui
marchait à grandes journées , bien décidé cette fois à ne plus faire les
choses à demi. On conseilla au baron de s'évader avec sa famille et de
se réfugier dans les Hautes-Terres. 1! rejeta celte proposition et jura de
s'ensevelir sous les ruines de sa forteresse , à moins que Lindesay n'ac-
ceplàt sa propre tête, et ne consentit à traiter pour lady Eltin et son
enfant. Mais Lindesay ne voulut rien entendre ; il fit pendre le mes-
sager, et dit que le rebelle devait se rendre à discrétion et sans aucun
espoir de merci pour les siens.
— L'Ecosse et Notre-Dame! s'écria alors le baron catholique, qui
ceignit fièrement son épée. — Aux murailles, les vassaux d'Elfin! et
mourons jusqu'au dernier pour Dieu et la reine ! Les hommes d'armes
répondirent en tirant leurs sabres , et chacun , dans un sombre silence,
courut se ranger à son poste. L'abbé de Saint-André bénit les combat-
tants , et lady Elfin , avec Edmond , se prosternèrent dans la chapelle en
conjurant Dieu et les anges d'assister la plus noble cause pour laquelle
jamais chevalier chrétien eiit revêtu l'armure.
Le vent du nord sifflait à travers les créneaux ; de larges flocons de
neige tourbillonnaient dans les airs ; la nuit se faisait noire et glacée.
Le baron , après avoir parcouru les remparts et s'être assuré que ses
ordres étaient partout exécutés, entra dans une haute salle boisée, s'ap-
procha du feu qui flan)boyait auprès d'une vaste cheminée, et, s'as-
seyanl sur un fauteuil de chêne , laissa retomber dans ses mains puis-
santes son front chargé de noirs pensers. Alice se tenait à l'angle opposé,
et son lils se jouait à ses pieds. Les longs vêlements blancs que portait
lady Elfin , l'excessive pâleur de ses nobles traits , rendue plus sensible
par l'éclat fébrile de ses grands yeux d'azur el les blondes tresses de sa
chevelure déroulée sur ses épaules , l'air imposant , triste et sévère du
bon chevalier , les reflets que le foyer jetait sur sa cuirasse , et, au
milieu du silence solennel , le cri lointain que se répétaient les hommes
d'armes, les sourds mugissements de l'aciuilon dans les galeries désertes,
donnaient à cette scène un aspect lugubre el fatal. Gomme un pressen-
timent de mort pesait sur ces têtes inclinées ! Edmond , malgré la légè-
reté do l'âge, ne put se défendre d'une vague et indicible terreur, li
vint presque en tremblant chercher un refuge près de sa mère qui l'em-
— 241 —
brassa , et tous deux, sans ouvrir la bouche , se prirent à considérer le
baron. Celui-ci avait coutume de concentrer ses inquiétudes et souffrait
rarement qu'on l'interrogeât. II tressaillit tout à coup, jeta un tendre
regard à sa femme , un doux sourire à l'enfant , et les contempla lon-
guement l'un et l'autre avec une expression douloureuse. La baronne se
décida enfin à lui demander s'il craignait une nouvelle attaque.
— Rien pour cette nuit; — dit-il en se levant. — Tout est calme dans
le camp ennemi ; les feux sont en petit nombre , et les rondes circulent
à de rares intervalles.
— Alors, — ajouta timidement Alice, — quittez vos armes pour quel-
ques moments , et prenez le repos nécessaire après tant de fatigues.
— Non, — répondit-il avec une sorte de brusquerie , — tant c|u'un
rebelle souillera de sa présence le territoire écossais, le baron d'EIfin
n'ùtera l'épée de sa ceinture et la cuirasse de sa poitrine; et, si je meurs,
vous donnerez ceci à mon fils , — continua-t-il en retirant de son col
un médaillon qu'il remit à Alice, — et , pour toute instruction , vous
inspirerez à l'enfant l'amour de son pays et la haine de l'Anglais.
— Mylord, — dit à son tour la baronne avec une fierté qui n'excluait
ni la soumission , ni la grâce , — quand vous ne serez plus^ ni l'enfant ,
ni moi , n'auront le loisir de songer à la vengeance , et tout ce qui vous
fut cher périra sous les débris d'EIfin.
— La volonté de Dieu soit faite 1 — murmura le baron en regardant
le ciel.
Une voix, sortie de l'angle de la chambre , répondit :
— Amen ! La volonté de Dieu est que les derniers catholiques d'Ecosse
s'unissent en un suprême effort pour arracher leur patrie à la domina-
tion et aux croyances étrangères. Quant à la reine , priez pour elle !....
Marie Sluart est morte.
IV
Tel fut, sur le baron et sur lady Elfin , l'impression de celte triste
nouvelle qu'ils restèrent comme foudroyés. Ni l'un ni l'autre ne parais-
sait songer à l'étrange personnage qu'ils avaient sous les yeux. C'était
un vieillard d'une taille haute et majestueuse. Ses traits iwrtaient l'em-
preinte des austérités du cloître. Sur son front rayonnait la douceur
angélique jointe a l'ineffable sagesse que donnent l'âge, les malheurs et la
vertu. Son grand manteau biun laissait entre\oir la robe blanche des
moines de Citeaux, et la croix d'or, insigne de la dignité abbatiale, pen-
dait sur sa poitrine.
L'enfant courut d'abord au vieux prêtre, et lui témoigna , par de res-
pectueuses caresses, la joie de retrouver , après une longue absence,
un hAte bien venu au foyer. L'abbé baisa le jeune Edmond au front ,
tendit la main à lord Elfin , et s'inclina devant Alice. Puis , s'appro-
chant de l'Aire, il tendit Ners la flamme ses mains engourdies et con-
tinua :
— ?42 —
— Depuis l'instant où vous m'êtes apparu dans les ruines de Sainl-
André , Dieu m'est témoin , mylord , que j'ai fait tout ce que peut un
homme afin de réveiller le zèle de la patrie et de la foi au plus profond
des cœurs. J'ai trouvé l'indifïercnce ou la crainte ; l'un tremble pour sa
fortune , l'autre pour sa vie ; un troisième préfère sa famille à l'Ecosse ;
quelques-uns même des plus fermes chanipions de l'Eglise et de la
royauté arborent franchement l'étendard de l'hérésie et de l'alliance an-
glaise. Hors des murs de ce château il n'est peut-être pas sur la plaine
dix sujets fidèles osant se déclarer. Il y a quinze jours, j'espérais trouver
quelque dévouement dans les montagnes. J'entrepris, seul et sans ap-
pui , un long et périlleux voyage. Les chefs des clans m'accueillirent
avec de vives démonstrations. La croix de feii passa dp main en main.
Une armée se levait quand un cri lugubre vint grrôter l'essor et glacer
l'enthousiasme. La hache avait frappé. La terre comptait une reine de
moins , le ciel un martyr de plus.
Il y eut , après ces paroles , un instant de pénible silence. Le baron
essuya une larme qui roulait sur sa joue brune et cicatrisée. Il leva les
yeux et d'une voix forte :
— Puisqu'il n'y a , — s'écria-t-il , — ni justice , ni pitié , ni gran-
deur ici bas ; puisque des Ecossais , des gentilshommes dont la main
pouvait tenir une arme ont vu mourir la reine sans oser la défendre ,
il ne m'est plus possible de supporter la vie, et je regarde comme une
tache au nom de mes pères tout instant de retard à n>a résolution.
Et, tirant son épée, il s'élançait désespéré hors de la salle. Un grand
bruit s'éleva des murailles. La cloche d'alarme retentit. On entendit les
clameurs des soldats. Chacun courait à son poste de bataille. L'écuver
du baron se précipita au-devant de son maître en criant que Tennemi
s'avançait drapeaux au ^ ent , sonnant la-trompette et défiant Elfin.
{La suite au prochain nuwéro.) Jules de TouRNEFonT.
PARIS RELIGIEUX.
ESQUISSES DE MŒURS (1).
xvn
Un nouvel ermite. — Quand le diable devint vieux , /'/ .<fp fit ermite.
Le Constitutionnel est bien vieux , bien radoteur; est-ce que par hasard
il aurait quelque velléité de se faire religieux ? Son article du 7 août
(1) Vofr la livraison du l."» juillet, p. 208.
____ g «o ___
nous a d'abord paru prendre cette couleur. Le vénérable patriarche ayant
ce jour-là abaissé sur son front son bonnet proverbial de coton , et taillé
sa plume le plus carrément possible, avait débuté ainsi : «Le Pape
« vient dadresser à tous les généraux , abbés , provinciaux et autres
«supérieurs des ordres religieux, une encyclique ayant pour but la
«suppression des abus et la 7'estauration de la discipline (souligné par
a le Constitutionnel). »
Voila donc qu'enfin ce parangon du journalisme s'aperçoit que la
chaire de saint Pierre est occupée par un Pontife suscité de Dieu pour
confondre la sagesse du vieux libéralisme! Jusqu'ici l'auguste Souve-
rain de Rome avait bien pu introduire dans son gouveiriement toutes
les améliorations si désirables et si désirées, en apparence du moins, par
tous les frères et amis du Constitutionnel ; ce Constitutionnel incrédule
avait hoché la tête ironiquement, et il n'avait pas eu un mot d'éloge pour
le Getho admis aux honneurs de la cité , pour la représentation des di-
verses légations romaines, pour le nouveau conseil d'Etat , pour la créa-
lion de la garde nationale , etc. Qui sait ! peut-être enrageail-il au fond
du cœur? En effet , si par hasard le Chef suprême du catholicisme allait
réaliser le grand progrès social et politique rêvé par nos sociétés mo-
dernes ; quelle gloire pour la religion ! quelle honte pour la politique
néo-voltairienne ! Le Constitutionnel avait donc ses mille et une raisons
pour se taire sur la sagesse du gouvernement pontifical ; peut-être même
a-t-il songé bien des fois à se pendre de dépit, le brave voltairien qu'il
est! Dieu a sauvé la France de ce malhenr ; car enfin le voilà qui ar-
rive à pas de loup sur la scène politique religieuse, et préconise à sa
manière la réforme , non pas politique , mais religieuse , que le Saint-
Père vient de provoquer dans son encyclique. Oh 1 le malin! entendez-
le : 4 Le Pape déljute par un pompeux éloge des ordres religieux dans le
« passé et il n'y a pas -un de ces éloges où l'on ne puisse voir une
« critique du présent. »
C'est déjà beaucoup que le Constitutionnel ne fasse pas de réserves
pour le passé ; il y a amendement chez lui ; remercions-le et prenons
acte de l'aveu : il a si souvent cherché à souiller la gloire des anciens
ordres religieux, qu'assurément il sera tenté d'y revenir; \ous le
verrez I...
Mais ce présent que signale la feuille néo-voltairienne, et ([ui lui
semble mériter toutes les foudres de l'Eglise , sa\ez-vous ce qu'il est ?
Le Constitutionnel ; se transformant en concile général, — conmie un au-
tre journaliste s'est posé tout seul en comité d'orthodoxie, — va vous le
dire en vous expliquant l'encyclique : « Le Pape a cru devoir garder le
«silence sur ceux des ordres dont les actes ont rendu plus particuliè-
« rement nécessaires les exhortations de l'encyclique , et ne pas les
« mettre en (juclque sorte au ban de la conscience de la chrétienté. » (Quelle
sainte! quelle pompeuse indignation! 0 grand Constitutionnel , vous;ie
bnissezias f comme feu rArchevê(jue de Tolède! ) « Il est facile de les de-
— 244 —
a \iner; (facile pour lui : car le Saint-Espril l'inspire visiblement !) des
a faits d'ailleurs, des faits ofïiciels et connus de tout le njonde, (il a eu
« peur de se commettre en les citant! ) les ont déjà nommés. Pour la
« France notamn)ent , n'avons-nous pas eu telle congrégation qui avait
«pris patente pour exploiter la loi de la conscription, et s'était faite
« marchande d'hommes. » (Cherchez la congrégation marchande d'hom-
mes : elle a existé; le Constitutionnel peut bien être cru sur parole.)
« A Lyon , les frères n'ont-ils pas ouvert boutique? (Ces expressions
« sonnent mal dans la bouche d'un ermite ! ) fait concurrence à la fa-
« brique , vendu des ornements d'église , trouvant ainsi qu'il était plus
« facile de spéculer sur la piété des fidèles que de l'éclairer? Nous ne
« pousserons pas plus loin cette énumération. Les scandales que nous
« rappelons suffisent pour nous autoriser à penser que la situation des
« ordres religieux en France a dû contribuer à éveil'er la sollicitude du
f< Pape et à provoquer de sévères conseils. »
En effet!!! nous nous permettrons môme, tout petit que nous sommes
devant ce colosse de Constitidionuel ^ d'ajouter ce qu'il a soigneuse-
ment refoulé au fond de son cœur, pour ne pas laisser percer le véritable
motif de sa puritaine hypocrisie, que ces mêmes frères ont à Lyon et
ailleurs, un pens onnat qui fait le désespoir du monopole universitaire,
tel que le réchauffe dans son sein ce journal en qui s'est incarné le néo-
voltairianisme.
Enfin , notre journaliste, pour faire preuve de bonne foi (ce qui est
rare chez lui ) , cite un passage de l'écrit du saint Pore, que voici :
« Pourvoyez donc avec une vigilance qui ne laisse rien à désirer , à ce
n que, suivant les illustres traces de leurs ancêtres..., ils se montrent
« (les religieux) au peuple de Dieu , modestes, humbles, sobres, doux,
«patients, justes, irréprochables dans leurs mœurs, ne donnant à
a personne aucun sujet d'offense , mais à tous l'exemple des bonnes œu-
« vres, de manière à imposer à leurs ennemis mêmes, étonnés de }/' avoir
« aucun mal à dire d'eux. » Le patriarche ajoute : « Sans être ennemi
« des ordres religieux, on pourra , en effet, s'étonner de n'avoir aucun
« mal à dire d'eux. » Ici part de la bouche du Cojistitutionîiel un petit
ricannement très-spirituel ; spirituel! à ses yeux, à la bonne heure!
Ce nouveau converti ne se doute pas le moins du monde qu'en appli-
quant au présent les paroles du Saint-Père, il souligne précisénront les
paroles mêmes qu'un apôtre avait appliquées au passé ; mais en vérité
le néophyte de l'ancienne rue Montmartre, aujourd'hui de la rue de
Yalois , va-t-il se piquer de connaître l'Ecriture Sainte? s'honore-t-il
même de savoir un peu de catéchisme? Pauvres lecteurs qui l'écoutez !
Au reste , le plus curieux est de voir comme il va'\sonno puissamment sur
ces paroles qu'il piête tout exprès à noire Saint-Père le Paf)e pour
flageller le présent : « Quoi (ju'il en soit , si la discipline religieuse a he-
« soin d'être restaurée , selon les termes de l'encyclique , c'est que ce
« besoin existe, et Ih où la charité apostolique a placé un conseil . la
— 245 —
« conscience publique [le Constirutioimel) verra en même temps une ré-
uprimande. »
Effectivement, ce conseil que l'apôtre donnait aux premiers fidèles , ce
conseil que saint Bernard rappelait à ses fervents religieux, ce conseil., dis-
je, en conservant l'expression même du Constitutionnel , fut également pris
pour une réprimande, par les païens, qui accusèrent les chrétiens de toutes
sortes d'abominations ; par les esprits forts du xi= siècle, qui persécu-
taient les moines; rien d'étonnant qu'il soit encore pris comme une ré-
primande par nos philosophes néo-^oltairiens dont le Constitutionnel est
ici l'oigane officiel. Voilà comment le concile tenu dans la rue de Valois
e\[)lif[uo ré[)îlre d'un apôtre et rencycliciue d'un Pape ! Voilà comment
il raisonne! Hélas 1 hélas! le Saint-Esprit n'a pas assisté à ce concile-là,
ni la logique non plus. Conclusion finale : Le serpent a beau se dé-
pouiller de sa peau, il reste serpent, et le Constitutionnel , en prenant
l'habit d'ermite, n'en reste pas moins un pauvre diable.
XVIII
Comment il faut se poser dans l'estime publique. — Depuis longtemps,
trop longtemps , hélas ! M. Thiers était passé complètement à l'état
d'éclipsé, si ce n'est de l'oubli le plus profond. Ce silence, cette obscu-
rité , ne faisa'cnt point les affaires du Constitutionnel , dont, on le sait,
M. Thiers est l'Atlas. « Assez de désabonnements comme ça , exclamait
" le caissier ! M. le directeur, chauffez donc et fort. » [Sic.) Alors le
direcieur, n'ayant rien sous sa main de plus ;i i)ropos , de plus actuel,
de plus intéressant , que l'itinéraire de son illustre patron, a déroulé
promptement sa correspondance. Puis, prenant bon courage , il a con-
signé triomphalement ces triomphes de son chef: « Après avoir reçu une
« réception brillante et cordiale , digne de lui et de la ville où il est né^
« M. Thiers s'est dirigé vers le collège. M. Defougères , l'un des fonc-
« tionnaires de l'université, l'attendait à la porte, avec tout le personnel
« du collège. Il lui a adressé »in discours éloquent et courageux , ( passe
pour éloquent , mais pour courageux ! est-ce que M. Thiers redoute la
louange , ou bien y a-t-il danger pour un fonctionnaire à louer
M. Thiers ? ) « dans lequel il a dit qu'î'/ est l'honneur de la province , le
« sujet de l'émulation de toute la jeunesse. » Et le Constitutionnel de lever
haut la tête et de ne pas rire 1 » Après que M. Thiers a eu visité le col-
'i lége en détail , on lui a amené les élèves en uniforme, et un rhéto-
« ricien lui a lu un discours écrit , où il était aussi représenté comme
« un modèle pour tous ses concitoijens. » De mieux en mieux! il ne reste
plus qu'à supprimer dans les classes Plularque, le De Viris illustribus ,
etc., et à les remplacer par la biographie de .M. Thiers, en grec, en laliu
et en français. En suivant un tel modèle , à quel genre de gloire et de
foilune ne pourra pas atteindre notre jeunesse!... Mais que pensez-
vous de cette attention délicate du proviseur universitaire qui sait si
— l'Iii — ■
chalouilleusemonl réveiller hi fihro du grond dt-pulé , do l'illustre auteur
de /a Révolution et de l'Empire, et surtout du profond rapporteur du
projet de loi sur l'instruclion secondaire ?
D'abord , remarquez bien , ce sont de petits enfants qu'on amène de-
vant Tex-ministre.... pour les bénir!*... Non, pour le complimenter ,
lui ; rien de plus naturel ! L'âge de la candeur et de l'innocence est fait
particulièrement pour sympathiser avec le patron du centre gauche.
Ensuite , les collégiens, à niine épanouie et superbe, sont en uniforme.
Le chef de l'établissement n'ignoi'ait pas , le flatteur ! que l'un des fai-
bles de ^l. Thiers est de singer le héros dont il a écrit l'histoire. Aussi le
triomphateur a dû s'exhausser d'une coudée.... On ne dit pas si. pour
compléter /a revue, il avait mis son habit d'académicien. C'est pro-
bable.
Enfin, Tintrépide champion du monopole universitaire a été si pro-
fondément ému, qu'il n'a pu prononcer.... qu'une harangue d'une heure
et un quart de long. Il sentait profondément tout ce qu'il y avait de tou-
chant pour lui dans cette solennité universitaire. Lui qu'on a l'air de
réprouver ailleurs comme un brouillon dangereux , un factieux redou-
table, etc., élre complimenté par la candeur et l'innocence, par les in-
stituteurs de cette jeunesse universitaire, l'avenir de la France!
Oh ! comliien donc il a été sage en refusant de s'associer au banquet
réformiste du Chàîeau-Rouge, et en faisant imprimer a 100,000 exem-
plaires son rapport , non point sur l'université , mais sur le monopole
universitaire. L'habile homme! combien il est digne de servir de modèle
aux Ages présents et futurs ! C" ■^.
VOLTAIRE ET FRÉDÉRIC.
Entre eux , les esprits forts, les philosophes , les indépendants , les
libres penseurs, voire même les plus chétifs de la bande, se traitent
d'honunes sublimes , d'intelligences profondes, d'esprits magnifiques ,
de génies incomparables; c'est à qui s'armera île l'encensoir et en feia
le moulinet au vis-à-vis du nez de son chef de file : Michelet apothéose
Quinet ; Quinet divinise Eugène Sue, et enfin Salan-Aliboron trouve
que Aliboron-Satan a un vrai profil de Jupiter ou deJeliovah.
Ça fait pitié, j'en conviens ; mais il parait que celte rage d'idolâtrie
mutuelle, de fétichisme , à l'enseigne du dicton ]al\n : Asinus asintim
fricat , n'est pas nouvelle. Je viens d'en acquérir la preuve en parcou-
rant la correspondance de Frédéric de Prusse et de Voltaire , deux ma-
juscules bonnets de la philosophie, comme vous savez.
11 n'est pas d'acharnées flagorneries, d'hyperboliques platitudes, que
ces d(>ux bons amis n'aient échangées pendant trente-quatre ans . c'est-
— m —
à-dire de IT36 a 1770 (1^. Ea vérité, c'est a n'y pas croire. Le lecteur
en jugera lui-même après avoir parcouru les lignes qui vont suivre.
Je cite d'après Tédition de J.-J. Tourneisen . imprimée à Bàle, en
1790. C'est Frédéric qui ouvre le dialogue.
FRÉDÉRIC.
" ..... Les grands hommes modernes vous auront un jour l'obligation,
et à vous uniquement ; en cas que la dispute à qui d'eux ou des anciens
la préférence est due vienne à renaître, que vous ferez pencher la ba-
lance de leur côté. »
Voilà donc le modeste philosophe de Ferney mis tout d'un coup au-
de?sus de Sophocle , de Platon, d'Homère, de Virgile, de Tit(.'-Li\e,
d'Horace, de Tacite , de Cicéron et de tous les génies de l'antiquité, et
cela de son vivant , à la barbe de Boileau , de Racine , de La Fontaine,
de Bossuet, de Fénelon , de Molière , etc. Il faut avouer que les princes
sont d'une fameuse force sur la flatterie quand ils s'en mêlent.
'( .Fose avancer que, dans Vunivers entier , il n'y a pas d ex-
ception à faire de ceux dont vous ne pourriez être le maître. »
C'est bien entendu , M. de Voltaire était non-seulement plus fort que
tout le genre humain, en prose et en vers, mais il avait encore bien le
droit de trouver tous les philosophes, tous les critiques, tous les poètes,
tous les historiens, tous les orateurs, tous les beaux esprits nés et à
naître , indignes de dénouer les cordons tîe ses souliers.
» Corneille , le grand Corneille , qui s'attirait l'admiration de tout
son siècle , s'il ressuscitait de nos jours, veiTait avec étonnement ^ et
peut-C'tre avec envie , la tragique déesse vous prodiguer avec profusion
les faveurs dont elle était avare envers lui. »
Où sont donc les misérables qui ont osé , à l'unanimité, soutenir que
l'auteur de Mérope n'aurait pas été capable de faire douze vers de Po-
hjeucte , du Cid et des Horaces^
A Voltaire maintenant à donner la réplique.
VOLTAIRE.
" Je regarderais comme un bonheur bien précieux celui de venir
faire ma cour à V. A. R. On va à Rome pour voir des églises , des ta-
bleaux , des ruines et des bas-reliefs ; un prince lel f[ue vous mérite
bien ni4eux un voyage : c'est une rareté plus merveilleuse. »
y. B. Le prince Frédéric n'avait alors que 24 ans ; il n'avait rien fait
que se donner un jour la peine de naître, comme dit Figaro; mais il
méritait d'être traite de curiosité inouïe et de miracle, par cola seul qu'il
s'était avisé de louer le philosophe , comme nous venons de le voir.
(i) Quel dommage qu'une certaine série de coups de bftton appliquée sur la vieille
échine du patriarche de Ferney ait un moment troublé ce beau concert !
— 218 —
FRÉDÉRIC,
« .Te ferai l^us mes efforts pour me rendre le digne disciple d'un
maître qui sait si divinement enseigner.
« .le me sens déjà infiniment redevable à vos ouvrages ; c'est une
source où l'on peut puiser les sentiments et les connaissances dignes des
plus grands hommes.
« J'ose avancer qu'ils vous doivent ( les peuples) autant et plus
que les Grecs à Solon et à Lycurgue.
« C'est à vous que l'on doit toutes les vertus qui font la sûreté et le
charme de la vie. »
L'auteur de la Pucelle qui sait divinement enseigner! qui mérite que
les peuples lui élèvent des autels 1
VOLTAIRE.
« .... Vous parlez comme Trajan, vous écrivez comme Pline, et vous
parlez français comme nos meilleurs écrivains. »
Diable ! à vingt-quatre ans ! en Prusse !
FRÉDÉRIC,
« J'ai été longtemps en suspens si je devais vous envoyer mes vers,
à vous , l'Apollon du Parnasse français , à vous , devant qui les Corneille
et les Bacine ne sauraient se soutenir. »
L'auguste Prussien avait déjà dit que Corneille n'était qu'un paltoquet
auprès de son idole; il fallait bien qu'il arrivât à ajouter que Racine
n'était à son tour qu'un polisson vis-à-vis de la même idole.
VOLTAIRE.
« J'ai reçu des vers tels qu'en faisait Catulle du temps de
César. »
Pour bien apprécier la légitimité d'un pareil éloge , il est bon de citer
le dizain qui la inspiré ; le voici :
Loin du bruit, du luinallc ,
Apollon s'était retiré
Au haut d'un coteau consacré
Par les neuf Muses à son culte.
Pour courtiser les doctes sœurs ,
Il faut du repos , du silence
El des travaux en abondance ,
Afin de goûter leurs faveurs.
Voltaire, votre nom , immortel dans rbistojre ,
Est gravé, par leurs mains, aux fastes de la gloire.
Voilà le chef-d'œuvre que ne désavouerait certes pas un rimeur em-
ployé à l'illustration des bonbons du Fidèle Berger.
Mais M. de Voltaire , si moqueur, si frondeur de sa nature, avait in-
— 249 —
térêl il lrou\er admirables les weleheries princières tl'un homme qu'il
espiTiiil voir èlre un jnur un puissant palron de la secle philosophique,
et a qui il déclarait ceci , par provision , dans la même lettre :
« Kegardez-moi , Monseigneur , comme le sujet le plus attaché
que vous ayez, car^e n- ai point et ne veux point avoir d^ autre maître, y)
Je recommande ces dernières lignes à M.M. les patriotes de tous les
pays ; elles leur feront peut-être soupçonner que M. de Voltaire n'avait
pas l'esprit Ives-national , comme on dit aujourd'hui.
FRÉDÉRIC.
« Si la raison m'ins[)!re, si j'ose me flatter qu'elle parle par*ma
bouche , c'est d'une manière (jui vous est avantageuse : elle vous rend
justice comme au plus grand des hommes de Finance. »
On vient de voir que le plus grand des hommes de France avait mal-
lieureusement un petit défaut . celui de n'être pas Français , puisqu'il
proclamait un prince étranger le seul maître qu'il voulût avoir et dont
il consentit à être le sujet.
VOLTAIRE.
« Monseigneur, le palais de Ferney est flatté d'être orné du por-
trait du seul prince que nous comptions sur la terre. »
Toujours paroles de bon Français : le même bon Français ne trouvant
rien dans son pays à chanter, envoie hors frontières des quatrains du goût
de celui-ci :
La Grèce , je Tavoue , eut un t)rillant destin;
Mais Frédéric est né , tout cliange : je me flatte
Qu'Athènes quelque jour doit céder à J'eriin ,
Et déjà Frédéric est plus grand que Soerate.
Encore une fois , le correspondant de M. de Voltaire n'avait que 24
ans ; je me trompe , il en as ait 2.j : on était alors en 1737.
Celui qui était plus grand que Soerate, à un âge où le commun des
mortels ne fait que débuter dans la vie, méritait bien qu'en sus du
quatrain qu'on vient de lire , M. de Voltaire lui adressât ces lignes :
« Je suis à Votre Altesse Royale comme un cercle infiniment petit
à un cercle infiniment grand ; toutes les lignes de ce cercle infiniment
grand vont trouver le centre du pauvre infiniment petit; mais quelle
diiïéiTnce de leur circonférence ! J'aime tout ce que voire génie aime ;
mais je touche à peine à ce que vous embrassez !
« Quand est-ce que j'aurai des ailes pour aller rendre mes res-
pects à Vèlre le plus universel qui existe dans le monde!"
L'être le plus universel du monde avait fait quelques mauvais \ers, et
hasardé quelques rogatons phiIosophi(iues indignes d'un clerc d'huissier
un peu fort en raisonnement.
FRÉDÉRIC.
« Si j'étais catholique, je ne chosirais ni saint François d'Assise ,
— 3oO —
ni saint Bruno , pour mes patrons ; j'irais droit à Cirey, où je trouverais
des re?*fî/5 et (les talents supérieurs à ceux de la haire et du froc »
Se serait-on douté que, même avant sa mort si édifiante, celui qui
avait pris pour devise : Ecrasons l'infâme , c'est-à-dire la religion , se-
rait proclamé un. plus grand thaumaturge que tous les saints du ca-
lendrier ?
f En prenant congé de mon petit ami (son secrétaire Cœsarion),
je lui ai dit : Songez que vous allez au paradis terrestre (à Cirey) ; c'est là
que vous trouverez i'esprit humain dans sa dernière perfection. »
VOLTAIRE.
« Je me suis dit en faisant emballer tontes mes pensées :
Panvro pelit génie , oseras-tu parailre
Devant ce génie immorlel ?
Pour être digne de ce maître,
Il faudrait être universel ,
Et tu n'as pas l'honneur de Tètre.
Votre caractère dirin m'encourage à tout. »
(/,« suite au prochain numéro.)
CRITIQUE BIBLIOGRAPHIQUE.
HISTOIRE PIIlLOSOPllIOliE DU REfiNE DE LOUIS XV,
Par le comte de ïor.ouEvii.i.F.,
Tnltlean de la vie de Lo«ii.«» XYI,
Par le vicomte de Fai.loux.
HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION ET DE L'EMPIRE,
Par Améflée Gabourh.
Des écrivains d'un talent incontestable , MM. de Lamartine, Michelet
et Louis Blanc , ont donc entrepris de faire non pas précisément l'his-
toire de la Révolution fi'ançaise , mais la philosophie de cette histoire,
lisse sont imaginé qu'il suffisait d'enfoncer dans le sol historique le soc
de la charrue du néo-vollairianisme , pour on faire une véritable terre
de labour, mettre dessus ce tpii éliiil dessous et vice versa. Vains labeiu's!
Dans nos précédents articles , nous avons montré combien la philosophie
de ces écrivains, bien ([ue parée de tous les charmes du style, était
impuissante contre la philosophie chrétienne et'Ia logique des faits. On
aura beau dorer le couteau de la guillotine, il en dégouttera toujours
assez de sang innocent pour vouer à un éternel o|>probrc la ménuMie
— 2:)I —
(les Robespierre qu'on s'eflorco de blanchir. C'est à ce point cjue les
amis des novateurs historiens, les partisans même de leurs doctrines
philosophicjues sociales sont les premiers à dénierlfurs parailoxes san-
glants. K En Franco, on a cédé à un beau mouvement en in\ilanl la no-
« blesse à brûler ses titres; et elle a accompli un devoir de savoir vivre
« et de bon citoyen en consommant l'holocauste ; mais ensuite on a l)i'isé
« des tombes , exhumé des cadavres , insulté juscju'à i'imatie du Christ,
(( comme si l'asile des morts n'était pas sacré ! comme si le fils de Marie
ft était le patron des grands seigneurs, et non celui des pauvres et des
« petits ! Je pardonne à tous les délires de cette Révolution , et je la com-
« prends peut-êîre mieux que ceux qui vous en ont parlé ; mais je sais
« aussi qu'elle n'a i)as été une philosophie bien complète ei bien profonde ,
«et que, par rapport à lidée de la noblesse, (pauvre Michelet!)
« comme par rapport à toutes les autres idées , elle a su détruii-e plus
« qu'édifier, déraciner mieux que semer.... » Georges Sand ! ! ! (Z,e Pic-
ci nino. )
Après un jugement si sensé sous plusieurs points, et surtout si peu
suspect , on se demande encore comment les histoires nouvelles , les Gi-
rondins principalement, ont pu obtenir un succès si prodigieux? La
raison pourtant en est simple. L'idée (|ui a conçu ces livres se lie étroi-
tement à l'idée démocratique du moment ; mais laissez finir le jour de ce
socialisme échevelé qui égare maintenant les esprits, et le succès aura
disparu avec l'actualité. Il en est des paradoxes les plus brillants comme
des météores qui naissent et meurent dans le même jour. Qui lit au-
jourd'hui le Juif-Errant et même les M]jstères de Paris?
Malheur pourtant à qui sème du vent ; il en recueillera des tempêtes !
On frémit malgré soi en pensant au mal que ces écrits néo-voltairiens ,
quelque éphémères qu'ils soient , sont destinés à pi'oduire dans l'esprit
de ces générations nouvelles qui arrivent dans la société dépouillées de
toute croyance solide et de toute notion certaine sur la mission de
l'homme en ce monde.... Hommage donc et reconnaissance aux écri-
vains mieux avisés et plus sages , qui, comme MM. de Tocqueville ,
de Falloux et Amédée Gabourd, se consacrent tout entiers à faire revivre
les souvenirs et les leçons de cette teri'ible époque , que nos pères ne se
rappellent qu'en tressaillant, et dont nous-mêmes , enfants de cet âge ,
ne pouvons étudier les annales sans une sorte d'eflVoi. Mais, enfin, il ne
faut pas s'y méprendre, ce serait nuiie essenliellemcnt à la bonne
cause, aujourd'hui cpie la lumière, grâce à la liberté de la presse, pé-
nètre tout de ses rayons , que de dissimuler le mal ou le bien, de quel-
que côté qu'ils se trouvent. Ainsi , il n'est plus permis de ne voir dans
la Révolution française, commode très-honnêtes écrivains royalistes,
que le génie du mal s'acharnanl à détruire des institutions inviolables ,
un vrai combat de démons contre des anges , ou , comme certains histo-
riens démocratiques, qu'un sublime efl'ort du peuple vengeant sa ma-
jesté outragée , un cataclysme humanilaiie i)rovoqué par l'idée seule du
252
bien. 11 est bon, il est nécessaire de rappeler aux premiers les abus op-
pressifs de l'absolutisme, l'insolent mépris des privilèges, et, par-dessus
tout, la longue souillure du règne de Louis XV. Et, quand ces tristes
annales sont déroulées aux yeux des ennemis mêmes de la royauté et
de Tarislocratie , par l'un de leurs plus Jidèles serviteurs, l'un de leurs
représentants les plus vénérés , l'ànie , touchée , subjuguée par tant de
sincérité, tant d'honnêteté , se laisse instruire avec une docilité par-
faite, seul bien réel et utile que l'on puisse relii^er de l'histoire.
Le règne de Louis XI' est, sans contredit, la meilleure excuse que
puissent alléguer nos néo- républicains. Ehliien! M. le comte de ïocque-
ville , celui-là même qui a été exclu de la pairie par le violent caprice
des vainqueurs de 1830, a décrit ce règne sans déclamations et sans
amertume, avec une simplicité de forme, une loyauté, un sentiment de
justice, qui font de son livre un enseignement profond pour tout le
monde ; car , en même temps qu'il articule largement et franchement
tous les reproches qu'on est en droit d'adresser au souverain, à ses con-
seillers et aux complices de ses désordres , il flétrit en même temps,
avec l'énergie d'un philosophe éclairé , et avec le cœur d'un chrétien
inébranlable dans sa foi, la funeste invasion de cette impiété sans frein
et sans mesure qui a dépravé le xvni'' siècle. Nous citerons quelques li-
gnes de l'ouvrage , et , pour confirmer notre jugement , et })our donner
l'idée du genre de l'auteur. « La postérité , ce juge équitable du passé ,
« impute au philoso[)hisnie d'avoir perverti le peuple en prétendant
« l'éclairer ; d'avoir ainsi détourné de son but la llévolution commencée
« dans l'intention d'améliorer le sort de l'espèce humaine.... Louis XY
« laisse la royauté ternie; à sa mort, le peuple se réjouit, les gens
« éclairés se félicitent. Les vices du souverain avaient cieu.'ié dans les
c cœurs une plaie incurable. Ni les vertus de Louis XVI , ni la gloire
« acquise par la guerre d'Amérique, ni la France relevée au premier
« rang, ni l'amour du roi pour son peuple , ni les institutions libérales
« qu'il concède, ne pourront cicatriser cette plaie , et la souillure de la
« couronne ne sera lavée que par le sang du juste montant au ciel par
« les degrés de l'échafaud. » L'idée de régénérer la royauté dans le sang
d'un roi juste et innocent, comme l'humanité elle-même a été régénérée
dans le sang qui a coulé sur le Golgolha , est belle , élevée ; mais ici elle
pourrait être contestée. Ne pourrait-on pas dire que la monarchie des
Pourbons n'a succombé sous le poids des vices du [)assé , que parce que
l'impérilic des gouvernants y a joint une succession de fautes nouvelles?
11 y aurait à écrire au long sur ce sujet : peut-être le ferons-nous. .Alais
ce mot de critique , si critique il y a , n'ôle rien i\ l'intérêt et à l'utilité
du livre de M. de Tocqueville.
Tableau de la vie de Louis A'IT. — M. de Lamartine , comme on a pu
le voir dans notre examen critiipie des Girondins (I) , a tenté d'abaisser
le caractère public de Louis XVI ; IM. le \icomle de i-'islloux a fait, lui ,
(I) Quatrième livraison , p. 142.
— 253 —
d'ingénieux efforts pour le réhabiliter. Toutefois, pour se conformera
cette nécessité historique que nous venons de signaler, laquelle ne per-
met pas aujourd'hui , dans un but cjuclconque , de laire ni les défauts ,
ni les vices, l'écrivain signale en plusieurs endroits les fautes politiques
imputables au monarque ; mais il aime à en rejeter la responsabiliié sur
ses conseillers et sur ses agents. « Le tort et l'excuse de toute sa vie fut
« non de vouloir faiblement , mais d'abandonner à autrui l'exécution de
« sa volonté. Il appelait les partis à accomplir eux-mêmes le bien qu'ils
« reclamaient ou qu'ils promettaient , au lieu de s'approprier l'élément
u vital de chacun d'eux , et de le leur imposer après l'avoir choisi....
« Au sein d'une pareille tourmente, au milieu do ces débris de systèmes,
«d'idées et d'honmies, le génie eût compris et fait prévaloir le carac-
« 1ère de sa mission ; mais le génie est un don rare et presque surhu-
« main. Dans celte crise fatale^ la droiture devenait impuissance et l'ab-
& négation faiblesse : les mêmes circonstances devaient produire un héros
a ou lin martyr.» Toujours du fatalisme historique! N'importe, on
éprouve une vive et sincère sympathie pour l'écrivain qui sait unir à
l'intelligence des besoins du présent, une fiilélité religieuse au culte des
souvenirs. Nul noble cœur ne lira sans attendrissement el sans un vé-
ritable profit cette biographie royale écrite avec un style pur el élégant,
où le respect le plus touchant pour la ))lus auguste des infortunes, s'allie
merveilleusement aux arrêts de la critique historique. De fait, lorsqu'on
a lu M. le \icomte de Falloux , on tombe à genoux devant cette sainte
auréole delà vertu et du malheur qui ceint le front du roi marlvr ;
mais on ne peut pins oublier les enseignouicnls qui ressoi-(ont de ce
funèbre règne , enseignements qui ont été longtemps perdus pour la
plupart des amis de la royauté. Il est bien qu'un homme de cœur et
d'esprit les rajipelle.
Histoire de la Révolution et de l' Empire , par Amédée Gabourd. — Nous
venons de parler de l'iuq^érieuse loi faite à l'historien de nos jours . —
et fi-ancheiïicnt nous nous en félicitons, — de ne rien accorder à sr.n ca-
ractère , à ses idées personnelles , à l'intérêt présumé du bien , et de
se conformer en tout à la plus scrupuleuse exactitude. Aussi M. Amédée
Gabourd n'a point choisi les faits , augmenté ou diminué leur i)ortée et
leur importance. 11 a compris également que l'histoire n'est pas seule-
ment la biographie de quelques personnages qui dominent de haut les
autres, ni le choix de certains faits qui tlislinguent une époque des au-
tres époques , mais qu'elle est encore l'exposé des scènes de la vie hu-
maine, où les mœurs publiques doivent être reproduites dans toute leur
sincérité. Ainsi littérature, théâtre, fêtes populaires, exprimeront les
idées dominantes de la société , et chaque trait de plume ajoutera au
ton , comme à rensend»le du tableau ; mais rien ne lui fera sacrifier à
certaines opinions reçues. Et, puisqu'il faut c[u'il s'e\p!i(pie sur les hom-
mes el sur les factions , son jugement porleia avec lui le cachet de l'in-
dépendance et de la plus sévère impartialité. Il admirera donc l'élo-
quence du Girondin Vergniaux , mais il flélrira ces hommes qui , en
décembre , protestaient contre le jugement de Louis XVI , et qui , en
janvier, votèrent sa mort. Laissons-le parler lui-même et opposons aux
pâles et incompréhensibles louanges de M. de Lamartine, cette oraison
funèbre qu'il fait sur la tombe des Girondins : « Ainsi ils périrent tous
« à la fleur de leur âge ; ainsi ils furent arrachés au pays dont ils au-
« raient pu être la gloire , et qu'ils ne purent ni aimer ni servir : le char
« de la Révolution, auquel ils s'étaient imprudemment attelés, les écrasa
« dans une ornière. Jeunesse , talent, dévouement, esprit, éloquence ou
« patriotisme (nous ne dirons pas vertu ) , rien ne trouva grâce. Beau-
« coup sont venus qui ont ramassé les ossements de ces morts , et s'en
« sont fait des armes contre la Révolution ; mais, si les crimes qui furent
« imputés aux Girondins , et pour lesquels on les supplicia , furent loin
« d'être prouvés, si leurs accusateurs et leurs bourreaux se déshono-
« rèrent à jamais par leur implacable inimitié, gardons-nous bien d'ab-
« soudre le coupable à cause de l'opprobre du juge; souvenons-nous ,
« au besoin , qu'avant d'être victimes , les Girondins avaient pris le
a rôle de persécuteurs. Ambitieux, pleins de vanité , ils entreprirent de
« confisquer la Révolution au profil de leur gloire personnelle : entre la
« république et la royauté , ils ne choisirent que le pouvoir, et Taxidité
« (ju'ils mirent à vouloir gouverner rendit leurs convictions molles et
a incertaines... Ils eurent horreur du régicide, et presque tous partici-
c. pèrent à Taltenlaldu 21 janvier, tuanl par peur ou par calcul l'homme
« cjue d'autres égorgeaient par fanatisme Si nous les montrions apô-
« très du matérialisme et de rincrcdulité , provoquant les premiers des
« lois de sang contre les prêtres , poursuivant la religion sous toutes ses
« faces , disant au peuple, par leurs exemples , qu'une société peut se
« constituer en dehors de Dieu , oh ! alors nous verrions pourquoi ils
« furent punis, et pourf[uoi les haines sanglantes de leurs juges ne furent
« que les instruments aveugles à l'aide desquels s'accomplit le châtiment
« providentiel. »
C'est avec la même vigueur de touche que notre historien juge les
Jacobins et la Convention en général. «Comme ces fléaux de Dieu , a
« qui il a été donné de châtier le monde, de noyer les peuples dans le
« sang, et de courir malgré eux à la régénération de l'ordre social, la Con-
« vention servit d'instrument involontaire à cette Providence qu'elle
« osait blasphémer ou méconnaître. La royauté avait à expier plusieurs
« siècles de fautes; elle avait à rendre compte à Dieu du long exercice
« de son pouvoir , et le châtiment tombe sur Louis XVI , roi honnête et
« ami du peuple , afin qu'il fût bien évident aux yeux de tous que Dieu
'. humiliait la royauté et non un couj)able. L'infortunée Marie-Antoinette,
H. M"" l^lisabelh , M""' de Lamballe, tant d'autres victimes généreuses et
« [)ure5 , versèrent leur sang , afin qu'il plût à Dieu de pardonner à la
« France les scandales des vieux adultères royaux , dont l'opprobre
f avait été pour beaucoup dans la c(w'ruption du peuple. La noblesse de
— 255 —
"France, purifiée par ("échafaud , paya pour ses ancêtres, pour les
« débauches de la réccnce , pour l'ignominie des complaisants de
« Louis XV. La persécution, l'exil et la hache, en frappant l'élite des
« prêtres , ravivèrent la foi par le niarlyre, et rendiienl au Clergé de
« France cette sainte autorité que le relâchement des mœurs et de la
« discipline n'avait que trop altérée.... Dieu \anna son Eglise, il séf)ara
« la paille du bon grain » Même après ces belles paroles, nous le di-
rons à M. Amédée Gabourd, conjme nous l'ayons dit à >1. de Falloux ,
nous craignons que les hommes d'avenir ne se laissent trop aller aux
vieilles idées, qui ne regardent les révolutions que comme des expiations
nécessaires pour rendre leur premier éclat à la religion et a la royauté.
Dieu , comme l'a chanté le psalmiste, en se reservant les cieux, a aban-
donné la terre aux enfants des hommes. Il ne leur a point prescrit des
règles politiques pour gouverner leur domaine ; il respecte leur indé-
pendance, même lorsqu'elle s'égare. C'est aux hommes d'Etat, c'est aux
amis du pays de signaler ces égarements, et d'y apporter remède. En
effet, lorsque le philosophisme nn'l tout son zèle a répandre plus abon-
damment les lumières scientifiques, le goût des perfectionnements so-
ciaux, les idées de droit , de liberté, d'égalité, d'humanité, idées, après
tout, vraiment chrétiennes, si l'absolutisme et ses courtisans , au lieu
de les outrager , les eussent proclamées avec intelligence , si le Clergé
lui-même ne se fût pas contenté de les appliquer dans son domaine spi-
rituel, pensez-vous que l'impiété aurait pu renverser le trône et l'autel?
Enfin, de nos jours, la faute des royalistes n'a-t-elle pas éié do regarder
la Restauration comme la consécration des vieilles idées, et Charles X
n'a-t-il pas succombé comme Louis XVI , pour avoir obéi aux mômes
inspirations , eii abaissant sur ses yeux le bandeau royal ? Il est temps ,
pour les gens do bien, de rejeter ces théories politiques absolues qui
séduisent la paresse, qui dispensent de remonter aux causes , d'apj^ré-
cicr la moralilé des actes , et par conséquent de prévoir et de pr( venir
à temps les orages révolutionnaires. Nous adjurons des écrivains tels que
MM. de Falloux et Amédée Gabourd. d'entrer plus largement dans celte
voie nouvelle, et, au lieu de se mettre à l'écart du mouvement intel-
lectuel , de le diriger pour l'empêcher de s'égarer. Le zèle , et je dirais
presque le dévouement , que mettent les ennemis des principes catho-
liques à en faire leur drapeau , montrent de quelle importance il est de
s'en emparer. C'est ainsi que l'histoire deviendra un haut enseignement
catholique social, et qu'elle produira de véritables fruits de vie. Quand
on écrit avec l'élégante simplicité , la verve et le bon esprit de M. Ga-
bourd , on doit a^pirer à cette gloire. Nos lecteurs savent , par le peu
que nous avons cité de son ouvrage, si nos paroles ne sont pas de la
critique impartiale , ce qui est le plus bel éloge d'un livre.
L'al)béC"'.
— 256 —
le Prêtre et le €hristiaui«nîe eit présence de lei8r.«i
antagonistes modernes,
Par Barthélémy Lozes- de la Cibliotlièque royale (1).
Nous n'annonçons point un ouvrage considérable pour le fond et le
style, tel que le comporterait un sujet si vaste et si important; la mo-
destie de l'auteur en serait otï'ensée, lui qui s'exprime ainsi : « Je ne
prolongerai pas davantage ce léger aperçu, car le sujet dont je viens de
jeter ici l'esquisse parle assez de lui-même ; et je dirai avec un de nos
derniers apologistes : « Son titre seul accuse le siècle où j'écris. » Opus-
cule ou gros livre, n'importe trop ; M. Lozes a fait uneœuvrede conscien-
cieuses études. Il vit avec les livres , il a eu le bon esprit d'en profiter.
Horace se comparait à l'abeille, qui butine sur les fleurs; je dirais de
l'écrivain de la Bibliothèque royale, qu'il a butiné sur les fruits. Les
souvenirs, les bons souvenirs abondent dans son écrit. C'est un genre
de mérite qui a son prix dans une décadence littéraire, comme celle que
nous voyons. Merci à M. Lozes de nous avoir fait part de ses trésors;
son livre est une bonne action.
FlORETTl (Il LES IT.TITES FLElliS Dl' BlEMiElRElX SA1\T FRAAÇOIS.
C'est sous ce titre aussi gracieux et aussi naïf qu'un pauvre Mineur du
xiu* siècle a réuni comme en un céleste boucpiet de fleurs spirituelles les
prodiges de simplicité , d'abnégation , d'humilité et de charité parfaite
de son bienheureux père saint François d'Assise ; ce petit livre , écrit
dans la soblude du cloître et à l'ombre de la croix, qui jouit de la plus
brillante popularité en Italie , et que le pèlerin pieux de la Porziuncula
n'oublie jamais de lapporter avec lui , n'avait pas encore été traduit en
notre l.mgue. C'est donc une heureuse pensée dont se réjouiront les amis
de la littérature catholique dans ces âges reculés que d'avoir doté la lan-
gue française de ce petit chef-d'œuvre de poésie et de piété, ainsi que
Ton peut facilement s'en convaincre par l'extrait suivant que nous
citons. Lescatholi(|ues qui ont accueilli avec tant d'empressensent la Vie
de saint François (V Assise , qui a mérité à son auteur les approbations
de plusieurs de nos Evèques, ne manqueront pas de recevoir avec
plaisir la chronique de ce grand serviteur de Dieu.
Chap. XXIF. — Du très-saint miracle qu'opéra saint rrau(,ois en convertissant un loup
féroce qui ravaîîoail les environs de Subbio.
Dans le temps où saint François restait à Subbio apparut , aux en-
virons de celle ville, un loup d'une grosseur prodigieuse et d'une extrême
férocité. H ne poursuivait pas seulement les animaux , mais plusieurs
fois aussi des hommes avaient été \ iclimes de sa rage. On l'avait vu
(4) Chez Périsse frères, rue du Petit-Bourhou . 18.
— 257 —
souvent s'approcher de la ville , et les haljilants effiayés ne sortaient
plus que tout armés, comme s'ils avaient été à un combat; et, même en
cet état , malheur à celui qui avait à lutter seul contre le terrible ani-
mal : ses armes auraient été impuissantes contre sa férocité. Enfin ,
l'effroi devint tel que personne n'osait plus sortir de Subbio. — La con-
sternation qu'il voyait répandue autour lui excita vivement la compas-
sion de saint François; il résolut d'aller trouver le loup; et, maliirc
les instances que l'on fit pour l'en détourner, il fit le signe de la croix,
et, mettant en Dieu loule sa confiance, il sortit un jour de la ville avec
quelques-uns de ses frères. S'aperccvant que ceux-ci hésitaient à
s'avancer, il les laissa et prit seul le chemin qui conduisait au furieux
animal. A la vue de la multitude qui se pressait pour être témoin de
ce qui allait se passer, le loup s'élance d'abord vers saint François, la
gueule béante. Le saint avance à sa rencontre , il fait sur lui le signe de
la croix, l'appelle et lui dit : Viens ici , frère loup , viens, et de la part
du Christ , je te l'ordonne , ne me fais aucun mal , ni à moi , ni à d'au-
tres. 0 merveille! à peine le signe de la croix a-t-il été fait, qu'aus-
sitôt ce loup tout à l'heure si terrible ferme la guesde , s'arrête, et,
sur l'ordre de saint François , vient , doux comn)e un agneau . se cou-
cher à SOS pieds. Alors le saint lui dit : Frère loup, tu causes d'immenses
ravages dans celte contrée ; tu l'es rendu coupal)le de grands crimes , en
blessant et en faisant mourir les créatures de Dieu sans sa permission.
Tu ne l'es pas contenté de déchirer et de dévorer les animaux ; tu as
poussé l'audace juscju'à donner la mort à des hommes créés à l'image de
Dieu. Tu mérites, après tant de forfaiis , d'être traîné aux fourches
comme un brigand et un infâme homicide. Tout le monde crie et mur-
mure contre loi , et tu es un objet d'horreur pour tous les habitants de
la ville. Mais, je le veux , frère loup , tu vas te réconcilier avec eux , tu
ne te permettras plus de leur causer aucun tort, et ils te pardonne-
ront tous tes ravages, et ni eux, ni leurs chiens no le poursuivront
plus désormais. — A ces paroles , le loup témoigne , par toute son atti-
tude, par les mouvements de sa queue et de ses yeux , qu'il accepte les
conditions, et qu'il est disposé à les renqilir. Le saint ajouta : Frère
loup , puisque tu consens à faire la paix que je le propose, et à y de-
meurer fidèle , je le promets d'obtenir des habitants de Subbio que ja-
mais ils ne manqueront de fournir ce qui est nécessaire à ta subsistance,
et ainsi tu ne souffriras plus de cette faitn qui , je le sais bien , est la
cause de tout le mal qu'on le reproche. Mais, en reconnaissance de cette
faveur que je vais te procurer, je veux, frère loup, que tu me pro-
mettes de ne plus nuire désormais à personne, ni aux hommes, ni
même aux animaux ; me le promels-tu ? — Le loup , l)aissant la tête ,
donnai! entendre qu'il le promettait. Saint François ref)rit : Frère loup,
je veux pouvoir compter sur ta promesse ; j'exige donc que lu m'en
donnes un garant. Kt le saint présentant la main , le loup leva une de
SCS pattes de devant et l'y posa familièrement, donnant ainsi , autant
— ?58 —
qu'il le pouvait , un gage de sa fidélité. Le salut ne s'en tint pas encoie
là : Frère loup . dit-il , au nom de Jésus-Christ , je t'ordonne de me
suivre sur-le-champ. Viens, nous allons ratifier celle paix au nom de
Dieu. Et le loup, obiMSssant , suivit doux comme un agneau.
Les habitants de Subbio étaient fi'appés d'adaiiration à la vue d'un
prodige si étonnant; la nouvelle s'en répandit promptement dans toute
la ville, et l'on vit bientôt une foule de personnes de tout âge et de tout
sexe se presser sur la place pour voir le Iou[) qui suivait saint François.
Lorsque tous les habitants furent rassemblés, le saint se leva et se mit
à les prêcher. Il leur fit entendre cjue c'était en punition de leurs pé-
chés (pie Dieu leur avait envoyé les fléaux qui les consternaient; que,
du reste, la flamme de l'enfer fjui doit éternellement tourmenter les
damnés, était bien plus à craindre que la fuieur d un loup, qui, après
tout, ne pouvait tuer que le corps. Combien donc l'enfer devait-il être
terrible, puisque la gueule d'un pelit animal pouvait seule faire trem-
bler toute une multitude! 0 mes chers amis, ajouta-t~il, convertissez-
Vous donc, faites pénitence de vos j)échés, et Dieu vous délivrera, non-
seulement de la rage du loup dans celte vie, mais encore des flammes
de l'enfer, après voire mort. La prédication terminée, mes frères, dit
saint François, écoulez : Frère louj), (pie vous ^oyez ici. m'a promis de
Se réconcilier avec vous, et de ne plus vous nuire désormais en aucune
manière, et il m'a donné un gage de sa fidélité; promettez -lui donc aussi
de votre côté de lui fournir tout ce qui sera nécessaire à sa subsistance;
je me rends caution pour lui, et, je vous le garantis, sa fidélité dans la
paix qu'il va vous assurer sera iiniolable. Aussit(Jt tout le peuple s'é-
lantécriéd'unevoixunanime qu'il consentait à nourrir toujours le loup,
le saint se tourna vers l'animal, et lui dit : Frère loup, c'est maintenant
à toi de jiromellre l'observalion fidèle aux conditions de la paix; pro-
mets-tu désormais de ne plus nuire à personne, ni aux honunes, ni
même aux animaux? Le loup s'agenouilla, inclina la tète et fit entendre
au peuple, comme il le pouvait, et par son humble attitude et par les
mouvements de sa queue et de ses yeux, qu'il [)roinetlait d'être fidèle
au pacle. Frère loup, lui dit alors saint François, lu nj'as donné, hors
de la ville, un gage (Je ta fidélité, je demande que tu le renouvelles main-
tenant en présence de cette assemblée, et que tu attestes par là que lu
n'abuseras jamais de la promesse rpie j'ai faite en Ion nom, et de la cau-
tion (pje j'ai i)rise pour toi. Le loup leva de nouveau la patte droile de
de\aiit et la posa sur la main du saint. A cette vue, la joie et l'admira-
tion du |)euple furent à leur comble, la vénération dos habitants de
Subbio pour saint François, la nouveauté du nn'racle dont ils venaient
d'ôlre témoins, et le plaisir que leur procurait la paix promise par le
loup, cxcilèrent parmi eux un si vif cnlhousiasme, (pi'ils se mirent à
pousser vers le ciel des cris d'allégresse, louant et bénissant Dieu de
leur a\oir envoyé un saint qui, par ses mérites, les avait délivrés de la
fureur d'une bêle cruelle.
— 259 —
Le loup vécut eucoie deux ans dans Subbio ; il aJhiit familièrement
de porte en porte, entrant dans les maisons, sans faire aucun mal à
personne, et sans recevoir lui-même aucun mauvais traitement. Chacun
se faisait un plaisir de lui fournir ce qui était nécessaire pour sa nourri-
ture; et, quand il traversait la ville, jamais les chiens n'aboyaient après
lui. Enfin, deux ans après sa conversion, frère loup mourut, et les ha-
bitants de Subbio le regrettèrent vivement; car la vue de cet animal,
parcourant la ville avec la douceur d'un agneau, était pour eux un
souvenir qui leur rappelait la sainteté et les vertus de saint François.
SHàvU , éioih bie la mer !
Quand , sur l'azur des mers qui dorment en silence ,
Le joyeux gondolier conduit son frêle esquif,
Et chante doucement un hymne d'espérance,
Rêvant à ce qu'il aime et bravant le récif,
Aussi cahne que l'eau qui balance sa voile ,
Il ne craint point des vents l'impuissante fureur :
Car il voit dans le ciel , il voit la douce étoile
Qui lui sourit de loin conmie un phare sauveur.
Mais soudain l'Océan et mugit et bouillonne ;
La vague avec fracas s'élance jusqu'aux cieux ;
Le nautonier a vu la tempête qui tonne ;
Partout la nuit! partout la mort devant ses yeux !
Intrépide, il se lève.... et l'astre du rivage.
Comme un astre veillant près de l'enfant qui doi't,
Lui montre son front pur à travers un nuage :
C'est l'étoile !... 11 espère.... et sa nef enti-e au port.
Et nous , pauvres marins sur la mer de la vie ,
Quand les flots des péchés s'agitent sous nos pas ,
Belle étoile des mers , des matelots amie ,
Sans guide, sans appui , nous marchons au trépas.
Regarde les écueils que nous dresse le monde ;
Sur nos télés déjà mugit le vent du nord :
Doit-elle donc périr noire nef vagabonde ,
Lorsqu'à peine ; joyeuse , elle a pris son essor ?
Non, étoile riante ! étoile lutélaire!
Si sur nous ton regard , si propice et si doux ,
S'incline avec amour comme un regard de mère ,
Nous.braverons les flots conjurés contre nous.
— 260 —
Glisse donc , ô ma barque a la ^oilu de neige !
Vois , là-hduL l'appaiail un aslie prolecteur ;
Glisse paisiblement sur l'onde qui l'assiège ,
Et suis toujours l'étoile ! Elle mène au bonheur!
Auguste Ma JEUX.
Pen«»ées, niîi]iliue.«» , l'cflexious uiorales , |iigeiucnts
et pni'adox^es,
Recueillis de la couversuliou des tonteiiiporaius illustres, par un houuiie du moude (i).
Los vieilles gens aiment le repos , mais un repos distrait par de pe-
tites et vaines occupations, qu'ils sont loujoiïrs ingénieux à se créer :
le semblant d'action sert admirablement à leur persuader qu'ils tien-
nent encore à l'existence par des énergies \érilables. (Dlpuytuen. )
Il y a des jours où nous nous estin)ons davantage que de coutume ;
il sutlit pour cela quelquefois f|ue nous ayons fait une sottise.
De Feletz.]
La jalousie jette des complications et des péripéties dans l'amour,
qui serait un drame trop simple et trop peu émouvant sans elle.
(Lemeucikr.)
Les vieilles erreurs ont un suprême talent pour se rajeunir.
(De Bonald, )
Il n'est si chétif esprit cpii ne suit pei'suadé de la meilleure foi du
monde cpi'il faut une inleliigence peu commune pour bien sonder toute
la profondeur de ses pensées, et bien saisir toute la portée de ses pa-
roles. ( Laromiguièue.)
Il vient des trésors éternels dans la main qui fait l'aumône avec les
biens éphémères de ce monde. De Kavig.nan. )
Elre sujet à l'ennui , c'est maïqae qu'on a un pauvre esprit ou une
pauvre conscience. ( De Ijallancde. )
L'imagination domine chez les hommes. Ni la vérité n'a la puissance
de les convaincre , ni l'erreur n'est hiibile à les séduire, sans le secours
du palliéliciue et des images. C'est là une ob>er\alion dont malheureu-
sement les sopliisles savent trop bien faire leur profit, et dont les sages
ne savent pas assez tenir compte. (Artaud de Momor.)
Il y a de faux principes et des maximes pernicieuses que l'esprit et
l'éloquence niellent en crédit auprès du public ; comme il y n des mé-
chants et des fripons dont les beaux habits cl les belles manières font la
fortune. ; L'abbé CœLR.I
(l; Voir iiutre livraison du lo avril, p. ♦•27.
— 'Hy\ —
Il laul toutes les vertus pour faire un houuue véritaljleujent vertueux.
(Duc Mathieu de Mommouency. )
Avec beaucoup de philosophie, on méprise l'homme; avec un peu de
religion, on aime les hommes. Le christianisme, qui prêche l'amour du
prochain , vaut donc mieux que la farouche sagesse des philosophes,
( L'abbé Maury. )
Le génie le plus sur de luiMnème pèche toujours par quelques erreurs
et quelques contradictions ; il n'y a que la vertu (jui puisse se vanter
d'être tout d'une pièce. (De Momalembert. ;
Notre corps fait ombre à notre âme et ne lui permet pas de voir toute
la vérité; l'aiguille fait ombre sur un cadran, et l'empêche d'être à la
fois, sur tous les points de sa surface, frappé par les rayons du soleil.
( De Con>y. )
Pour que le vulgaire admire un homme, il n"est pas nécessaire qu'il
ait beaucoup de fond ; il suffit qu'il ait beaucoup de façade.
( Charles Nodier. )
Ce qui fait t[ue nous croyons bra%ementà notre franchise , c'est que
nous avons une foule (i"arrière-pcnsées dont nous ne nous sommes ja-
mais bien rendu compte. (De Ge>oude.)
Louis XIV" connut toute la vie par La Valliere , Monlespan et Main-
tenon. La passion , l'orgueil et la sagesse furent les trois belles vanités de
ce grand prince , qui fut comj>!et autant qu'un homme peut l'être.
( Lamartine. )
(10[{|îESP0?^l)ANCE ET NOUVELLES.
(.iiaiilîry , le '2 août iSïl.
M. l'abbé Mathieu, notre coassocié, nous écrit de province la lettre
suivante :
« MoNSiEun LE Directeur,
« Les confrères de la province où je suis pour quelr|ues jours, me di-
saient : Si vous aviez à publier tuainleiiant voire livre des Avertisse-
ments du ciel; vous le feriez cerfainemcnt bien dillérent de ce (|u'il est, et
vous en ivlranc-heriez beaucoup de choses?
('J'en retrancherais une seule chose, leui' répnndis-je; et j'en ajoute-
rais beaucoup d'autres. — Que relrancheriez-vous? — .Je retrancherais
ce que j'ai dit de la piétendue stigmatisée de Roanne, qui n'a été (|u'une
fourbe, aux supercheries et aux griu)aces de la(iuelle on s'est laissé
[)i-endre avec une facilité aveugle. Des persornies graves et vénérables
m'en avaient attesté des fails qui ne pouvaient qu'être surnaturels, el
— 262 —
les faits mêmes n'existaienl pas!'.! Je retrancherais cette page(l); mais
combien je pourrais en ajouter d'autres!
(' Bah! il n'en est plus question, me répondait-on en riant; les pro-
phéties sont tombées comme la stigmatisée de Roanne; vous voyez bien
que les récolles sont magnifiques... Qu'ajouteriez- vous donc, et que di-
l'iez-vous de vos prophéties et do vos apparitions?...
"Je ré[)ondais ceci : 1° Je dirais des propliélies, qu'elles n'étaient
que conditionnelles, et qu'un grand mouvement de retour s'étant mani-
festé parmi le peuple, pendant le jubilé, dans la plupart des diocèses de
France, le Seigneur, toujours bon et miséricordieux, a été touché et
nous a comblés de biens pour le mal qu'il voulait nous faire; car il me-
nace longtemps avant de frapper. D'ailleurs il voulait donner le temps à
VAssocialion des défenseurs du saint nuni de Dieu de s'établir, et il a pro-
mis qu'en faveur de cette association il pardonnerait encore une fois à la
France, tnais une fois seidement. Or, voilà l'Association établie d'une ma-
nière admirable. Espérons qu'elle portera des fruits abondants et qu'elle
attirera de nouveau les bénédictions du ciel sur la France.
« 2" Je dirais de l'apparition de la Salelte, qu'elle est maintenant con-
stante, et que Mgi- i'Evèque de Grenoble a enfin autorisé la célébration
de la sainte messe sur celle montagne, en attendant qu'il proclame la
vérité de l'apparition de la sainte Vierge, de celle de la fontaine mer-
veilleuse et des nouibreuses guérisons inirnculeuses opérées par l'eau de
cette fontaine. Je dirais des révélations faites à la pieuse religieuse de
Tours, par Notre-Seigneur Jésus-Christ, qu'elles ont reçu la consécra-
tion même du Saint-Siège, puisqu'il vient d'approuver solennellement,
et d'enrichir d'indulgences, l'Association qui était l'objet de ces révé-
lations ,2 .
" 3' J'ajouterais, enfin, à nîon livre les documents authentiques qui
attestent les faits dont je viens de [)arler, et donnerais les détails de
queUiues faits nouveaux qui bientôt étonneront la France. — .Ainsi, un
saint Prélaî, Mgr l'Evéciue de La Rochelle a fait le pèlerinage de la Sa-
leite, et, à son retour, après en avoir conféré avec son Eminence le Car-
dinal-Archevêque de Lyon, il a parlé de son pèlerinage dans deux
chaires de cette ville, à la grande édification des fidèles. — Ainsi,
Mgr l'Evêque de Grenoble s'est déterminé à la grande mesure" dont il
s'occupe, par suite de la guérison d'une maladie dont tout son diocèse
le savait atteint depuis plus de vingt ans, et c'est en buNant de l'eau de
la fontaine merveilleuse que le vénérable Pontife a clé gnéri, comme
tant d'autres. — En conséquence, cinquante messes seront célébrées sur
la montagne, le 19 septembre prochain, jour anniversaire de l'appari-
tion de la sainte Vierge, et l'on donnera la sainte communion aux nom-
breux pèlerins (ju'on y attend. Il y a plus de dix jours que vingt mille
(1) M. Mathieu a même déjà retrandic celle page. {Note du rédacteur.)
(ti) Ce n'est que d'une manière fort initirccti; que le Sainl-Sictî<' semble reconnaître l'au-
theulicitc de ces révelalioi.s. { Note du rédacteur.)
— 2(33 —
iiu uioiiis élaieut unuoucés à M. le curé de Corps. L'ou pense que le
nombre s'élèvera à soixante mille environ. M. l'abbé Combalût doit prê-
cher à celle foule pieuse...
« Mes confrères de celle province sont étonnés de tout ce que je leur
annonce, et ils me demandent si je parlerai de tout cela dans notre Re-
vue, la Voix de l'Eglise. J'espère ([ue.'e pourrai donner, en effet, dans le
^prochain nuniéro du 1'' septembre, les documents authentiques qui at-
testent ces faits; je les ai déjà en ma possession. J'espèie même pouvoir
y ajouter quelque chose de VJnstruction pastorale de Mgr de Langres, au
sujet de I'Archiconfrérie des réparations des blasphèmes et des riolations
du saint Jour de Dimanche, iilre sous lequel V Association des défenseurs
du saint nom de Dieu est instilut'^e par le Saint-Siège (I), à Saint-Uizier,
paroisse de Lanoue. au diocèse de Langres, ou Ton peut des maintenant
écrire pour s'agréger. 'M. le curé de Lanoue en est le directeur. On est
prié d'affranchir.'
<< Voila , Monsieur le direcleui', ce que je me propose de publier dans
le prochain numéro de la Voix de l'Eglise , qui s'est déjà faite comme
l'organe de ces grandes nouvelles. Mais, pour ne pas priver plus long-
temps notre pieux public de ces édilianles nouvelles, je vous envoie
cette letlie avec pi'ière de la publier dans le numéro de la Lecture qui
va paraître.
« Agréez , Monsieur et ami , etc.
« L'abbé Mathieu. »
Le rédacteur en chef et unique dune Revue qui s'olTubie fastueuscinent du (ilre
de catholique , et dont nous parions dans notre précédente livraison, p. 212, a
jugé plus comniode de dénoncer de nouveau son curé , que de nous répondre ,
comme nous le iisi conseillions. Le pieux cl vénérable Prélat avec lequel nous avons
eu Thonneur de nous entretenir de vive voix de cette affaire , apprécie à sa juste
valeur , rn homme d'esprit qu'il est, le proiédé si indélicat de notre honnèle jour-
naliste. Tout le monde sera étonné , en etTet , de le voir accuser dans l'ombre un
prêtre innocent, et n'avoii pas le coiiraye de rép;)ndrc aux coupables auteurs de
la médisance. Quand on est [troprictaire et rvdacleur en chef <ïuue Pic^ue, ou ne
devrait pas avoir besoin , pour se détendre, de recourir à l'autorité d'un l-Ncque
qui a bien autre chose à faire que de contenter les petites passions d'un journaliste.
Ce sont là des choses qu'un homme (jui se dit catholique et que nous croyons tel ,
dorait comprendre.
— Ln amateur de usantes, M. l'abbé de C..., \ient d'obtenir de semis une rose
remarquable par sa beauté et son parfum. Présentée à l'une des dernières séances
de la Société d'Iiorlicullure Nantaise, mention en a été faite au procés-\erbal. C'est
une conquête nouvelle, dont ne peuvent que s'applaudir bs horticulteurs de Nantes.
Elle est appelée à (igurcr au premier rang de leur colleciion. On lui a donné le nom
ds Comte de Chambord. 'L'Abeille de la Vienne.)
— Nous avons dit un mot, dans le dernier nuniéro de la l'oi.L de l'Eglise, de la
manière inconvenante et passionnée avec laque. le le Rappel parle du vénérable chef
(I) JIjir. l'Evéqui; de Langres vient de recevoir de Koiiic les brefs nécessaires pour
l'iustilulioii canonique de celle- .Vreliic nfrérie, qui esl enrichie de plusieurs indulgences
plénièrcs. Soie du rédacteur. )
— 204 —
du diocèse de l'aiis. Dans la livraison de ic mois, ceUe Re\iie articule, avec un sanj;-
froid et une perfidie incroyables, des faits qui seraient de nature à nuire à la considc-
raiion et au respect dont jouit à juste titre le digne et savant Prélat; mais, comme
celte Revue n'est d'aucune influence dans la presse, et qu'elle n'agit ainsi que par
une lâche vengeance, nous nous contenterons de dire que nous savons, avec cer-
titude, que tous les faits qu'elle avance sont faux et conlrouvés. S'il en est besoin,
nous en donnerons la preuve dans îa Yoix de l'Eglise.
— On lit dans V Union suisse :
« Le 26 juillet , les dix paroisses du décanal allemand du canton de Fribourg se
rendirent processionnellement , les curés à leur tèle , à la cbapelled'Obermontnach,
dédiée à la sainte Vierge, pour implorer la protection de celte puissante reine des
cieux sur notre patrie. M. Bertschy, Irés-révérend doyen et curé de Guin , prononça
un touillant discours analoi:ue aux cirronslanccs où, exposant la situation présente
de la patrie et les mailieurs q-.ie lui préparent des hommes aveuglés et pervers, il
fît voir ce que peut attendre du ciel un peuple religieux qui l'invoque avec foi et
confiance
« Ce discours , dans lequel le zélé prédicateur s'est surpassé Inimème, fit une
iinprcssion difluilc à décjirc sur cet immense auditoire, qui était d'environ 7,000
personnes. Ce bon peuple , qui déjà , dans les derniers événements de janvier, a
donné des preuves si éclatantes de son attachement à la religion , à ia patrie cl au
gouvernement , retourna ensuite dans ses foyers avec le même ordre et le même re-
cueillement, mais plein d'une nouvelle confiance en la protection da ciel , décide à
ne reculer devant aucun sacrifice i)our la défense de son indépcndan'e civile et reli-
gieuse, et animé de cette sainte joie et de ce courage inébranlable que donnent la
conviction du droit cl de fassistance céleste.
«Partout les prières se font régulièrement dans les familles; les hommes prépa-
rent de plus en plus les moyens de défense ; les femmes rivalisent d'activité avec
les hommes, et les conversations, à la fois guerrières et religieuses, rappellent
ces paroles du livre I des Machabées, chapitre 3 : « Il est aisé avec peu de gens d'en
battre beaucoup ; et , quand le Dieu du ciel veut sauver, il n'y a point de dilTérence
entre un grand et un petit nombre; car la victoire ne dépend point de la grandeur
des armées, mais c'est du ciel que vient toute la forte. Ils marclicnl contre nous
avec une multitude de gens orgueilleux et insolents poumons perdre avec nos fem-
mes et nos enfants, et pour s'enrichir de nos dépouilles. Mois, pour nous, nous
combattrons pour notre vie et pour notre loi. El le Seigneur brisera lui-même tous
leurs efforts devant nous , c'est pourquoi vous ne les craignez point. »
Le sanctuaire de Noire-Dame de Celles (Ariége), qui, isole sur la montagne,
demeure fermé pendant la plus grande pariie de l'année , a été ouvert à la dévotion
des fidèles le 2<) juillet, jour de la fête de sainte Anne. Ce jour-la , d'ordinaire,
foule la population des environs, ayant à sa tête le zélé pasteur, gravit en proces-
sion la penic escarpée , et inaugure, par des chants pieux et une messe solennelle,
les pieux pèlerinages de chaque année. La chapelle demeure ainsi ouverte jusqu'au
dimanche après la Toussaint ; durant cet intervalle, tous les dimanches, souvent
même dans la semaine, une messe maiinale y est célébrée. De tout temps, la pro-
tection si)écialé que Marie se plaît à accorder à ceux qui l'y invoquent a attiré dans
cette chapelle , pendant les trois mois qu'elle demeure ouverte, un nombre infini de
personnes [lieuses, venues, soit des en\ irons, soit même des pays éloignés; de
tout temps , ce zèle des enfants de Marie a été le même, il ne s'est jamais ralenti.
C'est un résultat touchant, que nous nous plaisons à constater et à faire connaître à
ceux qui tiennent encore aux liens de la religion au milieu de nos jours mauvais
dindilTérence religieuse et de démoralisation sociale. ( Réveil du Midi. )
liiiininierie cathol\(iue d'A. SUIOU et DESQUEKS , rue des Noyers, 37.
LA LECTURE.
DES LIBERTÉS DE L'ÉGLISE GALLICANE.
CINQUIÈME ARTICLE (1).
Réflexlong générales sur les quatre articles^ — JSort qu'ils ont subi à
différentes époques.
La Déclaration de 1682 a trois objets , dit le Cardinal Litta , dont
nous emprunterons quelquefois les sages réflexions {Lettres sur les quatre
articles] : 1° de garantir la souveraineté temporelle contre les prétendues
entreprises des Papes; 2" de rabaisser l'autorité spirituelle du Pape dans
ce qui concerne le gouvernement de TEglise ; 3° de détruire la croyance
à peu près générale dans la chrétienté, et en France même la plus com-
mune à celte époque , par rapport à l'infaillibilité du Pape , lorsqu'il
prononce son jugement en matière de foi. Or, y avait-il une grande né-
cessité , ou une grande utilité pour l'Eglise universelle , ou pour
l'Eglise de France en particulier , que les Evéques français tranchassent
ces diverses questions ?
1 ° On n'avait rien déclaré ei publié sur le premier article, dans les temps
mêmes où existaient les malheureuses contestations entre le sacerdoce et
l'empire. Quelle nécessité de le faire sous le Pontificat si doux d'Inno-
cent XI, et le règne si puissant de Louis XIV? La couronne de France,
alors, était-elle menacée? Avait-on à craindre quelque entreprise de la
part du Pape, sur le temporel des Princes? Rien de tout cela. Par con-
séquent, la Déclaration n'était d'aucune nécessité. Aurait-elle été ce-
pendant utile? Pas le moins du monde. Elle devenait, au contraire, un
brandon de discorde et de scandale ; elle semait dans le cœur des Princes
un germe funeste de detiance contre les Papes : ce qui ne pouvait qu'être
très-pernicieux à l'Église. Les autres cours recevaient, par cet exemple,
un avertissement indirect de se tenir en garde contre les entreprises
supposées du Saint-Siège; les hérétiques et les schismatiques y trou-
vaient un appui a leurs préjugés, à leurs calomnies et à leurs outrages,
(1) Voir le commencenunl de ret article dans le précédent numéro, p. 233.
L 1o SEPTEMBRE 1847. 10
— 266 —
contre la Chaire de saint Pierre : appui d'autant plus redoutable que
c'étaient des Évêques qui l'établissaient. Les fidèles eux-mêmes devaient
en ressentir les malheureux résultats, par un affaiblissement du respect,
de la confiance et de la soumission qu'ils étaient pourtant tenus d'avoir
pour le chef de l'Église.
2" L'exercice de l'autorité spirituelle du Pape ne présentait aucun
abus qui put offrir un motif raisonnable de la restreindre ou de la ra-
baisser. Alors même qu'on aurait eu quelque raison plausible de le
faire, con)ment ne sentait-on pas que les coups que l'on porte à cette
autorité sainte retombent toujours sur l'Éylise même? Les Évêques de
France devaient-ils méconnaître les intérêts sacrés de l'Epouse de Jésus-
Chrisl? Devaient-ils ouvrir^ comme ils l'ont fait, un vaste champ à la
rébellion des esprits indociles qui sont, en effet, venus chercher dans la
Déclaration un abri protecteur contre les foudres qui les menaçaient ou
les atteignaient?
3° Etait-il nécessaire de détruire la croyance à l'infaillibilité du
Pape? Une seule des décisions pontificales a-t-elle jamais donné lieu aux
erreurs qui se sont introduites dans l'Église? Non. Mais, dès lors^
quand des Evêques auraient été compétents pour prononcer sur cette
question^ quel avantage en revenail-il, sinon d'ouvrir à tous les no\a-
teurs qui voudraient troubler l'Eglise , une source inépuisable de dis-
putes? Ne devait-on pas prévoir ce que l'expérience n'a que trop
montré depuis?
Quand Bossuet eut rédigé la Déclaration, les Evêques qui avaient
formé l'assemblée, suppUèren!: le roi de la faire publier, comme la
doctrine du Clergé de France, et comme une loi d'Etat, qui devait être
soutenue par tous ceux qui aspiraient aux grades de théologie.
Le Pape Innocent XI ne tarda pas à manisfester son mécontente-
ment et sa désapprobation. Il adressa des plaintes aux Evêques ; il cassa,
il aimulla, il improuva tous les actes de l'assemblée. Son successeur,
Alexandre VllI , en fit autant; et, pendant plus de dix ans, les Papes
refusèrent les Bulles d'institution à tous ceux qui, étant nonmiés à des
évêchés. s'étaient trouvés dans l'assend^lée, et avaient signé la Décla-
ration. Enfin, sous Innocent XII ^ en 1693, ce diflcrend fut accommodé ,
moyennant deux lettres écrites au Pape : l'une, dans le mois d'oùt 1693,
par les Evoques nommés, dont je viens de parler, l'autre, par Louis XIV,
dans le mois suivant. Fleury nous apprend {Nouveaux opuscules,
p. 167), que la lettre des Evêques nommés avait été soumise à Bos-
suet (jui en avait approuvé la rédaction, et M. Emery ajoute [Jbid. 169)
que c'était Bossuet lui-même qui en avait tracé le plan. J'en donne ici
la traduction littérale :
« Très-Sainl-Père ,
« Prosternés aux pieds de Votre Béatitude, nous professons et décla-
« rous que, du fond do notre cœur, nous sonmies affectés douloureuse-
— iiil —
« meut et au-dessiis de loul co qu'on peut dire, de tout ce qui s'est fait
« dans l'assemblée du Clergé , et qui a souverainement déplu à Votre
« Sainteté, et à ses prédécess.eurs: qu'ainsi, tout ce qui, dans cette
« même assemblée , a pu être censé décrété sur la puissance ecclésins-
« tique et sur l'autorité pontificale, nous le tenons, et déclarons qu'on
« doit le tenir, pour non décrété. Nous tenons également pour non dé-
« crété, ce qui a pu être censé délibéré au préjudice des droits des
« églises (^dans l'affaire de la Bégaie) : car noire intention n'a pas été de
« rien décider, ni de porter préjudice auxdit^s églises. »
Il ne faut pas perdre de vue que la cour fut instruite de l'envoi de
cette lettre, ainsi que les principaux Prélats de France qui se trou-
vaient alors à Paris.
Louis XIV, de sou coté, écrivit de sa main au même Pontife, le
14 septembre 1693, la lettre suivante :
« Très-Saint-Père ,
« J'ai beaucoup espéré de l'exaltation de Votre Sainteté au Pontificat,
<< pour les avantages de l'Eglise et de l'avancement de notre sainte re-
« ligion. J'en éprouve présentement les effets avec bien de la joie, dans
« tout ce que Sa Béititude fait de grand et d'avantageux pour le bien de
« l'une et de l'autre. Cela redouble en moi mon respect filial envers
« Votre Béatitude. Comme je cherche de lui faire conni\aître, par les
« plus fortes preuves que j'en puis donner, je suis bien aise aussi de
« faire savoir à Votre Sainteté que j'ai donné les ordres nécessaires
« pour que les choses contenues dans mon édil du 22 mars 1682, lou-
« chant la Déclaration faite par le Clergé de France, à quoi les conjonc-
(1 tures passées m'avaient obligé, ne soient pus observées; et que, dé-
« sirant que non-seulement Votre Sainteté soit informée de mes senli-
ft menls, mais encore que tout le monde connaisse, par une marque
<( particulière, la vénération que j'ai pour ses grandes et saintes qua-
« lités , je ne doute pas que Votre Béatitude n'y réponde par toutes les
« démonstrations, envers moi, de son affection paternelle. Je prie Dieu
« cependant qu'il conserve Votre Sainteté plusieurs années au régime
" et au gouvernement de son Kglise. Ecrit à Versailles le 14 sep-
« tembre 1693. »
Je ne m'arrête point au style de cette lettre : elle a dû être écrite
avec précipitation , et très-probablement avec une certaine gêne; car
il en coûte, surtout à un roi, de revenir sur une mesure de la nature
de l'édit précité. Du reste, on ne peut se tromper sur le désir qu'avait
Louis XIV de contenter Innocent XII, et de lui donner pleine et entière
satisfaction pour le passé. Nous lui ferions injure, ainsi qu'aux Evêques
nommés, si nous doutions de la sincérité de leurs lettres. Ecoulons ce
que dit la-dessus le chancelier d'AguesseaU; au XIIF volume de ses
œuvres. « La lettre de Louis XIV fut le sceau de l'accommodement entre
« la cour de Rome et le Clergé de France; et, conformément à l'cnga-
— 268 —
« gemènt qu'elle contenait, sa Majesté ne fit plus observer l'édit du mois
« de mars 1682, qui obligeait tous ceux qui voulaient parvenir aux
« grades, de soutenir la Déclaration du Clergé. »
Ainsi, la Déclaration n'a plus de force, ni da côté des Prélats qui
l'avaient publiée, ni du côté de Louis XLV qui en avait révoqué l'édit.
Quant à Bossuet, nous avons vu ailleurs en quels termes il répudiait
la Déclaration, et lui donnait un congé presque ignominieux : Abeat
ergo Dedaratio quù Ubuerit! non enim eam, quod sœpè pro^teri juvul,
tutandam hic suscipimits. Je ne parle pas de la réprobation dont l'a
flétrie le Saint-Siège, dans la personne d'Innocent XI, d'Alexandre Vill,
d'Innocent Xil et de Pie VI, d'iairaorteile mémoire.
Puis-je maintenant, sans imprudence et sans blesser ma conscience
de chrétien, adhérer à une pièce qui , abhorrée par les Vicaires de
Jésus-Christ, a été mise au rebut par ceux mêmes qui Pavai ent rédigée
et fait proclamer, par ceux qui étaient les plus intéressés, au nom de
l'honneur, à la soutenir?
Je sais qu'après la mort de Louis XIV, ou a recommencé à se pré-
valoir de son édit, et qu'on a voulu remettre en vigueur la Déclara-
lion. Mais, outre que c'était reprendre ce que d'autres avaient Nomi :
ce qui annonce une famine de désespéré, on ne saurait disconvenir qu'il
y ait eu, dans cette conduite, une criante déloyauté. Les mêmes rai-
sons qui avaient fait répudier et anéantir ce qui s'était fait en 1682,
n'existaient-elles plus après la mort de Louis XIV?
On a caché tant que l'on a pu la révocetion des actes de l'assemblée :
les parlements ont toujours eu à cœur de les faire revivre. Que leur
importait le chagrin qu'en éprouveraient les Souverains-Pontifes?
C'eût été là précisément, pour ces cours rivales, un motif de revenir à
un passé déplorable.
Une Révolution sans exemple bouleversa l'Eglise de France plus d'un
siècle après la Déclaration qui en avait posé les principes anarchiques.
Après quelques années d'une tourmente épouvantable, la nécesssité de
rétablir et de reconstituer la société s'est fait sentir. Mais il n'y avait pas
de moyen d'y parvenir sans l'intervention du Sainl-Siége. Mfiis, de son
côté, le Saint-Siège était incapable d'arriver à aucun résultat, sans re-
courir à une mesure extrême, seul remèdo capable de fermer les plaies
de l'Eglise de France. Cette mesure, ce remède devaient renverser, dans
la base fondamentale, la Déclaration de 1682. C'est Bonaparte lui-même
qui demanda que le Saint-Siège apostolique fît usage de la plénitude de
sa puissance sur les choses spirituelles, en s' élevant au-dessus des canons
dictés par l'Esprit de Dieu , et en se montrant supérieur à toutes les règles ,
à toutes les comtitutions reçues dans le royaume : règles et constitutions que
la Déclaration avait pi'oclamées inébranlable f. Malheur au téméraire qui
eût osé o{)poser la Déclaration à la volonté du jnemier consul! Celui-ci
ne se serait pas contenté de lui répondre avec Bossuet : Abeat Dedaratio
quù libueritl 11 aurait envoyé le réclamant en prison ou en exil; et il l'a
— 269 —
fait effectivement en plus d'une circonstance. C'est que la simple raison
l'aurait convaincu de ce qu'une étude approfondie avait fait dire au docle
Thoinassin : f. Rien n'est plus conforme aux canons que la violation des
« canons, qui se fait pour un plus grand bien que l'observation même
« des canons {Discipline de l'Eglise, partie IV, liv. II, ch. 68, n'^ 6). »
f< En effet, dit M. Emery, nous avons absolument besoin de ce prin-
« cipe, quand il s'agit de défendre le dernier Concordat, et de faire re-
« garder comme légitimes tous les cbancemenls qui ont élé fuifsdans FE-
« glise de France. Car, il est très-vrai que ce que nous appelons nos li-
f< bertés, y répugnait absolument, et qu'elles ont élé ouvertement violées
c< dans leurs articles principaux, et ceux mêmes que nous regardons avec
('justice comme étant les mieux fondés. Par un seul acte, tous les Evè-
« chés ont été supprimés : ceux mêmes dont rétablissement était aussi
f< ancien que le christianisme dans les Gaules. D'autres ont été créés,
« sans aucun égard aux anciennes limites. Tous les Evêques ont été dé-
« pouiliés de leurs Evêchés, sans aucun délit de leur part, sans aucune
« forme de procès. Il est \rai qu'on a commencé par demander leur dé-
« mission, et que plusieurs l'ont accordée; mais cette démission même
« a-t-elle élé, de la part de tous ces derniers, bien constamment et bien
« pleinement volontaire, puiscju'en la demandant, on donnait clairement
« à entendre que, si elle était reiusée, ou n'irait pas moins en avant ? Tous
« les chapitres , toutes les abbayes, tous les prieurés, tous les béné-
« fices , toutes les fondations , sans distinction et sans exception , ont élé
«anéantis; tous les biens ecclésiastiques ont élé irrévocablement cé-
« dés, etc.
f< On ose dire que les Papes qui ont porté le plus loin leur autorité, et,
«en général, tous les Papes, n'ont point fait, dans la suite des siècles, de
«changements, de coups d'autorité aussi grands, aussi importants que
«ceux qui ont été fiiils, en un moment, par Pie VII. Nous croyons son
tf opération très légitime; il est bien nécessaire de le croire : autrement
«combien Tiudrail-il reconnaître aujourd'hui , dans l'Eglise de France,
« d'Evéques sans titre et de ministres sans pouvoirs! Mais cette opera-
« lion ne peut être légitime; qu'autant que le Pape avait l'autorité, le
« droit de la fiiire. El, pour établir qu'il avait cette autorité, il est néces-
« saire de dire avec M. Fleury que, dans cerlaines circonstances, son
« autorité est souveraine, et s'élève au-dessus de tout.
c( Ainsi le gouvernement français qui, souvent, a cru devoir s'oppo-
wser à l'extension de l'autorité des Papes, aujourd'hui, pour justifier et
« maintenir les changements dans l'ordre ecclésiastique qu'il a désirés,
« et qui ont été faits à sa sollicitation, a besoin de supposer, et doit re-
« connaître, que la puissance du Pape, dans certaines circonstances, a la
« plus grande étendue [Corrections et additions pour les nouveaux opus-
« rtilesde Fleurij). »
Toutes ces réflexions sont d'une sagesse et d'une vérité frappantes. La
France a béni le Concordat: toutes les nations catholiques y ont applaudi;
— ÛH) —
le petit nombre de dissidents qui se sont obstinés à le rejeter, ont été mis
au rang des schismatiques. Convenons donc que la Déclaration, surtout
par rapport à son troisième article, s'est vue frappée d'un coup mortel.
Mais admirons, en même tenjps, la vicissitude des pensées des iiommes
du siècle, l'inconstance de leurs jugements, l'inconséquence de leurs pro-
cédés, quand ils ont la prétention de se faire les arbitres des choses spi-
rituelles, qui ne sont et ne sauraient jamais cire de leur ressort! Bona-
parte était entouré de juristes tout imbus des idées parlementaires ,
beaux diseurs, à foi plus qu"équi\oque, qui avaient pardonné a la Révo-
lution ses plus grandes énormités, parce que, selon leurs désirs, elle avait
humilié l'Eglise et son chef. Ils craignirent bientôt plus encore que la Ré-
volution même, l'aurore d'une situation nouvelle qui rendait à l'Eglise
son ancienne liberté, et au Pape son autorité sacrée. S'ils n'osèrent pas
dévoiler ouvertement ces appréhensions antichrétiennes, ils firent sonner
bien haut le non du grand Bossuet, aux oreilles du grand guerrier. Bos-
suet ne s'était-il pas montré le plus ferme défenseur lie la puissance tem-
porelle, contre les tendances romaines qui, tôt ou tard, pourraient l'af-
faiblir ou même la détrôner. Le grand BossuetI C'est à lui que Ton était
redevable des quatre articles! Les quatre articles! Abrégé des quatre
Evangiles de l'autorité séculière. Qu'est-ce que c'est que ces quatre ar-
ticles':* Le futur empereur ne les connaît pas : il se les fait expliquer; il
en est ravi ; il consent, pour un moment, à n'être pas un nouveau Cbar-
lemagne, pour revêtir le personnage de Louis XIV. On ne lui dit pas que
Louis XIV a révoqué son édit , el anéanti la Déclaration : peut-être ne
voudiail-il plus de cette pièce de rebut; on lui dit seulement que les
quatre articles sont un chef-d'œu\ re. Le voilà à cheval sur les quatre ar-
ticles : ce sont ses expressions. Un premier consul à cheval sur quatre ar-
ticles! 11 faut que le ridicule marche toujours a\ecce malencontreux su-
jet. La première fois qu'on lui fit lire ce travail du grand Bossuet. il dut
être bien surpris; mais tout était sérieux autour de lui; il se prescrivit
d'être sérieux lui-même, quoique jusqu'ici les noms de libertés, de ca-
nons , de décrets , de constitutions lui eussent présenté un tout autre
sens.
Quoi qu'il en soit, si Louis le Grand, avec ses trente deux Evêques, n'a
pu faire proclamer que (juatre articles organiques , le premier consul
n'aura pas besoin d'E\éc|nes pour en f.iire proclamer soixante-dix-sept,
le 18 germinal an X. Il sera , sans doute, aussi à cheval sur eux. On les
publiera sous le nom de Convention, quoiqu'une convention suppose plu-
sieurs parties contractantes, et qu'ici une seule partie fasse la loi, et con-
vienne avec elle-même de la faire exécuter. Dans cette convention d'un
nouveau genre, on mentionnera [art. 6) comme un attentat l'infraction
des règles consacrées par les canons }rçus en France, et contre les libertés,
les franchises et les coutumes de lEglise gallicane ; et l'on retrouvera
partout cette infraction dans la pièce curieuse qui menace de la
])unir.
— 271 —
Il est bien temps que je laisse un peu respirer le lecteur, et que je res-
pire moi-même, apros l'avoir promené dans ce vaste champ de bizar-
reries.
... Quid nos, dura, refugimus
il::ias? Quid iDlactuqi nerasli
Liquimus? Horat. Od. XXIX.
L'abbé *^, ancien vicaire général.
VOLTAIRE ET FRÉDÉRIC
(I)
Nous en sommes restés à cinq petits vers de Voltaire , qui procla-
maient sans façon le présomptif do Prusse , âgé de vingt-cinq ans , génie
immortel. Continuons.
FRÉDÉRIC.
t« Non content d'avoir surpassé tous les auteurs qui vous ont pix-
cédé par l'élégance, la beauté et Vutilité de vos ouvrages , vous voulez
encore les surpasser par le nombre. »
C'est la troisième fois que l'auteur de l'insipide Henriade^ de quelques
comédies de troisième ordre, de tragédies assez généralement médiocres,
d'élucubralions philosophiques indignes d'un homme grave , et de
raille pantalonnades cyniques dont rougirait toute intelligence honnête,
s'entend chanter ce Glo)-ia iaexcehis par le royal idolâtre de Berlin.
« Cette lettre s'adresse à un exemple de vertu. «
K. B. L'exemple de vertu en question s'amusait à la même époque ,
en 1737, a vouloir persuader au genre huujain que le poète J.-B. Rous-
seau avait mérité les galères, pour n'avoir point fait chorus avec les
adorateurs de son génie.
« J'apprends plus jiar vos doutes que par tout ce que le divin
Aristote , le sage Platon et l'incomparable Descartes ont aflirmé si légè-
rement. »
Les doutes de Voltaire allaient souvent jusqu'à lui faire mettre en
question l'immortalité de l'âme. Voila ce qu'il est bon de rappeler au
lecteur , pour qu'il puisse apprécier la salutaire profondeur de ces
doutes sublimes dont Frédéric faisait si grands cas.
« Votre fièvre m'inquiète et m'alarme beaucoup; je crains de
perdre sohim hominem, mon maître qui m'instruit et me guide ; je crains
avec raison de perdre un homme qui vaut seicl plus que toute sa na-
tion. >y
On conçoit les inquiétudes de l'illustre étranger; en effet, M. de Vol-
taire mort, qui donc eu France aurait pu lui écrire : Regardez-moi ,
(1) Yoii- notre livraison du 15 août, p. 246.
— 27i —
Monseigneur, comme le sujet le plus attaché que vous ayez , car je n'ai
point et ne veut point avoir d'autre maître !
" La nature, à force de travailler , devient plus habile ; elle a
f jrmé votre cerveau de tous les bons originaux qu'elle a faits en tous les
siècles. 11 est à craindre qu elle se contente de n'avoir fait que ce chef-
d'œuvre, »
Quand un homme a une si haute opinion d'un autre homme, il est
tout naturel que , passant de la prose à la poésie , il lui envoie le ma-
drigal que voici :
«Ah! si le sort cruel veut attaquer ta vie,
Si pour jamais , enfln , il faul nous séparer,
Ta mort de mon trépas serait dans peu suivie;
Mais non , ce coup affreux peut encore se parer :
Pour servir l'univers , pour servir Emilie (1) ,
Pour conserver tes jours , c'est à moi d'expirer. »
El dites maintenant si les espris forts ne sont point passés maîtres en
bigoterie païenne et en sentimentalisme niais.
VOLTAIRE.
« Vous avez tout ce qui manquait à ce grand homme (au czar
Pierre I").»
« Nous étions faits pour être vos sujets. »
Bis ! bis ! bis !
FRÉDÉRIC.
« Votre âme devrait être immortelle , afin que Dieu put être le
rénumérateur de vos vertus. Le ciel vous a donné des gnges d'une pré-
dilection si marquée, qu^en cas d'un avenir,] ose vous répondre de votre
félicité éternelle. »
Les philosophes ne s'entendent pas mieux que cela en plaisanteries
sacrilèges.
VOLTAIRE.
a Monseigneur, vous êtes adoré en France; on vous y regarde
comme le jeune Saloinoii du Nord. Encore une fois, c'est bien dommage
pour 710US que vous soyez- né pour régner ailleurs. »
On connaît l'antique devise des chevaliers français : Mon Dieu , mon
Roi , ma Dame. Quand il arrivait à M. de Voltaire de répéter cette de-
vise , il devait assurément d'abord se regarder lui-même , et ensuite ,
successivement, tourner ses regards du côté du roi de Prusse et du côté
d'Emilie.
FRÉDÉRIC,
« Ton âme , de tout temps à la vertu nourrie ,
Cherche ses aliments dans la philosophie ,
El sait l'art d'enchaîner tous ces tyrans fougueux
(2) La marquise du Cliàtelet , pimbêche philosophe , la seule iliviiiitc que Voltaire ait
jamais adorée.
~ 273 —
Qui déchirent les cœurs des humains malheureux.
Tranquille au haut des deux, où nul mortel t'égale,
La vie est à les yeux comme une terre australe. »
Voltaire avait si bien l'art d'enchaîner les tyrans fougueux qui déchirent
les cœurs des humains malheureux , que toute sa vieil ne cessa pas une
minute de grincer des dents , de distiller de la bile , de se rouler dans
d'épileptiques colères. Son agonie , répétition amplifiée des fureurs
d'Oreste, cotnme disait le docteur ïronchinj fut le dernier acte de toute
une carrière de démon enragé.
« Vous avez ravi à Virgile la gloire du poëme épique, à Corneille
celle du théâtre; vous en faites autant à présent aux Epîtres de Des-
préaux. Il faut avouer que vous êtes un terrible homme! C'est là cette
monarchie que Nabuchodonosor vit en rêve et qui engloutit toutes celles
qui l'avaient précédée. »
Ma foi, il n'y a rien à dire à cela ; il faut tirer l'échelle.... Non-seu-
lement la tirer, mais la casser et en jeter les morceaux au feu. Après
un pareil Te Deum , ce qui suit va paraître bien médiocre.
« Mérope ne sort point de mes mains.... Je la préfère à toutes les
pièces qui ont paru en France hormis la 3fort de César.
« La Henriade , \e Brutus , la Mort de César, sont si parfaits que
ce n'est pas une petite difficulté de ne rien faire de moindre.
« Je souhaiterais que votre plume eût composé tous les ouvrages
qui sont faits et qui peuvent être de quelque instruction : ce serait le
moyen de profiter et de tirer utilité de la lecture. »
Ce dernier alinéa est pourtant fort joli, on en conviendra : il eût été
curieux , en effet , et bien profitable au genre humain que l'auteur de
V Essai sur les Mœurs des Nations et du Dictionnaire philosophique , eût,
à la place de ce petit Bossuet, qui n'était qu'un jésuite , composé le Dis-
cours sur r Histoire universelle. Mais, ouvrez bien les oreilles, voici un
trait qui est du dernier beau , du dernier spirituel.
« S'il y a quelque chose dont je puisse me persuader, c'est qu'il
y a un Dieu adorable dans le ciel , et un Voltaire presque aussi aimable
à Cirey. »
Peste ! je trouve \e presque bien modeste tout de même. Presque ! al-
lons donc , jeune prince, vous auriez dû changer ce mot et le renj-
placer par autant ou par beaucoup plus. Trêve d'ironie ; soyons franc
0 le petit n)isérable prince impie , qui se fait ainsi le courtisan à plat
ventre d'un philosophe sacrilège, jusqu'à tenter de lui donner Dieu pour
terme de comparaison !
VOLTAIRE.
« Je compte vous présenter bientôt un autre tribut de bagatelles
poétiques , car je me tiens comptable de mon temps à mon véritable
souverain. »
— 274 —
Encore! J'ai bien envie, en vérité, de m'écrier, en parodiant un vers
fameux :
Ne sois pas si Prussien , ou je cesse d'écrire !
FRÉDÉRIC.
« Vous seul , monsieur, me faites aimer votre nation. Je chérirai
tendrement les habitants de Cirey, tandis que je ferai la guerre aux
Français. »
Si un Frédéric quelconque m'avait fait un semblable compliment ,
je — mais je ne suis pas philosophe.
VOLTAIRE.
« J'espère que je boirai avec lui (le duc d'Aremberg) à la santé
de mon cher souverain , du vrai maître de mon âme , dont je suis réel-
lement plus le sujet que du roi sous lequel je suis né. )>
A la bonne heure! la déclaration est plus catégoriquement lâchée que
jamais. Est-ce clair? Or, en ce temps-là. Frédéric avait maille à partir
avec les Français sur les champs de bataille; et, bien entendu, M. de
Voltaire, auteur de la phrase plus haut soulignée, était incapable de
faire des vœux pour le triomphe de ses compatriotes.
« Vous aurez , dit-il à son correspondant, vous aurez le double
plaisir de nous vaincre et de nous plaire, o
Parfait !
FRÉDÉRIC.
« Je vous prie instamment de continuer W Siècle de Louis XIV.
Jamais l'Europe n'aura vu de pareille histoire , et j'ose vous assurer
qu'on n'a pas même ridée d'un ouvrage aussi parfait que celui que vous
avez commencé.
« Non , il ne peut y avoir qu'un Dieu et qu'un Voltaire dans la
nature!!!... 11 est impossible que cette nature , si féconde d'ailleurs,
recopie son ouvrage, pour reproduire votre semblable. »
J'en demande bien pardon aux mânes du grand Frédéric , mais voilà
du nefas première qualité.
« Vous êtes tous les deux (avec Thériot) de ces gens admirables
et uniques dans leurs espèces, et qui augmentez chaque jour l'admira-
tion de ceux qui vous connaissent Les païens ont fait des dieux qui
assurément restaient bien au-dessous de vous deux. Vous auriez tenu
la première place dans l'Olympe , si vous aviez vécu alors.
« .... L'Histoire de Louis XIV, c'est un ouvrage dont l'univers n'a pas
encore d'exemple.
« .... 11 y a des vérités que je crois démontrées, et dont ma raison ne
me permet pas de douter. Je crois , par exemple , qu'il n'y a qu'un
Dieu et (ju'un Voltaire dans le monde. Je crois encore que ce Dieu avait
BESOIN , dans ce monde , d'un Voltaire pour le rendre aimable. »
Quel credo! Ce dernitT Irait me fiiil tomber la plume des moins! Insa-
nité inouïe , etî'royaîjle paganisme!... Kt quand en pense que l'homme
qui écrivait cela, et celui qui permettait qu'on lui adressât uu pareil
langage, sont en honneur parmi nous!
Je m'arrête : j'ai assez montré dans toute sa hideuse nudité la bas-
sesse superbe et l'orgueil infâme de deux grands maîtres ès-phiiosophie,
qui, aujourd'hui encore, ont tant de petits plagiaires , tant de singes
misérables. Foutu>at.
LE DERNIER BARON CHRÉTIEN ^^
Quand l'abbé vit le baron prêt à retourner au combat :
— Mylord, — dit-il , — espérez tout de Celui dont la puissance est
sans borne. 11 a conduit ici un pauvre vieillard à tra\ers les postes as-
siégeants. 11 saura i)ien donner une fois encore victoire au bon droit et
faire triompher la sainte caus(>.
— Seigneur abbé, — répondit le châtelain, — pour ceux de ma race,
les périls sont jeux d'enfants, et la mort n'est que l'occasion de cou-
ronner dignement les sacrifices de la vie. Vous avez connu mon aïeul et
mon père; l'un et l'autre sont tombés fidèles à leur serment , l'oeil au
ciel et la main sur l'épée. Je vais à mon tour rendre témoignage à la foi
et frapper un dernier coup pour la reine. Adieu donc ; point de larmes
et bénissez-moi.
Le prêtre étendit la main sur le front du baron incliné.
Lady Elfia saisit Edmond dans ses bras , et , le présentant à son mari :
— Songez à celui-ci! cria-t-elle.
— Milady, — répondit-il, — depuis que je vous ai donné ma foi, ai-je,
si légèrement que ce puisse être , violé en un seul point mes devoirs
en\ers vous ?
Elle fondit en larmes , et , malgré ses etlbrts , ne put articuler une
parole,
l — Vos pleurs, — continua-t-il, — sont garants qu'en toute chose j'ai
été pour vous ce que j'avais juré. Quand mon fils sera en âge de vous
compi'endre, dites-lui ceci , et ajoutez, si nous ne devons plus nous
revoir, que j'ai préféré une mort sainte et glorieuse aux restes d'une exis-
tence désormais impossible avec le nom d'Elfin et les serments de che-
valier.
Ayant ainsi parlé, le baron pressa l'enfant sur son cœur, baisa la
main d'Alice et dit au vieillard :
— Veillez sur eux , mon père 1
(1) Voir la livraison <Iu K» août, p. 319.
— 276 —
Puis il sortit sans tourner la lête et s'élança aux murailles.
Le seigneur d'Elfin monta sur la plus haute tour, et de là, comme un
aigle , planant sur la campagne , il embrassa d'un regard tout l'espace
occupé par les lignes des assiégeants. Il considéra ensuite la base solide
des murs, la profondeur des fossés, l'escarpement de la colline au som-
met de laquelle était bâti le château , vit chacun à son poste tressaillir
d'orgueil , et , dans Texcès de sa vaillance , pousser une sorte de cri
sauvage. Les avant-postes ennemis répondirent par des acclamations.
Alors le baron fit jouer les couleuvrines , et une vingtaine d'hommes
d'armes qui s'étaient approchés des remparts avec des échelles furent
renversés , et leurs machines écrasèrent en tombant ceux qui venaient
ensuite. Les Ecossais fidèles sautèrent de joie, et il fut étrange que l'en-
nemi et les canons demeurassent en silence. Mais tout à coup un bruit
sourd qui partait des entrailles de la terre fit trembler le sol. La for-
teresse chancela sur ses fondements, et, avec un épouvantable fracas,
toute la partie du nord et celle de l'ouest s'écroulèrent aussitôt. La plu-
part des vasseaux d'Elfin disparurent sous ses décombres. Le baron
rugit de douleur, et, comme il s'apprêtait à descendre, aperçut le vieil
abbé qui , debout sur les ruines chancelantes et un Christ de fer à la
main , bénissait les mourants.
— Mon père, — cria lord Elfin , — songez à l'issue secrète.
Le vieillard fit un signe afïirmalif et disparut. Cependant le baron
était revenu dans la cour. D'une voix forte , il appela à lui ses guerriers
qui se rangèrent autour de leur seigneur et s'apprêtèrent au dernier
combat. L'ennemi escaladait les murs sans résistance. Le château, ruiné
de toutes parts, livrait d'instant en instant des brèches plus larges et
plus nombreuses. Mais , à la vue de la petite troupe disposée en carré
au centre de la vaste cour, le vainqueur s'arrêta. Lindcsay parut armé
de sa fameuse épée à deux mains. H fit caracoler son bon cheval de
bataille , et somma le baron de se rendre à merci.
— Notre Dame et l'Ecosse 1 — s'écrièrent en brandissant leurs armes
lord Elfin et ses gens.
Lindesay comprit qu'il n'obtiendrait rien par les paroles , et ordonna
l'attaque. Ses trompettes sonnèrent la chai-ge ; les cors montagnards
répondirent par l'air de Wallace , et la mêlée s'engagea.
Les guerriers d'Elfin, animés par la présence et l'autorité de leur
chef, combattirent avec la sombre énergie du désespoir. Dédaignant les
armes à feu, ils n'usèrent que du coutelas et de l'antique claymore, et,
pendant trois heures entières , l'ennemi ne put entamer cette muraille
d'acier. Cependant les bras se lassaient de frapper. Les coups se ralen-
tirent. Chaque soldat d'Elfin tomba l'un après l'autre aux pieds du
baron. Le dernier mourut sous ses yeux, tandis qu'appuyé sur son épée
il restait impassible au milieu des cadavres amoncelés autour de lui.
Lindesay s'approcha de nouveau.
— 277 —
— Sire chevalier, — dit-il, — c'est assez pour la gloire de votre nom
et riionneur de votre bannière ; maintenant rendez-vous à moi.
— Vous mentez, — reprit froidement le baron. — Mon armure est
intacte , et voici devant moi les corps des derniers soldats de l'Ecosse.
Mais il y a ici des traîtres à châtier, et vive Dieu ! j'ai du sang à ré-
pandre avant qu'un autre étendard que celui de la reine ou le mien
soit arboré sur les ruines du château de mes pères.
Le baron fit tournoyer son épée et appliqua un coup tellement vi-
goureux sur la tète du cheval de Lindesay, que le crâne se fendit en deux
parts, et que l'animal, en s'abatlant, faillit écraser son maître. Les re-
belles dégagèrent promplement leur chef étourdi de la chute, et se ruè-
rent sur le baron qui les reçut d'un pied ferme. Il allait frappant avec
tant de rapidité que sa lame semblait un cercle flamboyant, et que tous
ceux qui l'approchaient étaient à leur tour jetés sur les cadavres. Tel fut
l'encombrement des membres et des armes que le baron prolongea la
résistance au delà de toute prévision humaine. Couché sur le soi , il
jeta son cri de guerre , se signa et vingt fers de lances entrèrent à la
fois dans sa poitrine.
VI
Alice et Edmond , après le départ du baron, étaient restés à genoux ,
muets et pleurant , devant l'image de Notre-DamiC d'Elfin , jusqu'à ce
que le vieux prêtre rentrât dans la salle. Il ouvrit une porte habilement
dissimulée par la boiserie d'un panneau, elles poussa à l'entrée du con-
duit souterrain par où lui-même s'était un peu avant introduit au
château.
— Dieu veillera sur vous , — dit-il.
II n'eut pas le temps d'achever. Des pas nombreux se rapprochaient.
Il se hâta de refermer l'issue, tandis que les ennemis se précipitaient
dans la salle , demandant iuipérieusement la baronne.
— Sauvée î — cria le saint vieillard avec une joie triomphante.
— Ta tête me répond de la sienne, — répliqua un des chefs en levant
une hache qu'il agita sur le prêtre.
— Frappe , — s'écria celui-ci ; — c'est moi qui ai sauvé lady Elfin.
— Qui es-tu?
— L'abbé de Saint- André.
La hache s'abaissa plus prompte que l'éclair; le sang jaillit; un corps
humain tomba sur les dalles, et l'àme d'un martyr s'envola vers les
cieux.
Cependant, la baronne et son fils avançaient péniblement à travers
les pierres et les ronces dont le passage était jonché. Après des efforts
inouïs, ils parvinrent, meurtris par les roches et ensanglantes par les
épines , à l'autre extrémité de l'issue . C'était au milieu d'un bois de
sapins et de bouleaux dont les cimes, dépouillées par l'hiver, s'agit-
taient eu se heurtant avec des bruits étranges. La neige couvrait le so
— 278 —
et de noirs nuages voilaient les cieux. De loin, des crisconfns, des rires,
des chants joyeux se faisaient eulendre, et de ce côté on distinguait, en-
tre les échappées des arbres, une lueur rougeàlre, provenant du château
que les vainqueurs livraient aux flammes pour célébrer leur triomphe.
La baronne comprit que lord Elfin avait cessé de vivre. Triste et morne,
elle s'assit et attendit longtemps le retour du vieux prêtre. Aucun bruit
d homme ne parvenait à ses oreilles et les reflets d'incendie s'étaient
éteints. La neige tomba plus abondar/iment ; et par la forêt, il sembla à
la jeune femme entendre le hurlement des loups qu'attirait l'odeur du
carnage Elle se reprit à marcher au hasard. Voyant que le froid com-
mençait à engourdir l'enfant, elle se dépouilla de presque tousses vête-
ments pour l'en revêtir; et lui la suivait pleurant et demandant sou
père.
Enfin , brisés par la fatigue et plus encore par la douleur , les infor-
tunés s'arrêtèrent. La baronne embrassa son fîls, et d'une voix défail-
lante :
— Adieu! —dit-elle; —le froid m'a saisi les membres, et je sens
mon cœur se glacer. Si tu vis après moi , n'oublie pas que la mère est
morte catholique , et que ton père a donné tout son sang pour la reine
Marie et l'indépendance de l'Ecosse....
Elle passa au col de l'enfant le medailloa qu'avait donné lord Elfin ,
et regarda le ciel ; puis, s'appuyant au tronc d'un saj)in , s'endormit
du sommeil de la tombe.
Le lendemain, deux cadavres furent trouvés sur la neige, étroite-
ment embrassés et comme liés ensemble par la chaîne d'un médaillon
frappé aux armes d'Elfin , et portant pour devise : Dieu , la Reine et
r Ecosse ! Jules de Tournefout.
DU DERNIER MANDEMENT DE M'^H' ARCHE VÈOIE DE PARIS,
El €le tu contMatnnatiot* tle Ii.%. VOIX. UE !..«. XÈSil'WWj et du RAPPEL..
Mgr l'Archevêque de Paris, par ses Mandements du 26 mai 1845 et
du 20 août 1847 , a inauguré en France une nouvelle application delà
jurisprudence ecclésiastique, et presque une nouvelle jurisprudence.
Fait grave que les publicistes seront obligés de reconnaître et de
proclamer : l'omnipotence de la presse a enlin rencontré une autorité
morale qui la domine, et devant laquelle elle sera bien obligée de s'abais-
ser. En ce siècle où la corruption envahit tout et menace de tout englou-
tir, une voix surgit enfin qui dit à l'immor.ililé : Tu t'arrêteras et lu bri-
seras là les flots dé.'hainés ! La pai'ole du Pontife, qui édifie quand elle
bénit, détruit et renverse quand elle maudit. Comme la foudre, elle
consume ce qu'elle fi'appe.
— 279 —
Un journal politique, c'est un fait consolant que nous révélons, un
journal politique ayant reçu de Monseigneur un avis paternel et secret
touchant des tendances affligeantes , s'est immédiatement rendu aux
conseils du vigilant Prélat, a f;iit disparaître les craintes, et témoigné à
Sa Graîjdf.ur, dans une lettre parliculièrej la plus humble docilité et la
plus cordiale reconnaissance.
Voila donc une nouvelle puissance avec laquelle la publicité aura à
compter ; elle portera haut dans la [)ostérité le nom de 3Igr Affre.
La province s'émeut de la condamnation du journal de M. Migne , et
les lettres que nous recevons nous obligent à donner les éclaircissements
suivants :
1° Nous n'avons pas à apprécier les motifs du silence que la Voix de h
Vérité a gardé pendant quinze jours sur sa condamnation. Nous dirons
seulement qu'on ne l'a pas interprété dans le monde d'une manière
favorable à M. Migne. Ce qui n'a pas moins étonné, c'est qu'en se déci-
dant à parler sur un fait si grave, il n'ait pas produit le texte du juge-
ment porté contre lui par un éminent adversaire, son supérieur. On voit
qu'il a cherché, par une analyse arbitraire, à rendre sa défense facile.
En effet. Monseigneur vous accuse de faire de Tinamovibilité des desser-
vants un droit incontestable et non pas un droit inaliénable;, comme vous
le lui avez fait dire, ce qui est sulîstanliellement différent. Vous vous
récriez qu'on vous accuse à tort de presbytérianisme, et vous démontrez,
à grand renfort de citations, que vous avez enseigné le contraire ; mais
Monseigneur n'a pas même prononcé ce mol de presby térianisme ! Ainsi,
vous n'êtes pas sincère : c'est justement de quoi l'on vous accuse.
2" La raison et les motifs de la mesure prise par Mgr l'Archevêque de
Paris sont nettement exposés par lui. C'est que la défense des curés
amovibles, SI ardemment embrassée par la Voix de la Vérité, n'est qu'un
prétexte en apparence fort légitime ; — c'est que, sousce prétexte, 0}i insi-
nue clairement et sans cesse que les Evéques abusent de leur pouvoir à
l'égard des curés amovibles ; — c'est que la Voix de la Vérité a recours
au mensonge avec un art perfide; — c'est qu'e//e invente des réclamations
îïombrcuses ; — c'est qu'e/Zc insinue qu'elles ont leurs causes rfa/w un mé-
contentement général ; — c'est qu'e//e invente des fables oit tout est faux
sur le compte de la première autorité spirituelle du diocèse ; — c'est qu'on
prépare ainsi avec une perfidie savante les conséquences qu'on veut faire
tirer aux lecteurs ; — c'est qn^on porte la dissimidation jusqu'à se mon-
trer le plus affectueux diocésain au moment même oit l'on a recours à de
perfides insinuations ; — c'est qu'on dirige une foule de t?'aits répréhensi-
sibles contre d'autres Evéques et des curés respectables, etc.
Monseigneur aurait pu ajouter que, par là, on lui désaffectionne son dio-
cèse;— qu'on rend pénibles tous ses rapports avec les autres diocèses; —
qu'on indispose contre lui le pouvoir et les administrations ci\iles ; qu'on
nuit à ses rapports avec l'Eglise suprême, puisqu'on le montre comme
hostile au Pape, et qu'on insinue que son orthodoxie est suspecte ; —
- 280 - ^
qu'enfin on tend à rendre son administration impossible, etc. Ces raisons,
du reste, celles qui lui sont le plus amères , Monseigneur les indique
suffisamment quand il se plaint « qu'on s'efforce de semer la division au
sein de « la famille chrétienne, d'inspirer au Clergé et aux fidèles d'in-
« justes méfiances contre les premiers Pasteurs. »
Il est vrai que Monseigneur n'appuie pas ses assertions de la citation
des textes, et M. Migne, dans son numéro du 5 septembre, se plaint ciu'on
n'ait pas jugé à propos de se résigner à cet acte de justice ! et, dans celui
du 8, il répond par des faits, dit-il, à l'injustice de ces accusations gra-
tuites. Dans celui du 10 , il va encore plus loin, et s'engage solennelle-
ment, « 1° à faire amende honorable en rétractant publiquement l'ar-
« ticle répréhensible, et en passant condamnation sur tous les griefs dont
«il est accusé; 2° à supprimer pour toujours le journal coupable...
« quand même, etc. ; 3° à donner, par un acte notarié, 50,000 francs à
t la propagation de la foi, etc., si quelqu'un peut citer un seul article
« qui justifie l'imputation!.... ^i Pauvre fanfaron du désespoir! nous
vous en citerons dix , nous vous en citerons vingt, nous vous en citerons
cinquante qui justifient l'exactitude des accusations de Monseigneur. Et,
d'abord, ceux mêmes des trois numéros que nous venons de citer ,
et ceux du 18 (I) et du 20 juin dernier, et ceux où vous parlez des cent
mille francs du catéchisme , et toute la controverse sur le Chapitre de
Saint-Denis, etc., etc.
Mais le premier Pasteur ne mérite-t-il donc pas que ses enfants l'en
croient sur parole? N'est-il donc pas le représentant de Celui qui parlait
avec autorité, et ne dissertait pas, comme les scribes et les docteurs?
Du reste, messieurs de la Voix de la Vérité, continuez de parler, ce sera
plus court; et certainement la justification delà mesure qui vous frappe
continuera de sortir de votre bouche, et ira provoquer le dégoût de vos
rares lecteurs et de nouvelles condamnations, si vous pouvez en valoir
encore la peine.
Quant à ce qu'on appelle ultramontanisme , Monseigneur reconnaît
formellement, dans son Mandement même, qu'il renferme /es opinions
que préfèrent les personnes pieuses , et il serait profondément affiigé qu'on
pût penser qu'il a voulu frapper des doctrines si vénérables; mais il se
plaint, pour cela même , qu'on fasse, à cet égard , ostentation de senti-
ments fictifs à l'ombre desquels on poursuit une tâche déloyale.
3° Mais Monseigneur n'a donc pas agi légèrement, et comment avait-il
promis une lettre favorable au journal ! qu'y a-t-il là dessous? Le voici :
M. Migne et ses rédacteurs sont allés itérativement auprès de Monsei-
gneur et de ses vicaires généraux; ils ont parlé, ils ont écrit, pour repré-
senter à Sa Grandeur, le tort que le Mandenient pouvait et devait faire à
l'industrie de M. Migne libraire ; déjà des symptômes fâcheux se manifes-
taient, etc. Monseigneur a toujours répondu, en substance : « Quoique
(1) La fin de cet article, qu'on se garde bien de citer, est un véritable appel à la ré-
volte. Nous donnerons cet extrait dans le prochain numéro de la Voix deVEglise.
4 — 281 —
l'industrie de M. Migne soit, pour lui prêtre, canoniqueinent illégitime,
cependant , c'est sa propriété, et je serais fâché de lui nuire ; ce serait
contre mes intentions. Qu'il me donne donc par écrit et qu'il publie dans
son journal, touchant les diverses choses que je lui reproche, un désa-
veu qui me soit une garantie de l'avenir, et je lui donnerai une lettre
qui arrangera tout en faveur de son journal. " Or, au lieu de la rétrac-
tation promise, l'on a donné à Monseigneur la singulière leitre publiée
dans le numéro du o septembre; encore .M. Migne a-t-il formellement
refusé de la signer. Alors, que devait f.iire le Prélat? Il s'est croisé les
bras, regardant avec pitié cette ruine où l'on court en aveugle , au mi-
lieu du bruit, des menaces et des vociférations (I .
4" L'on est clioqué de voir la Voix de la Vcrité accolée au Bappel. Mais
si M. l'abbé, docteur m.edecin Clavel, fait un journal ostensiblement hos-
tile à Mgr l'Archevêque de Paris, M. l'abbé, in)primeur-libraire Migne,
ne fait-il pas un journal clandestinement hostile à Mgr l'Archevêque de
Paris? S'il y a aggravation d'un coté, ce n'est pas le fait de la censure,
mais celui de l'hypocrisie.
5" Nous ne pouvons mieux répondre à d'autres questions qu'on nous
fait qu'en copiant un morceau d'un excellent article publié par VUnion
monarchique, dans son numéro du 10 se|)lembro. Le voici : « L'esprit de
perturbation s'est glissé partout : on ne croit au droit de personne ni à
la sainteté d'aucun pouvoir. Celle confusion a gagné jusqu'aux alentours
de l'Kglise. Nous voyons des écrits où l'on insulte le Pape au nom des
Evèques, ou les Evèques au nom du Pape, ou le Pajie et les E\èques
tout a la fois, au nom des prêtres, et puis tout l'enscuiible catholique au
nom de je ne sais quelle folie chrétienne ou quel mysticisme personnel
qui rompt tous les liens et brise tous les devoirs. C'est un déchaînement
d'idées insensées et de volontés pervers\'S qui n'a plus de frein ; jamais le
monde ne vit rien d'égal à ce désordre.
f< Et que penserait-on si nous avions à dire que cette lutte furieuse
plaît à certains hommes!' Que même ils l'excitent et la payent?
"Oui, il n'est que trop vrai. Il est tel de ces journaux qui jettent le
mépris à la face de l'Episcopat, qui sert en cela certains projets auMpiels
il faut un Episcopat avili, et ils ne sauraient trop s'applaudir lorsqu'ils
trouvent sous la main un prêtre pour servird'instrument à un tel dessein.
« A cet égard nous aurions peut-être (juolques révélations a faire;
nous les gardons pour un autre temps, etc. »
(I) Le vendredi 10 septembre dernier, 51. ]\Iigne a renvoyé de ses ateliers cent cinquante
ouvriers qui ont picsenté une pélition a Mgi- l'Arc lievèquc de Paris Sa Grandeur les a reçus
avec bonté , leur a tén. oigne avec effusion la peine que lui causait la malheureuse situation
de la maison Migne, et leur a déniontré paternellement que celte situation n'est impu-
table qu'à M. M'gnc.
En préseufc d'un fait si grave, on se demamic si c'est V,. Jlignc qui a provoqué la dé-
marche de ses ouvriers, et l'on frémit en pensant qu'au movtn des associations d'assu-
rance mutuelle qui les relient tous , huit ou dix mille ouvriers typographes auraient pu
se trouver instantanément réunis autour du palais archiép.stopal.
— 282 — fc
6° Un journal, sans doute, n'est qu'un journal, et ne peut éviter bien
des défauts, comme toutes les choses humaines. Mais cependant un jour-
nal peut être loyal, sincère, honnête, respectueux, quelles que soient
d'ailleurs ses doctrines. Mais peut-il être catholique, peut-il être ecclé-
siastique, s'il méconnaît ces vertus élémentaires du publiciste?
Aussi la Voix de la Vérité n'«st-elle point un journal ecclésiastique. La
couleur qu'elle affecte n'est qu'une insincérité. L'hypocrisie qu'on lui re-
proche est la base même de sa constitution et le fond de sa nature (1). Les
trois rédacteurs laïques, parmi lesquels le rédacteur en chef, en effet,
dans leur lettre à Mgr l'Archevêque, publiée dans le numéro du 5 sep-
tembre, prennent la responsabilité de ce journal, et déclarent que
M. Migne ne participe point à sa rédaction. Or, par là ne fournissent-ils
pas enfin la preuve de ce fait, que la Voix delà Vérité n'est qu'un jour-
nal laïque affectant les formes ecclésiastiques? Les abbés qui ont tant
prostitué leur nom dans cette feuille n'étaient donc évidemment que des
hommes dont on payait les travaux à tant la ligne [un sou) quand ils
convenaient.
Les rédacteurs delà Voix de la Vérité (5 septembre) affirment « qu'au-
cun prêtre n'est devenu leur collaborateur, sans justifier de témoignages
honorables de la part de ses supérieurs ecclésiastiques. « M. Migne
(10 septembre) s'écrie : « Qu'on veuille nous citer un seul de ces mau-
vais anges, et M. Migne contracte aussitôt, par-devant notaire, l'enga-
gement de faire un nouvel abandon de 50,000 fr., et il renouvellera cet
engagement autant de fois qu'on lui trouvera un de ces déplorables col-
laborateurs, etc. ') Eh bien! Monsieur Migne, vous êtes pris au mot.
Pourriez-vous nous dire avec quels Evêques étaient et sont en commu-
nion hiérarchique, de qui ils étaient autorisés à faire des fonctions ecclé-
siastiques, et où les exercent MM. l'abbé J...b, l'abbé N,..d, l'abbé P. ..s,
tous rédacteurs ostensibles de la Voix de la Vérité? Et vous-même,
M. Migne, avec quel Evêque êtes-vous en communion?... N'étes-vous
pas aussi un de ces mauvais anges?
7° On eût dû procéder par avertissement, dit-on. « Une mesure inat-
tendue, et adoptée sans que nous ayons reçu aucun avertissement préa-
lable, est venue nous surprendre!... s'écrie M. Migne (5 septembre). «
Mais il nous souvient que, sur la fin de décembre 1846, Mgr l'Arche-
vêque publiait une circulaire dans laquelle, après avoir rappelé des écri-
vains qui avaient encouru une condamnation solennelle, il ajoutait : << Il
« en est d'autres qui peuvent séduire plus facilement, parce qu'ils affec-
« tent un grand dévouement au Saint-Siège et un grand zèle pour les
« droits des curés. L'intérêt de l'Eglise exige que vous fassiez connaître,
0 dans l'occasion, et le degré d'autorité dont ils jouissent, et la confiance
(1) Aussi, lorsque ce journal a l'air de se rétracter, il ne fait qu'enfoncer plus prrfi-
denienl son trait Voyez son P. S. du 10 septembre. Il déplore ([uelques mots, et qu'on ait
levé vn voile qu'il aimait à laisser par le resjiect dû à uu haut caractère. Quoi ! il y
a donc des secrets honteux dans la vie de l'Archevêque de Paris!!!
— 283 —
a qu'ils méritent. » Personne ne se méprit sur ces autres écrivains, et
M. Migne moins que personne. Nous savons posiiivement, en outre, que,
peu de jours avant sa condauination, M. Migne l'cçul une lettre parti-
culière dans laquelle Mgr l'Archevêque refusait toute sympathie et toute
estime à ses ateliers et se plaignait sévèrement de l'hoslililé du journal
qui s'y édile.
Or, nous le demandons, dans l'état présent de notre Eglise, où aucun
personnel judiciaire n'est constitué, pouvait-on plus solennellement et
plus intimement remplir l'esprit du droit canon, et mieux avertir l'in-
culf)é qu'il blessait les sentiments de l'Eglise, et s'exposait i\ ses foudres?
Nous voudrions bien savoir si la sainte congrégation de l'Index a donné
de si sévères avertissements quand, par son décret du 3 mars 1846,
approuvé par le Pape le 10 du même mois, elle a condanmé l'Indicateur,
journal religieux qui se publiait à Malle (1)? Et cependant qui oserait
blâmer ce décret!...
8** L'on est parvenu à faire, du piétendu gallicanisme de Mgr Affre, un
épouvantail pour la province. Aussi, il faut voir comnumt on y a tra-
vaillé; il faut entendre les exclamations de la Voix de la Véi-ilé, touchant
un journal rêvé par Mgr lArehevèquede Paris, et destine à défendre, en
l'an de grâce 1847, les maximes de 1682. On lui prédit d'avance qu'il
n'aura pas de lecteurs; net!... M. l'abbé Clavel, grand défenseurdu schis-
matique Van Moorsel, que Mgr l'Evêque de Liège \ ient de dénoiic<M' au
monde catholique (2) , M. l'abbé CUnel ne voit . lui, sous la tyrannie de
Mgr AlT're, que des victimes, qui, après avoir subi dans leur vie intellectuelle
les tortures irnaginees par l'inquisition d'Espagne, etc., périssent dans les
angoisses delà misère ! Il en compte, à Paris, 674, dont 206 soni réduits ii se
procurer la subsistance par des travaux matériels!... Pour nous, nous ne
connaissons que deux victimes de la justice de Mgr l'Archevêque, mais
elles crient bien comme 674.
Nous ignorons si le savant Prélat est décidé à créer un journal ; mais,
certainement, quand il le voudra la chose lui sera facile. Ce que nous pou-
vons aflirmer^ nous qui avons Ihonneur d'être connu de lui de[)uis qua-
torze ans, c'est (pie jamais il ne nous a blâmé, jamais il ne nous a témoigné
ou fait témoigner aucun déplaisir touchant les opinions romaines que nous
avons constamment proi'essées soit dans l'Union ecclésiastique, soit dans
les Devoirs du sacerdoce, soit entin dans la Voix de l'Eglise, et ailleurs. Ja-
mais chefspiriluel ne professa pluscon![)létement la maxime catholiipie :
Inpde uni tas, in dubiis libertas, in omnibus charitas. Ce serait sans doute
l'épigraphe de son joui-nal, si jamais il en fait un.
9" Il n'y a pas de doute cpie les prêtres du diocèse de Paris dois cnl les-
peclcr les censures de l'Ordinaire, et nous Jie voyons guère par quelles
raisons ils pourraient contester l'opportunité du Mandement en (juestion.
(1) Voir lit Vuix de l'Eglise , tome I", p. 118.
(2) Mgr l'Evoque de Liège, à la suite de la Lettre pastorale à laquelle nous faisons allu-
sion , adliiMP an Mandement de Mgr l'Aretievf'que di? Paris,
— 284 —
Nous attendons que M. Migne nous ait prouvé qu'il est complètement nul
tant dans le fond que dans la forme, ainsi qu'il en prend l'engagement dans
son numéro du 8 septembre.
10° Il n'est pas moins incontestable que les prêtres des autres diocèses
ne sont point liés par les censures de Mgr l'Archevêque de Paris. Cepen-
dant, s'ils ont conscience de la valeur et de la légitimité de ces censures, il
nous semble qu'il y aurait témérité à aimer et à rechercher une feuille qui
a encouru une condamnation locale sévère et motivée.
L'abbé M...
CRITIQUE BIBLIOGRAPHIQUE.
HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION ET DE L'EMPIRE,
Par Améilée Gabourd. — T. I , Il et III (!).
Les sociétés, comme les individus, sont des êtres naturels créés pour
une fin, ayant leurs lois de naissance, d'accroissement, de développe-
ment, d'âge viril, de vieillesse et de déclin ; seulement les mille chocs des
passions humaines, dont la divine Providence dirige plus fortement les
rênes, cachent souvent aux yeux inatlentifs les lois divines de ces socié-
tés. Dès lors, pour peu qu'un esprit prévenu , passionné lui-même,
oublie que les sociétés sont créées et régies par Dieu, quoiqu'il arrive,
il ne voit plus que des événements raccourcis, des faits dont il ignore la
conséquence, et dont iln'est plus capable de faire ressortir l'enseigne-
ment. Pilote sans gouvernail , un tel historien vogue, entraîné par les
flots des événements qui l'entraînent avec ses lecteurs au naufrage des
principes et de la moralité des peuples. C'est ainsi que les grandes et
terribles leçons de la Révolution française n'ont servi, sous la plume de
plusieurs de ses historiens , qu'à rendre presque nécessaire le retour de
leçons plus terribles encore poyr les gouvernements comme pour les
peuples; la fatalité a été la Providence des uns, le crime la vertu des
autres, et les peuples se sont, par une telle lecture, habitués à oublier
Dieu et à diviniser le vice comme la source de la prospérité et de l'élé-
vation.
11 serait temps enfin de songer à offrir à la jeunesse et aux hommes
sérieux un contre-poison , qui pût éclairer leur esprit, réchauHér leur
cœur pour le bien, en leur montrant dans leur vrai jour les causes, les
événements et les conséquences de la Révolution française; n)ais, pour
cela , il faut un historien libre de préventions, etcjui cherche avant tout
(1) Chez Jacques Lecoffi-c et C, libraires, rue cUi Vieux-Colombier, 29, Paris. —
ô vol. in-S°. Prix de chaque vol. : 5 fr.
— 285 —
la justice. M. Gabourd a voulu être cet homme : il tiendra compte, dit-il,
des entraînements de l'erreur, des circonstances et de la bonne foi;
mais, s'il plait à Dieu, il ne consentira jamais à pardonner au crime
en vue de ses triomphes , à condamner la vertu parce qu'elle fut
vaincue.
« Le plus important des devoirs de l'historien , a dit Tacite, c'est que
a les vertus ne demeurent pas dans l'oubli , c'est qu'une éternelle infu-
« mie soit réservée aux paroles et aux actions des méchants. »
Telle est la loi que s'est imposée M. Gabourd, et nous devons nous
hâter de dire qu'il s'y est montré fidèle.
Avant d'entreprendre l'histoire de la Révolution française , l'auteur
a jeté en arrière un coup d'œil rapide, et cherché dans les notions
immuables de la justice et du droit, dans les mœurs et dans les insti-
tutions du passé, la raison, la cause, et peut-être aussi la portée d'un
événement si considérable; et qui pouvait mieux traiter un tel sujet que
celui dont les travaux sur l'histoire de France ont déjà reçu un accueil
si favorable du public?
Dans une introduction substantielle, écrite avec dignité, souvent avec
éloquence et à un point de vue dont la profondeur laisse bien loin der-
rière lui ceux qui ont tenté non d'écrire, mais de faire l'histoire , l'au-
teur expose rapidement l'ancien droit public de la France, l'origine et
les pouvoirs de la royauté capétienne, l'affranchissement simultané de
la royauté et des communes, le régime des Etats-généraux, l'établis-
sement du pouvoir absolu. Puis il se demande s'il était possible de pré-
venir une réaction révolutionnaire? Il répond en exposant la mission
providentielle de la France, et en montrant comment la société française
au xviir siècle se détourna de ses voies!
C'est alors qu'il jette un coup d'œil sur les institutions qui régissaient
la France à l'avènement de Louis XYl , afin de faire mieux comprendre
quelles étaient les lacunes de l'ordre social, et les justes réformes que
réclamait le vœu du pays ; puis il termine cette introduction par l'his-
toire rapide des premières années du règne de Louis XVI, jusqu'à la con-
vocation des Etats-généraux, en ayant soin de relier l'état de la France à
1 ét:ît et à l'attitude des diverses puissances de l'Europe et du monde
politique.
Le premier volume comprend l'histoire de l'Assemblée Constituante,
depuis l'ouverture des Etats-généraux jusqu'à l'acceptation de la Cons-
titution par le Roi ; nous n'avons pas à suivre l'auteur dans l'apprécia-
tion des faits nombreux qui se succédèrent durant cette période ; fidèle à
son principe, il a jugé les hommes et les choses au poids de la justice et
de la vérité historique puisée dans les événements ; peut-être cependant
qu'une étude plus approfondie de la valeur factice de ceitains hommes,
tels que Lafayette et Francklin , l'eût conduit à combattre plus nette-
ment encore le préjugé de leur grandeur, qui ne fut, en définitive, que
le résultat de la vanité et de la faiblesse entraînées par les événements
— 286 —
et mises au sers ico do passions plus habiles qui surent les pousser et
s'en servir.
L'hisloire de l'Assemblée Législative est renfermée dons le second vo-
lume; là commence et se déroule la tendance et les luttes des Giron-
dins contre le jacobinisnie qui finira par vaincre. L'auteur n'a point
cherché à travestir l'histoire pour diviniser les passions ; il expose les
événements ; il cherche le jugenient des hommes dans leurs actes et
leurs discours ; il tient compte des ditficullés et des impulsions entraî-
nantes; c'est avec le flambeau des faits qu'il s'efïbrce de conduire le lec-
leur à la connaissance et à l'appréciation des causes. Tout en peignant
en France le régne des clubs dominateurs de l'Assemblée Législative,
les luttes intestines de celte Assemblée tantôt contre la royauté, tantôt
en sa faveur, tantôt contre l'Assemblée elle-mènio , il ramène en leur
temps les agitations populaires, il dit l'état des provinces, et apprécie les
sentiments et la conduite des puissances européennes à l'endroit de la
Révolution et de la monarchie française, dont la puissance, tant jalou-
sée, fut la cause de Tespèce de joie secrète et souvent ostensible avec
laquelle les puissances virent ses humiliations. •
La Convention nationale succéda h l'Assemblée Législative ; M. Gabourd
en a exposé dans son troisième volume les terribles enseignements, les
attentats et les victoires. Assemblage de la plupart des révolutionnaires
qui avaient marquédans les deux Assemblées nationales, et, à leur suite,
des principaux meneurs de la presse, des clubs, de la comnmne, toutes les
passions vinrent se cho(|uer dans la Convention ; le sang qu'elle répan-
dit ne fit que les rendre plus inexorables jusqu'à ce qu'elle en vînt à se
déchirer elle-même. L'auteur a réussi heureusement à conserver la phy-
sionomie (les attitudes diverses et des combats qui se livrèrent dans une
telle arène; ce n'est point un drame fantastique qu'il a voulu peindre à
l'esprit de ses lecteurs, c'est la vérité dans toute son énergie historique,
mais sans passion de la part de l'historien ; c'est un mérite bien louable
en présence d un exemple dangereux.
Juscju'ici, dans les trois volumes que nous avons lus, M. Gabourd s'est
montré l'historien fidèle à sa conscience, qui ne veut intéresser que par
la vérité, parce (jue son but est avant tout d'instruire pour améliorer et
corriger; écrivain grave et sérieux , sa diction pure et toujours rapide
vers l'événement, est énergique et calme tour à tour quand il le faut; la
véritable éloquence de l'historien ne cède jamais chez lui au dévergon-
dage de la pensée et de la parole, (jui fait trop souvent la vie du roman.
Nous avons la ferme conviction que M. Gabourd sera fidèle à lui-
même dans les \olumes qu'il se prépare à publier, et alors son œuvre
deviendra le contre-poison (jue tous les amis du juste et du vrai, du bien
et d'un salutaire enseignement, s'empresseront de propager et d'offrir
surtout à la jeuncL-se. L'abbé F. Maupied.
— 287 —
DU JANSÉNISME ,
ou
L4 YÉRITÉ SUR LES ABIVAUD,
Par M. Pierre Varin.
Pour dire vrai , je n'ai jamais goûté le jansénisme; je ne dis pas seu-
lement à cause de sa doctrine, mais encore pour l'intluence qu'il a eue
sur notre croyance et sur nos mœurs. Comme il a surtout voulu établir
l'empire de la raison, là où la foi, la piété, les tendresses du cœur doivent
dominer avant tout, je lui ai toujours reproché, dans mon âme et cons-
cience, d'avoir gâté la simplicité de notre foi et la bonhommie délicate
de notre ancien Clergé. En effet, c'est lui qui , par la rigidité incessante
de ses arguments et par l'austérité apparente de ses mœurs (je dis appa-
rente, on saura bientôt pourquoi), a forcé les prêtres et les fidèles à
ergotiser là où il fallait seulement croire, et a rompu certains rapports
de société qui rapprochaient intimement le pasteur de ses ouailles. Aussi,
en France, cumnje on discute à tout propos sur la religion! comme le
Clergé se lient sur ses gardes! comme, tout en lui ])ardonnant peu , on
le traite de sauvage, d'ennemi de la société ! A mon avis, et bien des
chrétiens partageront ma manière de voir, la cause de ce malheur re-
tombe sur cette maison appelée Port-Royal, où l'intelligence sépulcrale
des Arnaud brûlait comme une lampe dans un caveau, sans le moindre
rayonnement d'amour et de sympathie. Voilà quel a été et quel sera le
grieï social qui s'attachera toujours au jansénisme.
Cependant, malgré que nous sussions que la famille innombrable des
Arnaud avait été l'âme et la vie de cette doctrine nouvelle , et que cette
doctrine tintait plus ou moins l'hérésie, nous laissions s'éteindre dans
le lointain ce léger tintement, qui flottait sur leur mémoire, et nous les
tenions tous pour des âmes stoïques battues des vents contraires, pieu-
sement, saintement, doctement anéanties au monde dans l'œuvre de
leur salut et du salut de leurs frères.
Nous nous étions trompé; il nous faut bien rabattre de nos secrètes
admirations pour ces fleurs de la solitude aux âpres parfums. Voici un
savant bibliothécaire . M. Varin , qui , tont en secouant les vieilles pape-
rasses de l'Arsenal, a trouvé sous sa main deux volumes d'accusations
contre cette famille, vraie dynastie du jansénisme, qui , du fond de son
couvent, s'efforçait de gouverner la conscience du siècle. Et, chose à
briser toute plume dans les mains, ce sont les accusés qui ont écrit con-
tre eux-mêmes leur propre réquisitoire. 0 jugement de Dieu !
Le premier Arnaud (le premier chef du .lansénisme-Port-Royal), dont
M. Varin effeuille la couronne d'immortelles, est Arnaud d'Andilly,
Arnaud le Grand. Notre critique, en relevant le sac de cendres, qui
jusque-là couvrait l'austère janséniste, découvre, quoi? un courtisan,
un diplomate, un galant musqué, un financier, un chef de famille dos-
— 288 —
pôle. Cela est-il possible? — Mon Dieu , tout est possible avec le cœur
humain. Lisez d'ailleurs ses lettres ; elles sont bien authentiques celles-
ci, la poudre qui les couvre l'atteste abondamment, et personne ne
s'avise de le contester. Vous y lirez donc avec vos yeux ou avec ceux de
M. Varin : que le grand Arnaud , n'ayant pu être ni conseiller , ni pré-
cepteur du roi, cow'tisan désabusé, se jeta dans la solitude par morgue
et par dépit ; que, malgré les pointes acérées du cilice, le galant homme
du monde accompagnait ses corbeilles d'abricots adressées à la reine
d'épîtres respectueusement et (/alamment troussées; que, se chargeant
lui-même des relations extérieures de Port-Royal, le diplomate reli-
gieux travaillait habilement et glorieusement aux conversions éclatantes,
aux recrues illustres; que, faisant fléchir la sévérité du jansénisme, le
financier Arnaud s'occupait de dorer le chemin du salut en grossissant
les revenus de Port-Royal, en sautant à pieds joints sur le cumul des
bénéfices, etc. ; que père, et père dans toute l'extension du mot, le chef
de famille s'était fait despote à ce point qu'il usait et abusait de ses en-
fants, en faisant et redefaisant leur vocation. Cet Arnaud d'Andilly est
donc, dans la revue rétrospective de M. Varin, le bouc émissaire de
Port-Royal. C'est lui qui en porte les plus nombreuses iniquités. Mais,
ce n'est pas tout, continuez de lire et vous verrez : ici jansénisme spé-
culateur; plus loin , jansénisme agioteur, jansénisme banqueroutier,
jansénisme illuminé, jansénisme accusé d'assassinat; telle est du moins
Tétiquelle que pose sur la marchandise une rude main.
Toutefois, il faut bien le dire, dans ce travailsi longuement élaboré,
si piquant, si instructif, si exubérant de faits et de recherches, la cri-
tique n'étouffe pas la justice. Si elle fait la part du diable, elle fait bien
aussi la part du bon Dieu. Les femmes surtout, dans cette innombiable
lignée d'Arnaud, couvraient de leurs vertus les hontes de famille. Où
trouver, en effets des modèles de dévouement, d'onction et de charité,
plus sublimes que la mère Agnès et la mère Angélique de Saint-Jean !
elles sont toutes piété, piété enfantine et gracieuse , (jui adressait d'ar-
dentes supi)liques à notre Seigneur et mettait ses lettres à la poste sous
la nappe de l'autel. La sainteté était là; il n'y manquait que la foi. Il
est iujpossible aussi de ne pas admirer tant de stoïcisme, tant de con-
stance, tant de génie, tant d'héroïsme pour une cause mal connue et
mal jugée jusqu'à présent. Certes, l'opiniâtreté des jansénistes à ne pas
signer la bulle Vnigenitus, est une désobéissance coupable à nos yeux
catholiques; mais, franchement, est-ce là l'unique cause des persécu-
tions qu'ils ont souffertes. Rome et la religion sont pures de la persécu-
tion qui s'abattit sur Port-Royal. Devant les horreurs qui furent com-
mises, en présence de ce lieutenant civil, de ce chevalier du guet, de
ces exempts, de ces archers, de ces fossoyeurs ivres, se révèle la ven-
geance qui poursuit, non pas une erreur théologique, mais une idée de
révolte, mais le premier exemple de résistance donné contre l'absolu-
tisme de la puissance royale. La cause religieuse n'était donc que le
prétexte; il est bon de le constater 1 La foi, l'inflexible foi catholique a
proscrit l'erreur, dans le jansénisme, par la parole du successeur de
Pierre; mais la politique, fidèle à ses errements, a frappé et persécuté
l'idée de résistance, et, comme toujours, elle s'est couverte du manteau
religieux. A chacun ses œuvres I Ceux donc qui persévèrent dans le
jansénisme, ignorent que l'œuvre de Port-Royal est morte avec son
temps? A l'heure qu'il est, les pères rougiraient de leurs enfants.
Depuis longtemps le jansénisme n'est plus qu'une insistance à Dieu.
31. Varin a-t-il compris la portée de son œuvre? 11 aura du moins,
par une critique luxuriante d'érudition et à la fois étincelante de
slvle, contribué à débarrasser la vérité historique des nuages que
l'esprit de corps et la vieille politique s'étaient plu à amonceler sur
cette mystérieuse maison de Port-Royal. C'est bien ! G"'.
LTMVERS EXPLIQUÉ PAR LA REVELATION,
ou ESSAI DE PHILOSOPHIE POSITIVE,
Par L.-A. Cuaubard {<).
On a toujours été d'accord touchant le but de la philosophie : c'est la
raison des choses divines et créées ; mais, jusqu'à présent, il a été im-
possible d'aborder la science sous ce vaste point de vue. Tous les phi-
losophes s'étaient même épuisés en vains efforts, soit pour découvrir le
principe fondamental de la science philosophique, soit pour imaginer
une méthode assurée qui permît d'arriver à la vérité avec complète cer-
titude. L'auteur des Eléments de Géologie offrant la concordance des faits
géologiques avec les faits historiques , ouvrage aujourd'hui professé dans
toutes les institutions ecclésiastiques où l'on fait de fortes études , a été
plus heureux : il croit avoir eu le bonheur de trouver l'un et l'autre.
Le principe fondamental de la philosophie, selon lui, était consigné
depuis plus de dix-huit cents ans dans la révélation évangélique. Il y
était même exprimé avec la plus complète clarté et une précision d'ex-
pressions qui ne laissait rien à désirer. Si on ne l'y avait point remar-
qué , c'est uniquement parce que les sciences physiques n'étaient pas
encore arrivées au point où il fallait qu'elles fussent pour convertir ce
principe révélé en fiiit confirmé par les expériences. Ce principe fonda-
mental se trouvait encore dans la signification des mots de la langue hé-
braïque, de cette langue que parlaient les enfants d'Héber , pelit-fils
de Noé , ce qui suppose que la philosophie à laquelle ce principe sert de
base , était généralement connue avant le déluge, et tombée, pour ainsi
dire , dans le domaine des choses vulgaires , sans quoi elle n'eût pu
laisser ainsi des traces dans le langage commun. Ce principe est fort
(4) In vol. in-8* de 670 pages , 2 planches. Prix ; 7 fr. Chez l'auteur, rue de Seine, 62.
— 290 —
simple d'expression, le voici : La vie est ce que les hommes nomment
lumière et chaleur , et elle émane de la parole divine (Yerbum).
Aujourd'hui, des expériences faites par le docteur Donné, confirmées
par !e célèbre Mateuchi , et passées dans la science physique , étant ve-
nues donner à ce principe révélé la sanction de Texpérience, il se trouve
transformé en principe- fait.
Quant à la méthode ou au critérium de la vérité , comme disent les
philosophes psychologues, l'auteur Va trouvée dans celle des mathéma-
tiques : il n'a eu qu'à l'appliquer a la philosophie. Partant du principe-
fuit, il en poursuit les conséquences logiques ; et puis, mettant ces con-
séquences en tloute , il ne les admet qu'autant q /elles se trouvent con-
firmées , soit par les faits de la science , quand il s'agii de philosophie
physique, soit par des textes de la révélation , quand il s'agit de plii-
losophie morale. Cette méthode, qui consiste, comme on voit, à fournir
toujours la preuve des conséquences purement rationnelles , et qui est
connue sous le nom de méthode des mathématiques , n'avait encore été
appliquée par personne à la philosophie , quoiqu'elle soit reconnue pour
être infaillible.
Tout ce qui vient détre dit ne concerne que la philosophie physi-
que. Quant a la philosophie morale, il semble, au premier aperçu,
que l'autour n'aurait su mieux f<iire que de suivre les errements de
la scolastique. Mais il faut prendre garde, prétend l'auteur, qu'en
présence du panthéisme de nos jours, ses errements ne peuvent plus
suffire, et que l'on se trouve contraint d'en sortir. En effet, en niant
la réalité de la création visible, les panthéistes se transportent, par
le fait même de cette négation, dans l'idée éternelle de Dieu anté-
rieure à la création visible. Or là, dans cette idée de Dieu, tout est
d'essence divine pour la scolastique. In Deo idea nihil aliud est quàm
Dei essentia. — Vetitas intellectûs divini est ipse Dcus , a dit l'ange de
l'école {Summa, Q. XV, 1 et XVI, 7). Par conséquent les panthéistes
auraient raison, et la scolastique est elle-même panthéiste sans s'en
douter; car toutes les théologies allant à la remorque de la grave au-
torité de saint Thomas, disent à l'unisson que l'idée de Dieu est d'es-
sence divine. La scolastique, il est vrai, ne nie point la réalité des
choses de la création; mais Terreur n'en devient que plus grave, car
il s'ensuit alors qu'elle est panthéiste à la manière de Lamennais.
Et, en effet, le monde visible n'étant autre chose que l'idée de Dieu
réalisée, c'est-à-dire manifestée, il s'ensuit que tout ce qui a été réa-
lisé est d'essence divine. Et comme Dieu est essentiellement un et in-
divisible, il s'ensuit encore que tout est Dieu, ou comme dit Lamen-
nais, que dans la création, c'est la parole divine, le Verbe, qui se
manifeste dans les limites du temps et de l'espace.
Ces épouvantables conséquences étant subversives du christianisme,
la scolastique ne peut plus continuer à les proléger de son autorité.
— 291 —
Il faut, au contraire, qu'elle se hàle de se tirer de ce mauvais pas,
où trop d'inconsidéralion l'a précipitée.
L'on voit que l'auteur s'égare dans des matières qui ne sont pns de
son ressort. Mais môme ses erreurs généreuses ont leur avantage pour
l'étude.
Tel est le bref aperçu de la matière traitée dans les livres I et VI
composant la philosophie morale, etc.
Au commencement de 1842, ce livre fut apporté à Rome par Mon-
seigneur de Forhin-Janson , et soumis à la congrégation de Vludex.
Vers la fin de 184o, V Index a paru, et cet ouvrage n'y figurant pas,
on est en droit d'en induire que la sacrée congrégation n'y a rien
trouve dhétérodoxe; car les ouvrages de M. Cousin, qui lui furent
soumis beaucoup plus tard , y figurent.
C'est que ce livre est l'œuvre d'un homme de foi. Mais, parce qu'il
y a des idées qui choquent la science reçue et qu'on appelle excen-
triques, on le repousse. Nous croyons, au contraire, que c'est une
raison de l'étudier; car ce sont les hommes qui s'éloignent des routes
battues qui font des découvertes.
On dira sans doute ici : Mais l'auteur de VUnivers expliqué a-t-il réelle-
ment eu le bonheur de trouver ce principe fondamental de la science
que les philosophes poursuivaient depuis tant de siècles? N'a-t-il pas
fait comme tant d'autres, qui , avant lui, ont cru avoir trouvé la clef de
la science , et dont les systèmes n'ont pu se tenir debout en présence de
ceux de leurs successeurs qui eux-mêmes se sont vus culbutés par d'au-
tres? Ce qui nous garantit que l'auteur ne s'est pas ainsi abusé , et qu'il
a réellement eu le bonheur de trouver et le principe fondamental de la
philosoî)hie, et une méthode conduisant à de véritables démonstrations,
aussi rigoureuses que la matière le comporte, c'est son livre même. Ce
livre, en effet, est composé pour montrer par une application expéri-
mentale que tout, absolument tout dans l'univers, se déduit aisément
de ce principe fondamental : en sorte qu'il fournit la raison des choses
divines et créées, qui est le but de la vraie philosophie. L'univers en-
tier y est passé en revue, et l'on y trouve, non sans étonnement ,
toute la science moderne; et non-seulement toute la science, mais en-
core une science beaucoup plus avancée que celle de nos jours. Il est
vrai que, pour comprendre ce progrès, il faut être au courant de celte
science moderne; car l'auteur ne s'est point arrêté à faire ressortir ces
avantages aux yeux des lecteurs. En voici un petit aperçu.
Le dogii e de la mélcmpsycosc , si répandu chez les peuples de Tanli-
quilé , loin d'être une extravagance, est au contraire une capitale
vérité; mais on ne l'entend pas aujourd'hui comme l'entendaient les
anciens. Ce n'est pas l'Ame qui d'un corps passe dans un autre; c'est
l'agent de la vie, l'animation vitale qui neqintte un corps que pour en
aller immédiatement animer un autre. Les théogonies de l'antiquité chez
les Egyptiens, chez les Indous, chez les Chinois, sont de capitales
" 292 —
vérités voilées du manteau de l'allégorie, ainsi que l'avaient dit Cicé-
ron, Macrobe, etc. ; ce sont les grands faits de la physique personnifiés.
La lumière et la chaleur, ces deux grands mystères de la science,
ne sont autre chose que des effets concomitants de l'action incessante de
la création sur la matière de l'univers. Ils ne se produisent que dans
deux circonstances seulement ; quand un corps meurt ou se décom-
pose, et qu'un autre corps naît ou se forme. Une théorie de la lumière
aussi complète, plus complète même que les faits constatés nel'exigeaient,
s'y trouve exposée. La lumière sidérale, ou, si ou l'aime mieux, la
lumière du jour , est l'effet de l'échange réciproque de ce qu'on a appelé
sans raison calorique rayonnant, entre les corps célestes Le soleil , la
June, etc., n'envoient point de la lumière à la terre, comme on l'a
cru. Chaque sj>hère céleste a sa lumière propre : celle du soleil est
rouge-orangé, c'est-à-dire électro-positive, et celle des planètes est
bleue, c'est-à-dire électro-négative. Au moyen de celte théorie delà
lumière, il n'y a plus de mystère dans la congélation de l'eau sur un
tube dont ou laisse échapper un gaz comprimé. 11 n'y en a pas non
plus dans le creuset incandescent qui se laisse remplir d'eau sans l'éva-
porer. Il n'y a pas sept couleurs primitives dans la lumière , mais
quatre seulement : le jaune-orangé , le rouge, le jaune-citron et le
bleu. Les deux premières décèlent le pôle positif de la lumière, et les
deux autres le pôle négatif. Les quatre autres couleurs du prisme , pré-
tendues naturelles , ne sont que des mélanges de deux teintes voisines.
La couleur blanche de Newton est une hypothèse, une pure rêverie.
Les mystères de la phosphorescence des corps , de certains insectes, des
ombres colorées, de la réfraction et de la réflexion de la lumière, et
enfin celui de la pile électrique, s'expliquent d'eux-mêmes dans celle
nouvelle théorie.
Tel est le bref aperçu xles mystères de la science physique dont l'ex-
plication se trouve dans le second livre, c'est-à-dire dans la théorie du
règne minéral, embrassante la fois la chimie et la physique.
Une foule d'autres uiyslères de la science se trouvent pareillement
dévoilés dans les livres suivants, contenant la théorie du règne végétal,
celle du règne sidéral et celle du règne animal ; mais il serait trop long
d'en donner l'analyse même par aperçu. D'ailleurs, ce qui précède ne
suOit-il pas pour donner l'idée de la richesse de matière que renferme ce
livre?
CHAPITRE DE SAINT-DENIS ,
Hi!>>toii'c lie «a fondation , des nvg;ocia(3on«« pour obtenir sou exemption ,
di!Scusf>«ion de ce privilège,
Par Mgr l'ArclievOiiue de Paris (1).
C'est ah ovo et depuis le décret du 28 février 1806, que Mgr Affre fait
(I) Chez Lcclcrc et C". — ln-18; prix : oO cent.
— 293 —
l'histoiî'e de ce fameux Chapitre. Il appuie chaque point des pièces au-
thentiques dont la réunion donne un haut prix à ce petit volume. Le
Prélat y soutient son opinion et !e droit de son siège avec la puissance de
sa logique bien connue. Nous mentionnons cette brochure parce qu'elle
est essentielle pour l'étude de cette grave question. C'est pour cela sans
doute, et à cause de sa haute importance, que la Voix de la Vérité la \ili-
penduit et injuriait bassement l'Archevêque de Paris dans son numéro
du 20 juin dernier. Elle aurait dû faire attention que de telles insultes
sont une reconnnandation auprès des honnêtes gens et des prêtres res-
pectueux. On ne peut lire sans douleur, dit cette feuille, ce qui a trait au
projet de loi destiné à procurer V exécution d'une Bulle On lit tout le reste
avec SURPRISE ! Il est évident qu'elle veut faire entendre par là que
Mgr l'Archevêque de Paris se fait l'ennenii du Saint-Siège , et qu'il
fait concevoir des craintes sur son orthodoxie. Nous lisons , nous , sans
surprise; mais non sans douleur, une appréciation aussi perfide. Ce n'est
pas que nous partagions l'opinion de Mgr Affre sur celte question , nos
lecteurs connaissent à cet égard toute notre pensée, mais nous savons
respecter le sentiment d'un Prélat dévoué à l'Eglise, et qui, d'ailleurs,
est dans une position où il peut apprécier aussi bien , et mieux que per-
sonne, l'utilité ou les inconvénients qui peuvent résulter, par la suite, de
l'exemption du Chapitre de Saint-Denis.
PANORAMA DE LA CORSE,
ou
Uisioire abrégée de celte lie, et descnption dos mœurs et usages de ses liabilauts,
Par M. Tabbc de Leîips (1).
Croiriez-vous, lecteur, que nie voilà dans l'embai'ras pour vous rendre
compte de ce petit livre dont la lecture m'a tant plu et tant allaché? Le
style est pur, simple et sans prétention , agréable et naturel. La conipo-
silion est faite avec intelligence et mesure. Tout esta sa place, tout se
soutient; tout est exposé d'une manière satisfaisante, et l'auteur a su ne
pas mettre un mot de trop, en sorte qu'on lit ce charmant pelit volume
avec intérêt, avec plaisir même, et sans fatigue. La seule chose conlra-
rianle, c'est d'arriver à la fin d'une partie sans s'en être douté, et c'est
un plaisir de plus. En un mot, ce petit livre est du nombre assez res-
treint de ceux qui sont bien faits,, et je crains qu'on ne veuille pas
m'en croire.
Car, direz-vous, quel si grand intérêt peut avoir un livre sur la
Corse? Je vous assure qu'il y en a beaucoup. Ce déparlemc ni de la
France nous est aussi étranger que les îles Marquises i)ar son langage,
par ses irioeurs, par son climat, par ses productions tropicales, par son
(l; Chez A. Sii'ou et Desquels, rue des Nùyers, 57 ; prix : \ fr. oO.
— 294 —
incroyable fécondité qu'on abandonne aux ronces et aux makis, comme
si nous n'a\ions pas besoin de toutes les puissances prociuclives du
soi de la [)atrie. A tout cela se mêlent des anecdotes sur l'enfance de
Napoléon ; voici la grotte où il venait travailler, la pierre sur laquelle
il s'asseyait, etc. Je ne regrette pas, et tant s'en fnut, le temps que j'ai
consacré à la lecture de ce livre. Je vous engage à le préférer au dernier
roman histori(|ue d'Al. Dumas : au moins il en restera quelque chose,
quelque bon et utile souvenir.
Grâces à toi , mon Dieu ! dans la pauvre retraite
Où ma jeune ferveur ensevelit ses jours ,
Tes célestes lionlés ont répandu toujours
Les dons mystérieux d'une fa\eur secrète.
Loin d'un monde où ton nom , qu'outragent les méchants^
Ne trouve plus d'écho sur la lyre profane ,
Ma main a repoussé le laurier qui se fane^
Et je n'ai murmuré que ce nom dans mes chants.
Car je n'ai pas voulu , dans ma candeur sincère
Méconnaître les biens sur nies pas suscités.
Que n'ai-,e pu toujours des fleurs de mon Calvaire
Purifier les lieux que mon rêve a quittés!
Mais, sous l'aile du Dieu qu'évoquait ma prière,
J'ai retrouvé la paix , le silence et l'autel ,
L'autel où ma jeunesse a recueilli le miel
Qui coulait autrefois sur ma ferveur première.
Jours de saintes clartés , trésors mystérieux ,
Ange du jeune prêtre au seuil des solitudes ,
Félicité cachée aux froides multitudes,
Riens que pour les élus font éclore les cieux ;
Dictamc préparé pour les saints de la terre ,
Baume du chaste amour qui pour eux germe encor,
Rayonnements sacrés des gloires du Thabor,
Source du Siloë dont l'eau nous désaltère ;
Sous l'œil de l'Eternel mélodieux accents ,
Cantiques soupires sur les harpes bénies ,
— 295 —
Extase des transports vibres par tous les sens ,
Quand les sens sont remplis de saintes harmonies ;
Charmes de la prière où pleure l'amitié ,
Trésors de la vertu dont une part nous reste ,
Ame toujours ouverte à quelque voix céleste ,
Gomme un écoulement de tendre piété ;
Doux rêves conservés pour ceux qu'on laisse au monde,
Souvenirs embaumés de candeur et d'espoir,
Regrets épanouis sur les lyres du soir ,
Quand la douleur se glisse en notre âme profonde :
Oui , tu m'as tout donné , mon Dieu ! grâces à toi!
De l'arbre de la vie où grondent tant d'orages ,
Ta main a sur mes pas préparé les ombrages ,
Un reflet de tes cieux est descendu sur moi.
Bien souvent , comine un fils que la douleur dévore,
Ma prière épura les larmes de mes yeux ;
Dans mes privations tu me montras les cieux ,
Et j'y volai , Seigneur, pour t'y prier encore :
Pour t'y prier pour moi , pleurant sur mon passé ;
Pour elle, celte sainte où mon àme s'épure,
Oasis de mon cœur , céleste créature ,
Vase plein de parfums dans l'or pur enchâssé.
Donne-lui paix , bojjheur ; garde son innocence
Des pièges que le mal amasse sur nos pas ;
Montre-lui tous les biens qui ne nous trompent pas.
Et, pour les partager, donne-moi l'espérance.
Car, en l'aimant. Seigneur, je puis l'aimer un peu
C'est l'ombre de mes jours répandue en mes voies ,
C'est un rayon levé dfins nos terrestres joies ,
C'est une sainte fleur dans les jardins de Dieu.
D....
NOUVELLES.
Nous voyons avec bonheur nos Evoques , selon l'engagement pris à
leur sacre , visiter la ville éternelle. Une lellre de Marseille nous an-
nonce que S. E, le Cardinal Giraud , Archevêque de Cambrai et
— '296 —
Mgr l'Evêque de Rhodez , se sont embarqués pour Rome, le 1" sep-
tembre, a Marseille. La saïUé des deux Prélats était excellente. —
Mgr l'Evêque de Frcjus vient d'annoncer, par une circulaire adressée
au Clergé de son diocèse, son départ pour Rome. — -Bien que la lettre
que nous recevons de Marseille ne nous parle pas du départ, pour Rome,
du Cardinal Archevêque de Bourges , nous savons , d'ailleurs , que
S. E. s'est également embarquée pour Rome, le 1" septembre, sur
un paquebot de l'Etat.
— Tout le monde a lu les lettres si touchantes, si pleines de foi et de
résignation de l'infortunée duchesse de Praslin. On y a vu que cette ver-
tueuse épouse puisait dans la religion les forces et les consolations dont
elle avait un si grand besoin dans sa triste et cruelle position. Aussi nos
lecteurs apprendront sans étonnementet avec édification que cette pieuse
et excellente femme, cette innocente victime, s'asseyait souvent à la table
sainte, notamment aux jours de fêtes et avant tout déplacement impor-
tant, et qu'elle avait communié le dimanche qui a précédé l'As-
somption.
— L'Académie, dans sa séance publique annuelle, a décerné une mé-
daille de 1,500 francs aM™'' Guinai'd, auteur du recueil intitulé -.Poésies
du /byer,. dont nous a\ons rendu un compte très-favorable dans notre
livraison du 15 mars (page 86 .
— La Voix de la Vérité, (jui n'est pas le n^.oins du monde véridique,
s'exprimait ainsi dans son numéro du 27 noùt : ► Nous avons donné , le
18 avril 1847. la liste des journaux religieux qui s'imprimaient a Paris.
Mais plusieurs sont morts avant d'être devenus vieux. Ce sont V Abeille
catholique) Williancc, V Auxiliaire catholique, la Biographie du Clergé con-
temporain, le Bulletin de censure, le Monde catholique, la Revue de Biblio-
graphie analytique, la Tribune sacrée. Par contre , deux journaux ont
surgi, savoir: la Revue du Monde catholique el la Voix de l'Eglise; ces
deux feuilles sont mensuelles. »
Nous ne dirons pas que la Voix de la Vérité s'est trompée, mais qu'elle
a menti sciemment , sans doute à ciuse du privilège de son litre; elle
n'ignore pas que plusieurs di'S journaux leligieux qu'elle dit morts
avant d'être devenus vieux , sont encore pleins de vie et probablement
mieux portants qu'elle, par exemple la Tribune sacrée. On sait que la
Voix de la Vérité est née sous de bien fâcheux auspices, et qu'elle a
un vice de conslitution qui ne peut manquer de la conduire prochaine-
ment au tombeau. Mais que dire de la véracité de ses rédacteurs qui ne
craignent pas d'avancer que la Vo/x de l'Eglise n'existait pas encore au
18 avril 1847? Elle leur a cause ccpendanl bien des insomnies depuis
seize mois.
— Nous nous faisons un devoir de reconmiander le cabinet de lecture
de M. Hervé, rue de Condé, 10. On y trouve tous les bons journaux et
toutes les publications religieuses.
Imprimerie calholifiue d'A. SIROU et DESQUERS, rue des Noyers, 37.
LA LECTURE.
■^.IB~-
A NOS LECTEURS.
Nous recevons tous les jours, soit de nos abonnés, soit des journaux de pro-
MHce ou de l'étranger, des témoignages de vive satisfaction sur la nouvelle direction
de la Lecture. Ces témoignages sont pour nous de puissants encouragements , non-
seulemenl de marcher dans la même voie , mais encore de donner à notre Revue
toutes les améliorations qu'elle comporte et que nous n'avons pu réaliccr jusqu'à ce
jour, malgré ions nos désirs, à cause des énormes sacriGces qu'il nous a fallu faire
cette année. On sait que nous sommes obligés de servir gratuitement au moins les
trois quarts des abonnements qui ont été payés à l'ancienne administration. Nous ne
regretterons nullement ces sacriGces si nous sommes assez heureux pour faire quel-
que bien , et si nous continuons à recevoir des témoignages de sympathies aussi
honorables que ceux qui nous arrivent de toutes parts. Toici, entre autres, le juge-
ment que porte de nous un journal américain qui paraît tous les samedis à New-
York (Etats-Unis ), excellente publication que nous ne saurions trop recommander
spécialement à nos abonnés du Nouveau-Monde et de la Grande-Bretagne.
K La Lecture, Revue périodique et déjà ancienne, dit \e Freeinan's Journal,
dans son numéro du 7 août dernier , vient de passer entre les mains habiles qui
dirigent la Voix de l'Eglise. Conforme à cette dernière Revue, sous le rapport du
format et de l'étendue, elle en diffère en ce que 1 1 Voix de l'Eglise traite les arti-
cles sérieux , tandis que la Lecture s'est impose la tâche de faire connaître la litté-
rature chrétienne aux personnes peu versées dans les matières philosophiques ,
politiques ou théologiques. La Voix de V Eglise p^r3iU régulièrement, etc. C'est avec
le plus grand plaisir que nous recommandons à nos lecteurs français ces Revues
remarquables par cet esprit si chaleureusement populaire et démocratique qui se
manifeste dans leurs écrits pour la défense de l'Eglise. Nous les recommandons à
tous ceux qui aiment une lecture où respire une piéié sans affectation.»
Plusieurs de nos lecteurs, tout en nous félicitant de notre Critique littéraire.
nous ont témoigné le regret de ce que cette partie importante n'est pas plus éten-
due. Nous le regrettons nous-mêmes, et nous nous proposons de consacrer à l'avenir
un plus grand espace à la Bibliographie, sans nuire pour cela aux autres matières.
Nous pouvons même offrir, dès aujourd'hui, une Revue bibliographique, à ceux qui
désireraient un recueil comme était l'ancien Bulletin de censure. C'est une revue
critique des ouvrages de religion, de philosophie, d'histoire, de littérature, d'éduca-
tion, etc., destinée aux ecclésiastiques, aux pères et aux mères de famille, aux chefs
d'institution et de pension des deux sexes, aux bibliothèques paroissiales, aux cabi-
nets de lecture chrétiens et à toutes les personnes qui veulent connaître les bons li-
vres et s'occuper de leur propagation. Cette Critique bibliographique est infiniment
\. 1o OCTOBRE 1847. 1 I
— 298 —
plus complète et rédigée plus consciencieusement que le BuUelin de censure, qui
avait son mérite sans doute, mais qui jugeait certains ouvrages fort légèrement, et
souvent avec une partialité très-caraclérisée. Celle-ci est du même format que la
Lecture, et paraît par livraison de trois feuilles d'impression, c'est-à-dire de qua-
rante-huit pages. Le prix est de 10 fr. par an, et de 9 fr. pour les abonnés de la
Lecture ou de la Voix de l'Eglise, qui enverront franco un mandat de 19 fr. sur
la poste.
Nous profitons de celle occasion pour offrir à très-bas prix, à ceux de nos abonnés
qui ne les auraient pas, les quatre premiers volumes de la Lecture et du Bulletin
de censure. îsous pouvons donner ces quatre volumes pour 12 fr., ou pour 3 fr.,
chaque volume séparé pris au bureau. Pour les avoir franc de port, il faudrait ajouter
un franc par volume. Il serait facile de nous demander ces volumes en renouvelant
l'abonnement pour Tannée 1843.
DES LIBERTÉS DE L'ÉGLISE GALLICANE.
SIXIÈME ARTICLE (').
Saite des réflexiciiêi générales sur la Déclaration. — Sa décadenre
progressive dans le Clergé de France.
Nous avons déjà fait remarquer combien les Souverains -Pontifes
avaient été blessés des actes de l'asseniblée de 1682, qu'ils ont improu-
vés, cassés, annulés. Quant aux Evéques nonjmés qui avaient assisté à
cette assemblée, ils n'ont pu obtenir leurs bulles d'institution qu'après
avoir individuellement fait parvenir au Pape une lettre qui attestait leur
sincère repentir sur tout ce qui avait pu être censé décrété, dans la même
assemblée , contre l'autorité pontificale et les di^oits des Eglises. Louis XIV
lui-même, malgré sa fierté naturelle, avait compris qu'il était de son
devoir d'apaiser la juste indignation du Saint-Siège , et avait écrit de
sa propre main à bmocent XII, qu'il avait donné des ordres pour annu-
ler l'effet de son édit touchant la Déclaration.
Il en coûte au grand Bossuet d'avouer fiu'une Déclaration qui avait été
faite et publiée avec tant d'appareil et de fracas, avait fini par être ré-
pudiée avec assez de honte. Voulant la relever et la soutenir autant qu'il
est en lui, il dit dans sa Défense (T. xix f/j ses œuv.^ n. 24, p. 368), qu'A-
lexandre VIII, en condamnant et déclarant nuls les actes de l'assemblée
de 1682, s'était borné à une simple protestation, et qu'il ne s'en fût pas
tenu là si la Déclaration eût été erronée ou suspecte. L'illustre Evèque de
Meaux n'a pas réGéchi, en tenant ce langage, combien il était peu délicat
de chercher un appui, en faveur d'une mauvaise cause, dans la man-
suétude et la sagesse d'un Pontife qui craint de nuire à la religion en
usant de tous ses droits, même les plus légitimes.
Quand Louis XIV écrivit à Innocent XII qu'il avait donné des ordres
pour que son lùlit, relatif a la Déclaration, ne fût plus exécute, ce Pon-
(I) Voir la livraison du 15 septembre, p. 263.
— 299 —
iife était bien en droit de donner à In lettre royale la plus grande publi-
cité; mais le susceptible monarque eût été infailliblement irrité et hu-
milié de voir sa palinodie proclamée par le Saint-Siège. On n'agit pas
ainsi à Rome : on ne veut que le triomphe de la vérité. Cependant il esf
à croire que le Pape aurait demandé, par rapport à la Déclaration, toutes
les mesures qui en devaient assurer l'anéantissement pour le présent et
pour l'avenir, si l'on eût pu conjecturer qu'après la mort de Louis XIV,
son édit serait remis en vigueur par une magistrature toujours hostile
au Saint-Siège. Mais devait-on supposer une conduite aussi indélicate?
D'ailleurs, n'y avait-il pas quelque danger pour la cause de la rebgion à
demander même de simples explications à un prince qui se piquait si fa-
cilement?
La lettre de Louis XIV à Innocent XII ne fut rendue publique en Italie
que trente-neuf ans après qu'elle avait été écrite, c'est-à-dire en 1732.
M. de Maistre dit qu'elle ne fut connue en France qu'en 1789, par la pu-
blication du XIII^ volume des œuvres de M. d'Aguesseau; il se trompe :
le savant Soardi l'avait fait connaître en 1745, par la publication de son
admirable ouvrage De supremà Summi-Pontiflcis auctoritate, qui fut im-
primé à Avignon. Mais il faut bien ajouter que le Parlement, par son
arrêt du 25 juillet 1748, supprima ce livre, le plus beau et le plus ho-
norable des monuments qui aient jamais été élevés à la gloire de la
France et de ses Evêques. (Faut-il donc qu'un Parlement fasse croire
aux nations étrangères que notre patrie récompense les honneurs qu'on
lui rend par la flétrissure et l'ingratitude la plus monstrueuse?) Quoi
qu'il en soit, je me range parfaitement de l'avis de M. de Maistre quand
il dit : que plusieurs Français instruits ignorent encore de nos jours l'exis-
tence de la lettre de Louis XIV à Innocent XII. Il paraît que le roi n'en
avait donné connaissance qu'à ses confidents les plus intimes, qui ne
manquèrent pas eux-mêmes d'en garder et d'en recommander le se-
cret. Ils insinuèrent au prince qu'il était peu convenable à sa dignité de
laisser voir qu'il fût revenu sur ses pas, en cédant aux exigences de la
cour de Rome. Mille autres suggestions, de la part de ses ministres et
probablement d'une secte astucieuse qui attachait le plus grand prix à
la Déclaration, pour le succès de ses desseins perfides, déterminèrent
enfin le roi, non pas à rendre aux quatre Articles leur première force,
mais à préparer les voies qui devaient bientôt les faire revivre.
Deux jeunes ecclésiastiques, l'abbé de Saint-Aignan et le neveu de
l'Evêque de Chartres, reçurent, en 1713, de la part du roi, l'ordre de
soutenir une thèse publique où les quatre Articles seraient reproduits
comme des vérités incontestables. Cet ordre, suivant Fleury, commenté
par M. Emery, avait été déterminé par le chancelier de Pontchartrain,
qui était excessivement attaché aux maximes parlementaires. Le Pape
se plaignit hautement de cette thèse ; et le roi s'expliqua, dans une lettre
(|u'il adressa au cardinal de la Trémoille , alors son ministre près le
Saint-Siège. Il y disait, en substance, que l'engagement qu'il avait pris,
en donnant des ordres pour la révocation de son édit, se bornait à ne
plus obliger à ce qu'on enseignât les quatre propositions; mais que ja-
mais il n'avait promis de l'empêcher : de manière qu'en laissant l'en-
seignement libre, il avait satisfait à ses engagements envers le Saint-
Siège. Louis XIV n'eût pas agi de lui-même d'une manière aussi peu
loyale; mais son entourage avait piqué son amour-propre, et les adver-
saires des prérogatives pontificales triomphèrent une seconde fois. Ils
— 300 —
ont dit depuis, que ceux qui repoussaient les quatre Articles n'avaient
pas saisi le sens de la lettre du prince au Pape Innocent XII. Mais, quand
jUn Souverain-Pontife demande qu'une Déclaration soit révoquée, en-
tend-il, peut-il raisonnablement entendre qu'il ne soit porté aucune
atteinte à la liberté de l'enseigner, et de l'enseigner comme renfermant
des maximes que l'on ne veut pas abandonner? 11 était bien évident que
cette vaine distinction, suggérée par des hommes exercés à la chicane,
laissait subsister la Déclaration avec tous ses résultats, puisque, chacun
étant libre de soutenir les quatre Articles, le parti si nombreux d'oppo-
sition au Saint-Siège qui existait alors en France ne manquerait pas de
les ressusciter au plus tôt. Et c'est ce qui est arrivé, a Etrange destinée
« des Souverains-Pontifes, s'écrie ici M. de Maistre! Ou les menace des
a plus funestes scissions ; et, lorsqu'on les a poussés jusqu'aux dernières
a limites de la prudence, on leur dit ; Vous n'avez pas demandé davan-
« tage; comme s'ils avaient été parfaitement libres de demander ce qu'ils
a voulaient. »
Les jansénistes ont prétendu que, depuis l'accommodement, on n'a-
vait pas cessé de soutenir les quatre Articles. Le Pape, ajoutent-ils, avait
passé sous silence plusieurs thèses semblables à celle de M. de Saint-
Aignan. Cela peut être : il devait prudeuiment ne pas faire attention à
quelques thèses soutenues de loin en loin dans l'ombre des collèges.
Mais, quand il eut appris que les quatre Articles étaient remontés en
chaire dans la capitale, par ordre du chancelier, c'est-à-dire du roi, le
Pontife se plaignit, et il eut raison. (T. M. de Maistre, de l'Eglise galli-
cane, liv. 2, c. 6.)
Convenons donc que le monarque eut de grands torts dans toute cette
affaire; mais n'oublions pas qu'il fut trompé par ses ministres et .ses ma-
gistrats, qui le jetèrent dans cette fausse voie. Je ne demande pas mieux
que d'atténuer sa culpabilité, en y retrouvant l'influence de ses conseils.
Mais heureux le roi pieux et sage qui mérite de n'en avoir que de bons!
Plus tard, Clément XI eut à se plaindre , et il le fit sur le ton d'un
homme justement indigné, de ce que, suivant la teneur du quatrième
article de la Déclaration, on avait assujéti à un nouveau jugement la
bulle Vineam Domini Sabaoth. Pie YI, dans sa bulle Auctorem fidei, en
renouvelant tous les actes de ses prédécesseurs, a, de plus, condamné
l'adoption qu'avait faite, de la Déclaration, le synode de Pistoie en Tos-
cane. Voici en quels termes ce grand Pontife s'exprime sur les actes de
cette réunion schismatique : f. C'est pourquoi, notre vénérable prédé-
(( cesseur Innocent XI, par sa lettre du \ I avril 1682, et plus formelle-
t' ment encore Alexandre VIII, par sa constitution Inter multiplices, du
« 4 août 1690, ayant, suivant le devoir de leur charge apostolique, im-
« prouvé, cassé et annulé les actes de l'assemblée du Clergé de France, la
« sollicitude pastorale exige de nous, d'une manière beaucoup plus im-
(' périeuse encore, que nous réprouvions et condamnions, ainsi que, par
(.notre présente constitution, nous réprouvons, condamnons, et vou-
<< Ions que l'on tienne pour réprouvée et condamnée l'approbation, cou-
« pable à tant de titres, que vient de faire de ces mômes actes le synode
<< {de Pistoie). Nous condamnons et réprouvons cette adoption comme té-
« méraire, scandaleuse et spécialement injurieuse à ce Siège apostolique,
« après les décrets de nos prédécesseurs. »
Je demande maintenant si un véritable enfant de la sainte Eglise ro-
maine peut être indécis sur le jugement qu'il doit se former d'une Dé-
— 30) —
claration si odieuse au Saint-Siège? Les Papes, j'en conviens, pouvaient
aller beaucoup plus loin contre ces actes si ouvertement repréhensibles ;
et nous devons savoir gré au Saint-Siège de ne les avoir pas tlélris par
de solennels anathèmes. Ils ont usé d'une modération que la France ne
méritait pas, mais qui n'en doit que plus vivement exciter notre recon-
naissance.
Tous les catholiques, en qualité d'enfants du Père commun des
fidèles, doivent montrer l'amour qu'ils lui portent, en se détachant de
tout ce qui centriste son cœur. Sommes-nous donc obligés de nous dé-
vouer aux quatre Articles, parce qu'ils sont une production de la France?
Ah! notre patrie a bien d'autres fruits plus dignes de nos affections : ne
fussent que ces paroles de saint Louis à l'empereur Frédéric : « Nos pré-
a décesseurs , qui ont gouverné avant nous notre royaume de France,
« ont toujours aimé et honoré la suprême dignité de l'empire de Rome;
« sachez que nous , qui venons après eux, sommes inébranlable dans
« la résolution de marcher sur les traces de nos devanciers. {An7iaks du
« règne de saint Louis , éd. roy. , 1761 ^ p. 180.) Cher fiuz , disait le
« saint roi à son fils Philippe, je t'enseigne que tu soies tozjors dévot à
« l'Eglise de Rome, et au souverain Evesque nostre Père, c'est le Pape,
<< et li porte révérence et enneur (honneur) si comme tu dois fère à ton
« Père espirituel. » (Sirede Joinv., ibid., p. 333.) On sait les honneurs
que ce prince pieux rendit au pape Innocent IV, le respect avec lequel
il consultait le Saint-Siège , la soumission avec laquelle il se conformait
à ses avis. La France doit être bien plus fière de pareilles leçons que des
quatre Articles, qui ne laissent dans l'âme qu'un souvenir d'hostilité
envers la Chaire de Pierre, et, dans notre histoire, qu'un contraste
frappant entre la conduite des Français de cette époque et les exemples
de nos aïeux si dévoués et si pleins de vénération pour le Siège aposto-
lique. Ils étaient tout fiers d'appartenir au royaume très-chrétien^ fUs
aîné de l'Eglise romaine : préférerions-nous à ce titre celui ùe gallicans ,
qui semble porter avec lui une idée de séparation d'avec l'Eglise mère
et maîtresse de toutes les Eglises? Ce serait alors le cas de dire avec
l'Apôtre, quoique pour un sujet diffèrent : Noji est bona glo?iatio vestra.
Nescitis quia modicum fermentum totam massam corrumpit? Expurgate
vêtus ferment um , ut sitis nova conspersio (1 Cor., v, 6, 7.)
Fleury avoue, dans son discours sur les libertés de l'Eglise gallicane,
que ce qu'il y a d'hommes plus pieux en France ne peut se détacher des
prérogatives du Saint-Siège qui sont soutenues comme incontestables
par toutes les autres nations catholiques. Or, je le demande, n'est-ce pas
principalement dans la vraie piété que se trouve la vraie orthodoxie ,
surtout quand elle s'attache à un sentiment qui a pour lui l'immense
majorité des enfants de l'Eglise?
Les Français, parfois, sont bien peu conséquents avec eux-mêmes.
C'est chez nous que l'on s'est élevé avec le plus de vigueur contre la doc-
trine du probabilisme. Pour la combattre, on est allé chercher dans la
poussière des plus vieilles bibliothèques, des auteurs dont les noms sont
si barbares qu'ils semblent avoir été choisis pour inspirer Teffroi; ils
étaient inconnus même à des milliers de théologiens ; mais on les a exhu-
més pour le seul plaisir de les faire apparaître comme des monstres,
et frapper de grands coups sur leurs opinions. Eh bien! qu'il me soit
permis de le demander ici, est-il possible d'assigner une opinion moins
probable que celle qui a contre elle, je ne dis pas seulement saint Tho-
— 302 —
mas , l'ange de la théologie , mais les Papes, le très-grand nombre des
Evèques unis au Saint-Siège, la généralité des nations et des fidèles ca-
tholiques, excepté, en France, une certaine école qui, tous les jours ,
perd de plus en plus son crédit, spécialement parmi les hommes les plus
vertueux et les plus solidement instruits dans la science des saints?
Notre grande révolution de 93, si désastreuse, sous raille rapports,
n'a pas été sans avantage à l'égard de la question que je traite. Nos
meilleurs ecclésiastiques, obligés d'aller chercher un asile dans les pays
étrangers, pour éviter la persécution qui les menaçait dans le nôtre, ont
trouvé partout la Déclaration de 1682 dans le plus ignominieux discré-
dit. L'Espagne comme l'Italie, l'Angleterre comme l'Allemagne, dans
leurs parties catholiques, admiraient les qualités vraiment sacerdotales
de nos prêtres fidèles; mais on leur faisait sentir que les principes de
l'Ecole de Paris étaient une singulière aberration dans de généreux con-
fesseurs de la foi romaine. Ils ont bien mieux étudié la question des
prérogatives du Saint-Siège dans la terre d'exil, qu'ils ne l'avaient ja-
mais fait sur le sol natal. Les doctrines romaines contre lesquelles, dès
leur jeunesse, on leur avait inspiré tant de préventions , leur ont paru
tout éclatantes de vérité, loin de l'atmosphère des parlements et des jan-
sénistes. Ils étaient partis gallicans; et, pour la plupart, ils sont revenus
idtramon tains.
Leur retour a été salutaire : ils ont raconté à leurs confrères l'effet
qu'avaient produit sur eux et l'abus de ces prétendues libertés, au nom
desquelles on avait fait des exilés et des esclaves, et les rapports qu'ils
avaient eus avec des hommes calmes et sans passion qui n'avaient puisé
dans l'étude de l'Evangile et de la théologie que des leçons d'attache-
ment à l'égard du Pasteur suprême des agneaux et des brebis de Jésus-
Christ; des leçons de reconnaissance envers celui qui avait été chargé
de confirmer ses frères ; des leçons de docilité et d'obéissance pour celui
qui avait la parole même d'un Dieu comme garantie de V infaillibilité de
sa foi. Us voyaient, dans la fin d'un schisme désastreux, le résultat de
son intervention paternelle ; dans le Concordat, la preuve de sa puissance
suprême et de sa supériorité inattaquable au-dessus de tous les cano7is ;
dans l'opprobre des prêtres assermentés, le châtiment mérité d'une con-
descendance si impérieusement exigée par des lois impies . mais alors si
honteusement expiée par un mépris universel.
Cependant , les préjugés qui, pendant plus d'un siècle, avaient envahi
la plupart de nos écoles, ne pouvaient pas disparaître subitement. L'an-
cienne éducation cléricale, quoique singulièrement modifiée par les com-
motions religieuses et politiques, conservait encore quelques restes de
son allure première, comme un vase qui a renfermé autrefois une li-
queur forte et pénétrante , retient longtemps l'odeur dont il fut imprei-
gné. Les livres élémentaires, confiés aux jeunes lévites, n'avaient pu
subir des changements qu'on ne voudrait peut-être pas encore y intro-
duire généralement aujourd'hui. Une précipitation imprudente eût fait
naître (les embarras que les constitutionnels , déjà si mécontents, et les
jansénistes, toujours si rusés, n'eussent pas manqué d'exploiter au détri-
ment de la paix et de la tranquillité. On parlait donc à voix basse ; mais
on parlait, sans rien écrire ni publier; cela suffisait: les principes de /a
sainte Eglise romaine gagnaient tous les jours du terrain. Aujourd'hui,
la situation dos esprits vraiment chrétiens et catholiques, parmi nous,
n'est plus douteuse. Il n'y a plus d'inconvénient à la proclamer, dans un
— 303 —
Ela',011 toutes les opinions sont libres : Gloire aDieu ! plus «le trente mille
ecclésiastiques français, tout en révérant le grand Bossuet, ne lisent avec
enthousiasme dans tout ce qu'il a écrit sur les quatre Articles, que ce re-
frain désormais national qu'ils empruntent de sa bouche éloquente :
Loin de nous, loin de la France catholique, déclabation funeste, source
de tant de troubles, de dissensions, de calamités! cherche ailleurs un asile
que nous te refusons pour toujours; tu n'auras plus un appui dans l'élite
du Clergé français : Abeat Dedaratio quo Uhuerit : non enim eam tutandam
suscipimus. L'abbé ***, ancien vicaire général.
QUELQUES RÉFLEXIONS
Sar la complicité des gens de bien dans la roine
de la société (t).
— On est certainement forcé de croire qu'il y a en France beaucoup
d'honnêtes gens sans conscience , et, par malheur, il y en a plus encore
qu'on ne le croit : car, dans la corruption rapide de la société par les
ouvrages infâmes que vomit la presse chaque jour , les honnêtes gens
qui les achètent et les lisent sont les complices naturels de ceux qui les
écrivent.
— Quels sont les complices des voleurs ?" Ceux qui achètent sciem-
ment les objets volés. Quels sont les complices des écrivains coupables ?
Ceux qui achètent leurs livres , qui les louent et qui les répandent.
— La morale publique , ainsi qu'une exacte justice , ne mettent pas
de différence entre les auteurs et les complices du mal.
— Que demandent ceux qui méditent un vaste complot pour pouvoir
l'exécuter? Des complices. Que demandent les auteurs du plus vaste
complot qui fut jamais , celui de corrompre la société par les livres ? Une
seule chose : des lecteurs.... et ils en obtiennent, hélas! plus qu'ils
n'osaient l'espérer,, et cela parmi les honnêtes gens eux-mêmes....
— On n'a jamais vu des hommes plus niais ou plus froidement indif-
férents à la ruine de leur pays et de leur religion , que les prétendus
honnêtes gens qui lisent pour s'amuser [ grand Dieu ! s'amuser de la ruine
de sa patrie ! ) qui lisent , dis-je , pour s'a7nuser les ouvrages qui atta-
quent et détruisent ce qu'ils doivent avoir de plus cher au monde I
— L'Angleterre a fait une noble association contre l'usage des liqueurs
abrutissantes : la France devrait bien en faire une aujourd'hui contre
la lecture des ouvrages qui abrutissent la raison et l'esprit , et qui flé-
trissent tous les senliments honnêtes.
— Si cette association avait existé, une ïoule lïhoymê tes gens n'au-
raient pas laissé surprendre leur raison et leur bon sens par les mon-
(1) Nous empruntons cet article a VEcho de l'Aveyron, excellent journal que nous avons
déjà recommandé.
— 30 4 —
slrueux paradoxes d'un écrivain que l'on avait autrefois coniplé parmi
les esprits élevés et les nobles cœurs , et qui nous présente aujourd'hui
Robespierre comme Tapôtre d'une démocratie fraternelle et cqké-
TIENNE ...
Piobespierre qui établit sur tous les points de la France la souveraine
ARISTOCRATIE de l'échafaud !... Singulier apôtre d'une démocratie frater-
nelle et chrétienne , que celui qui envoyait chaque jour à la mort des mil-
liers de ses frères , et cela parce qu'ils étaient suspects d'attachement au
christianisme m...
— Mais l'auteur des Girondins (1) semble avoir tûté le pouls à cette
génération d'honnêtes gens , et il a dit dans son orgueil : « Il n'y a rien
« de si fort et de si absurde que je ne puisse faire avaler à ces gens-là....
« Il me plaira même de les faire pleurer d'allendrissement au récit
« d'une idylle sur les innocents amours d'un tigre altéré de sang, et je
« veux intéresser en faveur de ce monstre jusqu'aux fils et aux petits-
« fils des victimes qu'il a autrefois envoyées h l'échafaud.... »
Voilà ce qu'a dit l'écrivain dans sa juste confiance en la débonuaireté
de ses contemporains, et il a tenu parole...
— La plus monstrueuse prétention est celle d'un esprit ordinaire qui
croit n'avoir rien à redouter d'une mauvaise lecture à laquelle le devoir
ne le condamne pas....
— C'est aujourd'hui surtout que nous pouvons apprécier toute la
sagesse de la religion qui condamne avec tant de sévérité les mauvais
livres ! Mais il y a de forts esprits qui ne regardent pas les mauvais ro-
mans comme de mauvais livres , tant qu'ils ne sont contenus que dans
les colonnes d'un journal , et ne sont pas brochés ou reliés en veau ,
gens tout à fait candides, en vérité !!!
— L'on dirait vraiment que les malhonnêtes gens ont une supériorité
décidée sur les honnêtes gens , puisque les premiers savent toujours
faire leur métier et que les seconds ne savent janiais faire leur devoir /...
— Les honnêtes gens dont nous parlons ont certainement perdu le
droit de se plaindre des maux dont ils se font les complices....
Je suis fatigué d'entendre toujours parler du talent des écrivains cor-
rupteurs.... Le talent de corrompre 1 Mais il n'y en a pas de plus vul-
gaire et de plus facile,... Flattez de honteuses passions , humiliez-vous
devant la foule, adorez le succès, la fortune et surtout Vespril du siècle ,
et vous voilà assuré d'être un homme de talent!...
— L'on dirait , en vérité , (juc les châteaux qui renferment aujour-
d'hui un si grand nombre de ces complices dont nous avons parlé , ont
l'envie d'être brûlés une seconde fois.... Malheureusement, il n'y a pas
de paratonnerres possibles contre l'incendie produit par les mauvais
livres!!!...
— Tout ce déluge de mauvais écrits qui arrivent chaque jour dans les
(I) Voir dans nos livraisons de mars et d'avril, p. 83 et H 2, le jugement que nous
portons dts Gircncl'nis. Voir aussi le sonnet à M. de I.anKullm' ciaiirès, p. 520.
— 303 —
demeures somptueuses des grands pourraient être classés sous le même
titre : gceure alx châteaux ! Et plût au ciel que l'on pût ajouter : paix
AUX CHAUMIÈRES ! Mais l'une n'a jamais amené l'autre.... et nous l'avons
vu Henri de Bonald.
L^ KEH BT LE DèSESlT,
ou
LES MISSIONNAIRES EN AMÉRIQUE.
I
L'Amérique nord-ouest est probablement la plus vaste portion du
monde qui n'ait pas encore été soun)ise à la culture. Depuis le 32" degré
de latitude jusqu'au 70", depuis le 125^ de longitude jusqu'au 95% li-
mites qui comprennent une étendue de plus de quatre millions de milles
carrés, les occupants réels sont les chasseurs et les pêcheurs aborigènes.
Quels sont les seuls points habités par les hommes civilisés? — Sur la
côte , deux ou trois stations de commerce , russes , anglaises ou mexi-
caines ; dans l'intérieur, quelques postes de chasseurs anglais , et quel-
ques établissements de missionnaires catholiques fondés par les missions
du Canada. Environ .50,000 Indiens et i 0,000 Blancs composent toute la
population d'une contrée qui est un tiers plus considérable que l'Europe,
et située presque entièrement dans une zone tempérée. Le tout est en-
trecoupé, du nord au sud , par une chaîne appelée, au 42' de lati-
tude, les Montagnes-Rocheuses , et , au sud de ce parallèle , la Sierra-
Anahuac , chaîne qui est, par le fait, une continuation des Andes.
Entre ces montagnes et l'Océan-Pacifique, dont elles sont à une distance
moyenne de oOO milles , courent des chaînes intermédiaires , les unes
parallèles et les autres de l'ouest à l'est , de manière à ne laisser de
niveau qu'une très-petite portion de la contrée. Les fleuves qui coulent
des pentes orientales des Montagnes-Rocheuses sont les grands fleuves
de l'Amérique septentrionale: le Mackensie , le Missouri et le Rio-
Grande. Sur le revers occidental , on trouve quelques rivières inter-
rompues par des chutes rapides , fermées à leur embouchure par des
barres , et , dans la première partie de leurs cours , encaissées géné-
ralement entre des précipices de 1 ,000 ou 1 ,500 pieds de hauteur.
De toutes les parties de cette vaste région , celle de VOrégon est cer-
tainement la moins privilégiée. Toutefois, la partie septentrionale de la
cote , au-dessus du 48'= parallèle , est abritée par de nombreuses îl^s ,
dont la plus considérable, l'ile de Vancouver, a envirun deux tiers île
l'étendue de l'Irlande.
Ce pays ainsi coupé de montagnes, dont la plupart sont plus hautes
— 306 —
que nos plus hautes chaînes des Alpes , on devine sans peine que le
climat doit y être sévère ; les vallées sud-ouest , tempérées par le
voisinage de la mer , y font seules exception : les graminées y viennent
assez bien; mais, dans les autres contrées, la culture n'y donne que
des résultats médiocres. La meilleure partie des vallées est celle située
entre les monts Kalmet et l'Océan-Pacifique, d'une largeur de 80 milles
environ , arrosée par la Colombie et ses tributaires , le Cowlitz , au
nord, et le Williamet, au sud; mais, môme dans cet Orégon privilégié,
un huitième seulement est cultivable.
Plus loin , à l'ouest , la terre s'exhausse en surfaces élevées , quel-
quefois composées de rochers , quelquefois de sables , sans bois et pres-
que sans végétation, entrecoupées, il est vrai , par des rivières , mais
par des rivières qui n'apportent aucune fertilité.
«Les bords de la Colombie supérieure, dit le capitaine Wilkes, sont
tout à fait privés d'aucune alluvion , privés de toute espèce d'abri, sans
fraîcheur dans le peu de végétation qu'on y remarque çà et là ; ce ne
sont que des sables inféconds : on croirait difTicilement qu'au delà de
ces déserts arides coulent les eaux d'un large fleuve. » Vers le nord, une
latitude plus haute et une plus grande élévation du sol rendent le pays
encore plus impropre à l'habitation des hommes ; là encore cependant
on trouve quelques vallées fertiles. M. Dcnn , voyageur anglais , décrit
la partie la plus basse de l'île Vancouver, comme la portion la plus
habitable de cette côte inhospitalière.
Si la terre est rebelle au labour, la partie sud -ouest contient quelques
districts qui peuvent servir de pâturages , et d'autres qui sont riches en
bois de construction. Ces rivages sont très-poissonneux, et la partie
septentrionale abonde ou abondait récemment encore en animaux à
fourrure.
Jusqu'ici , l'Orégon n'a été qu'un marché aux fourrures et aux pelle-
teries. Qui dirait, à cette description , que ce pays est l'objet de la con-
voitise de deux grandes puissances, l'Angleterre et les Etats-Unis , et
qu'il sera certainement l'occasion d'une guerre terrible?
Les premiers aventuriers qui firent le commerce des fourrures furent
les Français du Canada. Au commencement du xvn'^ siècle , lorsque les
animaux sauvages étaient abondants et les Indiens nombreux, les Blancs
restaient dans leurs villes sur les bords du Saint-Laurent, et se conten-
taient des peaux que leur apportaient les chasseurs. Quand ces objets de
commerce diminuèrent et que les tribus indiennes furent détruites ou
reculèrent à l'approche de la civilisation , les commerçants se virent
forcés de pénétrer dans le désert et d'y traiter de leurs achats avec le
chasseur , sur son propre territoire. Les hommes hardis qui se livraient
à ce trafic avaient à braver toutes sortes de dangers et de fatigues. Il leur
fallut négocier avec des sauvages égoïstes, cruels et perfides, leurs infé-
rieurs moralement, — (|uok[uc inechanls que les Blancs fussent eux-
mêmes , — avec des êtres enfin qu'aucune sympathie ne ralliait a eux ,
— 307 —
et qui n'avaient , comme eux , d'autre but que de tromper, de piller ou
de tuer ceux à qui ils avaient à faire. Dans un pays sans lois et sans
opinion politique, les coureurs de bois , ainsi qu'on les appelait, dégé-
nérèrent,— comme dégénèrent toujours les hommes de la civilisation, —
disons-nous, en véritables animaux de proie intelligents, réunissant à
la prévoyance et à toutes les facultés de la réflexion des Blancs, la féro-
cité rapace et sans scrupule des Indiens.
« J'ai entendu raconter , parmi les trappeurs américains blancs , dit
M.Wyeth, Américain lui-même, qu'un trappeur, qui avait déclaré qu'il
tuerait tout Indien qu'il surprendrait à voler ses trappes , en tua en
effet un. Quelqu'un qui le vit lui ayant demandé s'il l'avait pris en fla-
grant délit. — Non , répondit-il , mais il m'avait tout l'air d'y songer.
Un Indien avait été immolé à un simple soupçon , et sa mort semblait
aux Blancs une excellente plaisanterie. »
Ces cruautés se renouvellent plus souvent qu'on ne le pense , et les
trappeurs ont commis des excès si criants qu'on a cherché à y remédier,
mais , disons-le avec peine , sans aucun succès. Les Canadiens inter-
dirent rentrée du territoire indien sans une licence , et firent dépendre
de la conduite du trappeur la prolongation de sa licence ; mais ces me-
sures ne produisirent aucun effet, et il faudrait détourner les yeux d'un
si malheureux pays et en désespérer à jamais , si la religion catholique,
cette fille de Dieu , n'était venue ici , comme elle l'a fait si souvent, ré-
parer le mal fait et l'empêcher de se renouveler.
Si en Europe on considère avec froideur , sinon avec indifférence , le
dévouement de ces pauvres missionnaires, il en est tout autrement dans
le Nouveau-Monde : là il est béni par tous , et les protestants ne les ad-
mirent pas moins que les cathohques.
Le 5 octobre 1840 , le supérieur des missions de Québec envoya trois
missionnaires sur les côtes de l'Océan-Pacifique, près du détroit de
Noolka , où on lui apprit que plusieurs navires s'étaient perdus tout
récemment. Les PP. Marceau , neveu de l'illustre général de ce nom ,
Combettes et Jamin , furent ceux qu'il choisit. Deux mois après , le 5
décembre, ils arjjivèrent au lieu de leur destination , après avoir fait
une route à pied a travers des montagnes couvertes de neige. Dès le
lendemain de leur arrivée , ils se disposèrent à accomplir leur mission ;
il fut convenu que chacun d'eux se tiendrait un jour sur la montagne
Foost-Qually, qui s'avance dans la mer , afin de découvrir tous les na-
vires qui seraient en détresse, et leur porter secours s'ils venaient à
échouer. Ils comprirent qu'un seul serait de peu d'utilité en cas de mal-
heur; mais celui qui était en vigie, au moyen d'un signe convenu,
pouvait à l'instant prévenir ses frères.
La maison de la petite colonie était au pied de la montagne, sur les
confins d'un marais et sur les bords do la mer. Tout autour de l'habi-
tation . ((u'il leur fallut bâtir eux-mêmes, c'était connue un mélango
— 308 —
de terre et d'eau , sans qu'on pût distinguer ni l'un ni l'autre de ces deux
éléments.
Outre la mer, sur laquelle ils allaient toujours avoir les yeux fixés ,
il leur fut recommandé d'aller, chacun à leur tour, tous les quinze jours,
à Astoria , à 60 milles au sud, afin de correspondre avec d'autres mis-
sionnaires qui résidaient à 120 milles, chez les Indiens Hol-Pa-Ac.
Le 8 mars , le Père Marceau partit pour Astoria. Ce pays si triste
avait pour lui des charmes qu'on trouve toujours dans la nature quand
on a sa conscience pure. La nuit il était survenu un léger dégel suivi
d'une pluie fine et froide, qui formait en tombant une glace du plus pur
cristal. Tous les arbres étaient revêtus de cette brillante incrustation
qui les faisait ressembler de loin à un énorme mais gracieux panache ,
tandis que, de près , chacun d'eux , ployant ses rameaux sous le poids
de cette parure transparente , avait la figure d'un éblouissant candé-
labre. Les champs, couverts d'une surface de neigu durcie, étincelaient
au soleil comme s'ils avaient été parsemés de gros diamants. Dans cette
richesse de décorations, les barrières en bois étaient bordées d'une
frange délicate qui rayonnait comme de l'argent poli. Le sombre sapin,
chargé de neige , semblait fier de sa verte vieillesse ; la masse de sa
forme pyramidale, mise en relief par de vives et nombreuses lumières,
gagnait en grâce ce qu'elle perdait en force , et , seul debout au milieu
de ses voisins , il régnait comme le vénérable patriarche de la forêt.
Le svelte peuplier et le bouleau au fourreau blanc , qui s'élançaient
des vieilles racines laissées par les défricheurs , courbaient gracieuse-
ment leurs hautes têtes sous leur fardeau de frimas et dessinaient des
arches capricieuses que la gelée ornait de guirlandes de perles. Dans le
lointain, tous les objets en saillie avaient une uniforme blancheur ; mais
de près ils étaient aussi diversifiés de couleurs que de formes , chaque
arbre et chaque branche conservant la nuance de son écorce sous la
glace diaphane , et les rayons du soleil leur prêtant toutes les teintes
du prisme.
C'est en effet un de ces spectacles qu'on ne peut oublier ni décrire ;
pour les habitants de ces pays , il revient au moins une fois l'an , et ils
en connaissent bien tous les effets et toute la magnificence. C'est mer-
veille comme leurs sens délicats leur font découvrir des beautés, des
sensations que nous n'y soupçonnons pas. Ce bon Père, lui qui s'iden-
tifiait avec cette nouvelle contrée, parce qu'il en sentait les besoins
aussi ardemment qu'il avait cherché à les connaître , lui , disons-nous,
admirait cette sévère niais grande nature. Sa douce physionomie peu à
peu, cependant, devint mélancolique; il prévoyait que ce froid ruine-
rait peut-être le verger des pauvres laboureurs qui s'étaient jetés au
milieu de ces terres arides ; il gémissait en pensant que le bûcheron
aurait à se frayer une route à la forêt à travers des barrières de glace ;
en songeant au chasseur, il déplorait (ju'il no put pénétrer dans les bois,
parce qu'il savait bien que le produit de sa chasse était, à cette époque,
— 309 —
sa seule ressource. Il eût pu s'attrister sur le pauvre voyageur dont
les fatigues sont sans nombre au milieu d'une saison si rigoureuse , mais
il lui vint si peu à l'idée qu'il eût à se plaindre qu'il n'y songea pas.
Cependant , telle était ce matin le beauté du paysage que son cœur
en subissait la magie et admirait cette soudaine métamorphose de la
nature. C'était l'œuvre d'une nuit : le soleil s'était couché au milieu de
froides ondées, et il se levait avec toute sa gloire pour ajouter, par sa
présence, plus d'éclat encore à cette scène magnifique. Il ne pouvait se
lasser de ses émotions ; il tâchait , tout en marchant , de saisir les der-
nières lueurs de ce splendide jour d'hiver avant qu'il disparût avec les
adieux de l'astre à son déclin ; une nuit sombre l'enveloppa bientôt ; un
vent terrible l'assaillit, et c'est au milieu d'innombrables précipices qu'il
continua sa marche. Que Dieu le protège comme il le mérite!
Revenons aux deux Pères qu'il a laissés seuls.
Leur petite chaumière était située sur l'une des routes du rivage (c'est
ainsi qu'on appelle les grands chemins près de la mer', dans une partie
éloignée de la province et au milieu des cantons les plus sauvages et les
plus arides de ces colonies; de chaque côté s'étendent d'immenses tour-
bières; sur le derrière, c'est un sol onduleux de formation granitique,
couvert d'énormes fragments de rochers. Sur le devant est un lac perdu
dans un bassin profond si calme, mais si triste à l'œil, qu'on croirait voir
leCocyte de la vieille mythologie. Au delà s'élève une montagne qui, sem-
blable à une vague soudain pétrifiée, sert de barrière à l'Océan, dont on
entend le murmure. L'emplacement de la maison est une langue de terre
qu'ombrageait autrefois un bois de frênes et de bouleaux, tombés succes-
sivement sous les efforts d'une mer terrible; le sol n'y est pas encombré
de pierres ; mais, à part cette langue de terre stérile, tout est au loin sur-
faces stériles, marais nus, où quelques framboisiers et quelques oisiesde
luzerne s'encadrent dans des landes tapissées d'herbes rampantes de
mer. Ça et la quelque bouleau rabougri, ou quelque frêne accroche ses
racines entre les fentes des rochers ou dans une espèce de gravier formé
par les solutions de continuité, que le froid et les alternatives du froid
et du chaud ont produites dans le granit. Presque partout il s'est accu-
mulé dans des réservoirs de pierres une substance maréciigeuse , de
laquelle sortent quelques arbustes qui ont un air de vieillesse préma-
turée , et envahis par une mousse découpée qui retombe en frange
comme une blanche chevelure. Les tourbières de droite et de gauche,
un peu plus considérables que les autres, sont couvertes en partie d'une
longue herbe palustre que l'élan et le carabon viennent brouter en hiver
quand le froid leur permet de risquer le passage dangereux de ces ma-
récages. Il n'y a de fleurs que des lys jaunes et des iris sauvages; aussi
est-il impossible de concevoir rien de plus solitaire que ce désert. En
été , même alors que la végétation s'est efforcée d'en dissimuler la déso-
lation et la difformité , alors que vous êtes distrait do la monotonie de
ces horribles tourbières par le vol d'un brillant insecte, par le bourdon-
-- 310 —
nement de l'abeille voyageuse ou le chant des oiseaux, cette maison per-
due au milieu de la solitude vous inspire un sentiment pénible; vous
vous demandez qui a pu conduire dans cette Thébaïde des êtres humains,
et vainement vous voulez vous réconcilier avec son isolement par la pen-
sée d'une vie calme, innocente, à l'abri des passions, de la haine, de l'en-
vie, des persécutions, de tout ce qui trouble enfin les joies du monde;
c'est toujours l'image des maux de l'exil qui revient dans votre esprit;
vous n'éprouvez que pitié pour ceux qui se sont affranchis là d'un lien
social, vous vous dites que l'homme n'est pas né pour être seul, que sa
faiblesse individuelle lui indique qu'il a besoin non-seulement des liens
de l'amitié, mais encore de ces échanges de protection et de secours qui
rapprochent les membres d'une ville ou d'une bourgade.
Si tels sont les sentiments d'un voyageur en été, combien il doit fris-
sonner quand c'est en hiver qu'il rencontre sur sa roule cette maison iso-
lée! Il est des habitations solitaires, quelques-unes plus loin encore dans
le désert, mais aucune qui parut si triste. Partout ailleurs dans ces con-
trées américaines, si rapidement peuplées, quelque chose vous indique
que le pionnier le plus avancé est suivi de près par le flot de l'émigra-
tion... Mais ici vous croyez voir une sentinelle perdue... Entrez, c'est
pire encore, vous n'êtes plus étonné de n'entendre ni l'écho de la cognée
dans la forêt, ni le bruit du traîneau, ni les mugissements du troupeau;
vous reconnaissez que les habitants ont renoncé au commerce des hommes
pour ne se reposer que sur Dieu, et cependant, si vous voyez sur leur
physionomie la résignation, il y a ce je ne sais quoi de calme, d'heureux
qui ne se voit nulle part.
C'était, en effet, une inspiration charitable qui avait inspiré ces pau-
vres missionnaires. Ils s'étaient proposé, en s'etablissant là, de procu-
rer au voyageur un abri pour la nuit et un guide le lendemain. Ils
avaient été aidés par des souscriptions et encouragés par l'aide person-
nelle de tous ceux qui, fixés à quelque distance, avaient un intérêt à
entretenir la route, ou étaient touchés de l'intention bienveillante et
hospitalière d'un pareil établissement. La maison et sa grange avaient
été élevées non sans beaucoup de peines et de difficultés : car tous les
matériaux venaient de bien loin; leur domaine contenait envii^on trente
acres, qui furent bientôt défrichés et mis en culture. Ils pouvaient y ré-
colter facilement leur provision de foin pour l'hiver et un produit an-
nuel de grains et de légumes. Leurs moutons et leurs vaches errants
dans les plaines, y trouvaient, pendant la belle saison, une dépaissance
suffisante en herbages, et ils broutaient aussi au besoin les feuilles des
buissons. La tourbière fournissait du combustible et des matériaux pour
cultiver la terre; enfin, les ressources de la petite colonie permettaient
aux missionnaires d'acheter ces articles d'épiceries que l'habitude a
rendus indispensables aux plus pauvres colons de ces contrées.
Telle était la position de ces admirables missionnaires.
Dans cette nuit affreuse au milieu de laquelle nous avons laissé le
— 311 —
P. Marceau, succéda une journée plus désastreuse encore : il pluL beau-
coup, et la pluie était aussitôt réduite en glace qu'elle louchait le sol.
A peine le chasseur le plus exercé pouvait-il poser le pied. Mon Dieu,
que deviendra le modeste missionnaire ? ayez - le en votre sainte
garde. . . .
Un mois s'était passé depuis son départ ; on l'attendait tous les jours.
Un matin qu'il faisait beau, on espéra qu'il viendrait , mais cet espoir
se fut aussitôt éclipsé que ce beau temps si variable en ces climats. Aux
environs de midi , il commença à neiger ; vers le soir tourna à l'oura-
gan , et des nuages promenèrent sur le désert une pluie froide de grésil.
Une ou deux fois le P. Combeltes voulut aller sur la porte pgur regar-
der, et il fut forcé de rentrer bien vite, presque aveuglé et suffoqué
par la violence de l'orage. 11 prépara le souper pour ses frères ; la nappe
blanche fut étendue sur la table ; le feu réjouit la cuisine, et, lorsque le
repas aurait dû être déjà servi :
— « Ah ! c'est lui, dit-il, en voyant la porte s'entr'ouvrir Mais
non , c'était une bourrasque qui jeta sur le seuil un tas de neige. »
— Ah ! reprit-il , il ne viendra pas ce soir et tant mieux ; il aura
prévu l'orage et sera resté prudemment en ville. C'est étonnant comme
il s'y connaît ; il n'est personne pour prédire comme lui l'approche d'un
orage ou du dégel; il en sait trop long pour avoir voulu traverser le
désert.
L'absence du P. Marceau ne lui cause plus d'inquiétude ; le bon père
s'était familiarisé avec le mauvais temps et ne le redoutait plus que
pour les voyageurs et les étrangers. Le P. Marceau, d'ailleurs, avait fait
plusieurs traversées , et il n'y avait rien de bien extraordinaire dans son
retour; ce retard ne prouvait que sa sagesse et non son danger. Plus
tranquille, lise mit à table, mangea son frugal repas qui fut bientôt
fini ; puis, après avoir remis le reste sur le feu, il se mit sur le seuil de
la maison, et avertit avec un clairon son compagnon de venir prendre
son repas , et il se prépara à aller le remplacer.
Le lendemain , l'ouragan continua avec la niênie violence ; on n'atten-
dit pas davantage l'absent et on ne prépara rien pour le recevoir. Le
troisième jour fut calme et tranquille : le vent tomba comme épuisé par
ses propres fureurs ; les bruants de neige re\inrent en foule aux envi-
rons de la chaumière pour becqueter les semences des meules de foin ;
les vaches et les moutons furent lâchés pour aller déraidir leurs mem-
bres et se désaltérer ji la source; les volatiles de la basse-cour, effrayés
et affamés, sortirent de leurs retraites , réclamante grands cris les soins
qui leur avaient été refusés depuis si longtemps, et le corbeau s'abattit
lui-même, parmi les poules et les canards, sans craindre d'être impor-
tun , comme un pauvre qu'on a accoutumé à l'aumône quotidienne.
Le pauvre P. Combeltes, car c'était encore lui qui elail de garde et'
jour-là, debout sur la porte, regardait cette scène animée, lorsqu'un
[)elil oiseau du piinlctnps. le prfii\i(T j)r(''curscur de ccllo saison, se
— 312 —
posa sur le pommier planté au coin de la demeure et chanta son air de
iète.
« Dieu soit loué, dit-il , nous touchons à la fin de l'hiver. Quand ce
petit oiseau vient nous chanter son premier air, nous n'avons plus guère
à redouter qu'une dernière rafale et le beau temps arrive. Notre frère
sera de retour aujourd'hui. »
Il alla aux pièges continuellement tendus pour prendre les lapins
sauvages.
— Ils doivent être tous aux champs aujourd'hui , dit-il ; tâchons d'en
apporter un pour le dîner.
— Quelques instants après, il revint avec un lapin à chaque main. II
mit la table.
— Il ne sera de retour peut-être que ce soir, dit-il encore : car, lors-
qu'il n'arrive pas à midi , il ne faut plus l'attendre que dans la soirée.
Mais la nuit succéda au jour , et à la table du souper la place du bon
Père resta encore vide.
— Demain est jour de courrier, dit-il; il aura très-sagement fait
d'attendre pour venir avec Ra wlinson. J'en suis bien aise : il se plaignait
de ses jambes ; le chemin est bien long , et probablement il a porté
avec lui quelques livres que nous attendons d'Europe. Oui, je le devine,
demain il sera de bonne heure ici avec Rawlinson.
Le doute, la crainte, le pressentiment, ne troublaient pas sou esprit ;
il avait une grande confiance dans le jugement du Père : tout ce qu'il
décidait lui semblait toujours à propos. 11 ne pouvait que l'approuver
d'avoir songé à voyager avec le facteur que le chef d'une compagnie
anglaise envoyait tous les mois dans ces parages. Le lendemain , à son
retour de la vigie , il se mit joyeux sur le seuil de la chaumière pour
regarder au loin dans le tourbillon et tâcher d'apercevoir le traîneau du
facteur.
L'arrivée de Rawlinson était un événement important pour le petit
monastère. Le retour du Père supérieur , après une si longue absence ,
n'était pas non plus une affaire moins intéressante. Us se séparaient si
rarement que l'absence de l'un d'eux faisait un vide immense. Quand
l'un d'eux faisait des voyages, il rapportait quelques livres, des nouvelles
de France , et ceux qui ont vécu sur la terre étrangère savent seuls ce
que c'est que ce mot : France ! 11 racontait en deux jours ce que les au-
tres Pères lui avaient appris de leur vie , de leur crainte et de leur es-
poir ! Qui ne sait tout le prix de ces épisodes d'une vie monotone et
solitaire ! Le facteur vint ; mais il n'avait pas de compagnon. Il laissa
son traîneau de l'autre côté de la route où était la grange, et s'avança
vers le P. Jamin, qui, allant lui-même au-devant de lui , lui prit cor-
dialement la main, et lui dit qu'il avait espéré que le Père supérieur
reviendrait avec lui, mais qu'il supposait qu'il était retenu par quelque
aiTairc.
— 313 —
— Cependant le diner est prêt, dit-il; venez y tenir sa place....
Avez- vous vu en route notre frère ?
— Oui , mon Père, répondit le facteur.
— Mais, reprit le Père en examinant le chariot où le chien s'était
jeté , et qui déchirait avec ses dents une couverture grossière.... Mais,
dit-il enfin, je le vois notre Père.... Il s'était caché dans cette draperie....
Notre chien a eu meilleur nez que moi.... Approchons vite ; allons l'em-
brasser quoiqu'il ait été assez cruel pour nous donner tant de chagrin.
Et il courait toujours ; puis , arrivé près de lui , il se jeta sur son
corps , l'embrassa et se releva aussi vite que s'il eût pressé dans ses
mains une vipère.
— Oh 1 mon Dieu , s'écria-t-il , il est mort I...
{La suite au prochain numéro.)
Bernard de Polmeyrol.
LES SCANDALES DE PARIS
DEUXIÈME VOLUME (2).
{*)
m
Moriceau le philosophe inculte, l'artisan sale et déguenillé, offrait main-
tenant le type le plus exagéré de toutes les grâces qui constituent l'opu-
lent banquier. Rien ne manquait au costume de l'emploi : ni Vhabit
noir à larges basques doublées de satin, ni le gilet mirifique, ni l'indis-
pensable lorgnon savamment adapté sous l'arcade sourcillaire. Pour
compléter la tenue, ajoutez : pantalon de bal, menus souliers, et trait
plus caractéristique, diamant fabuleux dissimulant avec hypocrisie sa
splendeur entre les plis de la chemise brodée. Il n'était pas jusqu'à ses
odieux cheveux roux auquels le fer du coiffeur habile n'avait su donner
un tour agréable. L'art ne pouvait toutefois dissimuler la teinte ver-
dâlre des gros yeux de guépard , l'écarlate des doigts enflés, la brune
couleur des ongles et les mille bourgeons du visage. A part ces quel-
ques infirmités naturelles, le juif, dans le monde de la finance, eût passé
pour un fort joli cavalier. Et vraiment la subite rotondité de son fac-
tice abdomen, la carrure de ses épaules improvisées, la solidité monu-
mentale de ses Jarrets postiches, en faisaient un noble et puissant per-
sonnage, très-digne de remplir un fauteuil, et secouant d'un air tout à
(1) Cet article est composé depuis cinq mois. Nous attendions, pour le publier, que
M. Blanc, qui a refusé de rendre les précédents à lauteur , les eût insérés dans les nu-
méros airiérés. 11 en est de même des autres travaux commencés. Le mauvais vouloir de
M. Blanc en a fait ajourner la continuation jusqu'à ce jour. Nous allons prendre nos
mesures pour terminer ces travaux et ne laisser dans la collection aucune lacune.
(2) Voir la livraison du 15 mars , p fi'l.
— 314 —
fait respectable les trois grains de tabac s'éparpillanl de sa boîte d'or
sur son jabot imaginaire.
Mariette ne témoigna nul élonnement, soit que Moriceau ne se fût
d'abord montré à elle sous aucun autre aspect, soit qu'un long usage
l'eût familiarisée à ces métamorphoses. Soliman à peine revenu de son
émoi, ressentit une violente indignation.
— Monsieur, — fit-il d'un ton péremptoire , —j'attends depuis une
heure, et je vous engage à vous expliquer sur-le-champ.
— Vous me pardonnerez ce retard involontaire, — répondit courtoi-
sement l'usurier.
— Je vous eusse volontiers dispensé de vos frais de toilette, qui, je le
suppose, n'ajoutent rien à la validité de l'obligation et aux exigences du
créancier.
— Vous m'excuserez, monsieur, si je suis obligé de détruire cet es-
poir. L'élévation de la somme m'a forcé à de longues courses, à des em-
prunts desquels il est de toute justice que vous supportiez les frais.
— Volontiers, mais terminons, je vous prie. Madame n'a sans doute
avec vous d'autre affaire que celle du bracelet, qu'elle me permettra
d'ajouter à la mienne.
— Monsieur, — balbutia Mariette, — je ne souffrirai pas...
— Une plaisanterie! — s'écria Soliman. — Ce bijou est d'ailleurs un
objet d'art que je ne saurais trop cher acquérir.
La jeune fille insista ; le musulman répliqua ; si bien que la première
dut finir par céder.
— Je porte vingt louis , — observa l'usurier.
— Si j'ai bonne mémoire, vous n'avez offert que moitié.
— Sans doute, monsieur, — riposta sérieusement Moriceau. — mais
vous ne prétendez pas l'emporter sans enchère.
Soliman rougit et détourna la tête.
— Votre collier sera vendu demain , — poursuivit l'usurier d'un ton
sec.
Mariette poussa comme un gémissement.
— Vous voudrez bien reprendre cet autre joyau , — fît le Syrien en
s'inclinant avec une gaucherie pudibonde.
— Quinze mille francs , — grommela Moriceau.
Soliman dissimula son dépit sous un sourire.
— C'est le seul héritage que m'ait laissé ma mère, — fit comme en
à parte Mariette.
Soliman salua de nouveau et d'une façon plus niaise que la première
fois. Mariette lui serra éloquemment la main. 11 se crut un héros.
— Maintenant, vous plaît-il designer? — insinua traîtreusement Mori-
ceau, qui présenta un papier au jeune homme.
Celui-ci trancha du calife et écrivit son nom avec une apparence de
laisser-aller magnifique et sans même prendre la peine de lire le fasti-
dieux engagement. 11 glissa dans celle de ses poches qui se trouvait in-
tacte, le bracelet accompagné d'une charmante boîte recouverte en
velours.
— Est-ce tout? — ajouta-t-il négligemment, en jetant à Mariette un
regard d'excuse.
— Restent les frais pour inscriptions, retards et autres, — murmura
le juif en s'inclinant.
Le Syrien, vouant le misérable à tous les diables, offrit son bras à la
— 315 —
jeune fille, et se retira de l'air d'un condamné politique dont on vient
de réduire la peine h dix ans. Ils sortirent par une petite cour plantée
d'arbres verts et ouvrant sur une ruelle parfaitement déserte.
— Vous m'avez sauvé plus que la vie! — s'écria chaleureusement
M™^ de Saint-Charles. — Mais j'y songe, que vous restera-t-il de l'em-
prunt que vous étiez venu contracter?
Soliman devint pâle, et néanmoins resta superbe. Le plus malicieux
des démons venait de lui suggérer le plus effronté des mensonges.
— Pouvez-vous croire , — répondit^il sournoisement, — que cette sotte
visite eût un autre but que de vous épargner un regret? Seulement le
juif s'est trop fait attendre, et il m'a été impossible de me rendre chez
vous aussitôt que je l'avais espéré.
— Quoi ! sérieusement, vous connaissiez ma démarche?
— Puisse au moins l'intention faire excuser la maladresse !
— Vous savez bien qu'il ne m'est plus même possible de vous aimer
davantage.
— Est-il donc pour moi quelque chose au delà d'un tel aveu?
La conversation se prolongea sur ce ton de fadeur jusqu'au détour
d'une seconde ruelle plus étroite. Là Soliman vint à songer que le déla-
brement de son costume ne lui permettait pas d'accompagner Mariette.
Il maudit de nouveau les bizarreries du juif et du sort, et fit en son âme
les vœux les plus ardents pour qu'une voiture de louage vînt à passer
aussitôt. Mais pas un bruit ne se faisait entendre, et le jeune homme
commençait à trouver la situation ridicule.
— Refuserez- vous de me suivre à la glacière ? — dit coquettement
Mariette , le voyant s'adosser à un mur.
Soliman se tordit les poings.
— Madame, — reprit-il en balbutiant, — je n'ose vous exposer avec
moi aux quolibets qu'attirera de toutes parts le désordre produit dans
mon costume par les incroyables fantaisies de ce Moriceau, puisse le
prophète le confondre! Cet infernal drôle m'a fait passer sur les toits;
c'est toute une histoire que je vous conterai lorsqu'il vous plaira de
rire. En attendant, veuillez agréer mes regrets et permettez-moi de
vous rendre ici les bijoux.
— Gardez-les jusqu'à l'heure du dîner. Vous passerez la soirée avec
moi ; j'ai mille choses à vous dire. Je veux bien différer toute plaisanterie
jusque-là.
Et leste et frétillante, la jeune fille s'éloigna en minaudant, tandis que
le Syrien, immobile^ la suivait du regard, et proférait intérieurement
d'effroyables blasphèmes. Quand l'accès fut calmé, il prit immédiate-
ment la résolution d'écrire à Turin, pour faire porter au double l'envoi
qu'il attendait.
— Et jusqu'à la réception, — se dit-il, — vienne un nouveau caprice,
une dette inconnue, que sais-je? je suis dans la plus honteuse im-
puissance. Arthur ne saurait m'obliger, Melchior n'a rien, je connais à
peine le chevalier de Noirraont. Il est de toute nécessité que je retourne
chez cet infâme Moriceau.
Soliman brisa sur le pavé un joli jonc qu'il tenait à la main, puis re-
venant sur ses pas, se pendit à la sonnette extérieure. Pendant plus d'un
auart d'heure il fit tapage à la porte, sans produire d'autre effet que
'attirer l'attention d'une vieille femme et de deux polissons qui
s'arrêtèrent pour jouir tout à l'aise du spectacle que leur offrait sa mau-
— 316 —
vaise humeur et ses efforts infructueux. Après mille tentatives, il ré-
solut de diriger ses attaques vers la rue Neuve-Saint-Médard. Un mur-
mure peu flatteur l'accompagna de loin. La troupe des curieux, consi-
dérablement grossie se permelîait maint sarcasme.
— C'est un milord aviné, disait l'un.
— Ohé! obéi — cria un autre, de l'accent essentiellement provoca-
teur que les gamins de Paris savent donner à cette interjection.
Soliman avait envie de leur fendre le crâne.
— Monsieur, — reprit en ricanant la vieille, — vous oubliez votre
canne.
— Gardez au moins la pomme en chrysocale, — ajouta l'un des en-
fants, — le père Moriceau vous en donnera dix centimes payables à vos
héritiers.
Et cent lazzis de cette force, jusqu'à ce que le jeune homme suant de
honte et livide de fureur eût atteint l'allée sombre.
Il se reprit à frapper sur la porte où l'on avait écrit casse-cou. Ce
nouvel exercice dura une demi heure environ. Puis l'étranger avisa
l'échelle et se mit en devoir de recommencer l'ascension périlleuse. Il
parvint à faire jouer la trappe, non sans s'être préalablement excorié les
deux mains. Il traversa les greniers; mais, arrivé au toit, son courage
faiblit ; le vertige troublait son cerveau. Après un instant d'hésitation,
il tenta le passage. A deux reprises, il faillit perdre équilibre, et arriva
néanmoins au but, laissant en route le pan de son habit; heureusement
les bijoux furent sauvés. Satisfait de ce premier succès, il entra hardi-
ment dans les combles de la maison voisine, se guida sans autre obstacle
jusqu'à la porte convoitée, laquelle se trouvait ouverte. Il pénétra sans
bruit et put s'introduire dans le premier salon. Le cœur lui battait haut
dans la poitrine. Il lui vint à la pensée que ses intentions pouvaient
au premier abord paraître un peu suspectes, et s'arrêta glacé par
une crainte pénible. Il allait appeler, quand un bruit de voix partant de
la pièce attenante fixa son attention. Il eut la faiblesse de prêter l'oreille.
— Je l'exige! — disait rudement Moriceau, — que me font à moi les
pleurs et les soupirs? Vraiment, c'est pour cela que je consens à voler
chaque nuit l'or qui vous fait heureuse! Trois années passées ainsi ne
s'oublient pas en un clin d'œil, et je ne puis sitôt me convertir à vos
charmants projets. Puis j'ai des engagements avec le capitaine. Il y va
pour moi du bagne, de Téchafaud peut-être. Vous avez les secrets de la
bande, et , quand même vous parviendriez à rembourser nos avances,
nous serions loin d'être quittes. Le vice oblige. Laissez-donc^ croyez-
moi, les fadaises, et achevez gairaent de dépouiller l'Américain.
Il y eut une réponse que Soliman ne put saisir. Il distingua vague-
ment des plaintes étouffées, et un indicible instinct fit tressaillir toutes
les fibres de son être.
La grosse voix de Moriceau éclata plus sinistre.
— Nous en parlerons demain. Songez qu'il me faut aussi l'Anglais. Ce
gaillard-là doit être bourré de bank-notes. Que diable! le sentiment
n'ordonne pas de laisser aller une proie de cette taille; le gros gibier se
fait trop rare. Quant au jeune homme, je permets une faiblesse, conte-
nue toutefois dans les règles à notre usage. Parbleu ! nous ne sommes
pas des loups, et, si la vie n'était joyeuse, à [quoi bon la poursuivre? Mais
après l'ivresse ou l'amour, selon les besoins divers de l'âge et des habi-
tudes, le travail et la peine. N'espérez pas m'atlendrir. Tel que vous me
I
— 317 —
voyez , j'ai senti plus d'une poitrine râler sous mon genou ; et, pas plus
que tant d'autres , vous n'obtiendrez miséricorde , et, si même vous ne
faites à l'instant ce que j'exige, vous ne sortirez pas d'ici vivante.
J. de AViSMEWSKi (Jules de Tournefort).
{La suite à un prochain numéro.)
CRITIQUE BIBLIOGRAPHIQUE.
DE L'ORIGIIVE ET DE LA RÉPARATION DU HIAL ,
Par M. l'abbé Actorie, supérieur de l'institution de Feysin (1).
Ce livre est composé directement contre Pierre Leroux et Lamennais,
dans leur explication panthéiste du mal , dont ils font une accusation
contre l'Eglise.
Fondamentalement, la controverse retombe sur Bayle, le patriarche
des incrédules, qui le premier éleva, au sujet du mal, des accusations
contre la Providence dont l'Europe s'émut.
Occasionnellement, l'auteur réfute les brillants systèmes que Leibnitz
et Mallebranche essaient d'opposer à Bayle.
L'auteur a divisé son travail en trois livres. Dans le premier, il exa-
mine si, dans l'idée chrétienne, le mal prédomine sur le bien, et il éta-
blit que le bien l'emporte immensément sur le mal; dans le second, il
recherche les raisons que Dieu a eues de permettre le mal, et il établit
que le mal était nécessaire à la protection du bien ; dans le troisième, il
montre par quels moyens la Providence limite l'étendue du mal, et il
fait voir que Dieu exerce sa miséricorde et sa bonté même envers les
réprouvés.
Notre auteur fait entrer dans ses calculs une foule d'idées si rarement
produites, qu'elles ont l'air d'être neuves. Ainsi, il fait remarquer qu'en-
viron les trois quarts des enfants meurent avant l'âge de raison; or,
ceux qui ont reçu le baptême sont bienheureux, et l'opinion la plus gé-
néralement reçue dans l'Eglise est que ceux qui meurent sans le bap-
tême jouiront du bonheur naturel, hors de la vue de Dieu. Ainsi, les
nations anciennes sont tombées dans l'idolâtrie plus lard qu'on ne croit,
et, chez les nations infidèles, il y a plus de justes qu'on ne pense. Ainsi,
les nations hérétiques et schismatiques ont des secours particuliers dans
les sacrements et dans la connaissance de Jésus-Christ ; et, quant aux ca-
tholiques, la fameuse thèse du petit nombre des élus ne leur est pas ap-
plicable; le nombre de ceux qui meurent sans secours est relativement
très-minime. Sous tous ces rapports, le bien domine le mal immensé-
ment.
(4) L'n vol. iu-8". Prix ; 7 fr. 30 c. Lyon, chez Cbanoiiip.
— 318 -
Mais il faut surlout remarquer que le bonheur et la gloire des élus
sont si grands que tout l'enfer ne saurait être mis en comparaison avec
un seul d'entre les bienheureux.
11 nous semble que l'auteur n'a fait que déparer sa cause en introdui-
sant dans cette première partie des idées excentriques comme celle d'un
Septième Sabbatisme , espèce de millénarisme, pendant lequel l'Eglise ré-
gnera seule dans le monde. 11 faut dire cependant que les intentions de
l'auteur sont parfaitement puies ; nul n'est plus soumis que lui à l'auto-
rité de l'Eglise et du Saint-Siège apostolique.
Les deux derniers livres sont surtout importants et parfaitement or-
thodoxes. Pour prouver la miséricorde que Dieu exerce même envers les
réprouvés, l'auteur, nous l'en louons, ne fait aucun usage d'un certain
système sur la mitigation des peines , système qui a été proclamé dans
ces derniers temps, et que nous regardons comme aussi faux que dan-
gereux. Il est peu d'objections auxquelles il ne donne une réponse pé-
remptoire. Les divers systèmes philosophiques d'après lesquels le mal,
supérieur au bien, a été permis sans raison, sans contrepoids et sans re-
mède, n'apparaissent plus que comme des spéculations qui donnent
complètement dans le faux, parce qu'elles s'appuient sur des données
inexactes et sur des faits incomplets et tronqués.
Cette publication est une œuvre sérieuse qui s'adresse aux hommes
graves, habitués au travail de la réflexion. Le défaut de clarté dansia forme
en rend l'étude plus difïïcile. Il est à regretter qu'un livre si important
n'ait pas été refait au moins trois fois, et que l'auteur ne se soit pas pro-
posé d'en faire une œuvre littéraire autant qu'un livre de controverse.
C'est l'exemple que lui donnait son principal adversaire. En général
nous avons le défaut, nous autres catholiques, de trop compter sur la
bonté de notre cause, et de ne pas faire assez de cas des moyens litté-
raires. Assurément nous pourrions y réussir aussi bien que nos adver-
saires. M. l'abbé Actorie surtout était capable de rendre son livre aussi
clair et intéressant par la forme qu'il est solide, instructif et victorieux
dans le fond. Qu'il ne craigne donc pas de le remettre sur le métier, et
si dans dix ans il nous donne un livre aussi parfait, sous le rapport lit-
téraire, que les Esquisses d'une philosophie panthéiste et antichrétienne ,
de M. de Lamennais, qui y ont été plus de quatorze ans, il aura plus
fait que de publier dix nouveaux volumes. Nous le prions de nous par-
donner ce conseil, et nous désirons le voir adopté par bien d'autres.
DEFENSE DE CLÉMENT XIV ET RÉPONSE A L'ABBÉ GIOBERTI,
Par J. Crétineau-Joi.\. — In-S" H).
Clément XIV et les Jésuites, dont nous avons rendu compte dans la Lec-
ture, page 182, était un livre troj) important, (jui heurtait trop de pas-
(I) Elle se vend 2 fr., rlie/ Mcllici frcrcs, iiline Saint-Aïuhi'-clcs Arls, 11, ;i Paris.
— 319 —
sions, et renversait trop de préjugés pour qu'il pût passer sans contra-
diction. On lui a reproché de manquer de prudence et d'opportunité;
c'était là peu de chose. On Fa accusé de manquer à la dignité du Saint-
Siège et d'affaiblir son autorité; malheureusement l'accusation ne tom-
bait que sur les faits, mais ces faits qui peuvent affaiblir notre vénéra-
tion pour la personne d'un Pape, ne peuvent que manifester davantage
la protection divine sur la Papauté, qui se montre ainsi toujours plus
digne de nos respects et de notre amour.
Mais on est allé plus loin, Ton a attaqué la bonne foi et la loyauté de
l'auteur, on a suspecté jusqu'à sa sincérité. De cette accusation, dont
nous ne comprenons pas les motifs, il est résulté que l'auteur a déposé
ses plus précieux documents pour être vérifiés par les contradicteurs.
Ces pièces acquièrent ainsi tout le degré d'authenticité historique qu'on
pouvait désirer, et la nouvelle phase sous laquelle ils montrent le dix-
huitième siècle, ne saurait dorénavant être négligée par aucun histo-
rien.
Nous disions d'abord que Clément XIV et les Jésuites se défendait assez
par lui-même, et nous regrettions la vivacité de la Défense. Mais, en vé-
rité, il est peut-être bon que le public sache d"où part l'attaque, et
quelle considération méritent MM. les abbés Gioberti, Clavel, Gazzola,
et des critiques comme M. Moeller. Nous regrettons qu'une Revue aussi
grave et aussi honnête que le Correspondant ait mérité la vendetta.
Du reste, cette brochure, écrite avec beaucoup de verve, est destinéeà
donner plus de vie encore, et à rendre plus évidente l'immense impor-
tance de Clément XIV et les Jésuites. Nous n'entrons pas dans d'autres
détails, parce que ceux qui ont le livre doivent nécessairement s'en pro-
curer la Défense.
DIEU ET L'HOMME ,
on
Les devoirs de rhomme envers Bien , et les avantages
attachés à lear accomplissement ,
Par un homme du monde (1).
C'est un bon livre qu'on peut faire lire en toute assurance. Dans l'in-
troduction l'auteur raconte, avec une naïveté de soldat bien élevé, le
malheur de son éducation , la manière admirable dont la Providence le
ramena à la vertu et à la pratique de la religion, et la sage fidélité qu'il
lui garda dans les occasions les plus difficiles. Prenez-moi la vie du
chrétien fidèle, le premier venu, vous êtes sûr d'y trouver le sublime de
l'héroïsme. Voyez celui-ci. C'était en 4813. Notre capitaine se trouvait à
l'embouchure de l'Elbe. Les armées ennemies s'avançaient rapidement,
(\) C.licz refisse fièrts , rue du Pclit-B'.'uibou , 18. \'\\ vol. iiiMi. Prix ; 2 fr. r>fl c.
— 320 ~
et l'insurrection éclatait de loute part. La femme de noire autour dut
s'éloigner précipitament avec ses enfants ; mais elle voulait entraîner
son mari. Elle employa pour le déterminer à fuir tous les moyens en son
pouvoir. Enfin, elle se laissa tomber à ses pieds, et, quand il voulut la
relever, elle lui étreignit les genoux de loute la force que donne le déses-
poir. Alors, rappelant son courage, le capitaine lui dit, avec l'accent
d'une ferme détermination : « Si je dois perdre ici la vie, laisse-moi
et mourir comme un brave homme ; si je me déshonorais, j'en mourrais
« de honte!... » L'auteur , qui ne fait pas attention qu'il dit une parole
sublime, digne de son action héroïque, ajoute qu'à cette parole sa femme
se releva comme s'il lui eût conmiuniqué son courage.
Voilà l'homme. Qu'est-ce que son livre? Le titre vous le dit. Quant à
l'exécution, figurez-vous que cet homme a voulu faire profiter le public
du fruit des lectures dont il occupe ses loisirs. Pour cela il a formé un
plan , il a tracé un canevas bien régulier, puis il a rempli les cases avec
des morceaux de de Maistre, de de Bonald, de de Lamennais , de Frays-
sinous, de de Ravignan , de Pascal, de Vauvenargues, de de Chateau-
briand, et autres célèbres auteurs dont sa mémoire est riche, et où il
puise avec un sage discernement.
Voilà le livre. Je vous engage à vous procurer le plaisir de ruminer le
travail d'un brave guerrier à qui son confesseur disait, la veille d'une
bataille : • Nous sommes dans une position fort alarmante; mais il ne
« faut pas désespérer de la Providence. » Et il lui répondait : « C'est
« parce que je m'y confie sans réserve que je suis venu à vous, mou père,
f pour me préparer à tout événement , pour n'avoir rien à en redou-
« ter, et surtout pour ne pas craindre la mort !.. »
LES CATHOLIQUES DE FRANCE AU TRIBUNAL DE PIE IX,
Par ?.l. le marquis de Régnon (1).
Ecce iterùm Crispinus. Pendant sa première année, la Voix de l' Eglise
ouvrit contre M. de Régnon, qui publiait alors /a Liberté, une controverse
dans laquelle le noble marquis crut triompher par la longueur et la
quantité de ses articles. Mais, quand il vit que les chefs du Clergé, à
qui il envoyait gratuitement sa Revue, ne daignaient pas même l'ou-
vrir, et qu'un Evêque allait jusqu'à lui dire : Ne sutor ultra crcpidam,
ce que nous, avions l'impertinence de traduire par, il ne faut pas que
Gros-Jean remontre à son curé ; quand il vit cela , il déclara solennellement
que les triumvirs de la Voix de VEglise étaient venus se ranger au nom-
bre des athlètes déjà vaincus. Puis, pour mieux déguiser sa défaite , il
prit le bourdon et le bâton du pèlerin, et s'achemina \ ers la ville éter-
nelle. — Qu'avait-il fait à Home .'' que devenait-il depuis son retour P.. .
(I) lin vol. in 8'. Clie/. Mollier liores, place Sainl-Auilrc-dcs-.Vrls , II.
— 321 —
Nous l'ignorions. Mais voici qu'il vient éclairer nos doutes. Il publie
aujourd'hui un gros volume in-8° de près de 600 pages, et qui restera
probablement chez le libraire, car celte fois il se vend, ou du moins
il est en vente; or, la lecture en est déjà bien assez accablante sans qu'il
taille encore payer pour cela? D'ailleurs, l'auteur ne répète-t-il pas
toujours les mêmes choses , sur le même ton et avec les mêmes expres-
sions? -
Mais on ne nous en croira pas sur parole, et l'on ne nous dispensera
pas de lire ce livre: nous nous y sommes donc résignés, puisque nos
lecteurs, qui veulent tout savoir, nous en font un devoir. Voici donc ce
que contient cette nouvelle production du génie de M. de Régnon -.une
Introduction dans laquelle M. le marquis rend compte de ses combats;
un Mémoire au Pape au sujet de Vétat critique de la religion et de l'en-
seignement en France ; un Mémoire à M. le comte Rossi, en italien et eu
français ; une Lettre à Mgr l'Evêque de Langres au sujet de /'hérésie do
LAïcisME, dont tous les écrits de ce Prélat sont entachés; enfin, une Lettre
à S. E. Mgr le Cardinal de Bonald au sujet du gallicanisme ëpiscopal.
Mais que dit-il donc au Pape? Ah ! il lui dit qu'il lui parle au nom
des pères de famille et de tous les catholiques de France, pays qui ren-
ferme une société irréligieuse, laquelle, en 1830, fonda une Charte de
liberté. — Il lui dit que les droits concédés par le Concordat se trouvent
aujourd'hui en contradiction manifeste avec la Charte ; que le Concordat
nous assujettit à l'oppression laïque; qu'il confond les deux pouvoirs;
qu'il renverse de fond en comble notre droit social; qu'il est devenu fatal a
LA RELIGION et à uos libertés ; qu'il amène le retour des articles orga-
niques; qu'il fomente le gallicanisme; qu'il ébranle l'Episcopat; qu'il
place le pouvoir et V Episcopat dans une position immorale. Il dit au Pape
que, par le Concordat, nos pasteurs deviennent les auxiliaires de la so-
ciété irréligieuse et lui pi^êtent leur concours; qu'en conséquence, les
catholiques doivent repousser les conseils et la direction de leurs pasteurs,
surtout dans ce qui concerne l'éducation de leurs enfants et la défense
de leurs droits politiques. Il dit enfin que le Concordat amoindrit le pou-
voir papal , et qu'il proteste contre au nom de tous les catholiques qui
ne se doutent guère assurément d'avoir donné une telle mission au noble
marquis.
Que dit-il encore au Pape? 11 lui débite une dissertation de sa façon,
sur les articles organiques, puis une autre, sur l'enseignement univer-
sitaire, puis une autre encore sur l'asservissement de l'Episcopat, dont
le gallicanisme est Vunique cause de l'athéisme gouvernemental et du
schisme dont on pressent la venue; puis une autre, enfin, sur le gallica-
nisme des Evèques de Trance considéré conmie favorisant le panthéisme
de l'Etat, el produisant i hérésie du luïcisme.
Mais le gallicanisme, n'est-ce pas l'indépendance absolue du tempo-
rel? et le laïcisme n'est-ce pas cette insoumission laïque à la hiérar-
chie, celte manie de vouloir se mêler de la doctrine et de la discipline
— 32â —
à rencontre de l'autorité spirituelle étnhlie p;u- Jésus-Christ même? —
Ah ! vous n'y êtes pas : « Le gallicanisme^ selon M. de Régnon, s'appuie
« sur les chefs du pouvoir temporel pour créer un intermédiaire laïque
« entre le Pape et les peuples catholiques. » C'est le système fondé par
le Concordat. « Le laïcisme, c'est cette liberté dogmatique des cultes que
« l'Etat a proclamée et dont il s'appuie pour s'introduire dans l'Eglise et
a confondre toutes les religions dans son panthéisme gouvernemental, »
Est-ce tout? — Oui , sauf huit dissertations qui suivent les six pre-
mières. — Et pour établir quoi? — Pour établir que le dernier Pontifi-
cat n'a point été favorable à la liberté de l'Eglise de France ; que la Cour
de Rome suivait une ligne où tout semblait contradictoire , dans ses
rapports avec le nouveau gouvernement de la France; que ce Pontifi-
cat, par cette double conduite, s'est rendu complice des erreurs de no-
tre Episcopat; pour établir que la Charte est un admirable don de Dieu,
et le Concordat une chose détestable, pleine de schisme, d'hérésie et
d'athéisme; que la ligne suivie par la presse religieuse de Paris est
dangereuse, le pétitionnement pitoyable, le Comité pour la défense de la
liberté religieuse absurde. — Que conclut-il? — 11 conclut par des pro-
testations et des réclamations... et il signe, en date du 18 mars 1847 ! ! !
Quant au Mémoire que notre auteur adresse, en deux langues, à M. le
comte Rossi, et quant aux interminables dissertations sur les écrits de
Mgr l'Evéque de Langres, il faut avoir du courage pour les lire; voulant
éviter cette peine à nos lecteurs, nous affirmons que ce Mémoire et ces
dissertations ne renferment que les vieilleries qu'on trouve dans toutes
les autres publications de M. de Régnon.
Tel est donc le Mémoire présenté au Pape. — Un de ces jours, M. Gué-
rin viendra dire, dans son Mémorial catholique, que le Saint-Siège en a
approuvé la doctrine, et que nous avons été calomniateurs. Heureuse-
ment que le livre est déposé chez le libraire Mellier, qui se fera un plaisir
de le montrer pour rien.
L'UNIVERS EXPLIQUÉ PAR LA RÉVÉLATION ,
ESSAM BE PnMIjOSOPHBE POSÊTIJE ,
Par L.-A. Chaubaud.
Nous avons rendu un compte succinct de ce livre dans le dernier nu-
méro de la Lecture (p. 289); mais notre travail a été tellement boule-
versé par le metteur en pages, (jue nous avons des excuses à en deman-
der à nos lecteurs. Confondant les pages des épreuves, cet ouvrier à mis
au milieu la fin de notre travail, et le milieu à la fin. En sorte qu'après
une majeure, on trouve des conclusions qui sont suivies de leur mineure;
de sorte que l'on repousse avec dégoût une lecture qui heurte la marche
naturelle de l'intelligence. Nous laissons ordinairement passer une foule
de fautes légères que la moindre attention redresse, mais celle-ci en-
— 323 —
gageait trop noire amour-propre pour qu'elle passât sans que nous en
fissions des excuses.
Nous sommes bien aises, d'ailleurs, d'avoir l'occasion de revenir sur
ce nouveau livre de M. Chaubard, qu'on traite, dans le monde savant,
d'esprit excentrique, déplorant que le Clergé se laisse prendre à ses spé-
culations creuses; et voilà toute la réponse qu'on daigne lui faire et tout
l'examen qu'on veut lui consacrer. Quant a nous, qui savons que les
sciences les plus vantées ne sont que des hypothèses plus ou moins fa-
vorables à l'explication des phénomènes, nous croyons que les hypo-
thèses de M. Chaubard peuvent bien valoir celles de Newton ou de
Descartes. 11 y a plus : dans le monde de l'intelligence, comme dans le
monde des fails, les découvertes appartiennent, cela est avéré, à ces es-
prits aventureux qui dédaignent les sentiers battus, se jettent à la tra-
verse de toutes les règles de l'emj)irisme scientifique, et rencontrent
souvent, par une sorte de privilège accordé à leur audace, la vérité là
où l'on croyait qu'ils ne poursuivaient que des chimères.
M. Chaubard, il faut le dire, inspire d'autant plus de confiance que
sa méthode est plus rigoureuse, et sa foi plus pure. Malheureusement, si
les sciences naturelles lui sont familières, nous sommes obligés d'avouer
qu'il connaît peu les sciences théologiques fondées sur l'autorité, et qu'il
a le tort de les vouloir juger d'après sa méthode mathématique , qui
manque ici de justesse. Mais, malgré ce défaut, nous croyons son livre
éminemment utile aux hautes spéculations philosophiques , et nous
pensons que l'étude ne peut en être négligée par les hommes spé-
ciaux.
foc^tc.
Quand arrive l'hiver, l'hirondelle s'envole
Ainsi s'est envolé le trop rapide temps....
(Alfred de Mdsset.)
Le temps emporte sur son aile
Et le printemps et l'hirondelle ,
Et la vie et les jours perdus.
(le même.)
Hier encor j'ai vu la frileuse hirondelle
Frôler, en tournoyant, ma vitre de son aile ,
J'espérais , — fol espoir 1 — elle a fui de mes yeux ,
Je n'ai plus entendu que ses plaintifs adieux ,
Hélas ! et la belle infidèle
S'en est allée au loin courtiser d'autres cieux !
Hier aussi . — bien haut , bien haut, près des nuages,
A retenti le cri de ces oiseaux sauvages
Qui portent leur séjour vers de plus doux climats ;
— 324 —
Et, rêveur, j'écoutais leur clameur monotone....
C'est le chant de mort de l'automne
Que disaient ces oiseaux précurseurs des frimas.
L'oiseau part.... Avec lui s'envole le zéphyre ;
La nature a souri de son dernier sourire,
Et la feuille qui tombe , et les pâles gazons ,
La fleur qui sur sa tige en se penchant expire ,
Tout semble se plaindre et me dire :
Les beaux jours sont passés ! plus de belles saisons !
Plus de guirlande en fleurs le long des blés écloses ,
Mais , dans les prés jaunis , quelques veilleuses roses ,
De l'automne mourant mélancolique adieu
Dans le creux du sillon je n'entends plus la grive
Rappeler sa compagne , — et vive ,
L'alouette en chantant monter, monter vers Dieu.
Sur les joncs de l'étang , plus d'insecte volage ,
A l'aile diaprée , au long et fin corsage,
Promenant par les airs ses amours inconstants....
De la vallée aux monts , plus de riche verdure ,
Au front des bois plus de parure....
Plus de vents doux et chauds ; — les noirs et froids autans !
Et vous , bois majestueux , beaux bois au dôme antique ,
Se courbant en arceaux comme une nef gothique ,
Arbres rois qui levez haut vos superbes fronts ,
Sous la commune loi vous pliez donc la tête?...
Vos diadèmes , de leur faîte ,
En débris sont tombés autour de vos vieux troncs
Et toi , charmille obscure , abri sous la feuillée ,
De paix , de demi-jour, de silence voilée ,
Où j'ai bien doucement coulé de doux instants ,
J'aimais de tes bosquets goûter le frais et l'ombre ,
Et rêver , sous ton arche sombre ,
Et de gloire et d'amour , comme on rêve à vingt ans !...
Où va chaque fleuron de ta triste couronne ,
Qui , pâle et desséché , sous mes pieds tourbillonne?
Las! où va toute chose.... au gouffre du tombeau..,.
C'est un rameau de moins à l'arbre de la vie,
Une étoile à mon front ravie ,
Un rayon éclipsé d'un songe qui fut beau !
Tombe , feuille de deuil ! inconnue , isolée !
Jouet de l'aquilon , roule dans la vallée....
Ainsi , dans cette vie , inconstant voyageur ,
J'erre seul , sans savoir où poser ma souffrance :
Le vent froid de l'indifiérence
Me ramène toujours de douleur en douleur....
— 325 —
Hélas 1 ma belle allée , et triste et solitaire ,
Est déjà sans ombrage , et n'a plus de mystère....
Plus de brise , au matin , dans les bocages verts ;
Le soir, je n'irai plus sous la voûte fleurie
D'espoir bercer ma rêverie
Le vent sitïle et mugit sous mes berceaux déserts.
Adieu ! voici l'hiver ! — Le soleil, plus avare,
Ne nous jette en passant qu'un rayon fauve et rare ;
Le jour, à l'horizon, en vain comb.it la nuit ,
Il recule toujours , et plus court et plus sombre ,
Pâlit sous l'étreinte de l'ombre
C'en est fait : — tout se meurt , tout nous quitte , tout fuit !
Et qui me dit : a Espère, oui , tout se renouvelle ;
« La nature, au printemps, reparaîtra plus belle ;
« Le soleil brillera de ses plus beaux rayons ;
« L'arbre retrouvera son manteau de verdure ,
" La plaine sa riche parure,
« La brise ses soupirs, et l'oiseau ses chansons?»
Ah ! trop riant espoir , en vain tu me consoles ;
Oui , je pourrais sourire à tes douces paroles ,
Si , comme le printemps, je devais rajeunir....
Mais j'ai vu sans retour se flétrir mes années ,
Roses que l'hiver a fanées ,
Et que jamais l'été ne verra refleurir !
Charles Pénard.
TERCETS A TOM MURPHY.
« Deus elegit paupercs hoc in mundo. »
{Hit. rom.)
€ Si mon corps est cy en tourment ,
t Mon âme en ira plus liement. »
{Vie et oraison de M" sainte Marguerite. )
Le Christ , aux indigents que sa droite a bénis ,
Ouvre de son amour les trésors infinis
Et revêt de ses dons leur misère profonde.
Ils font envie à ceux que la terre a comptés
Au nombre des puissants et des heureux du monde ,
Mais dont les vœux au ciel ne sont jamais montés.
Aux lieux où Wasserburg sur le fleuve s'incline (1,\
J'avais gravi les flancs de la verte colline,
Près de la grande croix j'étais allé m'asseoir.
(1) La ville de Wasserburg est hàtie sur un plan incliné qui forme une presqu'île en-
tourée par rinn , qni se replie plusieurs fois sur lui-même au pied de coteaux que
domine une grande croix placée là comme pour bénir la vallée.
— 32G —
Là , (l'un Dieu mis à mort pend la sanglante image ,
Et j'y vis , comme au but de son pèlerinage ,
Un malheureux vieillard s'agenouiller un soir.
Tandis que le soleil , avant de disparaître ,
Ainsi qu'une auréole , au front du divin Maître ,
Jetait de ses rayons la dernière lueur ,
Aux pieds du crucifix la face prosternée ,
Après le dur travail d'une longue journée,
Le vieillard essuyait ses pleurs et sa sueur.
Ce pauvre , pour atteindre à ce lieu de prière ,
Arrivait haletant, pâle, les traits défaits,
Courbé par la fatigue et pliant sous le faix.
Un instant il posa sur les marches de pierre
La besace et le fer dont le poids accablant
Pour un. labeur ingrat chargeait son corps tremblant.
Il contempla Celui qui but l'amer calice ,
Et , sous les oliviers , à Theure du supplice ,
Abandonné de tous , pleura dans le jardin.
L'humble oraison du pauvre au ciel parvint sans doute,
Et, dès qu'il eut prié, pour repiendre sa roule,
Je le vis , calme et fort, se relever soudain.
Des lèvres de son Dieu que venait-il d'entendre?
Je ne sais , mais j'ai vu que la foi pouvait rendre
Le courage à son âme et la force à ses pas.
Si tu trouves parfois aux sentiers d'ici-bas
Ton fardeau trop pesant , ton arrêt trop sévère ,
Homme, lève les yeux , et regarde au Calvaire!
(Extrait inédit des souvenirs d'un voyageur.)
Vie DE NUGENT.
Wasserburg-sur-l'lnn (Bavière).
SONNET A M. DE LAMARTINE.
« Certaines familles de rois sont comme ces dieux
« domestiques qu'où ne pouvait enlever du seuil de
» nos ancêtres sans que le foyer lui-même fût ra-
« vagé ou détruit. » ( Discours de M. de Lamartine
à l'Académie. — Moniteur du 10 avriliSôO.)
« Ils ont fait de la muse un valet de bourreaux ! »
( IIlPPOLYTK ViOLEAU. )
Quoi! tu voudrais , cueillant une palme précaire,
Des os du roi-martyr te faire un piédestal,
— 3^7 —
Et ton génie , atteint d'un vertige fatal,
Goûte d'un faux encens l'enivrement vulgaire !
Effaçant aux bourreaux leur slygraale infernal ,
Epousant des partis l'amour et la colère,
Et souillée au limon du torrent populaire ,
Ta muse a confondu le bien avec le mal.
Un peu d'or, un vain bruit , forcent-ils donc l'histoire
A changer en tréteaux sou auguste prétoire ,
Et la gloire à briller où la vertu n'est pas (1)?
A ces tristes calculs faut-il te voir descendre.
Et ton cœur de poëte est-il fait pour entendre
Des applaudissements qui partent de si bas?
Vte DE NUGENT.
Saint-Germain-en-Lave.
NOUVELLES.
Nous avons annoncé , dans le dernier numéro de la Voix de l'Eglise,
p. 128 , le départ pour la Gliine de douze sœurs de la Charité, du nom-
bre desquelles se trouve la propre sœur du saint martyr Perboire.
Nous sommes heureux d'apprendre que le bâtiment qui doit les con-
duire à leur destination porte le notn d'Éloile de la Mer, et qu'il est com-
mandé par M. le vicomte d'Escars. Voici ce que nous lisons à cet égard
dans la Gazette du Midi, sous la date de Marseille, le 6 octobre :
" Le trois-màts sarde Stella délia Mare vient d'arriver aujourd'hui
dans notre port, où il doit prendre les douze sœurs de Saint-Vincent-de-
Paul et les quatre missionnaires lazaristes qui vont fonder un établis-
sement en Chine. Ce beau navire fait partie de l'escadrille de la Société
Océanique. Le SMa délia Mure est commandé par M. le vicomte d'Es-
cars, fils du brave lieutenant général duc d'Escars, qui a laissé de si ho-
norables souvenirs militaires dans l'expédition d'Alger. C'est encore à
une œuvre de civilisation que s'est voue, en celte circonstance, le fils
de l'ancien aide de camp de Mgr le Dauphin. »
La Société de l'Océanie a été fondée, il va deux ans, par M. Marziou,
jeune négociant du Havre, pour le service des missions catholiques, pour
l'établisseu)ent des colonisations chrétiennes et pour le développement du
commerce européen avec les pays d'outre-raer. Le trois-màts VÉtoiledela
Mer aura encore à bord quinze missionnaires maristes pour l'Océanie.
— Mgr l'Evèque d'Orléans s'est associé aux pensées qui avaient inspiré
le dernier Mandement de Mgr l'Archevêque de Paris ( Voir ce Mande-
ment dans le dernier numéro de la Voix de i Eglise).
Le digne Prélat a voulu qu'il fût lu dans toutes les églises de son
diocèse.
(I) Dans une Méditation adressée à Lord Byron , M. de Lamartine s'écriait:
« La gloire peut-elle être où la vertu n'est pas? »
Et . avant lui , Lefranc de Ponipignan avait déjà dit :
• La gloire n'est jamais oii la vertu u isl pas. •
— 328 —
K< Nous sommes heureux , dit à cette occasion VOdéatiais , de pouvoir
constater ce fait de l'Episcopat français s'unissant à la pensée libérale,
aux généreux desseins du Souverain-Pontife. C'est là, à notre avis , la
meilleure réponse qu'il pût faire aux déclamations de ces journaux soi-
disant libéraux qui prétendent qu'en France, aux yeux du Clergé et des
hommes religieux, la religion et la liberté sont inconciliables. »
— Dans un village de l'arrondissement de Sarreguemines, un paysan
vient de fournir un exemple d'une bien rare sagacité. Voici ce que l'on
nous écrit :
« Ses enfants le sollicitaient vivement de leur abandonner tout son
bien , lui promettant de le nourrir et de l'entretenir convenablement
pour le reste de ses jours. Cet homme ajourna sa réponse à deux mois
de là , et il engagea ses enfants à bien examiner ce qu'il allait faire.
« Il prit alors un nid de chardonnerets , et il enferma les petits dans
une cage exposée en dehors de la fenêtre. Il fit observer à ses enfants
que le père et la mère de ces petits oiseaux venaient très-exactement
leur apporter de la nourriture à travers les barreaux de la cage, qu'ils
veillaient sur eux et qu'ils ne les laissaient manquer de rien.
« Quand les petits furent devenus assez grands pour pouvoir se suf-
fire à eux-mêmes , notre paysan altrappa le père et la mère et les plaça
dans la cage à la place de leurs enTants , auxquels il donna la liberté.
« Les jeunes chardonnerets s'inquiétèrent si peu de leurs parents ,
qu'ils les laissèrent mourir de faim dans la cage où on les avait mis
sans nourriture. Le paysan dit alors à ses enfants qui s'en indignaient :
Mes amis , vous le voyez , il ne faut pas compter sur la tendresse de
ceux auxquels on a donné le jour. De petits oiseaux viennent de nous
en donner un exemple frappant. Et, sachez bien une chose, c'est que
souvent nous valons, nous autres hommes, encore beaucoup moins que
les animaux.
« Les enfants de cet homme si censé n'osèrent plus insister. »
— Nous avons inséré dans le numéro du 1 " septembre de la Voix de
VEglise, une lettre datée du I-' août et écrite d'Oléani (Corse) par
M. l'abbé Georgetti. ^ Je l'ai adressée dans le mois de juin davmeY , nous
disait-il , au rédacteur de la Voix de la Vérité ^ qui n'a pas jugé à propos
de la reproduire Je vous l'envoie et vous prie instamment de l'insé-
rer dans la Voix de l'Eglise. Vous m'obligeriez même infiniment^ si vous
vouliez l'accompagner de notes explicatives qui feraient connaître au pu-
blic la civilité peu commune de M. Migne. » Nous n'en n'avons rien fait;
mais aujourd'hui, 13 octobre, nous ne sonmies pas peu surpris de re-
trouver cette lettre dans la Voix de la Vérité, après cinq mois dédale,
date qu'on a soin de faire disparaître , parce qu'en homme poli qu'il est,
M. l'abbe Georgetti avait glissé deux mots d'éloge pour le journal. Des
éloges à la Voix de la Vérité, c'est aujourd'hui une bonne fortune. Cepen-
dant, pour faire comprendre au rédacteur le prix qu'ils valent, nous
lui rappellerons que M. l'abbé Georgetti nous disait dans sa lettre du
1" août :■ « J'ai pris un abonnement de trois mois à ce journal, iwnpar
esprit de sympathie (c'est M. Georgetti qui souligne), mais seulement ponr
être au fait des nomelles du jour. » Nous avons quclf|ues raisons de
croire que les sijmpatiu'es de ce respectable ecclésiastique pour le journal
condamné n'ont pas augmenté depuis cette époque.
Imprimerie catholique d'A. SIRUU et DESQUERS, rm- des Noyers, 37.
LA LECTURE.
■-€i)i»-
DES LIBERTÉS DE L'ÉGLISE GALLICANE.
SEPTIÈME ARTICLi;(l).
Premier article de la Déclaration.
Plùt à Dieu , dit le Cardinal Litla , que les Prélats de l'assemblée de
1682 eussent été animés de ce bon esprit de modération et de douceur,
qui respire dans les lettres de saint François de Sales! Ce saint n'ap-
prouvait pas ceux qui traitent les questions dont il s'agit dans le pre-
mier article de la Déclaration. « Ils ne voient pas, dit-il, qu'on ne sau-
" rait rien faire de pis pour un père que de lui ôter l'amour de ses en-
« fants, ni pour les enfants, que de leur ôter le respect qu'ils doivent à
« leur père... Le Pape ne demande rien aux rois et aux princes pour ce
«regard : il les aime tous tendrement... Tl ne fait presque rien dans
« leurs Etats, non pas môme en ce qui regarde les choses purement ec-
« clésiasliques, qu'avec leur agrément et volonté, Qu'est-il donc besoin de
« s'empresser maintenant à l'examen de son autorité sur les choses tem-
« porelles, et, par ce moyen, ouvrir la porte à la dissension et a la dis-
c( corde? A quel propos nous imaginer des prétentions contre celui que
ff nous devons finalement chérir, honorer et respecter, comme un vrai père
t< et pasteur spirituel? Je vous le dis sincèrement, j'ai une douleur ex-
« trême au cœur de savoir que cette dispute de l'autorité du Pape soit
« le jouet et le sujet de parlerie parmi tant de gens qui, peu capables de
« la résolution qu'on y doit prendre, au lieu de la décider, la déchirent;
« et, ce ({ui est pis, en la troublant, troublent la paix de plusieurs Ames,
«et, en la déchirant, déchirent la très-sainte unité des catholiques
« [Lettre 48, liv. 7). »
Le Cardinal du Perron, que nous avons déjà précédemment cité, di-
sait vers le même temps : >< Ce n'a pas été le but de ceux qui, les pre-
« miers, ont remué celte pierre de scandale, de pourvoir à la sûreté de
« l'Etat et à la personne de nos rois; leur but a été de jeter des semences
« de division dans l'Eglise gallicane, et essayer, ou de la séparer des au-
(1) Voir la livraison du 15 octobre , p. 297.
1. 1o NOVEMBRE 1847. 12
— 330 —
« 1res parties de l'Eglise, ou de la diviser en elle-même... Il ne faut pas
« se laisser séiluire à celle première amorce : c'est du miel; mais c'est
f< du miel qui a été fait par des mouches qui ont volé gur les fleurs de
« l'aconit : c'est-à-dire, par des âmes qui ont goùlé et sucé le venin du
« schisme [Harangue aux Etats généraux de 1614). »
J'ai parlé, ailleurs, de la victoire que remporta le Cardinal du Perron,
dans ce discours fameux, ou il démasqua les desseins perfides des héré-
tiques, qui avaient fait proposer, par les Etats généraux, la prestation d'un
serment qui semblait n'avoir d'autre but que la sûreté du roi et de son
trône. Pour mieux cacher leur stratagème, ils avaient mis en avant des
catholiques dont les vues ne semblaient pas devoir inspirer le moindre
soupçon : ce qui faisait dire à l'orateur que c'étaient des Ulysses qui com-
battaient sous le bouclier d'Achilles. Quand les protestants virent que leurs
tentatives avaient échoué, ils se dévoilèrent ouvertement, et quatre mi-
nistres de Charenton adressèrent au roi Louis XIII, sous le litre de Dé-
fense des principaux points de la foi , une satire amère contre les catho-
liques. « Sur toutes choses, disaienl-ils, nous pourrions faire voir à votre
" majesté que nous sommes haïs et maltraités pour ce que nous mainte-
(f nous la dignité de votre couronne contre les usurpations étrangères,
« qui la souillent et dépriment en captivité. Car votre majesté peut avoir
c< souvenance qu'es Etals nouvellement tenus à Paris, la question a été
« agitée, si le Pape peut déposer nos rois, et s'il est en la puissance des
« Papes de disposer de votre couronne : et que, par la faction des ecclé-
« siastiques, qui entraîna une partie de la noblesse, vous y avez perdu
« votre procès... Pour nous, nous savons que nous devons nos vies et
c< nos moyens à la défense de la dignité de voire couronne, surtout à la
« défense d'un droit que Dieu vous donne et qui est fondé en sa pa-
« rôle. »
Ce fut le célèbre Richelieu qui, à cette époque (1617), c'est-à-dire,
trois ans après la tenue des Etats généraux, se chargea de répondre aux
quatre ministres protestants de Charenton, dans un petit ouvrage très-
substantiel, qu'il intitula : les Principaux points de la foi de l'Eglise ca-
tholique; ouvrage qui ne déparerait pas les productions de Bossuet lui-
même. Sur la question présente, il dit entre autres choses aux minis-
tres : « C'est une vieille ruse, quand on est coupable d'un crinje, de s'en
«décharger sur autrui; mais je m'étonne comment vous osez en user
« contre le Clergé de ce royaume, que vous voulez rendre suspect au roi,
« en l'accusant de faction, quoiqu'il en soit tout à fait innocent, et qu'au
<c contraire, \ous êtes reconnus en être les souverains architectes... C'est
« l'ordinaire des hérétiques, lorsqu'ils ne peuvent défendre la cause de
« leur séparation d'avec l'Eglise catholique, de feindre des crimes, pour
« rendre odieux ceux qui prêchent la vérité... A que! propos taxez-vous
« les deux premiers ordres de l'Etal, accusant l'un de l'action, l'aulre de
« faiblesse préjudiciable à son roi, si ce n'est pour faire voir clairement
« que, lorsque vous voulez mal à quelqu'un, vous inveniez des sujets de
— 331 —
« le décrier?... La décision de ce point était non-seulement inutile nu
« bien et à la sûreté du roi , qui était cependant l'unique point de la
c< question; mais, de plus, leur était préjudiciable, comme on peut le
« voir en ce qu'a écrit ce grand Cardinal {du Perron), l'honneur de son
« siècle, qui traite au long cette matière, avec une éloquence égale à la
« profonde doctrine que tout le monde admire en lui... Comment pou-
ce vez-vous dire, sans rougir, que les ecclésiastiques et une partie de la
« noblesse firent perdre le procès au roi, puisqu'il est notoire à tout le
cf monde qu'en tous les cahiers du Clergé et de la noblesse, on n'a ja-
« mais proposé, et encore moins l'ésolu aucune proposition qui aille tant
« soit peu à la diminution de la puissance souveraine de nos rois et de la
« grandeur de leur couronne?... Si quelqu'un a perdu son procès, c'est
« vous qui, sous prétexte de maintenir l'autorité des rois, vouliez in-
c( troduire le schisme entre les catholiques... Vous tachez de rendre la
" puissance des Papes suspecte à tous les rois de la terre. Mais la dignité
« royale et celle de l'Eglise n'ayant aucune répugnance, ce que nous ren-
c< dons au Saint-Siège n'empêchera point que nous fassions paraître, par
« les effets, ce que vous professez de paroles, savoir, qu'un sujet doit sa
a vie et tous ses moyens à la défense de la dignité de la couronne de son roi ;
« et, en cela, vous nous aurez non-seulement pour compagnons, mais
« pour guides; et, sans doute, si vous nous suivez, comme j'en supplie
« Dieu, et le veux croire, la France conservera son repos qui a été, par le
c< passé, souvent troublé par les vôtres... Les rois seraient immortels si
« leur conservation dépendait des Papes, qui désirent leur bien, comme
« les pères celui de leurs enfants... Les Evéques français ne plaindront
«jamais leur vie pour assurer celle de leurs princes... Vous nous ren-
« dez cou [)ables envers la France, elle, redevable envers vous, comme si
« sa défense se trouvait seulement entre vos mains, et qu'elle ne fût ga-
f< rantie des usurpations étrangères que par vos armes. Vous faites bien
r< de dire étrangères, pour n'y pas comprendre vos entreprises, qui sont
« si ordinaires, que les plus grossiers reconnaîtront que ce n'est pas l'a-
« mour que vous portez aux rois qui vous rend si zélés à leur grandeur,
« mais bien la haine que vous portez au Pape et à toute l'Eglise... Vous
« donnez une puissance beaucoup plus grande au peuple (jue celle que
c< vous désirez au Pape : ce qui est grandement désavantageux aux rois,
« n'y ayant personne ([ui ne juge que ce leur est chose beaucoup plus pè-
te rilleuse d'être livrés à la discrclion d'un peuple qui s'imagine quelque-
« fois êlre maltraité, quoiqu'il ne le soit pas, (|ue d'être soumis ii la cor-
rc rection d'un père plein d'amour pour ses enfants... Vos docteurs Bu-
« chanan, si fort loué par Bèze, et Goodman, si intime de Calvin, n'en-
« seignent-ils pas ouvertement, dans leurs écrits, que le peuple a le
« droit de disposer des sceptres, et de révoquer le droit qu'il donne au
« roi de régner? Osiandre ne met-il pas le glaive enti-e les mains du
« peuple, pour punir les rois'.'' Calvin ne dit-il pas qu'il est telle circon-
(« slancc où il faut plutôt cracher à la lêlc des rois que leur obéir?... Il
— 332 —
est de vos auteurs qui ont écrit que, par droit divin et humain, il est
permis de tuer les rois impies ; que c'est chose conforme à la parole de
Dieu qu'un homme privé, par spécial instinct, peut tuer un tyran :
doctrine détestable, en tout point, qui n'entrera jamais en la pensée
de l'Eglise catholique. Ce n'est pas tout; après avoir vu ce que vous
enseignez, touchant la déposition des rois, il faut voir, par vos actions,
comment vous vous gouvernez en leur endroit... Vous avez mis des
armées sur pied contre Charles Y, pour le troubler en ses Etals, et le
priver de l'empire; vous avez pris les armes contre trois rois de
France, François II, Charles IX, Henri III. Sous le règne de Charles IX,
vous avez battu de la monnaie, sous le nom d'un autre à qui vous don-
niez le nom de roi. Comment avez-vous traité Marie, reine d'Ecosse?
Ne l'avez-vous pas rendue captive? En prison, ne lui avez-vous pas
fait renoncer à la dignité royale? N'avez-vous pas, par trois fois, di'essé
des armées contre Marie, reine d'Angleterre? N'avez-vous pas élevé
une reine prétendue contre elle? Un des vôtres n'a-t-il pas attenté à
sa personne? Vous avez dépouillé, en Flandre, Philippe, roi d'Es-
pagne, d'une partie de ses provinces; Christiern, roi de Danemarck,
a été, par les vôtres, dépossédé de la couronne, chassé de son royaume;
depuis, mis en prison, où, selon l'opinion du temps, ses jours furent
avancés par poison. Sigismond qui, à présent, règne en Pologne, se
voit privé de la couronne qui lui appartient par droit d'hérédité, et
que son père possédait sans trouble : son oncle, qui professait votre
croyance, ayant été mis en sa place par les ^ôtres. Vous avez usurpé
sur l'empereur Rodolphe, dernier mort, la Transilvanie, qu'il possé-
dait à juste titre, comme roi de Hongrie : et tout cela, suivant 1 exem-
ple du prédécesseur de Calvin, qui ne put souffrir l'Evêque de Genève,
je ne dis pas seulement comme Evèque, mais comme prince temporel.
Quiconque lira les histoires qui vérifient ce que je dis, verra qu'en un
siècle vous avez troublé deux empereurs, dépouillé actuellement un
roi, exclu un autre roi de son royaume, déposé une reine, fait la
guerre à une autre pour la priver de sa couronne, pris les armes con-
tre quatre rois, déposé d'autres princes temporels, fait mourir un roi,
rendu captive une reine vertueuse et sage, à qui il appartenait de don-
ner la liberté aux autres; laquelle enfin, violant les lois divines et hu-
maines, vous avez fait mourir par un genre de mort inhumain et digne
ds pitié. »
Depuis plus de deux siècles que Richelieu tenait ce langage, il y au-
rait une toute autre liste de proscriptions, de meurtres et d'horreurs, à
inscrire dans les fastes sanglants de l'hérésie. Et c'était elle pourtant
qui avait dicté, en 1614, le premier article reproduit, d'une manière
plus radoucie, en 1682. N'en est-ce pas assez pour nous le rendre
odieux? On ne me saura pas mauvais gré, je l'espère, d'être remonté à
la source de cet article et d'en avoir montré l'origine, afin de faire, sui-
vant le proverbe , reconnatlrc k lion à ses ongles.
— 333 —
Examinons maintennnt ce premier article. On y établit que les Vi-
caires de Jésus-Christ n'ont reçu de Dieu d'autre puissance que sur les
choses spirituei'cs et qui concernent le salut , et non point sur les
choses temporelles et séculières : on le prouve par ces paroles du Sau-
veur : Regnum meum non est de hoc mundo. que l'on traduit ordinaire-
ment ainsi : Mon royaume n'est pas de ce monde. Cette traduction n'est
pas sans équivoque , parce qu'elle peut, donner à entendre que le
royaume de Jésus-Christ n'appartient pas à ce monde, tandis que le
vrai sens paraît être qu'il n'en vient pas, comme l'indiquent les particules
de et ex et l'ablatif qui les suit (S. Jean , xviii, 36) : c'est ce que con-
firme la fin de la phrase; mais maintenant mon royaume n'est pas
d'ici : Xunc autem regnum meum non est liinc. Si l'on voulait conclure
de ces paroles que l'Eglise n'a aucun pouvoir dans le monde, on tombe-
rait dans une erreur absurde, puisqu'il est évident que le pouvoir de
l'Eglise doit nécessairement s'exercer dans le monde, sur les hommes et
sur les actions pour les conduire au bonheur éternel. Quant aux autres
textes cités dans le premier article : Rendez à César ce qui est à César,
et*à Dieu ce qui est à Dieu ; que toute personne soit soumise auxpuissances
supérieures ; car il n'y a point de puissance qui ne vienne de Dieu, et c'est
lui qui ordonne celles qui sont sur la terre : celui donc qui résiste à la
puissance , résiste à l'ordre de Dieu , quant à ces textes , dis-je , ils ex-
priment des vérités, qui , n'étant niées par personne, n'avaient nul
besoin de se trouver là. Maison voulait en faire sortir cette conclusion :
(c Nous déclarons, en conséquence, que les rois et les souverains ne sont
« soumis à aucune puissance ecclésiastique , par l'ordre de Dieu , dans
« les choses temporelles; qu'ils ne peuvent être déposés directement, ni
« indirectement par l'autorité des clés de l'Eglise ; que leurs sujets ne
« peuvent être dispensés de la soumission et de l'obéissance qu'ils leur
« doivent, ou absous du serment de fidélité. » Je ne trouve rien, dans
les textes précités, qui autorise ces conclusions. Que l'on me dise, si
l'on ose, qu'un prince chrétien n'est pas soumis à la puissance ecclé-
siastique dans toutes ses actions morales, dont l'usage de son autorité
n'est qu'une suite ! L'Eglise, en exerçant son ministère, ne méconnaît
pas, pour cela, la puissance temporelle, et ne prétend pas affaiblir les
devoirs des sujets. Je ne prétends pas entrer à fond dans la question dé-
licate de savoir si l'Eglise a le pouvoir de délier les sujets du serment
de fidélité ; et il ne faut pas se dissimuler qu'il serait bien difficile que le
plus grand nombre des princes régnants ne trouvassent de l'imperti-
nence dans quiconque révoquerait en doute leur autorité inviolable et
la soumission qui leur est due par leurs sujets. Je n'ai, certes, pas envie
de les contredire, cela n'est pas nécessaire; je dirai plus, la contradic-
tion me paraîtrait tout à fait inadmissible. Mais, comme je n'ai pas perdu
la mémoire des grandes commotions de la France, il m'est bien permis
d'en tirer quelques raisonnements que d'autres, plus habiles que moi ,
pourront réformer s'ils ne les trouvent pas justes. Napoléon avait été
— 334 —
sacré empereur par un Souverain-Ponlife : j'aduiels, sans la moindre
difficuUé, la légitimilé et robligalion des serments qu'on lui avait prê-
tés; il a été frappé d'exconiniunication : j'admets la légitimité de cette
sentence terrible. Louis XVIII est monté sur le trône; le Souverain-Pon-
tife Va reconnu , et moi aussi. Charles X lui ? succédé, je me seraisbien
gardé de contester ses droits. îi a revu la terre d'exil ; et Rome, consul-
tée si Ton pouvait reconnaître son successeur, a donné une réponse af-
firmative : qu"avais-je à faire, sinon de me conformer à celte décision?
Mais, direz-vous , cette décision est en opposition directe avec le pre-
mier article de la Déclaration. Eh ! qu'est-ce que cela me fait? est-il
pour moi un article de foi? Mais c'est Bossuet, le grand Bossuet qui
l'avait rédigé! Cela est vrai ; mais laissez-moi faire passer avant lui le
Pasteur des pasieurs, à qui il a été dit : Pais mes agneaux; pais mes
brebis; fout ce que lu délieras sera délié, etc. Vous voudriez, là-dessus,
une plus longue discussion ; mais cela ne me convient pas, nous n'en
finirions jamais; qu'il me suffise de vous dire que la doctrine du pouvoir
indirect de l'Eglise est beaucoup plus slàre pour la tranciuillitc publique,
et plus avantageuse à l'Etat et aux souverains c[ae la doctrine opposée,
qui, en ôtant à l'Eglise la faculté de prononcer , l'abandonnerait néces-
sairement à la merci, ou de chaque particulier, ou de la multitude. Dans
ce cas, pourrait-on dire, avec le premier article de la Déclaration, « que
« cette doctrine est nécessaire pour la tranquillité publique, et non
« moins avantageuse à l'Eglise qu'à l'Etat; qu'elle doit être invariable-
« ment suivie comme conforme à la parole de Dieu, à la tradition des
« Saints? »
Bossuet, rédacteur de ce premier article, semble avoir oublié qu'il
avait dit dans sa Défense de P Histoire des variations, ch. oo : « S'il fallait
« comparer les deux sentiments, celai qui soumet le temporel des souve-
« rains au Pape, et celui qui le soumet au peuple , ce dernier parti où
« la fureur, où le caprice, où l'ignorance et l'emportement dominent le
t< plus souvent , serait aussi le plus à craindre. L'expérience a fait voir
« la vérité de ce sentiment; et notre âge seul a montré, parmi ceux qui
« ont abandonné les souverains aux cruelles bizarreries delà multitude,
« plus d'exemples et plus tragiques contre la personne et la puissance
« des rois, qu'on n'en trouve pendant six à sept cents ans, parmi les
« peuples, qui, en ce point, ont reconnu la puissance de Rome. »
Alors même que l'on pourrait admettre que l'Eglise ne peut, dans
aucun cas, absoudre des sujets du serment de fidélité à l'égard d'un
roi , comment serait-il possible d'approuver les expressions vagues et
illimitées qui suivent : « Que saint Pierre et ses successeurs les Vicaires
(' de Jésus-Christ, et que l'Eglise même n'ont reçu de puissance de Dieu
« ({ue sur les choses spirituelles et qui concci'nent le salut, et non sur
« les choses temporelles et ci\iles? » Un pareil langage peut insinuer
des erreurs tout à fait étrangères au but et à l'intention de ceux qui ont
formulé la Déclaration. Il en est de même de celui-ci : « Les rois et les
— 335 —
(' souverains ne sont soumis à aucune puissance ecclésiastique, par l'or-
« dre de Dieu, dans les choses temporelles. » On ne peut dire simple-
ment, et sans explication, que Dieu n'a donné aucun pouvoir à l'Eglise,
sur les choses temporelles ; et encore moins que les souverains ne sont
soumis à aucune puissance ecclésiastique, par l'ordre de Dieu, dans les
choses temporelles. Je le répète : l'usage de la puissance temporelle
n'est qu'une suite d'actions morales; et les souverains peuvent com-
mettre des péchés dans les actions qui regardent le gouvernement de
l'Etat. Ainsi , dans toutes les actions qui entrent assurément dans le
nombre des choses temporelles, ils sont soumis à l'Eglise. Le massacre
de Thessalonique, pour lequel saint Ambroise ferma l'entrée de l'Eglise à
Théodose était incontestablement une chose ten)porelle; cependant, saint
Ambroise a jugé et puni cette action par des peines ecclésiastiques;
de plus, le même saint exigea de ïhéodose une loi qui suspendit les
exécutions de mort pendant trente jours. Quoique ce fût là une loi civile
et temporelle , le saint Evéque avait le droit de l'exiger , par un double
motif : pour réparer le scandale et pour obviera de nouveaux péchés;
l'expérience ayant montré combien Théodose était sujet à des accès de
colère. Ainsi, les rois et les souverains, comme enfants de l'iilglise, sont
soumis, par l'ordre de Dieu, à la puissance ecclésiastique, même dans
les choses temporelles, selon le rapport qu'elles peuvent avoir avec
leur bonheur éternel et celui de leurs i)euples, auxquels ils doivent le
bon exemple et la réparation du scandale qu'ils ontclonné. Qu'on ne
dise pas que ce principe détruit l'indépendance de la puissance tempo-
relle, puisque cette indépendance n'est que dans les objets qui sont
uniquement de son ressort ; qu'on ne dise pas non plus que, par là, on
confondrait la distinction des deux puissances, puisque cette distinction
subsiste en ce ([ue la [)uissance temporelle a directement pour but le
bonheur temporel des hommes, et (|ue la puissance spirituelle a pour
fin directe l'éternelle félicité. Ainsi, la même personne, et pour la même
action, peut être jugée et punie par l'une et par l'autre puissance, mais
sous des rapports dilTérents; l'obstination de ceux qui ne veulent pas
obéir a l'Eglise ne détruit pas son pouvoir ; je ne parle pas d'un pouvoir
physique, mais d'un pouvoir légal, qui consiste dans le droit décom-
mander, de juger et de punir. Il en serait de même d'un souverain qui
ne pourrait soumettre ses sujets rebelles; on ne dirait pas, pour cela ,
qu'il a perdu son pouvoir sur eux, c'est-à-dire son droit de comman-
der, déjuger et de punir, nmlgré l'impuissance où il se trouverait, par
des circonstances particulières , d'user de ce droit ; de même le pouvoir
de l'Eglise ne dé()end pas de l'obéissance des fidèles ; et il faut prendre
garde de tomber dans l'erreur de ceux qui ne laissent à l'Eglise qu'un
simple ministère d'instruction tel que celui d'un i)édagogue, ou njême, si
l'on veut, d'une mère dont toute l'autorité se bornerait à pouvoir in-
struire et prier, sans pouvoir commander ni punir. [Myr Litlu . Let-
tre .V.)
— ;i36 —
Je pourrais parler du pouvoir qu'a l'Eglise sur les vœux de pauvreté,
de chasteté et d'obéissance, sur les biens ecclésiastiques , sur le ma-
riage, etc. Les auteurs de la Déclaration n'avaient assurément pas eu la
pensée de le nier. Le premier article de celte Déclaration ne saurait donc
être admis dans sa généralité. L'abbé *** ,
ancien vicaire général.
LA LIBERTÉ DES PEUPLES N'EST OLE DANS LE CHRISTLiNISME.
Il n'est rien de plus grand et de plus auguste sur la terre que de vi-
vre sous une liberté à la fois respectable et solide. Certainement une
liberté glorieusement fondée sur les principes immortels de la morale,
ne peut qu'accroître et ennoblir la grandeur des empires. Mais d'où sort-
elle cette liberté précieuse et nécessaire à laquelle tous les hommes de-
vraient aspirer? N'est-ce pas de la vertu? et n'est-on pas libre, au su-
prême degré , lorsque chacun peut se livrer à la pratique des bonnes
œuvres? lorsqu'on peut travailler avec une généreuse ardeur pour le
bien de l'humanité? et qu'on se soumet aux lois, parce qu'on sait que
sans elles l'ordre ne pourrait exister ? La religion seule enfante toutes
les vertus , et une liberté sagement réglée est une vertu éminente pour
les nations , car^ê'est ce qui constitue leur majesté; et elle est la source
d'une gloire plus durable que celle qu'on recueille dans les combats.
Si vous voulez perfectionner l'humanité dans sa partie faible , si vous
voulez qu'il y ait moins de malheureux , il faut que toutes les sociétés
concourent à étendre le règne de la paix , et qu'elles travaillent sérieu-
sement pour l'amour delà vraie liberté. Loin de nous, loin de nous ces
lois dangereuses et funestes qui promettent en vain le bonheur et la
paix. Non , jamais , ô lois impies ! vous n'entrerez dans ces cœurs gé-
néreux ; jamais , parmi les catholiques , vous ne trouverez de sincères
partisans. Fuyez, fuyez loin de notre patrie; allez porter ailleurs vos
ravages et vos désastres , et laissez-nous jouir de cette sainte liberté que
donne notre divine religion. 0 rois I ô princes ! unissez-vous contre
elles : si vous êtes grands , combattez-les avec cette ardeur qu'enfante la
véritable gloire ; et si vous êtes justes , préservez les peuples de leurs
funestes effets. Rassemblez-vous , puissances du siècle , marchez vers
la colline mystérieuse et sacrée où le Sauveur expira pour vous, et sa-
chez que c'est aux' pieds de la croix que vous puiserez les plus nobles
pensées de prospérité , et les plus glorieux enseignements qui puissent
être présentés aux plus sages gouvernements. Gloire aux nations qui
savent ainsi se procurer la liberté ! leur grandeur apparaîtra brillante et
sublime dans la majesté des siècles. Les empires ainsi établis, seront
comme ces arbres majestueux qui régnent sur ceux qui les environnent
et qui leur cunununiquent la fécoudilé et la vie. Si la sagesse a présidé
— 337 —
à leurs lois, si réquité gouverne leurs actions, si la justice est la règle
inviolable de leurs plus beaux actes , ils marchent dans la route resplen-
dissante et sublime des vertus, et ils vivront sous réclatante lumière
du divin Soleil qui brille au plus haut des cieux et qui, dans son incom-
mensurable éternité, resplendit dans toute sa force pour les nations du
monde.
Lorsqu'on est plongé dans les ténèbres , l'on s'imagine qu'il n'existe
plus aucun soleil de clarté ; l'on pose des doutes sur tout, même sur la
vérité éternelle ; et l'erreur, qui est la dévastation des Etats et le fléau
des sociétés , pénètre dans tous les corps d'un empire pour y exercer ses
désastres , comme ce serpent qui , caché sous les fleurs , se glisse autour
de vous et vous accable d'un coup mortel par sa liqueur empoisonnée.
Voyez-vous la religion , rayonnante de lumière , brillante sous l'immor-
telle auréole des plus sublimes vertus , répandant sur le vaste horizon
du monde les rayons purs de sa céleste morale? Plus éclatante que les
cieux , elle revêt la terre de son vêtement de pureté ; plus puissante que
les rois , elle change en un avenir heureux les destinées du genre hu-
main ; plus grande que les conquérants , elle s'annonce comme la libéra-
trice des nations; et plus éternelle que les siècles, elle préside aux
temps. Son trône est dans les cieux , et la terre est son sanctuaire. Elle
a la parole divine qui est le pain de la vie des hommes ; elle est cette
fontaine sacrée où tous les peuples viendront se purifier; elle est cet ar-
bre majestueux sous l'ombre duquel se reposeront les générations.
Gloire aux puissances du siècle qui se consacreront à elle I car elle sou-
tiendra les collines du monde. Qui connaît les trésors de sa sagesse mé-
ritera d'entrer dans les cieux ; qui pratiquera ses vertus jouira du
bonheur céleste dans les grandeurs de la félicité divine. Les crimes du
genre humain nous ont donc appris que sans elle il n'y avait point de
vertu, et que toutes les qualités des hommes, quelque brillantes
qu'elles soient , ne sont qu'une belle vanité.
Connaissez , à peuples ! les vrais biens , les solides richesses qui con-
duisent à un empire éternel. Voyez cet aigle qui règne sur les sept col-
lines : la lumière brille dans ses yeux , et dans son vol sublime il appelle
les nations. Les princes le suivront et la terre verra les puissances so-
lidement affermies. Tous nous marchons avec les temps vers l'éternité ;
nos œuvres nous suivent , et celui qui n'a pas connu la sagesse , n'a pas
ressenti les bienfaits de la miséricorde éternelle, qui est la protection de
l'âme fervente et pure. Qu'est-ce que le monde sans une religion vraie
émanée de Dieu môme? Il est comme un abîme où tout est dans le dés-
ordre , où le vice est considéré un bien, où le mal est en honneur. Jus-
qu'il quand les peuples lermeronl-ils les yeux à la vérité? sera-ce en
vain qu'elle frappera à leurs cœurs ? Mais, s'il est une grandeur sur la
terre dans laquelle les nations puissent voir leurs plus éclatants triom-
phes, n'est-ce pas celle qui vient de la vérité ? Car elle s'harmonise mer-
veilleusement avec les justes actions ; et n'est-ce pas ensuite la religion
— 338 —
qui lui donne celte force supérieure et cette autorité éminente qui im-
prime le respect? Sachons que notre plus glorieuse destinée n'est pas
dans cette vie ; mais elle est au delà des temps.
Charles-Stanislas Delahaye.
L'IMPIE MYSTIFIÉ.
.1 Moiisicni* le RéclacteiiB' de la Lecture.
Monsieur ,
Voici une histoire que je viens de découvrir dans un vieux livre du
temps passé ; comme elle m'a fort amusé , et bien dédommagé de la
peine de lire un vieux bouquin, il date de 1827, je pense que vos
nombreux lecteurs y trouveront le même plaisir, et j'ai l'honneur de
vous en envoyer copie. Qu'on ne dise pas que j'invente ; certes, je par-
donne qu'on m'accuse de plagiat ; mais d'invention !... oh ! j'en suis in-
capable. Toutefois , pour que la préface ne soit pas plus longue que
l'histoire, voici le fait :
« Au temps jadis , alors que la vue d'un prêtre causait des accès de
fiénésie , un ecclésiastique de province qui se trouvait à Paris pour af-
faires, fut un jour surpris par l'heure dans un quartier fort éloigné de
celui où il prenait habituellement ses repas. Il entre chez un traiteur;, et
prendplace. lui vingtième, à la table d'hôle. Sur la fin du repas, un jeune
homme, excité sans doute pai' la présence de l'ecclésiastique, se meta
enfiler une longue tirade contre le christianisme, .loignant l'invective à la
raillerie, il repassa toutes les vieilles objections mille fois pulvérisées,
qui aujourd'hui traînent dans le Constitulionnel.
« L'abbé, a[)rès l'avoir écoulé pendant quelque temps en silence, se
penche à l'oreille de son voisin et lui dit à demi-voix, mais de manière à
être entendu : De quelle religion est ce jeune homme? car assurément il
n'est pas chrétien. — D'où concluez-vous que je ne suis pas chrétien,
monsieur l'abbé, reprit le jeune honune ? • — De vos propres paroles, ré-
pondit l'ecclésiastique ; un juif ne déclame pas contre la loi de Moyse,
ni un mahométan contre l'islamisme , ni un Chinois contre Confucius.
Vous devez sentir, monsieur, (ju'il y a indécence de votre part à venir
ici , dans une société de chrétiens , déclamer contre le christianisme.
Croyez tant que vous voudrez à la fausseté de notre culte ; mais, comme
il y a im[)ertinence, sottise, indécence ù parler delà corde dans la mai-
son d'un pendu , il y a, à plus forte raison, manque de convenance à
invectiver contre le christianisme devant une société de chrétiens qui né
— 339 —
vous demandent pas ce que vous êtes. La plupart des convives s'amu-
sèrent de rembarras du jeune philosophe, dévorant dans la confusion
cette dure apostrophe, et ne pouvant plus que i/ronmieler des injures.
« Un homme d'un âge plus avancé se chargea de sa défense. Vous
vous avancez un peu trop, monsieur, dit-il à l'ecclésiastique. Vous
vous trompez en supposant que nous sommes tous chrétiens ici; car,
sans parler des autres, moi, je vous déclare que je ne le suis pas. — De
quelle religion êtes-vous donc, monsieur? — D'aucune , si ce n'est de
celle d'Epicure ; j'admets le destin comme cause; le plaisir comme
moyen. — Ah ! ah! fort bien, vous êtes Epicuri de (jrege porcus (un porc
de la ménagerie d'Epicure ! ) Un rire général déconcerta un peu l'épi-
curien; il se remit cependant, et reprit ainsi : — Quand je dis que je
suis de la religion d'Epicure , j'entends que je ne reconnais, ainsi que
lui, aucun Dieu, ni d'autre règle des actions de l'honmieque le plaisir
et l'intérêt. — Aucun Dieu! aucune règle des actions humaines, si ce
n'est le plaisir et l'intérêt! Ah! monsieur, permettez-moi de ne pas
vous croire pour votre honneur. — Et moi je vous prie de me faire
l'honneur de me croire. — Quoi ! c'est le destin, le hasard, qui sont le
principe, la cause de tout ce qui existe. C'est le hasard qui a tout fait ,
tout produit, tout créé, tout arraiîgé; et ces cieux étendus comme un
pavillon ; et ces astres roulant dans l'espace avec un ordre qui ne se dé-
mentit jamais; et ces divcis ordres d'êtres animés ou inanimés qui oc-
cupent chacun dans la nature, juste la. place qui leur convient; et cet
organisme de l'houime et des animaux si parfait, si compliqué que
l'analomie et la physiologie n'ont pu seulement l'expliquer; et celte in-
telligence qui élève l'homme si haut au-dessus de tout l'univers maté-
riel ! en vérité, quand je vois qu'il n'y a pas seulement une pierre
dans les rues de Paris ([ui se trouve là par hasard, je ne conçois
pas ce hasard si puissant, si sage, si intelligent. Et comment conce-
vrais-je que le plaisir et l'intérêt puissent être la règle des actions
humaines, lorsque partout je vois les lois des peuples opposées aux
plaisirs et aux intérêts des individus; lorsque je vois la loi du plaisir
confondue par la médecine, par la physiologie, par la morale ; lors-
que je vois que l'intérêt justifierait le vol, l'assassinat, la spoliation , la
ré\o!te, la tyrannie, et mènerait à !a ruine du genre humain! — Mon-
sieur l'abbé, vous exagérez les conséquences, mais voilàma religion. —
Il se mettait à explique!' comment l'intérêt doit être entendu et condjiné
avec le plaisir ; comment les peuples n'ont fait que radoter quand ils
ont cru à une règle morale, à un droit de propriété, etc., lorsque l'abbé
demande au domestique d'appeler son maître sur-le-champ. Tout le
monde se regarde, ne concevant pas ce que le traiteur j)ouvait avoir
à faire là -dedans. Il arrive : Monsieur, lui dit l'abbé, si par hasard vous
vous attendiez à être payé du dîner qui s'est trouvé là par hasard ,
et que par hasard nous nous sommes trouvés là pour manger, je vous
déclare, par hasard, que votre prélention serait déçue ; car, par hasard,
— 340 —
nous ne vous payerons rien. — Ces messieurs veulent s'amuser! —
Point du tout ; nous ne serons pas assez dupes pour vous paver. —
Est-ce que ces messieurs ne sont pas contents de leur dîner? — Nous en
sommes par hasard fort contents. — Pourquoi donc me refuserait-on
mon payement? — Votre payement ! par hasard nous ne vous devons
rien. — Qui est-ce donc qui a acheté et les viandes et les légumes , et
les fruits qu'on vous a servis? qui est-ce qui les a préparés, assaison-
nés, si ce n'est votre serviteur? — A d'autres, mon cher, je vous le ré-
pète, nous ne serons pas vos dupes , et quant à moi je ne crois point que
ce soit vous qui ayez préparé ce diner; il n'était point préparé pour
nous , nous ne sommes point venus pour lui , il n'est pas de notre inté-
rêt de vous payer. — Ehl qui donc Va préparé, s'il vous plaît? et
pourquoi êtes-vous venus le manger? — Le hasard ! — Je ne vous com-
prends pas! ! ! — D'abord, c'est le hasard qui a fait rencontrer dans votre
cuisine, ces poulardes, ces canards, ces pigeons, ces épinards, ces
fruits de dilTérenles espèces; c'est le hasard qui nous a conduits ici ,
c'est le plaisir qui nous a portés à manger ce dîner, — Messieurs , c'est
vraiment bien moi qui ai couru les marchés pour trouver tout cela,
pour le choisir, qui l'ai acheté et apporté à la luaison dans Tintenlion de
vous en régaler. Est-ce aussi le hasard qui a préparé toutes ces provi-
sions pour les mettre en état de vous être servies? — Précisément. Par
un mouvement fortuit des atomes, les plumes des différentes volailles se
sont détachées de leurs reps. Les atomes de leurs membres, par un au-
tre mouvement fortuit , i ' sont attachés à votre lournebroche , puis
un autre mouvement fortuit de votre lournebroche les a agités jusqu'à
cuisson. Vos ragoûts se sont formés de même , c'est-à-dire par le mou-
vement fortuit qui a eu lieu dans vos casseroles, et le rapj)rochementdes
atomes du sel^ du poivre, de la farine, des viandes, des légumes; etc.
Votre dessert, qu*est-il autre chose qu'un assemblage fortuit de fruits
cruds ou cuits, verds ou mûrs, frais ou secs , comme le hasard l'a
voulu, et que tantôt l'un, tantôt l'autre de vos garçons ont apporté par
hasard sur cette table, et arrangé de même, selon que le hasard l'a voulu?
Et vous prétendez que nous vous ayons obligation de tout cela? Consi-
dérez donc que non-seulement nous nous sommes trouvés là par hasard
aussi, mais encore que le seul motif qui nous a portés à manger ce diner,
c'est le plaisir que nous devions y goûter, et l'intérêt que nous y avions
pour le maintien de nos forces et de notre santé. Il n'y a ni plaisir ni
intérêt pour nous à vous donner notre argent. Notre plaisir et notre
intérêt combinés nous défendent de vous payer. Et pourvu que nous
satisfassions nos plaisirs dans la mesure de nos intérêts, selon que le ha-
sard nous le permet, que nous importe le reste! nous n'en avons point
cure. Vive le hasard, l'intérêt et le plaisir , ce sont les trois pôles sur
lesquels roule le monde.
« Pendant ce discours que l'abbé débita avec un grand sérieux, le
traiteur était à peindre. Immobile, la bouche béante et les yeux fixés sur
— 34) —
son homme, il ne savait que penser de lui, ou plutôt il pensait qu'il
avait perdu l'esprit et qu'il extravaguait. Mais le disciple d'Epicure n'é-
tait pas inoins curieux à voir. 11 rougissait , il dépitait, il enrageait ; il
aurait bien voulu répondre, mais il pensait qu'il n'aurait pas les rieurs
pour lui ; car tous les autres convives s'amusaient beaucoup de cette
scène , excepté le jeune homme qui avait d'abord été mis hors de com-
bat, et qui partageait la rage de son défenseur.
« Quand l'abbé eut cessé do parler, le traiteur s'adressant à la com-
pagnie : Messieurs, dit-il, je n'ai rien comprise tous les propos de mou-
sieur l'abbé; mais sûrement vous êtes trop raisonnables pour penser
comme lui, que c'est le hasard qui vous a donné à diner, et que vous
ne me devez rien; ainsi je suis fort tranquille pour mon payement, et
j'ai l'honneur de vous saluer. — Que dites-vous là, mon cher, reprit
vivement l'abbé, en le saisissant par le bras. Parce que votre repas
était bon , bien ordonné, proprement servi; parce que nous l'avons
mangé , vous croyez qu'il ne peut être l'ouvrage du hasard, et que nous
vous sommes redevables? Et voilà monsieur (en montrant l'épicurien)
qui prétend que le ciel avec tous ses astres, la terre avec toutes ses pro-
ductions, le genre humain avec toutes ses merveilles , tout l'univers, en
un mot, n'est que l'ouvrage du hasard; que le mobile de toutes les ac-
tions humaines n'est que le plaisir ou la douleur, leur règle l'intérêt ;
qu'après avoir satisfait ses plaisirs, évité les maux, veillé à ses intérêts,
il ne faut pas s'inquiéter d'une autre justice , ni des folles croyances de
l'humanité ! Certes, si le hasard a fait le monde , il a bien pu faire votre
dîner ; si le plaisir est le mobile de nos actions, il n'est pas étonnant que
nous l'ayons mangé ; et si l'intérêt est notre seule règle, notre seule loi ,
la force sa sanction , évidemment nous ne vous devons rien ! En ache-
vant ces mots , il se leva de table : tout le monde en fit autant en riant
aux éclats. Chacun paya le traiteur, et salua l'abbé, excepté nos deux
philosophes, qui, de dépit ou de colère, chancelaient comme des hommes
ivres, et qu'on laissa s'arranger comme ils l'entendraient, n
Je trouve, monsieur, qu'il y a beaucoup de philosophie dans cette
anecdote , et que montrer les suites pratiques de l'impiété , c'est en mon-
trer à la fois l'absurdité , le ridicule, l'injustice, l'infamie. Faites-en ce
que vous voudrez. Si vous la trouvez bonne, j'en pourrai tirer quelques-
unes encore tle mon vieux'livre à mesure que je parviendrai à le déchif-
frer; ça a l'air d'être du temps desGolhs , mais ça ne fait rien; l'impiété
est plus vieille qu'elle ne pense ; elle est si vieille qu'elle radote.
J'ai l'honneur , etc. M....
On nous demande quelquefois les livres dont nous rendons compte
au prix qu'ils sont annoncés. Nous pouvons faire mieux : car la plupart
(les libraires nous font une remise sur cluuiue ouvrage. Nous serons
heureux d'en faire jouir nos abonnés.
342 —
CRITIQUE BIBLIOGRAPHIQUE.
SOLUTION DE GHAHDS PROBLEMES,
MISE A LA PORTÉE DE TOUS LES ESPRITS ,
Par l'auteur de Platon-Polichinelle , quatre volumes in-8°, 5' édition (1).
DERNIÈRES COXSÉQCEXCES DD PROTEST.OTISIIB.
Nous avons analysé succinctement les deux premiers volumes de cet
important ouvrage , dans la seplième livraison de la Lecture ( ]). 229).
Mais nous avons besoin de faire , des deux derniers , autre chose qu'une
sèche analyse. Ce livre est trop supérieur pour le traiter comme toutes
les productions plus ou moins communes qui nous passent par les mains.
Si notre siècle affairé et corrompu était capable de réflexion , ces lugu-
bres éclats d'un génie railleur, plus léger et non moins profond que
Joseph de Maistre , auraient causé une émotion qu'on etit pris pour une
révolution dans les idées qui mènent le monde. Mais les idées dorment
dans ce moment ; les affaires et les jouissances seules occupent la scène ,
qu'elles se partagent avec la domination. Les idées n'étant qu'un em-
barras , on les laisse sous la remise. Ecoutez cependant ; voici de quoi
il est question :
Le troisième problème dont l'auteur de Platon-Polichinelle donne la
solution est celui-ci : a L;\ société peut-clie se sauver sans redevenir ca-
tholique? » Or, trouvant qu'en définitive le monde civilisé se partage
entre le protestantisme et le catholicisme , l'auteur examine , dans son
troisième volume , l'espi'it de réforme qui est le motif de la division ;
il étudie cet esprit dans l'application qui en a été faite de part et
d'autre.
Dans le catholicisme, cet esprit de réforme n'est (lue l'esprit de vie
réparant sans cosse les ravages causés par le temps; c'est la sève vivante
circulant et réparant nécessairement les plaies et les maux de larbre
religieux. Ce principe a été successivement appli(iué i)ar le concile de
Trente et par les Souverains-Pontifes , et son but a été de ramener tou-
jours à la pureté primitive , etc.
Quant au protestantisme, c'est le ver qui ronge les feuilles et les
fruits , d'où l'on conclut que les branches seules ont la vie ; mais les
branches venant à tomber , on ne veut plus que le tronc, qui , à son
tour, rongé parles insectes , disparaît pour faire place au rationalisme
pur. S'élançant de la réprobation des indulgences et de l'abjuration des
mœurs du cloître , le chef de la réforme proclame le grand principe du
libre examen et de la liberté chrétienne. Aussitôt l'alliance des croyances
(l) Chez Sirou et Desquers, rue des Noyers, 57. Prix : iG fr.
— 343 —
et des vertus est détruite, elles mœurs publiques en reçoivent le contre-
coup. Le fanatisme apparaît et l'ordre civil est ébranlé. Les vertus chré-
tiennes sont en butte à une guerre ouverte , la morale évangélique n'a
plus de caractère obligatoire , la pratique des conseils évangéliques est
livrée au ridicule, et le raonachisme est détruit. Ainsi commence la
marche de la réforme protestante.
Mais cette maladie s'attaque à la foi , et les dogmes tombent l'un
après l'autre, emportant successivement le retranchement et l'abolition
de toutes les formes et cérémonies sacrées du culte. Enfin , les gouver-
nements conservent seuls, par l'usage de la force , et pour les besoins
de leur police, une forme religieuse quelconque; en sorte que , depuis
longtemps, il n'y a plus que les églises nationales qui conservent une
apparence de vie.
De là sont sortis à la fuis le rationalisme dissolvant et la réaction de
l'absoluiisme , la révolution de 93 et l'empire de Napoléon , le com-
munisme et les religions d'Etat , l'industrialisme et le paupérisme , la
traite des blancs et la barbarie savante Nous en sommes là !
Telle est la marche des idées développées dans le troisième volume de
ce savant ouvrage. Mais il faut s'arrêter un peu aux dernières conclu-
sions de ce volume , la barbarie savante ; éco.ulez :
f< Voici ce que l'homme pense inévitablement quand il pense sans
« Dieu , soit qu'il repose mollement sur de riches étofifes dans un cabinet
a doré , soit qu'il erre dans les fo.-^èls de la Nouvelle-Zélande.
« La satisfaction des besoins matériels est le but de mon existence ;
« car ces besoins sont les seuls que je sente vivement. Il y a douleur,
« par conséquent mal , à les combattre et à les réduire ; il y a plaisir,
a par conséquent devoir, à les satisfaire. — La satisfaction des besoins
« physi(jues exige deux choses : possession abondante d'objets propres
« à la consommation , préparation de ces objets qui fasse de leur usage
« une jouissance. — J'obtiendrai ces deux choses par l'application de
0 mon esprit au meilleur emploi de mes forces physiques, des forces de
« mes semblables, des forces aussi de la nature. — En somme, mon
« but final est la consommation : le moyen de consommer est dans la
« richesse , soit l'abondance et la perfection des produits ; le moyen de
« la richesse, c'est le travail.
«Jusque-là, accord entre le philosophe rasé et le philosophe velu,
ff Voici le point où les deux raisonneurs se séparent pour se rencontrer
cf plus loin.
« Le Néo-Zélandais dit : La plus délicieuse consommation (|u'il y ait,
« la vraie nourriture des dieux et de ceux qui veulent leur ressembler,
« c'est la chair humaine cuite au four. Le meilleur moyen de me la pro-
« curer, c'est la guerre. Faire force prisonniers en temps de guerre, les
« rôtir, les manger en temps de paix, telle sera mon existence.
« Le l)arbare d'Europe .. raisonnera autrement; il dit :
0 Pour multiplier et accroître mes jouissances, sans m'exposer à les
— 344 —
« voir diminuer ni gâter par la nécessité du travail personnel, j'ai besoin
« de beaucoup de machines humaines et autres. Ces machines, la loi du
« besoin les met à ma disposition, puisque je possède ce qui seul peut
« leur donner le mouvement et la vie, l'intelligence et les capitaux. Ces
« machines souffriront beaucoup, s'useront vile, c'est fâcheux; car ces
« machines diffèrent peu de la mienne; mais qu'y faire? Le monde n'est-
ce il pas donné aux plus capables? N'est-ce pas une loi générale de la na-
« ture que les petits servent à la nourriture des gros (p. 396 et suiv,)? »
Pour bien entendre l'application de cette personnification de prin-
cipes, dont la réalité domine le monde, il faut rapporter c^uelque chose
de la traite des enfants.
a Dans un faubourg de Londres, habité par les tisserands, il se tient
tous les lundis et mardis, entre six et sept heures du matin, un marché
aux enfants. On y présente ceux des deux sexes, au-dessus de sept ans,
pour être loués à la semaine ou au mois, etc. On fait travailler ces en-
fants dans les manufactures, et dès l'âge de huit ans on les soumet à un
travail qui se continue pendant huit heures sans interruption, et recom-
mence pendant huit heures nouvelles, après une interruption de quel-
ques heures. Pour les faire travailler, on les frappe avec des cordes, des
fouets et môme des butons. On les voit avec des yeux crevés, des mem-
bres brisés par ces traitements, ou le corps mutilé par les machines, dé-
formé parle travail. Tous sont grêles, pâles et maladifs. Un grand nombre
meurent avant l'adolescence.
« L'Angleterre s'en émut, cependant. Le parlement ordonna une en-
([uète. Mais les torys se dirent : La réduction du travail des enfants pro-
duira la réduction des salaires ; la baisse des salaires nécessitera la baisse
dans le prix de nos blés. — Les wighs disaient : La réduction du travail
des enfants produira une hausse dans le prix de fabrication, et cette
hausse ne nous permettra plus de soutenir la concurrence contre la fa-
brication étrangère, sans diminuer le bénéfice des maîtres. — La loi
échoua, et l' infanticide industriel, reconnu nécessité nationale, devint plus
hbre que jamais.
« En France, quoique moins avancés dans l'exploilation de l'homme
par l'homme, il a été nécessaire de réglementer le travail des enfants par
une loi, et malheureusement l'exploitation continue partout, et l'on a
seulement ajouté au mal le mal non moins grave d'avoir une loi demeu-
rée sans vigueur (p. 389 et suiv.). »
Voilà où l'idée protestante a conduit l'industrialisme moderne. Veut-
on connaître la limite qu'atteignent les moeurs au milieu de la civilisa-
tion et du progrès protestants? Qu'on nous permette de citer le fait sui-
vant :
« Les complices de madame Restell. Cette femme, qui a transformé l'a-
vortementen une profession publique , dans New-York, depuis plusieurs
années, et qui a du à celte profession meurtrièi-e une fortune qu'elle étale
scandaleusement, déjouera-t-elle encore les efforts de la justice améri-
— 345 —
caine, comme elle l'a fait jusqu'à présent? Sera-t-elle condamnée ou ab-
soute (lu crime pour lequel elle est en ce moment dans les prisons? Un
jouiTial du dimanche ne craint pas de prédire l'acquittement do l'accu-
sée, basé non pas sur son innocence, mais sur le nombre et l'influence
de ses complices. Voici, d'après ce journal, de quels éléments se compose
la clientèle de la moderne Locuste :
« '1° De femiiies mariées, plongées dans la richesse et le luxe, et qui ne
peuvent se résoudre à prendre sur leurs plaisirs et sur leurs amuse-
ments, le temps et les peines qu'emportent avec eux les devoirs de la
maternité;
a 2" De jolies femmes en puissance de mari, remplies de vanité et de
coquetterie, qui violent les lois de la nature en commettant un crime
odieux, dans le seul but de conserver l'admirable symétrie de leurs
proportions ;
« 3" D'actrices, de chanteuses, de danseuses, qui ne veulent perdre ni
les triomphes, ni les profits de leurs professions;
« 4" De filles de parents riches et respectables qui emploient ce moyen
pour se soustraire à des conséquences terribles et autrement inévitables;
« 5" De femmes vivant seules, dans un certain rang de la société, et
qui, tout en menant une conduite déréglée, caclicnl les appai'ences sous
l'abri du crime;
« 6" De riches débauchés, mariés ou non mariés, séducteurs de pro-
fession, qui, dans le but d'empêcher une publicité pleine de dangers
pour eux, sont réduits à faiie opérer l'avorlement de leurs victimes.
« Nous pourrions, ù\\,l'Evening Express, inettreen doute l'authenticité
de celle énumération ; mais nous la trouvons confirmée et répétée dans le
Messenger, du major Noah., et les rapports qu'a eus ce dernier avec l'ad-
ministration de la justice criminelle, sa connaissance approfondie des
mystères de notre grande cité, ajoutent une grande force aux révéla-
tions de notre confrère, s'ils ne les corroborent entièrement. Aussi la
justice semble-t-elle déterminée à venger cette fois la morale outra-
gée, même en dépit de la loi qui paut-êlre sera encore impuissante
On annonce la mise en accusation du mari de cette femme, et celle de
l'aulcur d'un ouvrage intitulé : Le Compagnon médical et privé de la
femme mariée, qui servait de prospectus à la Restell et à ses remèdes
homicides. » [Courrier des Etats-Unis.)
Voilà les mœurs où arrive la civilisation protestante; or, les mœurs
sont plus fortes que les lois. Les lois de TUnion seront impuissantes
conti'e l'avorlement, comme celles de la Chine le sont contre l'infanti-
cide.
En sorte que la civilisation moderne n'a de choix et d'option qu'en-
tre une inévitable et hideuse barbarie, et les institutions du catholi-
cisme romain. Celle conclusion est fatale comme celle de la chute des
— 346 —
corps; et autant il en ressort de honte pour le protestantisme, autant
fait-elle éclater la gloire du catholicisme.
Si le livre qui expose ces choses ne fait nulle impression , il faut
croire que Dieu nous abandonne à l'aveuglement qui précède la sé-
vère correction. Puisse-t-elle nous disposer à la réforme par l'Eglise!
DIVI CiECILII CYPRIANI,
Cai'thagittieitais epi»copi , opewa otnttia , aceetsit Firtnici Matemi viri
clai'intiitti , ite ct'fofe pt'ofttttawuttt l'eliffionuin ti'aclatua t Jujpltt
Baittîii et negallii eifiliones (I).
Nous n'avons pas à faire l'éloge de saint Cyprien, ni de ses œuvres.
Nous dirons seulement qu'il est peut-être celui des saints Pères, qui a
été le moins étudié, et dont on a le plus abusé. Le lecteur s'en fait faci-
lement une idée préconçue, à raison de la discussion sur le baptême des
hérétiques. Le saint Pontife a combattu l'enseignement du Saint-Siège,
tout est dit ; on recourt à la discussion, et l'on y trouve facilement la con-
firmation de ses idées. On s'en tieni là. Tellement que même des défen-
seurs des prérogatives du Saint-Siège, passent facilement l'étude de ce
Père, comme ne leur offrant aucun intérêt. Quand cependant on l'étudié
à fond, il en est tout différemment, et la discussion sur un point non en-
core défini, n'est plus qu'une ombre légère qui fait mieux ressortir la
profonde doctrine du saint, sur la divine constitution de l'Eglise, et la
haute autorité de son chef. C'est donc un grand service que MM. Périsse
rendent à l'étude des Pères et à la controverse sur l'autorité sacrée du
Saint-Siège, en éditant saint Cyprien en un seul volume m-8°. Le volume
est compacte, mais le caractère est net et lisible; la réunion de toutes les
œuvres de saint Cyprien, en un seul volume porlalif, est un vrai bien-
fait. Nous engageons l'honorable M. Périsse à continuer une si belle en-
treprise. Nous parlerons ultérieurement de Lactance, de saint Bernard et
de saint Ambroise, qui viennent aussi d'être édités. Chaque Père se vend
séparément.
LES CATnOlIQUES M FRA^'CE Al' TRIBUNAL DE PIE IX,
Par M. le marquis de Régnom.
Nous avons rendu compte de cet ouvrage dans la précédente livrai-
son, p. 320. Nous nous attendions bien que notre article ne passerait
point inaperçu, et que M. le marquis de Régnon, auquel nous avons
adressé le numéro qui contient cet article, ou quelques-uns de ses amis
ne le laisseraient pas sans réponse. Or, le rédacteur en chef d'une Revue
mensuelle nous écrit, à la date du 9 de ce mois, « qu'on lui envoie de
f< province, un article en réponse à notre attaque non 7-aisonnée;, lui dit-
(1) Clicz Périsse fi'('>ro.s , un vol. in-8' sur papier fin saline. 1817. Prix: 2 fr.
— 347 —
« on, et assez désobligeante pour la personne de l'auteur, dont il faudrait
«moins s'occuper que des principes qu'il soutient. » Nous n'iuons point
voulu faire une attaque raisonnée ni non raisonnée, mais seulement ex-
poser ce que contient l'ouvrage pour le faire connaître, ce qui est beau-
coup plus simple. Si nous eussions voulu faire une attaque, les preuves se
seraient présentées en trop grand nombre pour la faire raisonnée. 'I. le
rédacteur en chef de la Revue en question peut donc insérer, quand il le
voudra, l'arlicle qui lui a été envoyé de province. En voici, par avance,
la meilleure réponse :
« Lyon, le 6 novembre, 1847.
« Monsieur le Rédacteur,
« Permettez-moi de me servir de votre journal pour faire une ré-
clamation dont vos lecteurs comprendront l'imporlance.
« En ouvrant le dernier livre de M. le marquis de Régnon , inti-
tulé : Les Catholiques de France au tribunal de Pie IX, mes yeux sont
tombés, à la page 506, sur une étrange assertion.
a L'auteur rendant compte, à sa manière, d'une conversation qu'il a
eue avec moi, affirme que/e lui ai dit en propres termes que le Pape re-
connaissait les articles organiques. Je déclare que cette assertion est fausse
et calomnieuse. Les paroles que me prête M. de Régnon seraient, dans
ma bouche, une absurdité, si on les rapproche des pages 31 , 32, 33 et 34
de mon Mandement contre le Manuel de M. Dupin. J'ai dit seulement que
le Pape entendait que le Concordat de 1801 fût observé: il a sauvé la re-
ligion en France. Je ne sache pas que Pie VII, ou ses successeurs, aient
approuvé les articles organiques. M. de Régnon me cile au trjbunal de
Pie IX, avec tous les catholiques; je m'y présenterai avec confiance.
« Veuillez agréer. Monsieur, l'assurance de ma considération distin-
guée. 7 L.-J.-M. card de BONALD,
a Archevêque de Lgon. »
HUMBLE REMONTRANCE
An n. P. Boni Prosper Gnérangei* , ftlibc de Solcsnies,
son SA TROISIÈME LETTRE A MONSEIGNEUR LÉVEClLE u'ORLÉANS ,
Par M. Bekmer, vicaire général d'Angers {h).
Cette brochure a pour objet de défendre « des doctrines, qui , apiès
« quatre siècles de contioverse, ont été hautement professées par dillus-
« très docteurs, des universités, des conciles, et par l'Episcopat fran-
M çais, et contre lesquelles on ne peut citer aucune censure, aucun
« jugement doctrinal de l'Eglise (2) ; d'où il suit qu'elles ont droit à quel-
« ques égards, à quelque respect même (Pag. 9.) »
[\) Cliez Périsse , un vol. in-18. Prix : 90 cent.
(2) Parmi les pioposilions condamnées par Alexandre VIII, le 17 décembre 1G90, la
29* porte cependant : futilis , et folies romulsa eai asserlio de Ponlifîcîs romani super
— 348 —
L'opuscule se divise en trois paragraphes. Dans le premier paragra-
phe , l'auteur nous apprend que dom Guéranger a critiqué la pi-o-
position que voici : « Profondément pénétré de vénération, d'obéissance
« et d'amour pour la Chaire pontificale et pour le Pape, nous ne connais-
« sons d'autres moyens à notre portée pour mettre en pratique ces heu-
« reux sentiments et pour accomplir le devoir que nous impose l'unité,
« que de vénérer et d'entourer des marques de notre affection et de no-
« tre déférence , le pasteur que le successeur de Pierre nous a donné...
« (P. '18.)»
La critique porte sur les deux endroits que nous avons soulignés. Re-
connaissant la justesse de la critique de la seconde proposition, l'au-
teur la corrige ainsi : « d'entourer des marques de notre obéissance et
V de notre soumission, dans toute l'étendue de sonpouvoir, l'Evêque que...
« (P. 18.) »
C'est bien.
Dans le deuxième paragraphe, l'auteur attaque une proposition de
dom Guéranger et en établit une autre à l'encontre. La proposition atta-
quée est celle-ci : « 11 est nécessaire, sous peine d'être taxé de renverser
« l'Eglise, de reconnaître le droit du Pasteur suprême à obliger par ses lois
« tous les enfants de l'Eglise, lors même que ces lois n'ont pas été intimées
« par les Prélats particuliers aux ouailles confiées à leur garde. (P. 26.)»
D'après l'auteur, cette proposition supposerait vraie cette autre que
doiii Guéranger donne en preuve : « Pierre est la source de l'Episcopat...
« Pierre députe à notre garde les brebis de son troupeau. (P. 11.) » Et
cette autre : « Que les Evêques sont les vicaires de Pierre, comme Pierre
« l'est de Jésus-Christ (p. 33), qu'on eût, à une autre époque, solennelle-
« ment et sévèrement censurée. ;P. 35.) » Et celte autre, que ^ le pou-
« vair pontifical est une puissance ;ie?i«è;'e^ une véritable et divine «îo-
« narchie, qui donne à celui qui Texerce une autorité immédiate sur tous
« les chrétiens (p. 36), opinion que les Evêques et les théologiens français
« ne voulurent point admettre au Concile de Trente. (P. 39.)»
Il suit deHà « (pie l'autorité pontificale sur l'Eglise eslplénière en ce
« sens qu'elle est absolue et affranchie de toute règle canonique. (P. 41
« et 42.) )) Mais « on conçoit fort bien qu'une ordonnance pontificale ,
« parfaitement apj)ropriée aux besoins généraux de la chrétienté, puisse
« être sans utilité, et même d'un effet très-fàcheux , pour tel ou tel
« royaume, telle ou telle province, tel ou tel diocèse 11 est donc es-
« sentiel pour le bon gouverneracnl de l'Eglise qu'ils (les Evêques) ne
concilium œcumenicum ancloritale , alquc in fidei questionibus decernendis infalUbi-
litate. Le même Pape, par sa constitution du 4 août 1670, casse et iniprouve, non-seule-
ment la Déclaration de 1682, mais aussi quatuor in eu contentas propcsitiones ; et
Pie VI, dans la bulle Auctorem fidei, déclare téméraire, scandaleuse, injurieuse au
Siège apostolicjue , non-seulc^nienl rinscrlion de la Déclaration de 1682, dans les décrets
du Synode de Pistoye , et les éloges qu'on lui donna , sed.... cani in decretum de fide
inscriptam insidiosè includere auticulos in eà contentos palàm adoptare. Tout cela n'a
pas l'air ilc rcspeeter beaucoup ces doetrincs.
— 349 —
« soient pas comptés pour rien...; il est nécessaire qu'ils aient des
ft moyens d'empêcher ces pernicieux résultais qu'ils i)révoient; autre-
« ment, le pouvoir législatif du chef de l'Eglise tournerait souvent à la
« destruction (P. 46.) »
Ainsi, « est-ce un grand malheur que nos Evèques se soient
« maintenus en possession de retenir et de lire les livres hérétiques et
« notés à Vindex , et d'en permetti e la lecture, malgré la bulle Doniinici
tt gregis de Pie IV , et la bulle Sacrosanctum de Clément VIII, qui s'y
« opposent, sous peine d'excommunication ('!)? Est-ce un grand mal-
« heur qu'on n'ait pas publié dans les diocèses de France la bulle Pasto-
o ralis de Paul V?... (P. 71 .) Est-ce un grand malheur que les Légats du
« Saint-Siège soient restés assujélis, en France , à des formalités et à
« des restrictions pour l'exercice de leurs pouvoirs, et que les Nonces
« n'y aient aucune juridiction?... (P. 72.) Est-ce un grand malheur que
« des privilèges exorbitants dont les réguliers croyaient trouver des
« titres dans des concessions pontificales, aient suscité en France une
« opposition constante et efficace?... (73 , etc.) •
« Si, en fait de discipline, Pierre est le pasteur immédiat des prêtres
« et des simples fidèles... (P. 78), ce n'est là qu'un système de désordre.
« (P. 79, etc.).)
Telles sont , en substance , les conclusions que l'auteur déduit de la
proposition de dom Guéranger. Quant à lui, il établit cette proposition
que ce paraît êlie « une loi de la monarchie chiétiennc, que les lois du
« monarque n'obligeront les sujets quocjuand elles auront été promul-
« guées dans leur province, par le prince qui la gouverne, sauf au prince
« à s'entendre avec le souverain. (P. 45.) La loi n'atteindra pas les
« consciences, elle ne les liera pas, si elle n'est pas notifiée par les Evê-
« ques. (P. 47,; Si les Prélats s'.ibslionnent de poser la condition , c'est
« au pouvoir pontifical qu'ils doivent rendre compte de leur conduite,
« c'est devant lui qu'ils doivent justifier leui* hésitation ou leur résis-
o lance. (P. 48.) C'est le pouvoir lègisla'if lui-même, c'est l'esprit de
« l'Eglise, c'est une loi fondamentale et tradilionnelle, qui suspend l'obli-
« galion d'une conslitulion pontificale , jusciu'à ce (ju'il y ait [>romulga-
ff lion par les Evêques dans leurs diocèses respeclils. (P. ^S.) Entendre
« les choses autrement, c'est vouloir introsluire ra!)S()lulisine , l'auto-
• cralie,... c'est dénaturer l'institution (ic .Îésus-Chrisl. (P. G!.)»
a Elle (l'Eglise gallicane) professe (|ue des Eglises particulières peu-
« vent conserver des usages légitimes, fondés sur les anciens canons ,
« même contrairement à des règlements postérieurs émanant de con-
« cilcs œcuméniques. Ce qu'elle professe, elle Ip pratique. (P. 64.) •
Dans son troisième paragraphe, après avoir abandonné le gallica-
(Ij L'on devrait peut-être dire que, dans l'inslitiition rai;onii|iie, le Souvorain-Pnntife
donne aux Evéqucs de France les pouvoirs de délégués du Saint-Siège , pour les dispenses
qu'ils peuvent avoir a donner en cette matière.
— 350 —
nisme des parlements, l'auteur prend la défense des treize proposi-
tions de Fleury, et de la Déclaration de 1682.
Telle est la valeur doctrinale de cette brochure dont nous laissons l'ap-
préciation au lecteur. Nous dirons seulement que les reproches qu'on
adresse au ton dedoni Guéranger ne nous semblent pas justifier le style
dont on use envers lui. ( Voir nos articles sur les libertés gallicanes. )
LA DIVINE APOCALYPSE EX VERS FRANÇAIS LIBRES ,
Par i'abbé Victor de Lestaxg , chan. hon. du Puy, etc.
Nous avons dit : « Un livre coûte de l'argent , beaucoup d'argent, et
souvent après l'avoir acheté, et à peine ouvert, on le jette de dépit,
tant ce livre répond mal à son titre et à l'idée que le prospectus en a\ait
fait concevoir ! 11 serait bien temps d'aviser »
Ces paroles ne tombèrent pas vaines de nos lèvres. Nous nous sommes
appliqués à leur donner vie et consistance. La Voix de VEglise et la Lec-
ture surtout, ont adopté un genre de critique bibliographique propre à
éclairer le choix de leurs lecteurs sur les publications qui peuvent,
d'une manière ou d'une autre , attirer leurs regards et compromettre
leur bourse. Aussi, des félicitations et des remercîmenls nous arrivent...
Très-bien! Pourtant qu'il nous soit jjermis , pour édifier de plus en
plus le publie sur l'utilité de notre œuvre, de l'initier fout à fait à notre
faire. 11 y aura enseignement et avantage pour le vendeur et pour l'a-
cheteur: nous aurons, nous, la conscience plus nette et le cœur plus con-
tent ; conscience et cœur de critique s'entend ! Procédons.
Voici donc la Z)ù'me Apocalypse, qui nous arrive... en hommage, etc.
Notre cœur se réjouit déjà ; on aime tant à louer ! Mais voilà que la Di-
vine Apocalijpse tombe des mains du confrère dans celles du critique. Or,
celui-ci, fidèle à ses engagements pris vis-à-vis du public, n'écoute
plus que sa conscience, et il prononce irrévocablement que ce livre ne
peut être présenté aux abonnés de la Lecture comme un!i\re à ac-
quérir, parce que, sans rien préjuger sur le mérite des explications en
prose qui suivent chaque chapitre de l'Apocalypse , ce critique affirme ,
en sa qualité de littérateur, que la traduction en vers est indigne d'un
sujet si élevé. Et pour justifier sa critique , il lui suffit d'une citation
prise au hasard, page 48 :
Après cela , j'ouïs , dit saint Jean , une voix ,
Qui sortait du temple , et disait tant à la fois
Aux sept anges : Allez et répandez de suite
Les sept coupes du ciel. — Le premier, au plus vite ,
Sur le monde versa sa coupe, et les mortels,
Qui s'étaient affichés tellement criminels
QuMIs, etc.
Après cela, laiss.'z-vous prendre à un !)ea'i titre, la /)/{;/«<? A poca-
— 351 —
lypse! Après cela , que pouvait dire le critique que ce qu'il a dit ?
Heureusement il n'y a là qu'une illusion pardonnable. L'auteur-de la
Divine Apocalypse s'est laissé prendre aux charmes de celle syrène qu'on
appelle la Poésie. Que de bons jugements elle a faussés ! Que d'excel-
lentes intentions elle a trompées! Racine , le grand Racine , ne disait-il
pas à son fils , en lisant la Phèdre de Pradon : « Mon enfant , voilà un
poète, je ne suis auprès de lui qu'un pauvre versificateur ! »
Aujourd'hui , nous rions de celte illusion de Racine ; pourquoi M. de
Lestang ne rirait-il pas aussi de celle qui Ta séduit? Il imiterait iMalbran-
che, qui se vantait de n'avoir fait que ces deux vers dans sa vie :
Il fait le plus beau temps du monde
Pour aller à cheval sur la terre et sur l'onde.
Mais M. de Lestang nous dira qu'il a fait des vers... libres. C'est vrai,
il y paraît ; mais encore, qu'il nous permette de lui dire, tout on riant,
qu'il a abusé de la liberté.
CHANTS DES RUINES ,
Par M. Jules de Tournefort fl).
Nous venons à peine d'échapper à un écueil , et déjà nous touchons à
un autre , bien différent , il est vrai. Nous voici en présence d'un auteur
très-honorablement connu dans le monde littéraire , et particulièrement
estimé et aimé par les abonnés de la Lecture : car c'est à M. Jules de
Tournefort, qu'ils doivent d'avoir lu les Scandales de Paris , le Dernier
Baron chrétien , etc. Il est donc notre collaborateur, et l'une de ces bel-
les natures qui font du commerce des lettres un doux commerce d'ami-
tié. Tout cela est pour nous un grand bonheur, et pour nos abonnés une
bonne fortune. En effet, M. de Tournefort s'est associé à noire œuvre
par toutes les sympathies du cœur, et il continue d'enrichir nos colonnes
de cette littérature douce et riante , pudique et chrétienne , qui est le
genre de la Lecture , et qui peut se poser dans le cabinet de l'homme d'é-
tude , comme dans la chambre de l'homme du monde , sur le riche gué-
ridon de la grande dame , comme sur l'humble tnble de la jeune fille.
Quand donc une main si amie nous présente un livre qu'elle-même a
écrit, vous jugez de notre félicité à lire, à dévorer, en quelque sorte,
ces chants sympathiques ! Notre àme s'épanouit, s'exalte, s'enivre, et
brûle de dire au public ses joies , ses admirations... Mais alors lui appa-
raît tout à coup une figure sévère , froide, impassible, qui lui crie : Ar-
rête, je suis la Critique, et c'est en mon nom que tu vas louer un ami !
un collaborateur ! Le public t'absoudra-t-il? N'est-ce pas même compro-
mettre le succès d'un ouvrage le plus estimable ? — Nous frémissons en
(1) Un vol. in-l2 , chez Ledoïen, Palais-Royal , et au bureau du journal. Prix : 1 fr.
— 352 —
nous-mêmo et nous sentons un nouvel embarras de notre position d'ami
et de critique consciencieux. Hélas ! naguère nous n'avons pu louer un
livre d'un confrère , parce que la poésie lui avait fait défaut, et mainte-
nant nous ne pouvons louer un livre où la poésie la plus délicieuse
abonde . parce que l'auteur est en communion avec nous dans le monde
littéraire ! C'est bien fort ! car enfin notre conscience est tranquille ; le
plus sévère Aristarque ne pourra s'empêcher de payer aux Chants des
Ruines un juste ti'ibut d'admiration. Ce sont donc absolument de pures
convenances qui enchaînent noire plume ! N'importe, nous les garderons
ces convenances. Mais certes , il n'y a rien au monde qui puisse s'op-
poser à ce qu'un livre se recommande lui-même; et, pour se recomman-
der lui-même , le livre de M. de Tournefort n'a besoin que d'être ouvert
et lu. On nous permettra bien de le faire pour nos lecteurs!...
On s'étonne d'abord de ce titre : Chants des Ruines. L'auteur est
allé au-devant de cette surprise , en disant dans sa préface : « Ne tenant
tt au passé que par les souvenirs de ses infortunes et de sa gloire , au
« présent que par les rudes angoisses du travailleur , je suis libre de
« pleurer sur toutes les poussières , et nul ne me contestera le droit
« d'invoquer toutes les espérances ! ■>
C'est assez pour justifier, ou plutôt faire aimer un tel titre. Oh ! com-
bien il doit faire rechercher un livre qui parle, dans la langue des
dieux, des soufifrances du ten^ps révolutionnaire et des angoisses du
temps |)résent, où tout menace de se changer en 7'uines ! Mais ce luth ,
qui fait entendre sur ses cordes d'airain l'hymne des tombeaux, a aussi
des chants de prière, des strophes à l'espérance, et des mélodies pour
l'amour pudique. Ecoutez-les :
LE CHANT DU ROI GÉLIMER (page 87).
Ecoutez î écoulez ! Técho de la colline
A tressailli soudain ,
Et la lire à la main
Le flls des rois s'avance....
De tes flots mugissants , mer , enchaîne la voix ;
Foudres, faites silence :
Gélimer va chanter pour la dernière fois.
II
Amis , plaisirs , joyeux festins , richesse :
Trésor d'orgueil par la gloire amassé ,
Tout s'empressait à me verser l'ivresse....
Et voilà que tout est passé !
Bonheur ! comme une eau mensongère ,
Tu t'es échappé de mon sein ;
lionhcurl comme un lis éphémère,
Tu n'as pu survivre au matin;
Kl de la coupe enclianlercsse
— 35:i —
Je saisis les bords écumanis
Quand du sort la main vengeresse
Déjà !a brisait sur mes dénis I
Frais aquilons , voii solennelles,
Eveillez-vous , grondez , répondez à ma voix !
Frais aquilons , portez mes accents sur vos ailes ;
Portez-les , portez-les à l'oreille des rois !
Ce chant se continue avec la même mélodie et la même vigueur à la
fois, pour se terminer ainsi :
Et Gélimer s'arrête. Un son plaintif achève
Lentement de gémir,
Et , d'écbos en échos , va mourir sur la grève ;
Triste , mélodieux , comme un dernier soupir.
Et, quelques jours après, vainqueur, au Capitole, etc.
Le dernier des Romains, Eélisaire, à son char
Traînait le dernier roi vandale.
Et , quelques jours après, dans Rome, une ombre paie,
Un spectre méconnu , qui semblait un vieillard,
A la face du peuple étalant sa misère ,
Aveugle, implorait au hasard
Une obole pour.... r.éiisairel
Et voilà que fout est passé!... Trouvez un vers qui soil un plus mé-
lancolique souvenir , et qui peigne mieux, dans sa rapide simplicité,
le néant des grandeurs humaines !
Et pour exprimer , si je puis parler ainsi . toute la brulrililé du sort ,
y a-t-il rien de plus saccadé , de plus strident , de plus brusque , que
cet accouplement de mots durs et monosyllabiques : ....Déjà la brisait
sur mes dents?...
Et ce portrait de Bélisaire !... Mais j'oubliais que l'amitié m"a interdit
toute critique élogieuse.... Une citation encore et dans un genre plus
doux :
iNE Mi^uE (page 169 ).
L'enfant dort au berceau , sa mère est auprès d'elle,
Et pensive, aux dessins d'une loile nouvelle
Enlace un fil de soie , et cherche à contenir
Bruit d'aiguille, et parole, et murmure, et soupir,
Son plaintif ou joyeux , que, semblable à l'abeille,
Fait bruire toujours une femme qui veille.
L'enfant, depuis hier, n'avait pu sommeiller;
Une mouche en volant sudit à l'éveiller!....
Sa mère le nommait du nom que les Archanges
Répètent, Vierge sainte , en chantant vos louanges.
La paavre violette éclose au vent du ciel ,
— 35 i —
La voilà , sou5 vos pas, dés Paurorc flétrie 1
Vous l'avez laissée , ô Marie I
Mourir au pied de voire autel.
C'est Dieu qui Pa voulu : gloire à Dieu seul ! il donne ,
A son gré , les fléaux , la palme et la couronne ; '
A lui sont tous les temps, les êtres et les cieuxj
Son bras est redoutable , et sa main lutélaire :
Il cueille une fleur sur la terre ,
Il en fait une étoile aux cicus.
Il faut s'arrêter; le cadre d'une Revue est si resserré! il faut s'arrêter!
et nous voudrions citer, citer toujours, tant il nous semble que ces vers
d'un ami diraient plus à sa louange , que toutes nos paroles laudatives.
Certes, nous n'entendons pas ici faire croire que tout soit beau, divin,
comme s'exclame le laudator d'Horace; la nature poétique de M. Jules
de Tournefort participe assurément à la faiblesse de notre nature hu-
maine. Mais ce que nous avons cite de son livre, si l'on craint que l'ami-
tié nous abuse, suffit pour prouver combien ce livre de vraie poésie sera
doux à lire à tous ceux qui ont pleuré, à tous ceux qui gémissent, à tous
ceux qui espèrent. Ovide a composé ses Tristes, et Ovide a trouvé une
postérité de lecteurs; les Chants des Ruines n'auront pas un moindre
succès. L'abbé G***.
NOUVELLES CONFERENCES ECGLÉSLVSTIQUES ,
Par M. l'abbé Hilairc Aubert , vicaire général de Tulle, chanoine de la métropole
de Sens . deuxième édiliou iu-18.
Peu de personnes peuvent soutenir la lecture d'un livre sérieux , sco-
laslique, ou scientifique , c'est-à-dire composé d'idées toutes pures liées
par le ciment de la logique, comme une maison ou un palais sont com-
posés de pierres liées par le mortier. Cela s'appelle de la métaphysique,
et rien n'est effrayant comme la métaphysique. Parlez-nous de la litté-
rature, à la bonne heure ; elle est à la métaphysique ce qu'un palais
orné par les arls , entouré de jardins et de bosf|uets où chantent les oi-
seaux et où murmurent de clairs ruisseaux , est aux plans et aux des-
sins de l'architecte.
Quand donc on veut faire un livre qui soit lu, il faut le faire litté-
raire ; quand on veut vulgariser une idée, il faut la délayer dans quel-
que milieu littéraire , la mêler aux feuilles et aux fleurs de quelqu'un de
ces arbres plus ou moins curieux, plus ou moins intéressants, qui
croissent dans le terrain de l'imagination. Car le public veut bien s'in-
struire , mais en s'amusant.
M. l'abbé Hilaire Aubert a compris cela , et, au lieu de faire une dis-
sertation sur la prédication , il a fait un livre, c'est-à-dire qu'il a monté
une machine complexe, qui se compose d'entretiens qu'on suppose avoir
eu lieu dans des réunions ou rendez-vous à la campagne , et cela pen-
— 3oo —
dant un séjour en pavs étranger. Cette invention ne manque pas d'inlé-
rêt. I! a jeté au milieu de ces entreliens ces graves questions : Qu'est-ce
que la prédication ? Qu'est-ce que le prédicateur ? Qu'est-ce que le devoir
de la prédication? A quels litres divers la prédication est-elle un droit
ou un devoir pour les diverses personnes de la hiérarchie , depuis le
Pape et l'Evoque , jusqu'au simple vicaire ? etc., etc. L'examen de cette
discipline , mêlé aux causeries amicales , aux incidents de la promenade,
aux variétés d'usages , de mœurs et de caractères . fait le fond solide
d'une lecture agréable que nous ne saurions trop recommander à nos
lecteurs , surtout au jeune Clergé.
Ces Xouvelles Conférences ecclésiastiques ont déjà été livrées au public,
en 1844, dans le format in-S", avec des développements assez considéra-
bles, sous le litre de Conférences ecclésiastiques de Malines. Ces deux édi-
tions , qui ditTèrent un peu l'une de l'autre, se trouvent à la librairie
de J. Lecoffre , rue du Vieux-Colombier, 29.
0 vous dont l'amitié sincère
Du malheur m'adoucit l'ainerlnme et le poids!
Ecoutez les accents de votre Petit-Pierre,
Car il vous parle, hélas ! pour la dernière fois.
Déjà , sur mon pâle visage ,
De la mort implacable est imprimé le sceau ,
Et bientôt, insensible aux fleurs de mon jeune âge ,
Le trépas va m'ouvrir le chemin du tombeau.
Pourtant, dans ce cœur tendre encore.
De vivre heureux un jour je nourrissais l'espoir ,
Et je meurs comme un lis qui nait avec l'aurore
El meurt avant le soir.
Lorsque l'on est si jeune , aux charmes de la vie
Il est triste de dire un éternel adieu ,
Sous un ciel qui n'est pas le ciel de ma patrie ;
Ma patrie où j'appris à connaître mon Dieu !
Sans regrets cepc'nd;;nl je quitte celte terre ,
Car elle a tant de maux.... et ces maux vont finir !
.le ne regrette rien.... rien que ma pauvre mère ;
Dans ses bras je voudrais mourir î
— 350 —
Quand , au retour des fleurs et du printemps fertile ,
La blanche pâquerette émaillera les champs ;
Lorsque vous laisserez Paris la grande ville,
Pour chercher le bonheur au sein de vos parents ;
Si dans voire lointain voyage ,
Que je voudrais faire avec vous,
Vous passez par notre village,
Arrêtez-vous un peu chez nous.
Allez , allez frapper au seuil de ma chaumière
Qui , modeste, se cache aux yeux du voyageur.
Vous la reconnaîtrez à son manteau de lierre ,
A son vieux banc de pierre
Où je dormais jadis en rêvant au bonheur.
La porte s'ouvrira sous la main d'une femme
Qui vous demandera pourquoi je ne viens pas ;
Mais gardez-vous de chagriner son àme
En lui racontant mon trépas.
Puis , lorsque vous verrez des larmes
Lentement tomber de ses yeux ,
Hàtez-vous , hàtez-vous de calmer ses alarmes ,
En lui disant que je suis dans les cieux.
Prenez ce pain , que pour elle j'envoie :
En le mangeant , ma mère à son fils pensera ;
Dans elle renaîtront le bonheur et la joie ;
Peut-être qu'elle sourira !...
Mais surtout rendez-lui celte croix où ma bouche
S'attache encore une dernière fois,
Et cette pièce d'or au chevet de ma couche ,
Produit de mon travail pendant quatre longs mois.
Avec cet or entrera l'abondance
Sous notre toit par la paix habité ;
Et ma mère, en voyant qu'une douce existence
Peut encore lui rendre un rayon de gaité ,
Donnera quelques sous pour acheter un cierge
Que , le dimanche après votre retour,
Elle fera brûler sur l'autel de la Vierge
En répandant quelques larmes d'amour.
Mais je sens que mon heure approche ,
Et bientôt , par ses sons dans les airs répandus ,
La funéraire cloche
Annoncci"a que votre ami n'est plus.
— 3o7 —
Lorsque j'aurai quitté celte couche deroière
Pour aller au lieu du repos ,
Faites-moi déposer auprès de mon vieux père ,
Sous le cyprès aux longs rameaux.
Lorsque le soir ramenant le silence
Du jour suspendra les labeurs ,
Sur ma tombe venez , venez en ma présence
Répandre quelques pleurs.
Et moi qui vais entrer dans la sainte patrie :
Car, encor cette nuit ,
Dans mon sommeil un ange me l'a dit ;
Et moi , de mes amis , jusrju'aux pieds de Marie ,
Je garderai la mémoire chérie.
Non , je ne vous oublierai pas ,
Et la Vierge , du Petil-Pierre
Ecoutant la douce prière ,
De sa main conduira vos pas.
Que sans cesse en vos cœurs règne cette innocence
Pure comme le ciel de nos vallons fleuris ;
Et puis un jour, je meurs avec cette espérance ,
Nous nous reverrons tous au sein du paradis.
On dit qu'il est bien beau ! je ne puis vous le dire ;
Je n'ai point encor vu ce séjour éternel !
Mais bientôt, oui, bientôt.... Ah I je le sens,... j'expire.
0 mes amis !... ma mère'... au revoir.... dans le ciel !.
A. M.
Pensée.^ , maximes , réflexions niornles , jagemeuts
et paradoxes,
Recueillis de la conversation des contemporains illustres, par un homme du monde (1).
On croit assez généralement que les gens d'esprit ne .s'inquiètent pas
des affaires des sots. Erreur grossière ! Ce sont bien plutôt les imbéciles
qui ne daignent pas trouver les grandes affaires des gens d'esprit dignes
de la moindre attention. ( Joly. )
Nous affectons de la générosité à épouser les querelles des autres, pour
cacher qu'en ce point nous ne faisons (jne suivie l'impulsion secrète de
nos haines personnelles. (Cte Mole.)
(1) Voir la livraison du 1o août, p. tî60.
L'esprit est comme la fortune ; ce n'est pas toujours aux j)îus dignes
qu'il échoit en partaj^e. (M'"'^ Ri;CA:.iiER.)
Les femmes sont comme les cerises : on choisit jusqu'à la dernière.
Scribe . }
L'homme qui a beaucoup pensé arrive à un moment où , se sentant
incapable de considérer et de développer séparément les vérités diverses
dont l'ensemble a frappé son esprit, il prend le parti de les lier vio-
lemment en un seul faisceau. Cette opération un o fois accomplie, son
orgueil la présente sous le nom ambitieux de sys'.èiic; mais elle n'en
marque pas moins la faiblesse et les bornes du gé:.;o humain.
(!'>i- ;,i d'Hurban.)
Il n'y a rien comme la colère pour faire parler -.m homme d'abon-
dance de cœur. (Arnr::^.(l Carel.)
Nous nous croyons toujours un peu plus riches quand nous avons
découvert un défaut chez quelqu'un. ( Mélanie Waldor. J
11 faut encore savoir être poli avec discrétion ; la civilité trop puérile
finit par devenir malhonnête. (Maxime de Villemarest.)
Nous avons si peu de vertu et tant de vanité, que nous nous passons
plus volontiers de l'approbation de notre conscience f|ue des applaudis-
sements du monde. ( Michelet. )
Notre sagesse a beau calculer les accidents de la vie, en fin de compte
elle se trouve toujours en face du plus grand de tous , appelé la mort,
et qu'il ne lui a pas été donné de prévenir. (Reboul de Nîmes.)
Il n'est de pire supplice pour celui qui a de l'ambition que de ne pas
savoir s'en servir. (BtRANGER.)
Ce qui gâte la vertu de beaucoup d'honnêtes gens, c'est qu'ils ne pos-
sèdent pas certaines petites qualités dont sont pourvus les coquins.
( M"^ Mars. )
Bien des femmes seraient restées vertueuses toute leur vie , si elles
avaient pu résister à la tentation d'être les rivales heureuses de leurs
voisines. ( Mélanie "Waldor.)
Il y a des gens qui , sous prétexte de franchise , poussent l'indécence
jusqu'à nous montrer le fond de leur cœur.
( M'"'' Emile de Gir.\rpin. )
11 y a des hommes que le luxe «c leur table et la science de leur glou-
tonnerie ont fait passer à la postérité ; et , chose singulière , ce sont de
pauvres diables qui le plus souvent se sont chargés de chanter dans une
prose à jeun et une poésie famélique la gloire de ces très-noblos et très-
illustres pourceaux. ( Le niarquis de Cussy.)
Il n'y a au monde que deux espèces d'hommes (pi'il est à pou près
impossible de débusqu(M' de leurs opinions , les grands esprits et les
grands sols : chez les premiers , toute idée devient un système ; chez les
seconds, la moindre lubie se change en fanatisme (Maduolle.)
— 359 —
C'est une grande science pour la conduite des hommes que celle des
périphrases. ( Duc de Valmy. )
Tout despotisme qui ne se fait pas supporter est un despotisme sans
intelligence ; le peuple le plus naturellement rebelle est toujours disposé
a se soumettre au tyran qui sait lui persuader qu'il a pour lui l'habileté
et la force. (Bugeaud.)
Nous ne sommes courageux en beaucoup d'occasions que parce que
nous n'osons pas avoir peur. (Persil, )
Le tact c'est la conscience de l'a -propos. ( De Broglie. )
NOUVELLES.
Ou lit dans le Spectateur de Dijon :
« Les quelques lignes qu'on va lire ne nous ont point été adressées*,
bien qu'elles ne fussent pas destinées à la pu'olicité, l'ami auquel le Père
Lacordaire les a écrites prend sur lui de nous communiquer ce nouveau
témoignage des sentiments du Clergé français envers Pie IX.
« J'ai revu Rome, j'ai vu Pie IX. Vous me demandez ce que je pense
de lui, de ses réformes, de ses adversaires et de ses partisans; je ne de-
mande pas mieux que de vous satisfaire, ayant la vieille habitude de
vous confier mes pensées, toutes les fois que le bon Dieu m'en donne
l'occasion.
« Pie IX est la bonté, la sincérité, la douceur, la simplicité, le calme
en personne. C'est, de plus, une àme ferme. Au milieu de ce déluge de
conseils et de prédictions, le Pape parait sei-ein et sur de lui-même; il
compte sur Dieu et sur son peuple, peuple droit, honnête, sincère, pro-
fondément attaché à la religion, et qui donne en ce moment au monde
entier le spectacle persévérant d'une docilité virile, d'une reconnais-
sance pieuse et sans tache, d'un admirable discernement de ses vrais
intérêts.
« La papauté était entre deux abîmes : l'Autriche et le l'adicalisnie ita-
lien. Pie IX a regardé à droite et à gauche; il a trouvé dans son cœur el
dans sa foi une route entre les deux écueils. Il a voulu de son propre
mouvement , et avec une invincible sincérité, correspondre aux besoins
de son peuple; et seul, sans appuis diplomatiques, il a rencontré, dans
les entrailles mêmes de ses enfants, toute la force qu'il lui fallait pour
leur faire du bien.
« L'accord entre le peuple et le souverain est à son comble. Rien ne
peut peindre Rome en ce moment. C'est une fête r|ui dure depuis dix-
huit mois, fête religieuse et nationale tout ensemble, où tous les senti-
ments les plus chers à l'homme ont leur place, leur expression, leur
élan, leur silence. Pour moi, je ne puis croire à une triste issue d'un si
beau mouvement : Dieu est la. Toute l'Italie, avec des nuances, est sous
le même charme ; Pie IX règne d'un bout à l'autre de la péninsule. Ces
— 360 —
choses-là ne sont pas de l'homme tout seul. Jésus-Christ a voulu montrer
une fois ce qu'est une révolution chrétienne, et il ne pouvail donner aux
nations et aux rois un plus salutaire exemple.
« H.-D. LACORD.\IRE. »
— La lettre que Mgr TEvêque de Digne a écrite au R. P. Ventura a
produit à Rome l'effet que cette noble et grande parole d'un évêque fran-
çais produit toujours, lorsqu'elle exprime des sentiments si élevés et si
purs. L'opinion publique à Rome s'est émue, comme elle l'avait fait déjà
lors de l'apparition du beau Mandement de Mgr l'Archevêque de Paris,
de cette manifestation éloquente; elle a compris que, si les peuples ont
peu à espérer du concours et de la protection des gouvernements hu-
mains, ils ont tout à attendre de l'Eglise, dont les représentants les plus
illustres viennent se grouper autour du Pasteur commun.
— Le chapitre de l'église métropolitaine de Paris vient de faire une
nouvelle perle. M. l'abbé Jean-Raptisle-Louis de Sambucy-Saint-Estève,
chanoine titulaire de Notre-Dame, vicaire général et chanoine honoraire
de Rodez et de Saint-Brieuc, chevalier de Malte, ancien conseiller d'am-
bassade et secrétaire du Sacré-ColIége pour la France à Rome, est décédé
le 30 octobre, à Paris, dans sa soixante-dix-septième année.
M. l'abbé de Sambucy avait été le premier maître de latinité de feu
Mgr de Quélen. L'illustre Prélat, en le nommant au canonicat de Notre-
Dame, dit avec sa grâce ordinaire, en s'adressant au chapitre métro-
politain, lorsque celui-ci vint le remercier au nom du Clergé de Paris :
« C'est votre Archevêque pauvre qui vous a donné pour collègue son an-
cien niailre, que les révolutions avaient rendu encore plus pauvre que
lui. » En effet, depuis 1830, M. l'abbé de Sambucy avait perdu la mo-
deste pension que la Restauration lui avait accordée pour ses services
rendus à l'Eglise.
— L'Univers enregistre, chaque jour, les offrandes qui sont offertes
au trésor pontifical. Nous ne saurions trop applaudir à cette manifesta-
tion de dévouement au Père commun de tous les fidèles. Sa Sainteté
Pie IX, ayant daigné témoigner que les offrandes qu'on lui adresse lui
sont agréables, nous serons heureux de pouvoir recevoir celles que nos
amis pourraient nous envoyer. Nous nous empresserons de les remettre
à S. Ex. Mgr le Nonce, qui les enverra à leur destination. 11 n'est pas
un prêtre, pas un chrétien qui ne se fasse un bonheur de donner à l'im-
mortel Pie IX cette marque de son respectueux et filial dévouement.
— Mgr l'Archevêque de Paris a [)ublié une Lettre pastorale qui confirme
la condanmation portée contre la Voix de la Vérité, par son Mandement
du 20 août. M. Migne s'est soumis purement et simplement à celte Lettre
pastorale et au Mandement qui lui a donné lieu. L'indulgent Prélat s'est
alors empresse de lever les censures qu'il avait portées contre le journal.
Nous regardons donc celle malheureuse affaires connue entièrement
terminée.
Imprimerie catholi'iuc d'A. SIROU cl DES^UEUS , rue des Noyers, 57.
LA LECTURE.
A ]\0S BIENVEILLANTS A3IIS ET LECTEURS.
Six années se sont écoulées depuis que la Lecture a paru dans le
monde littéraire. A cette époque où tant de feuilles publiques ont le sort
des feuilles d'automne , c'est un beau baptême, que celui du temps 1 il
atteste le succès passé et présage le succès futur. Nous venons donc à la
fin de cette année, la première que la nouvelle direction a parcourue,
féliciter et remercier tout à la fois, au nom de la religion et de la bonne
littérature , ceux qui ont bien voulu appuyer notre œuvre de leur pa-
tronage , et ceux qui ont concouru par leur talent à la faire prospérer.
Entre eux et nous il y a des liens naturels aussi doux que sacrés, car no-
tre but à tous est de faire rayonner dans les intelligences ces splen-
deurs du beau et du vrai , qui récréent, qui soutiennent les âmes dans
le beau, et les rendent meilleures. Voilà ce que nous avons tous com-
pris et senti profondément ; voilà le cachet qui distingue la Lecture , qui
l'a rendue et la rendra plus que jamais populaire et florissante. Car
aussi bien, nous sommes loin de nous abuser sur les témoignages de
bienveillance que nous avons reçus! Nous avons, grâces à Dieu, l'intelli-
gence du cœur et de la raison , et nous comprenons parfaitement la si-
gnification et la portée des encouragements donnés à nos efforts. On a
voulu nous prouver que l'on nous savait gré d'avoir affronté courageu-
sement une année d'épreuve. En effet, l'année était critique ! L'admi-
nistration de la Lecture était en désarroi, par suite de la captivité de
l'ancien directeur ; il y avait dans le service un grand arriéré à couvrir.
Nous avons fait tète aux difficultés de tous genres ; nous avons publié
les numéros en retard des trois premiers mois de l'année; nul sacrifice
ne nous a coûté pour compléter les travaux commencés , ainsi que nous
continuerons de le faire. Enfin, notre exactitude à paraître au temps
fixé ne s'est point démentie. Nos lecteurs et nos abonnés ont su tout
cela , et ils ont été indulgents pour la nouvelle direction ; ils savent
au surplus, qu'il y a un noviciat en tout, dans le journalisme comme
dans le reste , et , bien que l'on soit animé des meilleures dispositions
bien que l'on soit sûr de ses idées et de ses principes, ce n'est j)as trop
de quelques mois pour étudier et apprendre la manière de les appli-
L 15 DÉCEMBRE 1847. 13
— 362 —
quer avec fruit. Oui , ce n'est que lorsqu'il s'est établi une communion
d'idées et de sentiments entre ceux qui lisent et ceux qui écrivent ,
lorsqu'on a essayé les routes qui mènent aux cœurs et aux intelligences,
que des journalistes peuvent connaître la meilleure voie à suivre, et
présenter les améliorations principales vers lesquelles ils porteront leurs
efforts. Jusqu'ici donc, — nous le confessons sans fausse délicatesse, —
nous n'avons pu , en quelque sorte , qu'essayer pour la Lecture l'instru-
ment de la publicité; c'est à partir de cette année surtout que nous
comptons nous en servir plus convenablement, formés que nous sommes
par l'expérience.
Sans nous arrêter aux heureux changements qui , par le charme
d'une rédaction plus soignée , plus variée, plus littéraire en un sens ,
répondront mieux au genre du journal , nous avons bâte de signaler à
l'attention et à l'intérêt de nos abonnés et amis, les innovations qui doi-
vent assurer à la Lecture toute son importance, toute sa prospérité.
La Lecture, pour échapper aux droits énormes du timbre, s'était ren-
fermée dans les questions religieuses , philosophiques, historiques, litté-
raires ; mais ses allures ne laissaient pas que d'être gênées, ne pouvant
toucher à la politique, et traitant néanmoins des matières qui s'y rat-
tachent toujours par quelques points; et puis, quel autre intérêt que
l'intérêt politique est aujourd'hui plus palpitant, plus vivace, plus
cher? Nous n'avons donc pu hésiter entre le sacrifice imposé par la loi
du fisc^ et la liberté pleine et entière de donner à toutes nos idées, à tous
nos principes, le développement nécessaire. Nos abonnés, nos amis sau-
ront apprécier ce dévouement. Mais, disons-le tout d'abord, disons-le
haut , la Lecture , en payant le droit de juger la politique, n'entend en
aucune façon subir le vasselage du pouvoir ou des partis; elle ne connaît
que Dieu et la vérité, et les saintes traditions du passé se conciliant
avec le progrès des véritables principes politiques-catholiques. Nous
avons inauguré cette politique nouvelle dans la Voix de l'Eglise, et notre
bonheur a été grand de la voir consacrée par l'immortel Pontife suscité
de Dieu pour régénérer cette science, qui est aussi un don du ciel, mais
qui a été faussée par le pouvoir et dénaturée par le philosophisme. Comme
Français, comme catholique, chacun étant appelé à prendre une part
quelconque d'intérêt de cet immense mouvement d'idées politiques-reli-
gieuses , ne saurait s'entourer de trop de lumières. Un journal de ce
genre a donc une double utilité pour le public.
Fait remarquable 1 les mêmes journaux qui ont travaillé à déshonorer
notre politique, déshonorent également notre littérature. Vraiment, il
faut être doué d'une audace infernale pour dire si clairement qu'on veut
la mort de la société 1 Eh ! que manque-t-il donc à certains auteurs , à
certains feuilletonistes do notre époque, pour avoir droit à la peine capi-
tale? N'ont-ils pas tué bien des âmes ? n'ont-ils pas mis le feu à toutes les
passions qui, allumées une fois, embrasent la cité des intelligences?
Nous en appelons aux magistrats, aux pères de famille, aux mores sur-
— 363 —
tout, à ceux-là mômes qui écrivent des romans, des feuilletons , etc.. :
car ils ne les laissent point lire à leurs fils, à leurs filles. Impossible
pourtant de soustraire aux regards ces œuvres de corruption ; les pré-
cautions sont si bien prises pour les faire circuler dans toutes les mains,
que la plus grande prudence , l'amour maternel lui-même , se trouvent
en défaut.
En face d'un si grand mal , peut-on parler encore de l'avantage qu'il
y aurait pour les hommes d'étude à être édifiés sur la valeur des ou-
vrages qui nous inondent de toutes parts ? C'est quelque chose pourtant
lorsqu'on connaît les pièges de certains prospectus, espèce de guet-apens
tendus à nos bourses.
Il y a donc utilité incontestable a signaler les bons et les mauvais
livres ; il y a surtout urgence et devoir à venir au secours de la société se
mourant par le poison des lectures , en écartant tout ce qui peut cor-
rompre le goût et les bonnes mœurs , et en fournissant à l'esprit un
aliment sain et agréable. Tel est le but principal de la Critique biblio-
graphique, revue distincte, précédemment annoncée, qui sera envoyée à
tous nos abonnés sans augmentation de prix (l). II nous reste un mot à
dire sur la manière dont nous comprenons celte tâche importante. Les
bulletins bibliographiques ne contiennent qu'une longue nomenclature
de volumes, et se contentent , pour les deux tiers de leur cadre , de ces
formules faciles et expéditives, ce livre est bon, bien écrit ; il aura du
succès , etc., ou bien ils affirment le contraire. Rien d'aride , de fas-
tidieux , comme ces appréciations magistrales ; nous disons plus , rien
de plus traître parfois : car enfin , en supposant que le critique ne se
trompe point sur la valeur intrinsèque d'un ouvrage, l'acheteur ne peut
le croire sur parole. Il y a une valeur relative à ses goûts , à ses idées ,
à ses intentions particulières , et il tient , avant tout , à orner sa biblio-
thèque de ce qui convient à lui , qui paie. Bon ou mauvais pour les au-
tres , un livre n'est digne d'être rejeté ou acheté par lui qu'autant qu'il
peut juger par lui-môme s'il remplit ses vues. Ce sont ces raisons d'agré-
ment et d'utilité relatives qui nous engagent à laisser dans un complet
oubli tant de productions peu dignes de voir la lumière , et à réserver
pour les ouvrages seuls importants par leur actualité , ou par le mérite
de la composition , le charme et toute l'étendue d'un examen raisonné
et appuyé de citations nombreuses, afin que chacun ait en quelque sorte
le livre sous les yeux, et qu'il puisse l'apprécier à son point de vue. Tel
est le cachet particulier de notre Critique , laquelle s'étendra à toutes
les productions de l'esprit , romans et pièces de théâtre mêmes. Ne
faut-il pas qu'elle satisfasse à tous les goûts , à toutes les exigences de
l'époque , afin de porter la lumière partout, et de tout faire servir au
triomphe de la religion , de la morale et de la bonne littérature ?
Tenir nos lecteurs au courant du mouvement religieux, j)hilosophi-
que , scientifique et littéraire de l'époque, en faire connaître les phases
(1) La Critique bibliographique , prise séiiarcmcut, 6 fr. pur an.
— 364 —
par les ouvrages et la critique raisonnée de ces ouvrages où ce mouve-
ment se manifeste ; opjwser à des romans licencieux , immoraux , des
écrits chastes et non moins agréables par le style et le fond des idées ;
parler de théâtre , de nouvelles , etc. , pour ramener les esprits légers
aux règles du bon goût et de la morale ; démontrer l'accord qui s'établit
entre les sciences naturelles et la révélation ; retremper la politique dans
les eaux bienfaisantes du catholicisme ; constater et faire ressortir l'in-
fluence de la religion sur les mœurs, les arts et la littérature : rehausser
le Clergé aux yeux des peuples, en montrant quelle est sa mission di-
vine ; parler de sa position sociale, de ses droits , de ses vœux et de
ses besoins ; aborder toutes les hautes questions d'enseignement , de li-
berté religieuse , etc. , et en tout et partout ne point oublier que notre
journal s'adresse à toutes les intelligences , à tous les goûts; que, par
conséquent, il doit viser constamment à la variété, à la clarté, à l'agré-
ment. Cette tâche est vraiment belle , mais bien délicate ! Elle nous eut
arrêtés , si nous n'avions compté fermement sur l'appui de Dieu, sur le
concours de nos amis et de tout ce qu'il y a d'hommes fidèles à la foi de
leurs pères , et jaloux de la gloire littéraire de la France.
En face de nouveaux frais de rédaction, de timbre et de port, frais
assez lourds qu'entraîne notre nouveau mode de publication, nous eus-
sions pu nous croire autorisés à demander à nos abonnés, a nos amis,
d'y contribuer par une légère augmentation dans le prix de l'abonne-
ment ; nous n'en ferons rien : on sait déjà que la Lecture et la Voix de
l'Eglise sont une œuvre toute de sacrifice et de dévouement. A nos yeux,
c'est le moment d'en donner une nouvelle preuve. Notre caractère, nos
principes sont placés trop haut pour les abaisser aux calculs de l'époque,
aux annonces et aux réclames complaisantes et largement rétribuées, au
charlatanisme, enfin, de la presse marchande.
La seule chose que nous ambitionnons, la seule chose que nous de-
mandons à Dieu, pour nous, c'est que nos abonnés, nos amis nous res-
tent fidèles ; c'est que pour eux, l'année nouvelle soit douce et prospère ;
c'est que pour tous , nous nous montrions, chacun dans sa sphère , les
soutiens, les propagateurs d'une œuvre qui nous est commune et chère
à tous.
DES LIBERTÉS DE L'ÉGLISE GALLICANE.
HUITIÈME ARTICLE (t).
Parflnllté du Hceond arUde de la néolaratton. — Il ue pont être raison-
nnhiemciit classé parmi les libertés de TEglise galiicaue.
On a droit d'être surpris et affligé de la conduite que tinrent, à l'é-
gard du Saint-Siège, les Evêques assemblés en 1G82.
(1) Voir la livraison du 15 novembre , p. ii2y.
— 365 —
Dans le premier article de leur fameuse Déclaration , ils entourent et
garantissent l'autorité du prince temporel d'un rempart si puissant,
qu'ils veulent la mettre à l'abri de toute espèce d'atteinte que pourrait
méditer jamais l'autorité ecclésiastique : ce qui était clairement supposer
que l'autorité ecclésiastique, qui n'est ici autre chose que celle du Pape,
avait été ou pouvait devenir injuste à l'égard du prince.
Mais, quand il s'agit de l'autorité du Pape, on ne dit pas un seul mot
pour la défendre ; rien qui rappelle l'obéissance qui lui est due. La sainte
Ecriture , qui avait été citée avec tant de profusion et d'affectation en fa-
veur des rois, se tait absolument en faveur des Souverains-Pontifes.
On les livre avec une sorte de dédain à la discrétion des conciles, sans
même paraître se préoccuper des circonstances , où ces assemblées se-
raient transformées en vrais conciliabules ^ comme il est arrivé à Bàle, oii
le vertueux Eugène IV est déposé par une poignée de factieux. Encore,
s'il faut le dire franchement , l'assemblée de Bàle montra-t-elle plus de
déférence, dans son langage, à l'égard du Pontife romain, que le Clergé
de France , puisqu'elle reconnut « qu'il avait été seul appelé à la pléni-
« tude du pouvoir; que la dignité de Chef de l'Eglise, de Vicaire de
« Jésus-Christ, ne lui venait pas des hommes, ni des conciles, mais du
« Sauveur lui-même qui l'avait établi le Pasteur des chrétiens; ledépo-
(' sitaire des clefs du royaume des cieux, le fondement sur lequel avait
« été bâtie l'Eglise. »
Je remarque en second lieu qu'on ne peut donner qu'une intention
suspecte à la fantaisie de placer au rang des libertés de l'Eglise gallicane
un article qui ne saurait leur appartenir. Je m'en rapporte, à cet égard,
au savant de Marca, dont l'autorité, sur ce point, ne saurait être récusée
par personne. <.<. Ceux, dit-il, qui veulent rendre nos libertés odieuses au
<( Souverain-Pontife, cherchent surtout à lui persuader qu'elles n'ont
« d'autre appui que dans l'affaiblissement de la dignité du Siège aposto-
« lique , et dans la prétendue dépendance du Pape à l'égard du concile
« général ; mais je n'ai pas à m'arrôter sur cette fausse règle dont se
« préoccupent sensiblement les Romains , et qui assurément ne nous
« regarde en aucune manière. Que le Souverain-Pontife soit l'égal ou
" le supérieur des conciles généraux , que nous importe ? La seule chose
« qui nous intéresse, et que l'on examine en France, c'est de savoir si
« une nouvelle constitution ou un nouveau rescrit est dans l'intérêt ou
« au détriment de ce royaume. » {De Concordià , lib. III, c. vu, n° \ .)
Je remarque, en troisième lieu, que ce second article est bien timide:
il n'a pas une allure franche, et il est singulièrement embarrassé. C'est
un langage de gens qui ne voudraient pas qu'on les envisageât comme
des ennemis , mais qui n'ont pas non plus la sérénité des vrais amis.
On dirait des enfants mutins qui ont tort, et qui voudraient avoir rai-
son ; ils s'embrouillent de telle sorte , que ce qu'il y a de plus clair dans
ce qu'ils disent, c'est qu'ils sont mécontents, et veulent chagriner leur
porc. Mais entreprenez de leur répondre, vous vous perdez dans un dé-
— 366 —
dale; ce dédale vous présentera partout des ennemis armés ; ces ennemis
armés se changeront eu spectres, aussitôt que vous vous mettrez en de-
voir de les combattre. lisseront à droite, quand vous les poursuivrez à
gauche; ils seront devant, quand vous les croirez derrière. Je ne veux
pour preuve de ce que j'avance que les milliers de volumes qu'a fait
naître ce malencontreux article de la Déclaration. En vérité, je ne me
persuaderai jamais que la doctrine de Jésus-Christ et de l'Eglise s'énonce
de la sorte. Mais , il faut bien le dire en même temps , si l'auteur de la
Déclaration a tendu un piège à ceux qui ont voulu le redresser , il s'est
dressé à lui-même des embtiches qui l'enlacent à chaque pas. Je plains
le grand Bossuet employant plus de vingt ans de sa vie, je ne dis pas à
faire triompher les quatre articles qu'il avait préparés peut-être dans
une demi-journée , mais à établir qu'on pouvait les tolérer ou les croire,
sans cesser pour cela d'être catholique.
Avant de soumettre à un nouvel examen ce second article de la Dé-
claration, voyons si la doctrine qui s'y rapporte présente, dans la sainte
Ecriture , les mêmes obscurités. Je ne m'étonnerais pas que mes reli-
gieux lecteurs préférassent s'en tenir aux vérités qui vont rejaillir, si je
ne m'abuse, du dialogue qui suit, que de s'enfoncer dans les ténèbres
d'une discussion qui n'offre , à chaque pas , que des incertitudes ou des
abîmes.
Commençons néanmoins par dire que, quand il est question dans le
saint Evangile des prérogatives du chef de l'Eglise, les expressions en
sont tellement claires , qu'il faut avoir l'esprit préoccupé pour n'y pas
voir une doctrine directement opposée à celle de la Déclaration de 1682 ;
et cela, même sans avoir recours à la tradition et à l'enseignement des
Pères et des conciles, qui corrobore l'interprétation toute naturelle
qui se présente à l'esprit d'un lecteur impartial. Qu'il veuille donc suivre
attentivement les demandes et les réponses; je lui offre ce petit travail
avec d'autant moins d'inquiétude, que je le soumets, comme tout ce que
j'ai jamais écrit ou pourrais écrire , au jugement du Saint-Siège, qu'on
ne me soupçonnera pas, je l'espère, de vouloir jamais décliner. Per-
sonne, ce me semble, ne peut lui vouer une obéissance et une soumis-
sion plus aveugles , plus absolues, plus entières et plus heureuses. C'est
le premier interlocuteur qui fait ordinairement les demandes; je l'indi-
querai donc par la lettre initiale D, comme le répondant sera annoncé
par la lettre R. Pour ne pas faire naître la confusion, le premier et le se-
cond personnages seront toujours indiqués de la même manière , alors
même que le second prendra le rôle du premier et vice versa.
L'abbé ***, ancien vicaire général.
( La suite au prochain numéro. )'
367 —
L'HO)iME DE LETTRES m JOUR.
Les révolutions successives qui ont bouleversé et changé notre société
politique, ont singulièrement influé sur notre société lilléraire! Il y au-
rait, à ce sujet, tant de belles choses, tant de choses nouvelles a dire;
raais je restreins ma thèse (le cadre d'une revue m'y force) à celte caté-
gorie d'auteurs, qu'on appelle communément hotr.mes de lettres.
Voyez d'abord comment, pour s'associer allègrement au mouvement
social, qui court sur les ailes de la vapeur, notre amant des belles-lettres
a rejeté une énorme partie de son bagage d'autrefois. Sous Louis XIV, il
n'était étranger ni à la science, ni même à la grave théologie. Aujour-
d'hui, il s'est rendu tout à fait distinct du savant, et par ses travaux et
par son caractère. Jadis il \ivait d'ordinaire sur la casselte du roi, ou
sur celle d'un Mécène, quand la table de l'ordre ne se dressait pas de-
vant lui; et enfin, son monde à lui, c'était sa cellule ou un cabinet pou-
dreux. De nos jours, cet ancien ami de la solitude, du silence et de la
pauvreté, trône volontiers dans un salon et ailleurs, rejette toute posi-
tion officielle, brise toute chaîne dorée, tant il adore sa liberté ; mais il
se laissera volontiers enchaîner aux sinécures, aux marchés chanceux
de la librairie : car il aime par-dessus tout l'argent. Toutefois, c'est jus-
tice à lui rendre, il aime cet argent pour la dépense, et, malgré certaine
faiblesse, hélas ! trop commune parmi nous, il se montre très-accessible
aux sentiments généreux, et très-facile dans le commerce de la vie. Le
savant, au contraire, a conservé quelque chose de ses manies antiques,
qui ressemblent un peu à la vie monacale ; mais, nonobstant celle rouille
du passé, il chérit, à l'égal de la science, l'or, les gras emplois, les hon-
neurs, et très-souvent l'intrigue. 0 révolutions, que vous changez les
caractères!
Mais le changement le plus caractéristique, qui se soit opéré dans le
monde littéraire, porte principalement sur les œuvres d'esprit et sur la
renommée qu'elles procurent. Ainsi l'homme de lettres joue au succès,
comme Ton joue à la bourse, au risque de ruiner d'un seul coup sa for-
tune et sa réputation, s'il en a, ou s'il doit en acquérir. Or donc, toutes
ses chances, tout son espoir sont jetés au hasard, et ne reposent que sur
les spéculations de librairie, sur les afliches monstres, sur les réclames
largement rétribuées, sur la camaraderie, et, chose plus déplorable en-
core, sur la prostitution d'un talent, appliqué à flatter les mauvaises
passions du moment. C'est avec cette noble et haute intelligence d'ex-
ploitation littéraire, ({ue nos Eugène Sue, nos Alex. Dumas, nos Miche-
let, et, hélas! nos Lamartine, courent après le lucre et les succès ar-
tificiels. Sans doute l'or tombe en rouleaux dans les poches de ces rois
littéraires; et ces nombreux hommes de lettres, ([ui se précipitent à leur
— 368 —
suite, aussi aventureux, mais moins habiles ou moins fortunés, se meu-
rent de faim et du désespoir de rester inglorieux. Mais, ô justice provi-
dentielle! l'or de la prostitution du talent s'échappe des mains qu'il
souillait, et les châteaux et les villas se vendent, même après la plus
riche moisson littéraire! Et les belles-lettres, ces filles du ciel, données
à la terre pour rendre les hommes meilleurs, et non pour les corrom-
pre, sont vengées et sourient d'un regard plus doux à leurs véritables
adorateurs.
Reste la renommée!... Il est vrai, une grande rumeur gronde autour
de l'homme de lettres asservi aux caprices d'une popularité factice et
mensongère. Au milieu de bruits confus et formidables , nous distin-
guons les mots de gloire, de postérité, d'immortalité. Tandis que Racine
et Bossuet seront discutés, que le mérite d'Athalie et du Discours sur
l'histoire universelle, sera mis en question, que des écrivains, restés
fidèles aux traditions du grand siècle, planteront leur vieux drapeau
au milieu d'une mêlée tumultueuse, au bruit de la tempête populaire,
MM. Ponsard, Michelet, Alexandre Dumas, etc..., vogueront à pleines
voiles sur un océan de louanges!... Méranie, la Reine Margot, l'Histoire
de la Récolution française, les Girondins, seront prônés par les habiles,
applaudis, achetés, dévorés par ce peuple d'étudiants, d'épiciers, de pe-
tites dames et de portiers!... Comédie que tout cela!... Parodie et cari-
cature de la vraie renommée !
Cependant, il n'y a là rien qui puisse décourager l'homme de lettres,
dont la vie est vouée au culte de la poésie et de la vraie littérature. Le
temps est un grand justicier, même pour les œuvres d'esprit. Est-ce
qu'à l'égal de Racine ne fleurissait pas jadis le grand Pradon? Boileau
n'avait-il pas besoin, pour consoler son ami, de soulever l'équitable ave-
nir? Qui pourrait, qui voudrait aujourd'hui lire une scène de la Phèdre
de Pradon? Mais, sans remonter d'un siècle, n'avons-nous pas connu des
noms, dont la renommée, éclatante hier, est aujourd'hui presque entiè-
rement éclipsée? Cependant, à tout prendre, cette renommée n'était pas
moins légitime que celle de nos grands auteurs, qui ont, de plus, le tort
grave de courir après l'or et le bruit, en mendiant une fausse et honteuse
popularité. Soyons-en sûrs, les cadets auront le sort de leurs aînés. Dans
dix ans, ce sera à peine si quelque érudit aura conservé le titre du C/ie-
valier de Maison-Rouge, du Prêtre et de la Famille, des Girondins mêmes,
etc.. Voyez plutôt, deux ans ne se sont point encore écoulés, et déjà se
perd dans les solitudes de l'oubli ce pimpant, ce spirituel, cet anti-jé-
suitique Juif-Errant...
Qu'est-ce donc que la renommée qui bruit au milieu de nos discordes
politiques? Quel homme de lettres peut être fier des louanges qui reten-
tissent aujourd'hui à ses oreilles? Celui-là, qui a compris que la vraie
gloire, la gloire solide et durable, vient lentement, s'achète au prix des
plus rudes sacrifices, et non avec des adulations politiques. Folie donc,
que de prendre l'improvisation pour la création, et de vouloir donner
— 369 —
comme une marque de supériorité une fécondilé maladive, qui enftinle
sans terme et sans repos! Déception amère de se laisser bercer par les
louanges d'une foule égarée! Honte et remords d'acquérir l'or et la re-
nommée en flattant les passions politiques désordonnées! Qu'on le sache
bien, le temps ne respecte point ce que l'on a fait sans lui; l'œuvre en-
fantée à la hâte meurt rapidement. Les grandes âmes, les esprits puis-
sants, qui ont conscience de leur force et de leur valeur intellectuelle,
savent qu'ils doivent attendre patiemment, dédaigner la vogue et l'or
qu'elle procure; la vogue passe avec les passions frénétiques qui la don-
nent; elle passe, semant derrière elle ruines et débris, et laissant ses
idoles dans la boue... La véritable gloire, la vraie popularité soulèvent
lentement ceux qui se confient à leurs flots, mais les portent sûrement
jusqu'à la postérité la plus reculée. Puissent nos hommes de lettres le
comprendre! L'abbé CORGIE,
Curé de Riorges, diocèse de Lyon.
LES SCANDALES DE PARIS.
DEUXIÈME VOLUME (I).
IV
Un cri aigu résonna , suivi d'un affreux hurlement. Le Syrien ,
épouvanté, souleva la draperie. La chambre était déserte. Un corps
gisait à terre. Soliman s'approcha et reconnut Moriceau, qui, la poitrine
ouverte, se tordait, inondé de sang, dans des convulsions atroces.
— Elle a frappé au cœur ! — disait-il d'une voix profondément funè-
bre. — Je suis seul !... Mourir sans pitié , sans secours !...
Il aperçut Soliman et se rejeta en arrière comme à l'aspect d'un fan-
tôme. Puis il rendit un éclat de rire sourd , saccadé et terrible.
— Sans remords et sans crainte! ajouta-t-il d'une voix pareille au
dernier i-ugissement d'un tigre.
Il se débattit follement entre les bras du Syiien , retomba lourdement
sur le sol , et ferma les yeux i)our ne plus les rouvrir.
Un tel spectacle ne manqua point de produire sur le jeune homme
une étrange impression. Soliman néanmoins n'avait pas été élevé dans
les usages et les idées de la civilisation européenne. II se rappelait plus
d'une tète d'esclave tombée sous le cimeterre domesticjue. Grâces aux
lumières dernièrement acquises, poignarder de sa main un faux ami
lui eût semblé chose illicite, bien plus que révoltante. Dans son esprit,
la criminalité d'un meurtre se subordonnait aux motifs. II ne témoigna
(I) Voir la livraison du l'o ortobre , p. 31Ô. — La suite sera donnée sans interruption.
— 370 —
donc ni l'effroi , ni l'horreur. Son parti fut pris en un clin d'oeil. Après
s'être assuré que Monceau avait cessé de vivre, il songea à effectuer
promptement la retraite. Il se souvenait parfaitement des suites de sa
déclaration lors de la mort de Caudebras. Il proûta de celte leçon ré-
cente, et, sachant bien que la justice des nations éclairées ne se montre
rien moins que philosophe en de semblables rencontres , il résolut d'évi-
ter à tout prix de passer cette fois pour un assassin ou un fou. Tout se-
cours était d'ailleurs inutile à la victime, et le premier témoin pouvait,
en présence des faits accomplis , s'armer des preuves les plus manifestes
qui jamais aient éclairé la religion d'un tribunal. Il prêta l'oreille, n'en-
tendit aucun son. Le logis semblait désert; la fuite, si dangereuse qu'elle
fut, s'offrait pour unique voie de salut. Mais les doigts du Syrien étaient
ensanglantés ; les déchirures de son vêlement attestaient au besoin une
lutte; il portait, par habitude, un poignard , et par accident des bijoux.
Le moindre obstacle se changeait en péril; un regard, un bruit de pas,
serait le signal de sa perte. Soliman comprit qu'il jouait sa tête , et ne
se fit scrupule d'aucune des précautions nécessaires à détruire les in-
dices. Il essuya ses mains aux rideaux, au moyen de son arme, tailla
les restes de son habit de façon à constituer une veste ronde , brûla son
chapeau , et sortit lestement. Il se dirigea sans encombre à travers le
dédale de toits , de greniers , d'escaliers et d'échelles , et se retrouva
sain et sauf dans la rue Neuve-Sainl-Médard. Nul ne parut s'inquiéter
de son travestissement grotesque. Il s'efforça d'affecter l'aisance un peu
débraillée d'un jeune drôle en belle humeur , et gagna le plus rapide-
ment qu'il lui fut possible la boutique d'un fripier, où il acheta , pour
quelques sous, les restes d'un manteau et l'apparence d'une casquette ,
puis il sauta dans un fiacre, et, sans autre incident, arriva chez
maître Leveau , qui dut payer la voiture ; Soliman ne possédait plus
même un écu. En entrant dans l'hôtel , il songea , pour la première fois
de ce jour, à l'embarras présumé du vicomte , à l'endroit de la.dette
contractée au jeu la veille au soir. Il frappa à la porte d'Arthur. Joseph
vint ouvrir et introduisit l'étranger. Celui-ci rejeta avec dégoût l'af-
freuse loque desséchée par un long usage , et suintant la misère , le
meurtre et l'orgie. Il courut s'enfoncer dans le moellleux duvet d'une
bergère.
— Plaisant costume 1 s'écria le ^icomte, — triste déguisement! —
Quelle n)anie de se travestir en grom. Une idée de ce genre ne pouvait
venir que d'un cerveau de Damas. Gela est du plus mauvais goût , mon
cher. Au pis aller , vous deviez prendre culotte de peau , bottes à
l'écuyère et casaque de soie.
— C'est une fatale nécessité, Arthur, qui m'a réduit à cet état bizarre.
N'en riez point , je vous prie , et dites-moi plutôt qu'il ne vous est rien
arrivé de fâcheux.
— Non , certes, l'excellent capitaine songe à tout. Avant midi , il
avait emprunté la somme à Noirmonl.
— 371 —
— Décidément, nous n'avions pas apprécié Melchior à sa valeur. Mais
quelle matinée ! mon ami , quelle horrible aventure I
— Vous vous êtes battu ?
— J'ai fait un rêve de damné ! Sans ces taches sanglantes , je doute-
rais de ma raison.
— J'ose croire que vous n'avez assassiné personne.
— Pas précisément ; mais je puis être accusé.
— Parlez-vous sérieusement ? reprit Arthur qui commençait à soup-
çonner un horrible drame.
— Joseph ! — cria Soliman , apportez de l'eau chaude et du rhum.
Et pendant que le valet exécutait cet ordre :
— Il faut que nous soyons seuls , murmura Soliman à l'oreille du
vicomte.
Celui-ci devint très-pàle. Les deux jeunes gens gardèrent quelque
temps le silence. Quand Joseph rentra , il ne put s'empêcher de consi-
dérer curieusement la singulière toilette de Soliman. Et tout à coup
l'honnête garçon fit entendre un gros rire qui plut médiocrement au
Syrien.
— Quand vous aurez fini , — dit froidement Arthur , — vous irez au
Jardin-des-Plantes pour votre distraction personnelle.
— Le drôle peut me perdre, grommela Soliman.
— Et maintenant, — reprit le vicomte, — daignerez-vous m'ap-
prendre pourquoi je vous retrouve pâle , mutilé , sanglant?
— Une dernière fois , Arthur , prenez plus gravement les choses ; il
y va pour moi de l'existence et de bien plus.
— .le ne puis qu'écouter.
Soliman se passa la main sur le front, recueillit ses souvenirs et fit
à son ami la plus minutieuse narration des événements du matin. Cette
confidence fut longue et douloureuse. Quand le musulman eut terminé
son récit , Arthur resta pensif.
— Vous aimez donc prodigieusement cette femme? — demanda-t-il
tout à coup d'un ton de commisération profonde.
— Vous oubliez toujours qu'en ma double qualifié de philosophe et
d'Arabe , je ne partage aucune des idées auxquelles vous attachez tant
d'importance. La forme extérieure, jointe au sentiment intime, consti-
tue pour moi l'idéal de l'amour. .Te ne m'embarrasse nullement de mille
délicatesses de détail a l'usage des hommes parvenus à l'excès des vertus
et , par contre coup , aux appréciations exagérées , aux exigences méti-
culeuses , aux désirs fantastiques. Je me renferme dans les strictes
bornes de la nature , et j'excuse ce que vous ne sauriez tolérer. L'Ame,
pour moi, c'est la volonté, la vie; c'est l'action présente; je dédaigne
de sonder le passé , et j'ai la certitude de l'avenir, parce fjue je suis
résolu de le façonner à ma guise, fallût-il employer la violence. Que
m'importe si la femme aimée par moi appartient à telle ou telle classifi-
cation sociale! Je suis au niveau de tout, et je n'admets de juges que
— 372 —
nia raison et mes armes. Ismaël est vieux comme le monde. Il y a place
pour tous au désert, et le doigt du chef désigne le rang que chacun doit
occuper sous la tente. Que ma fiancée soit reine ou mendiante , mes es-
claves s'inclineront également devant elle. Vous me direz qu'une extrême
liberté de conduite a pu motiver des soupçons outrageants, et que, malgré
l'éloignement des lieux et la diversité des costumes, une secrète jalousie
me fera parfois songer aux spirituels sarcasmes des dandies parisiens.
Non , encore. Parmi les accusateurs , aucun n'ose élever la voix ; tous
je les ai vu rechercher bassement ce qu'ils railleraient de ma part. Ils
m'ont donné le droit de les mépriser, ou plutôt de les plaindre. En son
cœur, chacun me rend justice , et j'aime mieux l'approbation tacite de la
conscience des envieux que les louanges officielles et les flatteries hypo-
crites, poison banal suffisant à dégoûter de tout bonheur illustre.
— Je me suis mal expliqué , Soliman ; plus d'un prince est parvenu à
imposer au monde le respect d'un mariage équivoque. L'or , pour la
foule , absout toutes les fautes. M"= de Saint-Charles, quels que soient
ses antécédents , jouit d'un renom plus pur que celui de plus d'une ac-
trice en vogue. Vous laisserez les plaisants se murmurer pendant une se-
maine une sotte plaisanterie , et vous trônerez à Naples , à Londres , à
Paris, Vos fêtes achèteront le silence, bientôt l'admiration. Votre femme
brillera par sa beauté, son esprit, sa grâce. Vous compléterez enfin , par
une élégante excentricité , votre existence de lion, puis vous l'etournerez
jouer le calife à Damas. Rien de plus facile à vous que d'oblenir un pa-
chalik , de vous faire nommer grand visir ou sultan. La ligne est tracée.
Mais, si tout à coup quelque terrible révélation jaillissait à vos yeux , si
quelque sanglant éclair venait à déchirer le voile de votre félicité , si
enfin la mère de vos enfants vous apparaissait soudain sous un jour ter-
rible et fatal , vous auriez peut-être alors à commettre un crime permis
par vos lois , mais trop infâme à votre cœur pour que je ne tente pas de
le prévenir en vous désabusant aujourd'hui.
— Par Mahomet ! vos paroles m'épouvantent , et je ne vous ai jamais
vu cette physionomie sévère.
— Ecoutez , Soliman ; la mort de Frédéric d'Enlrames m'a fait beau-
coup réfléchir, et, bien que le soir même j'aie fait une folie au jeu, je
suis devenu sage. Le but de nos études sur les scandales de la vie est
désormais atteint , peut-être dépassé ; mes yeux sont ouverts ; la vérité
brille. Il est temps d'intervertir les rôles, et c'est à l'étourdi sceptique à
rappeler l'homme grave à la raison et par conséquent au devoir.
Soliman tendit la main au vicomte qui la serra et reprit :
— Dussions-nous ne plus nous revoir après cet entrelien, j'aurai le
courage de vous dire que , selon ma conscience , Mariette vous pousse à
l'abîme , et que bientôt , dépouillé de vos biens , perdu dans votre hon-
neur, flétri par un jugement public, vous serez contraint d'abandonner
la France , n'emportant avec vous que le remords, le désespoir et la
honte.
— 373 —
— Continuez, Monsieur, — fit le Syrien d'une voix brève; — mais,
s'il est possible , trouvez des expressions moins tragiques.
— Les mots répondent à la pensée et rendent mal toute la pitié que
m'inspire un si étrange aveuglement. Rappelez , Soliman , ce généreux
instinct qui vous entraînait vers les idées chrétiennes. Souvenez-vous
de votre prière au pied du grand artiste mourant entre les bras du
prêtre; car vous avez besoin de force, d'audace et de consolation. Ma-
riette vous trompe, je le répéterai, s'il le faut, devant tous. Vous avez été
dupe d'un vol concerté entre elle et l'usurier....
— Misérable! — exclama Soliman livide.
— Je vous pardonne , — reprit noblement Arthur, — et j'ajoute que,
par dépit d'amour, crainte d'une dénonciation , cupidité peut-être, elle
est secrètement revenue sur ses pas par une issue cachée et qu'elle a....
— Craignez de dire un mot de plus ! — fit le Syrien grinçant des
dents et cherchant son poignard.
— Assassiné Moriceau ! — acheva intrépidement le vicomte.
Solim.an resta foudroyé.
— A bientôt, — continua Arthur en se levant avec calme. — Il est
quatre heures ; on m'attend chez Noirmont.
Le vicomte sortit fort tranquille. Le Syrien en délire hurla , frappa
des pieds , poignarda les meubles , brisa porcelaines et cristaux , puis
fit hâtivement sa toilette , et, portant l'enfer dans le cœur, se rendit
chez M'"= de Saint-Charles.
J. dû YvisMEwsKi (Jules de Tournefort),
{La suite à un prochain numéro.)
CRITIQUE BIBLIOGRAPHIQUE.
CAS DE CONSCIENCE
A PROPOS DES LIBERTÉS EXERCÉES 01] RÉCLAMÉES PAR LES CATnOLIQlES,
ou
Arcortl ilc la doeiritic catholique arec ta forutc îles gouvcrncineiifH
nioflerucs :
Par Mgr Pahisis, EvOque de Laiigrcs (1).
Loi-sque, chassées des plaines de Sennaar par une haute mesure de
la divine Providence contre le langage humain, considéré comme instru-
ment de la centralisation absolue de la race humaine , et de ses im-
menses dangers, les tribus humaines se dirigeaient a l'aventure vers des
plages inconnues , livrées à tous les besoins et ne connaissant pas les
moyens d'y pourvoir, l'aflinité sociale et la force de cohésion pouvaient
(1) Va vol. in-8° de 532 pages , 21 feuilles.
— 374 —
paraître détruites, et le eenre humain emporlé par une ruine inévitable
parla force de projection qui le dispersait. Mais les traditions anciennes
nous représentent des êtres surnaturels, des anges, des dieux, venant au
secours des hordes nomades et vagabondes, leur donnant des lois, leur
enseignant l'agriculture et les arts nécessaires, prêtant leur ministère
surnaturel au premier établissement des sociétés. Il ne faut pas imaginer,
d'ailleurs, cjue celte faveur divine n'ait été accordée qu'au peuple hé-
breu , et que toutes les autres races en aient été privées. Sous ce rap-
port, la fable est une histoire très-véritable.
Or, quelque chose d'analogue s'est passé aussi dans nos temps mo-
dernes. Autorisée sans doute par la divine Providence pour prévenir des
dangers plus grands, une haute mesure a frappé sur la langue de l'Eglise,
devenue la langue universelle, la langue des sciences, la langue des arts,
la langue de la poliliciue et des relations sociales. Avec elle, malheureu-
sement , s'est retirée des sciences et de l'enseignement, de la pratique
des arts et de l'industrie , delà politique et des administrations gouver-
nementales, l'idée directrice du catholicisme, et l'Eglise s'est trouvée par-
tout isolée et suspecte. Alors, de nouvelles hordes vagabondes ont de
nouveau divisé l'humanité ; elles se sont aventurées dans les champs in-
connus de l'intelligence, sous le nom de partis, d'opinionset de sectes.
Mais nul oracle ne répondait aux inquiétudes des consciences ; nul con-
ducteur céleste ne venait consoler les âmes errantes et leur enseigner les
arts nécessaires, leur donner les nouvelles lois que les circonstances ré-
clament, et les aider à fonder des sociétés nouvelles. L'Eglise même sem-
blait avoir abdiqué, condamner absolument les évolutions nouvelles , et
abandonner l'humanité à ses destinées fatales. On le disait, du moins.
Peut-on concourir à la liberté des cultes, en profiter, la demander , et
l'Eglise ne se déjugerait-elle pas ? Faut-il demander une religion d'Etat ;
vaut-il mieux: être indépendant qu'asservi ; comment accorder les senti-
ments de l'Eglise? Le catholicisme n'est-t-il pas un culte public; peut-il
être public sans la participation de l'Etat? Peut-on approuver un Etat
sans religion, lui prêter son concours; que signifient les condamnations
de l'indifTérentisme? Faut-il demander la séparation de l'Eglise et de
l'Etat , leur union ne recèle-t-elle pas de grands dangers; la Charte
n'annule-t-elle pas le Concordat? Faut-il demander la liberté de la
presse , n'est-elle pas condamnée, peut-on en profiter? Que penser du
communisme, vouloir la liberté n'est-ce pas l'autoriser? Peut-on se
servir du journalisme, n'est-ce pas une profession de médisance, peut-il
apporter quelques avantages à l'Eglise, etc. ? Sur toutes ces grandes ques-
tions, nous ne voyons, depuis vingt ans, que de lamentables divisions;
nous assistons véritablement à la confusion de Babel ; et point d'oracle ,
point d'envoyé divin qui vienne diriger les pas des hordes nouvelles qui
divisent la société et font prévoir sa ruine.
Cependant , un nouveau Pontife est monté sur la chaire de Pierre
comme un astre lumineux se lève au milieu d'une nuit sombre; et
pressé de trancher les difficultés , do résoudre les doutes , et de donner
aux peuples nouveaux la direction qu'ils attendent; il s'est écrié : La
parole est trop lente à la besogne , trop peu efficace; et trop impuis-
sante; le temps presse, à l'œuvre! quod me viderilisfaccre, hoc facile, Ym
peu de temps il a accompli des œuvres admirables, des œuvres surtout
qui lèvent toutes les difficultés et résolvent tous les doutes.
Mais il nous fallait ces solutions pratiques dans un Manuel qui eût au-
torité, qui les formulât avec logique, netteté, clarté et précision. Voilà la
définrtion de l'ouvrage de Mgr de Langres que nous annonçons. Toutes
les inquiétudes des catholiques doivent désormais se calmer, tous leurs
doutes sont éclaircis , il n'y a plus de prétexte à aucune division , elles
ne sont plus possibles qu'à l'entêtement ou à l'ignorance. Nous marche-
rons donc dorénavant comme un seul homme, et par l'unité le triomphe
nous arrivera. Que le Clergé de France ne peut-il se réunir et donner
sa haute sanction à ce beau travail ! il en est digne, et il a toute la pré-
cision et la clarté du Manuel de discipline catholique pour les temps
présents. Il ne lui manque que la forme impérative et la sanction des
{)asteurs. Pourquoi Mgr de Langres ne la demanderait-il pas?
On sait que l'éloge d'un tel livre est au-dessus de nous : ([u'il reçoive
nos hommages. Nous nous contenterons de constater que nous n'y avons
pas trouvé un seul désaccord avec nos propres doctrines. La ligne que
nous suivons , depuis près de deux ans, dans la Voix de l'Eglise et dans
la Lecture, y est partout confirmée. Nous aurons à revenir sur ce magni-
fique travail; surtout nous aurons souvent à le citer avec bonheur,
car il est avant tout le directeur du journaliste ecclésiastique.
Nous regrettons cependant le blâme que Mgr Parisis a cru devoir
donner, pages 114 et 113, à des auteurs ecclésiastiques infiniment res-
pectables qui ont enseigné dans leurs livres comment il faut se servir ,
pour la défense de l'Eglise et de ses droits, de la législation civile qu'on
nous a faite , quelle que soit , d'ailleurs, sa nullité canonique et môme
son empiétement; lui qui enseigne ex professo, \)au,c U et suivantes ,
qu'on peut, qu'on doit même quelquefois invoquer une loi mauvaise,
injuste , irréligieuse , etc. , pour obtenir justice.
Nous regrettons surtout la note dj la page 297, qui paraît donner au
texte qu'elle blâme un sens qu'il n'a pas évidemment ; car dans l'auteur
il est question du danger du schisme actuellement en question, et non
de la grandeur du schisme en général. Nous nous permettrons de dire
qu'une cause flétrie dont nons connaissons toute la gravité, cherchera
un témoignage de sympathie dans le blâme de cette note que nons vou-
drions pouvoir effacer avec nos larmes; qu'au mollis, l'illustre blAmé
n'y voie point une provocation , et qu'il permette à notre amour l'es-
poir d'un parfait oubli et de l'union invariable de ceux à (jui nous
avons voué une invariable vénération.
Ce livre est la réfutation des belles utopies de M. le marquis de Régnon
et du Mémorial catholique.
SOLUTION DE GEANDS PROBLÈMES
MISE A LA rORTÉE DE TOUS LES ESPRITS ,
Par l'auteur de Platon-Polichinelle (1).
Suite du troisième probièiue : Im société peut-elle elfe sautée sans l'edc
renif catholique? (Toiuc IV.)
Il ne faut pas que les saints-simoniens et les fouriéristes se vantent tant
de leur doclrine de la réhabilitation de la chair; elle est aussi vieille
que les plus vieilles hérésies, et notre auteur démontre, dès le com-
mencement de ce volume , que le protestantisme particulièrement em-
brassa celte doctrine et la mit en pratique à l'encontre des doctrines et
de§ mœurs catholiques.
Après cette exposition , il arrive à comparer la stérile philanthropie
protestante à la charité catholique , toujours si admirablement féconde.
La conclusion qui ressort de là est que l'extinclion de la charité est
le signe de l'extinction de toute vie religieuse et morale ; or le cœur de
l'homme ne pouvaut supporter le vide , il faut le remplir par le culte
de la chair, d'où il suit, en dernière analyse , que la vie bestiale est
le dernier ternie du progrès huguenot.
Delà, l'auteur passe à l'examen comparé de la tolérance cathohque
et de la tolérance protestante chez les divers peuples. Après avoir établi
que l'Eglise doit être , comme Dieu , dogmatiquement intolérante , il
constate qu'elle n'a jamais employé la coercition contre les infidèles
païens, juifs ou musulmans. Au contraire, elle l'a admise contre les
héréticjues qui sont des sujets en état de révolte. Mais la coercition n'a
jamais été employée contre la conscience ; l'Eglise l'a opposée seulement
à l'action extérieure de prosélytisme hérétique et de trouble social qui
ont toujours été propres à l'hérésie. D'ailleurs, la modération de l'Eglise
et la justice de son action sont histori(|uen!ent incontestables. Les excès
con)mis en certaines circonstances , comme dans la croisade contre les
Yaudois , la Saint-Barthélémy, etc., ne lui sont point imputables.
Quanta l'intolérance pi'otestante envers les catholiques, elle est im-
putable aux chefs et aux législateurs de la réforme ; elle souille à la fois
les codes , la théologie et l'histoire de tous les peuples qui ont suivi le
grand mouvement du seizième siècle ; elle est partout perfide, brutale,
atroce , sacrilège , immorale.
Pour soutenir cette grave accusation , notre auteur passe succincte-
ment en revue l'histoire de rétablissement et tles progrès du protestan-
tisme , sa théologie elles législations qu'il a enfantées en Allemagne, en
Danemark, en Noi-wége , en Islande, en Suède, en Angleterre, en
Irlande , en Suisse, en Ecosse , dans les Pays-Bas, en France. Près de
trois cents pages de ce volume sont consacrées à ce lamentable et acca-
(I) Chez Sirou et Dcsqucrs, rue des Noyers, 57. Prix : iG fr. — Voir ci-dessus, p. 229
et 342.
— 377 —
blant examen. La matière authentique soumise à cet examen dénote une
barbarie tellement sauvage, un fanatisme tellement atroce, qu'on se
sent tenté de douter des faits les plus éclatants et des documents les plus
certains , et l'on se dit : Mais le protestantisme doit en mourir de
honte'.!! Pendant que nous formions ce doute généreux , le protestan-
tisme répondait par le sac, les dévastations, les assassinats et les spo-
liations de Fribourg, de Lucerne, etc. Les peuples qui souffrent au mi-
lieu d'eux, qui peut-être encouragent de pareils triomphes, sont dignes
de figurer dans le cortège I Qu'ils s'y attendent !
MEMORANDUM
DES LIBERTÉS ET DES SERVITUDES DE L'ÉGLISE GALLICANE ,
Par M. A. Guillemin , docteur eu droit, avocat à la cour royale de Paris,
ancien avocat a la cour de cassation et au conseil d'Etat (1).
Vous saurez tout ce que contient ce remarquable volume, si nous
vous disons qu'il est consacré à la discussion des textes authentiques du
gallicanisme.
Il est surtout question du gallicanisme janséniste et parlementaire.
C'est le Manuel de M. Dupin que l'auteur a voulu combattre en détail.
Il n'a pas eu directement en vue le gallicanisme théologique, qui cepea-
dent récolle bien des horions dans le combat.
Une introduction étendue est consacrée à l'examen des textes du con-
cile de Constance, dont l'auteur veut d'abord désarmer ses adversaires,
ce qu'il exécute à merveille : car il ne faut guère , pour cela , que de la
bonne foi.
Le corps de l'ouvrage se divise en trois parties. La première renferme
l'examen des articles de Pithou; la deuxième celui des articles de 1682,
et la troisième celui de la constitution civile du Clergé, de la Déclara-
tion de 1826 et des articles organiques.
L'on comprend assez que l'auteur a enrichi le texte de chaque partie
principale de ses annexes et appendices naturels, tant en faveur du
gallicanisme qu'à l'avantage des droits de la papauté. Ainsi l'on trouve
dans la première partie la prétendue Pragmatique de saint Louis et celle
de Charles VII , le Concordat de Léon X et François I", les Bulles de
Pie II et Jules II , etc. La troisième partie donne les textes du Sénatus-
Consulte du 17 février 1810 , du Concile de Fontainebleau , d'une fuule
de lois , décrets et ordonnances qui s'y rapportent , des condamnations
du Manuel de M. Dupin, etc. (2).
(4) Chez Périsse frères , rue du Petit-Bourbon, 18. Uu vol. in-8°. Prix : 7 fr.
(2) Toutes ces pièces se trouvent dans un important ouvrage dont nous aurions dû cn-
ti'ctenir nos lecteurs depuis longtemps; mais nous avons toujours ctc arrêté par cette con-
sidération f|ue l'auteur est non-seulement notre ami , mais encore notre coassocié. Nous
voulons parier du Cours de droit canon de M, l'abbé André.
— 378 —
Voilà enfin un rnpport fidèle de celte longue et déloyale guerre de ruses
et de violences légales faites par des lâches et des hypocrites à lautorilé
sainte de la papauté ; voilà enfin un procès-verbal exact et sincère des
barrages insidieux et violents que la force brutale et l'esprit de schisme
ont opposés , le long des âges , à l'invasion de la chaire apostolique ;
voilà l'inventaire flétrissant de ces vieux débris vermoulus des instru-
ments de l'oppression , que les révolutions emportent avec les oppres-
seurs , laissant l'autorité de l'Eglise planer majestueusement au-dessus
pour recueillir les naufragés et réédifier la société dissoute.
Ajoutons que l'auteur met un admirable talent au service d'une
science vraiment solide. Il est poëte et jurisconsulte savant ; mais chez
lui la poésie n'est que l'ornement de la science.
Une qualité plus précieuse encore, c'est que M. Guillemin sait par-
faitement se tenir a sa place de simple laïque. 11 déclare , dès son début,
le sens de son livre : « Il est permis à tout catholique de vérifier les mo-
« tifs de sa croyance et de sa soumission à l'Eglise , et même de les pu-
« blier. Ce n'est point là violer la défense faite aux laïques par Inno-
« cent m, d'usurper l'office du ministère (P. b). Peut-être convient-il
« qu'une voix venant aussi du barreau explique le droit canonique dans
«un esprit de soumission à l'Eglise, en face des lois qui la persécu-
« lent (P. 62). Il ne convient pas qu'un simple laïque se jette dans la
c< controverse de ces immenses questions; mais il convient à tout homme
" de foi de comprendre et de confesser les motifs d'une entière soumis-
« sion à l'Eglise et au Chef de l'Eglise (P. 269). » 11 ne manque jamais
l'occasion de faire l'humble confession de la réserve imposée aux fidèles
(P. 284, etc.); et cette confession sincère cjui l'honore, il l'observe avec
une fidélité qui l'honore davantage encore, et qui impose à son talent et
à sa science une modestie devant l'éclat de laquelle on se sent pris d'une
vénération spontanée, bienfaisante pour l'àme. Voilà, sous le rapport
de la discipline et de la doctrine , un modèle que nous proposons aux
écrivains catholiques séculiers (1). M.
SUR LINSTRUCTION PURLIQUE DANS LES ÉTATS SARDES,
Par M. Depoisier , membre correspondant de l'académie de Dijon , etc., un volume in-8*.
Prix : 6 fr. 50 c.
Dans ce livre, pas un mol pour ou contre la liberté d'enseignement ,
pns'une lettre émouvante sur ou contre le monopole universitaire , pas
unesyllabe89 ou 93, radicale ou néo-philosophique : c'est étonnant! c'est
incroyable 1 Aussi l'auteur, qui connaît notre engouement en ce genre ,
a-t-il hàle de nous dire qu'il a écrit pour sa paisible et heureuse patrie,
la Sardaigne. Il sait donc bien que , dans notre France , la vogue et les
succès d'écus sont réservés aux auteurs bien avisés , qui chatouillent ha-
(1) Voir dans la Voix de CFgUsc,. p. 175, ce que nous disons U cet égard.
— 379 —
bilement la fibre révolutionnaire et démocratique! Il le sait, et voilà
pourquoi , dans sa conscience de brave et candide Savoisien qu'il est,
il déclare n'avoir voulu faire qu'un bon livre , f[uand nos grands publi-
cistes ne s'appliquent, eux, qu'à se ménager une bonne affaire. Il y a du
sens , beaucoup de sens et de vrai dans cette manière de voir et d'ap-
précier noire littérature-librairie. Mais, quelles que soient les appréhen-
sions de notre auteur, — je dirais plus juste, la modestie, — qu'il se
rassure, et qu'il nous rende, à nous Fi'ançais, plus de justice. Oui, il y
a en France un crétinisme... politique, et même les crétins de cette eS'
pèce ne sont pas moins nombreux que les pauvres crétins de la Savoie.
Tout livre, tout journal, toute publication enfin qui ne parle pas Vargot
philosophique ou radical , ne saurait arriver — pour le moment! — à
la renommée des succès populaires et aux billets de banque. Mais ,
Dieu merci! dans cette France , restée catholique, il y a aussi des amis
de leur patrie et de la bonne littérature , qui se tiennent à Técart des
partis politiques, qui recherchent les œuvres de conscience et de talent,
et qui distribuent des couronnes plus durables que la fumée de la vogue
populaire. M. Depoisier s'en apercevra ! A dire vrai, son livre sera
un véritable phénomène pour les Etats Sardes, où rien de semblable en
ce genre n'a paru encore ; mais il aura également du succès, beaucoup
de succès ici et ailleurs, parce qu'il contient des choses qui sont de tous
les pays. Faisons le voir... A coup sûr la critique de la Lecture ne flatte
pas, alors môme ({ue ses sympathies sont acquises à toute publication
catholique : Platon lui est cher, mais la vérité lui est plus chère encore.
C'est là son cachet particulier : elle lui restera fidèle, quand même...
M. Depoisier ne s'en plaindra pas.
L'auteur partage son ouvrage en considérations générales et en études
secondaires. Cette division indique beaucoup moinsde malièresqu'elle n'en
contient réellement. Il est rare de donner plus qu'on ne promet, i\I. Depoi-
sier s'est plu à prouver le contraire. En effet, dans la première partie, qui
forme quatre chapitres et dix-neuf paragraphes, il traite — de l'état
de l'instruction publique en Europe, — de l'unité de l'instruction géné-
rale, — de la manière dont on pourrait substituer les orateurs de l'anti-
quité chrétienne aux orateurs de Rome et d'Athènes , — de la religion
dans l'enseignement, — de l'histoire, de la chronologie, — de l'éducation
des professeurs , — d'une école normale primaire, — d'un programme
d'école populaire, — des devoirs de cette école, — de l'enseignement des
principes de la jurisprudence dans les collèges , — de la discipline, de
l'enseignement de l'histoire naturelle, — de la manière de rendre les ré-
créations instructives , — des langues vivantes , — de la gymnastique ,
— de l'éducation des filles, — des institutrices et d'une école normale for-
mée pour elles, — des salles d'asile , — des crétins. — C'est déjà beau-
coup — L'énoncé des matières contenues dans celte première partie
nous dispense de faire celui de la seconde, (pii renferme Imit chapitres
et quatre-vingts paragraphes. On voit assez qu'il s'agit de tout un sys-
— 380 —
lème théorique et pratique d'instruction. Mais ce que l'on ne peut sentir
qu'à la lecture de l'ouvrage, ce que l'on sent à chaque ligne, c'est l'étude
approfondie du sujet, la connaissance parfaite de tout ce qui a été écrit
sur cet objet , constaté par les plus heureuses citations ; enfin , et avant
tout, l'expérience de Vlwjnme du métier. Ce sont là des qualités qui, in-
dépendamment d'un style toujours pur et correct dans sa simplicité, doi-
vent faire rechercher cet ouvrage parles instituteurs, les pères de famille
et les hommes d'Etat qui s'occupent d'enseignement. Il y aura profit
pour tous. Ce sont pour la plupart des choses connues, sans doute ; mais
par ce livre elles seront mieux connues , mieux appréciées , et rendues
plus faciles dans l'application. Quant à des considérations et à des aper-
çus nouveaux, ils ne manquent pas non plus, et, pour donner tout à la
fois une idée de ce livre, et pour faire acte de critique, nous allons entrer
dans l'examen de quelques paragraphes.
Coup d'œil sur r instruction en Europe... « Si l'on examine l'état de
l'instruction en Europe, on verra que, tirant sur la carte une ligne hori-
zontale de l'est à l'ouest , les peuples du Nord sont ceux qui ont fait le
plus grand progrès dans le grand œuvre de l'émancipation intellectuelle. . .
Il y a tel Etat de l'Allemagne où le citoyen qui ne sait ni lire, ni écrire,
ne peut se marier Ailleurs, pour aspirer au rang de citoyen , il faut
avoir reçu ce qu'on appelle la Confirmation , qui n'est autre chose qu'un
acte par lequel on constate que le citoyen connaît ce qui a rapport à son
état civil et religieux... Le Midi semble moins avancé, etc. »
Nous ne pouvons disconvenir que l'instruclion , du moms populaire ,
ait fait plus de progrès , et même ait été plus favorisée dans les pays sé-
parés du catholicisme, que dans l'Italie , l'Espagne , la France et autres
contrées restées catholiques. L'auteur se tait sur la cause qui nous a valu
ce désavantage, parce que sans doute en Sardaigne. les partis politiques
ne s'en font pas une arme contre le Clergé; mais en France c'est le con-
traire. Il nous faut donc la dire cette cause. D'abord le catholicisme ,
loin de repousser l'instruction du peuple, la prescrit expressément dans
son Code. En Irlande, un Evèquo, et même un curé, a le droit d'empê-
cher tout mariage , quand la femme ne sait pas lire (\e Sun). II nous est
donc permis de répéter,* comme nous l'avons écrit : « Non, le catholicisme
n'est pas , lui , une borne , car il est l'aspiration ascendante vers Dieu,
d'où s'écoule tout don parfait ; vers Dieu, qui est le Seigneu?^ de la science,
vers Dieu, qui ordonne que la foi même soit raisonnable et le prêtre
catholique, qui est l'àme vivante du catholicisme, mentirait à sa mission
pour comprimer la raison humaine dans l'inactivité, au sein niêmed'un
mouvement général !! ! Mais qui donc a établi, à la sueur de son front et
l'effusion de son sang, le règne de l'esprit sur la chair... » [Clergé catho-
lique devant la société, page 232.) La cause donc qui, dans les Etats ca-
tholiques, a pu entraver, enchaîner, ou relarder l'instruction de ce peu-
ple, est la philosophie voltairienne, laciuelle jette nu Clergé ses propres
œuvres. Car n'est-ce pas elle ([ui a voulu doter le monde de ce genre
— 381 —
d'instruction qui ne présente à Tàme que de vagues théories ; elle qui
dessèche le cœur, arrache l'homme à ses devoirs , et qui , séparant as-
tucieusement l'instruction de l'éducation chrétienne, promène cet
homrne de songes en songes, de rêveries en rêveries, d'absurdités en ab-
surdités, le laissant en proie à tous les vices, à toutes les passions , sans
foi et sans Dieu? Un tel genre, un tel système d'instruction, si opposé au
catholicisme , a dû trouver le Clergé devant lui , faisant tous ses eftorts
pour en arrêter le progrès. C'est encore aujourd'hui ce même système
qui empêchera en France les esprits de s'entendre et de se réunir, pour
élever sur les ruines du monopole, la liberté d'enseignement, et donner
à la jeunesse une instruction et une éducation sages , convenablement
répandues, assorties aux institutions civiles et religieuses, et basées l'une
et l'autre sur les principes de la morale et de la religion. Qui, du Clergé
donc ou de ses adversaires , est responsable de notre infériorité en fait
d'instruction publique, comparativement aux autres peuples? Il était
bon qu'on le sûll
— De la religion dans l'enseignement, qu'elle n'est pas un système. —
« Notre esprit n'a pas été créé pour vivre dans le vague. 11 lui faut un
aliment. Or, cet aliment, il ne peut le prendre que dans les croyances.
Qui ne croit à rien n'a pas la vie en lui. Un écrivain n'est politique, mo-
ral ou religieux que par ses convictions... Si une pensée, hautement mo-
rale ou profondément religieuse ne préside pas à tout ce que l'imagina-
tion la plus féconde est capable de créer, ses efforts n'aboutiront qu'à
des résultats éphémères... La religion, a dit Bacon, est une aromate qui
empêche la science de se corrompre... Or, dans nos collèges, on enseigne
trop sèchement la religion. Les enfants entendent avec la plus complète
insouciance des vérités spirituelles, si solennelles et si terribles qu'elles
feraient, dit un auteur, sortir les morts du tombeau; ils n'en sont point
émus. Une des causes... » Tout cela est vrai, et pour le compléter, il
faut, avec M. Depoisier, ajouter à la leçon l'exemple, et dire « que le pro-
fessorat exige beaucoup de vertus dans ceux qui le pratiquent. » Or, où
prendre ces professeurs préparés et vertueux? Sans faire intervenir le
mot de corporations religieuses, de jésuites, l'auteur qui parle pour les
peuples des États Sardes, où ces mots se confondent heureusement avec
celui du Clergé, se prononce de préférence pour les ecclésiastiques, sur
ces paroles mêmes de M. de Salvandy : « Les ecclésiastiques ont une vo-
cation particulière pour l'éducation de la jeunesse, parce qu'ils appor-
tent foi et affection, une foi profonde, un sentiment profond de la gran-
deur de leur mission, et une affection tendre et paternelle qu'aucune
autre ne trouble et ne distrait... » Puis M. Depoisier demande la créa-
tion d'une école normale, dont l'entrée serait également ouverte aux laï-
ques. Ces idées sont larges et utiles, })raticables sans doute en Sardaigne;
mais, pour les réaliser en France, il faut, auparavant, que le Clergé soit
mieux connu et mieux apprécié par les hommes politiques. Nous dii'ons
un jour les moyens de lever les obstacles; en attendant, toutes nos vues.
— 382 —
tous nos vœux tendent à voir confiée, à dos professeurs dignes et tran-
quilles sur leur avenir, Ja jeunesse française, sur laquelle reposent les
destinées de la patrie.
Que u'aurions-nous pas à dire sur les innovations heureuses propo-
sées par M. Depoisier. dans son vaste plan d'instruction publique? sur
sa méthode historique, sur le romantisme, sur les études philosophi-
ques, sur les devoirs des parents, sur la création des bibliothèques, sur
la réhabilitation des auteurs sacrés anciens , sur l'enseignement logique
et raisonné de la grammaire, sur les salles d'asile, etc.? Que d'aperçus
justes et piquants, quelle rare sagacité dans le choix des citations! quelle
modestie à s'abriter sous de grandes autorités!... Nous sommes obligé
de nous resti^eindre. Nous conseillerions seulement à M. Depoisier de ne
point douter de la nécessité d'établir dans nos collèges des cours d'anglais,
d'allemand, etc. Seulement nous voudrions que la chose s'y fit mieux,
et il y a moyen à cela ! Nous eussions désiré encore lui voir signaler avec
moins d'indulgence et plus d'étendue certains vices de notre système
d'éducation, par exemple la malheureuse obstination que l'on met à con-
fier le soin le plus essentiel de l'éducation à des maîtres d'étude, espèce
de parias des collèges, qui ont à remplir les plus délicates fonctions, et
qui sont les moins honorés, les moins considérés entre tous les profes-
seurs.
Enfin, nous approuvons avec notre auteur le piquant, et jusqu'à un
certain point, l'à-propos de ce passage de Nisard : « Qu'est-ce que cette
littérature périodique? C'est une besogne littéraire , qui ne demande ni
étude, ni application, ni choix, ni veilles, ni critique, ni art, ni rien de
ce qui est difficile... que les uns se forment avec du vin , les autres avec
la fumée du tabac... » Nous avouons que cette littérature , plus propre à
gâter le goût et la pureté intellectuelle des enfants , qu'à les former aux
belles-lettres et à la vertu, doit être éloignée soigneusement de leurs re-
gards. Mais n'oubliez pas qu'aujourd'hui, malheureusement sous plusieurs
rapports, la littérature d'actualité, périodique, est un attrait irrésistible,
un besoin général, et que, malgré toutes les précautions possibles, elle
pénétrera partout. Au lieu donc de la proscrire impitoyablement, il se-
rait plus sage de la réformer, de la purifier. Des feuilles périodiques
ont entrepris cette tâche; nous l'accomplissons, pour notre part, dans
la Lecture et dans la Voix de l'Eglise, et nous croyons bien mériter du
pays!
M. Depoisier a donc pu se convaincre, ainsi que nos lecteurs, que
nous n'avons pas des accommodements avec la critique; ils nous en
croiront mieux quand nous terminerons, en disant : M. Depoisier a eu
la modestie de ne prétendre qu'à une bonne action, et il a fait un bon
livre, agréable à lire, pour la correction et la simplicité du style; très-
utile aux pères de fannlle, aux instituteurs de tous les pays, bon à être
médite, non pas seulement en Sardaigne, mais en France, mais partout.
C'est un beau succès! L'abbé G***.
— 383 —
LES PETITES CAUSES PEU CÉLÈBRES,
Par M. Charles Charbonnier , ancien rédacteur de la Gazette des Trihvnauo; (1).
Pour être exactement complet et complètement exact, à ce titre : les
PETITES CAUSES PEU CÉLÈBRES , l'auteUP dcvoit DJOUtef : TRÈS-CUniEUSES ET
SOUVERAINEMENT INTÉRESSANTES. Il Hc l'a pas fait; premier défaut.
Peste de livi-e , va ! Je ne voulais pas le lire : à quoi bon ? No vois-je
pas ce que c'est? ne le connais-je pas comme si je l'avais fait ? et j'ai là
tant d'autres travaux qui réclament mon temps. Mais voyons ce dia-
logue.... Comme c'est vrai I comme c'est naturel ! Et celui-ci , et cet
autre. Ah ! voila bien la nature, voilà bien Thomme tel que le font la
société , les vices, les vertus. Cela n'est pas inventé. — Ah ! mais mon
temps se passe! — Ohl plus que ceci , encore ceci , je ne couperai pas
les feuillets , rien que quelques morceaux saillants çà et là ! — Mais
allons! jette donc le livre !!!...
Lecteur sérieux, lecteur studieux, gardez-vous de ce livre ; il attire,
il attache, il enchante, il fascine! et un long rire d'aise fait dans votre
esprit un écho sans fin qui ne vous permet de vous appliquer à rien. Un
reflet gai ou triste, mais toujours \ if et saisissant , se projette dans
votre imagination , et n'en permet plus le séjour aux sèches éludes. —
Deuxième défaut.
Mais que contient donc ce livre? — Ah ! J'allais ou])lier de le dire.
Ne vous est-il pas arrivé vingt fois , en lisant les chroniques des jour-
naux judiciaires , de vous écrier : Oh ! quelle vérité dans les carac-
tères 1 quelle variété dans les personnages ! quelle vivacité dans le dia-
logue ! quel imprévu dans la réplique ! quel naturel dans l'action !
quelle originalité dans la pose! Oh! que cela est plaisant! (ju^il y aurait
un bon choix à faire dans la collection de la Gazette des Tribunaux ,
et un délicieux livre à tirer de celle du Droit ! Eh bien ! ami lecteur , ce
livre délicieux n'est plus à faire; le voici. Mais le choix est fait avec une
perfidie habile ! Pas un morceau qui fatigue , qui ennuie , qui fasse
bâiller ou qui dégoûte. Tout est piquant , tout est saisissant et moral.
En sorte que tout citoyen français qui a été à la primaire sera obligé
d'acheter ce volume. C'est un impôt de vingt-cinq sous qui va être pré-
levé sur toutes les bourses ; car, en France, tout le monde a besoin de
rire un peu, de ce rire pur et sincère qui fait un moment oublier les
peines et les soucis de la vie , met en mouvement tous les sentiments
généreux, et féconde le besoin des émotions et des épanchemenls de
l'amitié. C'est là ce caractère français tant vanté que ce livi-e vient en-
core agacer,... Troisième défaut pire que les deux premiers.
Malgré ces défauts , ou plutôt à cause de ces défauts , le vénérable
Evoque de Chàlons vient d'en autoriser la lecture comme utile et intéres-
sante. Si donc vous voulez , comme tout le monde, lire le livre de
(1) Chez Périsse frères, un vol. in-l8*, prés de iOO pages. Prix: \ fr. 2.o c.
— 3S4 —
M. Charbonnier, hàtez-vous ; car il est condamné à ne pas séjourner
chez le libraire.
OBSERVATIONS SIR LE RETOUR A LA IITIRGIE ROMAINE,
EXAMEX RESPECTUEUX, PACIFIQUE ET RELIGIEUX
Des objections et représeutations contre le retour
anx BréTiaire et llissel romains.
SECOND EXAMEN RESPECTUEUX, etc.,
Par M. l'abbé Meslé(<).
Tout le monde sait la haute importance de la question liturgique dé-
battue dans les brochures de M. l'abbé Meslé , aussi bien que l'intérêt
dont le Souverain-Pontife honore les travaux faits dans le sens des
droits de la chaire apostolique , quand ils sont écrits avec modération ,
science et sagesse. Or nous pouvons affirmer que le digne auteur des
trois brochures annoncées joint à la connaissance exacte de la matière
qu'il traite une charité aussi douce que son zèle est ardent. Ceux donc
qui désirent connaître la foule des détails que soulève cette controverse
sont sûrs de les trouver nettement exposés et clairement résolus dans
les écrits de M. Meslé, qu'il est désirable de voir répandus partout,
afin que la manière irritante de quelques-uns soit remplacée par la sim-
plicité aimable et la douce charité d'un auteur qui a mérité les hauts en-
couracements de l'Eslise mère et maîtresse de toutes les Eslises.
JJocsie.
Tereetfï à l'auteur de V Mâisloit'e des Ciit'ottdin»,
« Ce n'est pas que de l'or l'ardente soif s'allume
« Dans un cœur qui s'est fait un plus noble trésor,
« Ni que de son flambeau la gloire me consume
♦ De la soif d'un vain nom plus fugitif encor. »
( Lamartine à l'académie de Marseille.)
« Que les tyrans divers dont la vertu se joue ,
« Selon l'heure et les lieux . s'appellent peuple ou roi ,
« Déshonorent la pourpre ou salissent la boue ,
« La honte qui les flatte est la même pour moi. »
( Lamartine à Ne'mcsis. )
La Popularité, la moderne chimère.
Peut donc , en promettant sa couronne éphémère ,
Faire abjurer soudain le plus noble passé 1
(<) Drochurcs in-8'. Prix : I fr. chaque. Rennes, chez Ed. Morault , libraire.
— 385 —
Tout tléchit devant elle , et nos yeux à sa suite
N'ont vu que trop souvent l'éloquence séduite
S'écarter du sentier par le devoir tracé.
0 popularité ! nom sonore mais vide ,
Fantôme au vain langage , au sourire perfide ,
On te prend pour le phare, et tu n'es que l'écueil.
Météore trompeur , dangereuse syrène ,
Dont l'éclat éblouit et dont la voix entraîne,
Dans quels gouffres sans fond tu fais tomber l'orgueil
C'est l'idole du siècle , et devant cette idole
Les plus fiers aujourd'hui se mettant à genoux ,
S'efforcent d'emprunter son impure auréole.
Son despotique empire est établi chez nous ;
On la sert, on la flatte , et même le génie
A de ses fers dorés subi l'ignominie.
Ses esclaves ont pu partager son pouvoir ,
Et, pour en obtenir la gloire et la richesse,
Deviennent des jouets qu'un souffle fait mouvoir.
D'une tourbe vulgaire excusons la bassesse ,
Laissons à l'écrivain qui ne vivra qu'un jour
Sa lâche servitude et son ignoble amour.
Mais , d'un chantre immortel quand l'ivresse funeste
A quelque heureux forfait dressant un piédestal ,
Exalte les tribuns que sa raison déteste ,
Alors il faut maudire un vertige fatal ,
Alors il faut pleurer une muse divine
Et se voiler la face au nom de Lamartine.
Sur un chemin sanglant son talent égaré ,
En quêtant un succès, naguère a consacré
A de basses fureurs une sublime page.
Du doute et de l'erreur il a goûté le fiel ,
Des dons les plus brillants accordés par le ciel ,
C'est a l'esprit du mal qu'il va porter Ihommagc.
— 386 —
A Reims, sous le portail aux murs lleurdelysés ,
La royauté put voir Lamartine auprès d'elle.
11 vint aux hymnes saints mêler un chant fidèle.
Quand le trône et l'autel en trois jours sont brisés ,
■A-t-il sur leur destin fait couler quelques larmes?
Peureux dans sa pensée a-l-il cherché des armes?
Non !... dans son triste écrit , l'honneur, le dévoûment,
Le courage , le droit , le respect du serment ,
Une seconde lois sont livrés au supplice.
Lamartine à ce point s'est-il donc méconnu ?
Du vil Egalité serait-il devenu
Le courtisan posthume et l'odieux complice?
Prendre pour la sagesse un délire crue! ,
A d'augustes clartés préférer la nuit sombre,
Se plaire à profaner la harpe d'Israël ;
Des enfants de Moab aller grossir le nombre ,
Disperser dans la fange et la myrrhe et l'encens ,
Pour le Dieu qu'on aima ne plus trouver d'accens ;
D'une révolte impie arborer la bannière,
Mettre de l'avenir la justice en défaut ,
Crier mort à Louis et grâce h Robespierre ;
Quand le sang d'Antoinette arrose l'échafaud ,
Calomnier la femme , insulter à la reine ,
Et se faire l'écho des clameurs de la haine ;
Des peuples abusés bercer les passions ,
Et des vieux égorgeurs caressant la mémoire ,
Pour ^ endre un manuscrit , faire mentir l'histoire :
C'est un rôle à ranger parmi ces actions
Qui pèsent sur le cœur et font courber la tète ,
Et dont la France a dû rougir pour sou poète.
La soif de l'or peut-être , ou la soif des bravos ,
Tourmentent son esprit , asservissent sa plume
Et la guident au gré des sophismcs nouveaux.
— 387 —
Notre juste courroux à cet aspect s'allume :
Un illustre transfuge ajoute à nos douleurs ,
Et son apostasie est un de nos malheurs.
Du fait et du hasard bravant les satellites ,
Il pouvait , champion des vérités proscrites ,
Marcher d'un front altier et d'un pas résolu;
II pouvait nous montrer les vertus outragées ,
De leur tombe à sa voix ressuscitant vengées ;
II le pouvait sans doute...; il ne Ta pas voulu.
Aux pieds de nos faux dieux l'historien s'abaisse ,
Ses yeux se sont couverts d'une nuée épaisse ;
Il offre aux scélérats la palme des héros.
Des hauteurs de son àme il a quitté la cime,
Et , pour être applaudi par les fils des bourreaux ,
De la main du génie il a fardé le crime !
Vicomte de Nugem.
( Fragment inédit des Souvenirs d'un voyageur. )
Elisabetirs Castle, île de Jersey.
CORRESPONDANCE ET NOUVELLES.
Gnérison miraciilcusc.
M. l'abbé Gally, curé de Saint-Martin-d'Avallon (Yonne), notre ami
d'enfance et notre compatriote, nous écrit la lettre suivante, que nous
croyons devoir publier pour la gloire de Marie.
ft Autre nouvelle plus heureuse encore. La sainte Vierge a bien
voulu opérer, dans ma paroisse, une guérisonque je regarde et que tout
le monde regarde comme miraculeuse. On va faire une information en
règle. M. Edmi (1) assure qu'il signera de son sang que c'est la une
chose surnaturelle. J'ai envie d'en envoyer la relation ou à Ion journal,
ou à l'Univers; c'est comme tu le voudras. Je parle de l'Univers (2), à
(1) C"est le médecin qui soignait la malade.
(2) Nous doutons que VUnivcrs veuille publier cette relation. Nous avons été agréa-
blement surpi-is qu'il ait bien voulu parler du Nouveau récit de Mgr de La Rochelle : car
il .s'était refusé jusque-là ù annoncer même la relation sur l'apparition de la sainte Vierge à
LaSalelte. Ce qui nous étonne aujourd'hui, c'est que l'Cnirers n'ait pas jugé convenable
d'insérer une réponse aux attaques dont a été l'objet le Récit de Mgr Villecourt. Cette
réponse cependant lui avait été adressée par une personne infiniment recommandablc.
Notre journal d'ailleurs est déju de nature ii donner beaucoup de publicité.
— 388 —
cause de la publicité; car, corame dit Mgr Villecourt, il est bon de révé-
ler, le plus qu'il est possible, les œuvres de Dieu et celles de sa sainte
Mère (1). Voici le fait que je te rapporte à la hâte.
« Tu n'es pas sans connaître Antoinette Belnat (2). Dès Fâge de douze
ans, par suite d'un coup qu'elle avait reçu dans l'estomac, elle avait
cet organe extrêmement faible; très-souvent elle vomissait après avoir
mangé. Son état ne fit qu'empirer avec les années. Elle a aujourd'hui
trente-deux ans. Depuis trois ou quatre ans surtout, elle ne mangeait
plus rien; toute sa nourriture consistait en quelques cuillerées de lait le
matin; jamais de vin, jamais de pain, jamais de bouillon gras. Encore
le lait ne passait-il qu'avec une peine extrême; il était fort rare qu'elle
ne vomît pas après l'avoir pris. Au reste, elle n'en faisait pas une
grande consommation ; elle en prenait pour un sou dans toute sa semaine.
Les derniers quinze jours de sa maladie, elle n'a peut-être pas pris
pour tout aliment un verre d'eau. Mais je m'aperçois que j'anticipe sur
la relation détaillée qui sera publiée ; je termine donc en te disant qu'a-
près une neuvaine à Notre-Dame de La Salelte, et après avoir bu de
l'eau de la fontaine chaque jour, dimanche, 21 novembre, elle a été
guérie tout d'un coup. Plus de tumeurs dans le ventre, plus de dou-
leurs d'estomac, plus de points de côté, un appétit magnifique, plus de
vomissements. Elle prend plus de nourriture en un seul repas, aujour-
d'hui, qu'elle n'en prenait dans une année entière auparavant. Le som-
meil est revenu, elle se couche sur son côté, ce qu'elle ne faisait pas de-
puis des années
« Gloire à Marie! Tout le monde est ici dans l'admiration. Je termine
en te priant de remercier Dieu avec nous, et de t'intéresser toujours
pour la paroisse Saint-Martin , en faveur de laquelle tu vois la sainte
Vierge s'intéresser aussi.
« Ton tout dévoué ami, Gally. »
M. Ilippolyte Barbier, notre ami et collaborateur, si connu dans le
monde littéraire sous le nom du Solitaire , a été ordonné prêtre , à
Paris, par Mgr. Fayet , son Evêque.
(H) C'est aussi ce que dit M. l'abbé Mathieu clans ses Avertissemenls du Ciel, que nous
recommandons à nos pieux lecteurs.
(2) Nous connaissons effectivement depuis son enfance cette heureuse protégée de la
sainte Vierge, et nous connaissions aussi parfaitement le déplorable état de sa santé.
Nous sommes convaincu, comme notre respectable ami, que c'est la une guérison mira-
culeuse.
FIN DU PREMIER VOLUME.
TABLE DES MATIERES
DU PREMIER VOLUME
DE LA DEUXIÈME SÉRIE DE LA LECTURE.
Aux AMIS DE CE JOOVNAL 1
A nos lecteurs 279
A nos bienveillants abonnés et amis 361
Des libertés de l'église gallicane , par M. l'abbé "% ancien vicaire général. —
Premier article. — Origine que leur donne le docteur Charlas. — Réflexions sur
les résultats de leur fausse application 4
Deuxième article. — Les sectaires n'ont pas attendu le règne de Louis XIV pour
proposer une Déclaration d'articles. Le Cardinal du Perron fait échouer un projet
de ce genre en i6!4. On profita, soixante-huit ans plus tard, de la question des
Immunités et de la Bégaie , pour inquiéter le Saint-Siège et proclamer les qua-
tre articles. Notes de Fleury 33
Troisième article. — Commentaire sur les notes manuscrites de M. l'abbé Fleury,
rapportées dans l'article précédent. — Esprit qui animait Bossuet dans l'affaire de
la Déclaration 161
Quatrième article. — E.xtrait du discours de Bossuet , à l'ouverture de l'assemblée
de i 682. Quelques réflexions sur ce discours 201
Cinquième article. — Réflexions générales sur les quatre articles. — Sort qu'ils ont
subi à différentes époques 233, 265
Sixième article. — Suite des réflexions générales sur la Déclaration. — Sa déca-
dence progressive dans le Clergé de France 298
Septième article. — Premier article de la Déclaration 529
Huitième article. — Partialité du second article de la Déclaration. Il né peut être
raisonnablement classé parmi les libertés de l'Eglise gallicane 364
Liberté de l'Église. — Quelques mots sur l'ordonnance royale et la circulaire de
M. le ministre des cultes , à l'occasion de l'Encyclique de N. S.^. le Pape Pie IX,
et du jubilé , par M. l'abbé Bonnetat 12
Liberté d'enseignement. — Lettre de Mgr l'Evêque de Saint-Brieuc 60
Doctrine de l'Eglise sur la liberté d'enseignement , par M. l'abbé Mvtuieu 79
— 390,—
Pages
Quelques réflexions sur la complicité des gens de bien dans la ruine de la société,
par M. n. de Bonald 303
La liberté des peuples n'est que dans le christianisme , par M. Delahate ôS6
L'impie mystifié , lettre â M. le rédacteur 538
Frédéric et Voltaire , par M. Fortcsat . 246 , 27 1
Du dernier Mandement de Mgr l'Archevêque de Paris, et de la condamnation de
lu Voix de la Vérité et du Rappel 278
Réponse à M. Eugène Blanc 193
■iO
Sciences et akts. — Magnétisme animal , par M. l'abbé Macpied
Un trait de magnétisme , ou le magnétisme découvert 77
Une couvei-sion au magnétisme animal , par M. l'abbé ÎIathîeo 105
Visites au Salon de 1847, par M. Petit de jilleville, premier article. — De l'art
en général. — Origine et histoire de l'institution du Salon. — Examen du Salon
de 1 847 : sculpture -. 97
Deuxième article. — Peinture, gravure , vitraux, etc , 129
CritiqCe bibliographique. — L'unité européenne , par M. L. de Juvigxy 25
Marie , ou les divines Mélodies , par M. Vacquerie 26
Les Girondins, par M. de Lamartine. — Jugement sur la mort de Louis XVL 85, iV2
Poésie dn foyer, par Madame Gcinard 86
Des droits et des devoirs de la i-oyauté constitutionnelle dans l'ordre de la religion,
par M. l'abbé Bonnetat. — Premier article , 416 ; deuxième article 224
Du nouveau projet de loi sur la liberté d'enseignement, par M. l'abbé Dupaslocp. '•'19
Examen critique de l'Histoire de la Révolution , par M. Michelet M9
Lettre de Mgr l'Evêque de Langres à M. de Salvandy, à propos du projet de loi sur
l'instruction secondaire , etc i'ob
L'éducation et l'enseignement en matière d'instruction secondaire , par Timon ]o6
Le mois de Marie , etc. , par M. l'abbé Pinard •! o6
Le mois de Marie d3 l'Archiconfrérie 157
Annales de l'Archiconfrérie , etc loS
Examen critique de l'Histoire de la Révolution , par M. L. Bl.vnc 1""
Clément XIV et les jésuites , par M. Crétineal-Joly -ISî
Défense de Clément XIV, et réponse à l'abbé Gioberti , par le même 518
Histoire de Henri VIII, par M. Audin 186
Lettre de Mgr l'Evéque de Langres à l'occasion du chapitre de Saint-Denis 187
Chapitre de Saint-Denis, histoire de sa fondation, etc., par Mgr l'Archevêque de
Paris 29^
Méditations sur la fin du monde, etc., par M. Delahaye 188
Leçons de physique, de chimie, etc., par M. L. Salle 189
Histoire de l'Eglise de France, tome I", par M. l'abbé Guettée 221
Nouvelles fleurs de la vie des saints 222
Solution de grands promîmes ; premier article, 229; deuxième article, 542; troi-
sième article ^ ' ^
Coui-s de thèmes grecs, etc., par M. l'abbé Crcice 231
Choix des métamorphoses d'Ovide, par M. l'abbé Foulon 231
Appeadix de diis, etc., annoté par M. l'abbé Auduuert 231
— 391 —
Pages
Lettre de Fénelon à l'Académie française, annotée par M. l'abbé Cruice ^5:2
Histoire philosophique du règne de Louis XYI, par M. de Tocqueville 2o0
Tableau de la vie de Louis XVI, par le vicomte de Fallodx 2o2
Histoire de la Révolution et de l'Empire , par Amédée Gabockd 253, 284
Le prêtre et le christianisme en présence de leurs antagonistes, par M. B. Loats 236
Fioretti, ou les petites fleurs du B. saint François 2.'>(i
Du jansénisme, ou la vérité sur les Arnauld, par M. P. Vakix. 287
L'univers expliqué par la révélation, ou essai sur la philosopliie positite, par Jl. L.
Chaubard 289, 522
Panorama de la Corse, ou histoire de cette île, etc., par M. de Lemps 295
De Torigine et de la réparation du mal, par M. l'abbé Actorie 317
Dieu et l'homme, ou les devoirs de l'homme envers Dieu, etc 319
Les catholiques de France au tribunal de Pie IX, par M. de Régnox 320, 3î6
Divi Csecili Cypriani, etc ô4G
Humble remontrance au R. P. Guéranger, par 31. Bermkr 347
La divine Apocalypse en Ters français libres, par M. l'abbé de Lestang 3o0
Chants des ruines, par M. Jules de Tocrnefort 551
Nouvelles conférences ecclésiastiques, par 31. Hilaire Audeut 3o4
Mémorandum des libertés et des servitudes de l'Eglise gallicane, par 31. A. Glil-
LEMi>: .- 377
Littérature. — Le temps , par 31. l'abbé Corcié 21
L'homme de lettres du jour, par le même 367
Fragment poétique sur la mort du docteur .lonathan Swift, traduit par 31. le comte
Le Peltier d'Aoxay 108, 2!6
La mer et le désert, ou les missionnaires en Amérique, par 31. Bernard de Poi-
MEYROL 305
Les scandales de Paris, par 31. Jules de Tournefort G.'î, 313, 3(J9
Le dernier baron chrétien , par le même 190, 213, 239, 273
Faris religieux. Esquisses de mœurs 73, 109, 145, 172, 208, 242
Pensées, maximes, réflexions morales, jugements et paradoxes, par un homme du
monde 92, 127, 260, 357
Poésie. — Espérance d'un catholique, ou le siècle devant le Pape tj6
A ma lyre, par 31. Détour 124
Souvenir du passé 294
Le nom de 3Iaric, par un Helvétien 12.'i
Hymne du soir, par le même ' 159
ftlarie, étoile de la mer, par Auguste Majecx 239
Le petit Savoyard mourant 353
Jours d'automuc, par 31. Charles Pén.\,ud ^23
L'amour chrétien, sonnet, par M. le vicomte de Nugest 220
Le crucifix de Vasserburg, tercets à T. 3Iurphy, par le même 32.">
L'Histoire des Girondins, sonnet à 31. de Lamartine, par le même .326
La popularité, tercets à l'auteur de l'Histoire des Girondins, par le même 381-
Cas de conscience à propos des libertés exercées ou réclamées par les catholiques,
etc. , par Mgr Pahisis , Évéquc do Langrvs 373
— 392 r-
Pages
Sur l'instruction publique dans les étals Sardes , par M. Dkpoisier 578
Les petites causes peu célèbres , par M. Charbox.mer 385
Observations sur le retour à la liturgie romaine , par BI. Meslé 584
Lettre de M. de Chateaubriand. — Mort de madame de Chateaubriand 24, 64
Discours du Pape sur le blasphème 31
Discoui-s du Pape aux prédicateurs de Rome 63
Dévouement du Clergé 94
Lettre de M. Tabbé Mathieu, sur l'apparition de La Salette 262
Lettre du P. Lacordaire, sur le Pape 3ô9
Guérison miraculeuse. — Lettre de M. l'abbé Gally 587
FIN DE LA TABLE DU PREMIER VOLUME.
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